CINQUIÈME ACCUSATION
/Vos citations sont presque toujours altérées ou falsifiées.
De toutes les accusations portées contre nous , c’est celle qu’on a fait sonner le plus haut. Pour lui assurer plus de créance , le petit troupeau qui est censé représenter le catholicisme dans l’Université, rari nantes in gurgite vasto , l’a d’abord confiée à l’oreille , d’un air mystérieux et comme sous le secret , en gémissant sur le scandale et annonçant une réponse terrible de l’Université justement irritée ; les plus fameux professeurs avaient , disait-on , reçu oçdre
de s’en occuper. On a bientôt après répété cette accusation en public dans les grands et petits journaux, on y a fait allusion aux chambres, ou l’a formulée expressément dans les circulaires aux Evêques ; il n’est pas jusqu’à la Revue indépendante elle-même, jusqu’à M. G. Libri-Bagnano, qui ne nous aient traité en conséquence de faussaire et de falsificateur Honnêtes gens !
Et pourquoi s’en étonner? 11 n’y avait pas en effet d’autre moyen de justifier l’Université, que de prouver au grand jour que le Monopole universitaire avait presque toujours altéré ou falsifié , comme parle la Revue des deux Mondes. Malheureusement on s’en est tenu à l'accusation , aux chuchotements privés , ou , en public, à la grosse voix de matamore , et la France attend encore les preuves ; en sorte qu’à ses yeux, et selon les lois du bon sens , les faussaires et les calomniateurs sont précisément ceux qui crient à la calomnie et à la falsification.
Si nous avions falsifié , en effet , il y avait deux moyens faciles de le prouver aux pères de famille et à la France : le premier était une enquête, un jury composé d’Evêques et de docteurs catholiques, de magistrats et de citoyens probes et éclairés , chargés de revoi r contradictoirement les citations et les témoignages fournis par notre livre et d’en porter un jugement selon la vérité. Les pièces du procès étant entre les mains de tout le monde , jurés , témoins , auditeurs , tous auraient pu les suivre , les examiner aussi bien que les juges , et la justice de la sentence n’aurait échappé à personne.
Le second était de reprendre , au nom et par les ordres de l’Université , dans un ouvrage solennel , toutes nos citations les unes après les autres , et les textes des auteurs en main , indiquant comme nous les pages des livres ou les numéros des journaux d’où ils étaient tirés , de montrer au grand jour comment et en quoi nous avions altéré et changé le sens , défiguré la pensée des auteurs , inventé et fabriqué les passages accusateurs. Ainsi firent les jésuites dans un cas semblable, dans l’affaire des Provinciales: ils prouvèrent à la France et au monde entier dans une suite de lettres et dans les entretiens de Cléanthe et d’Eudoxe du P. Daniel , qui les résumaient toutes, que les célèbres menteuses , comme
M. de Maistre appelle les Provinciales , étaient, sous le voile d’un nom supposé , l’œuvre de l’hérésie , de la calomnie , de la mauvaise foi et de la haine.
La vindicte publique s’éleva à son tour au nom de la justice contre la mauvaise action , contre le crime. La dix-huitième lettre du sieur Montalte n’avait pas encore paru que déjà le parlement de Provence, par un arrêt du 9 février 1657, condamnait les dixsept premières à être lacérées et brûlées par la main du bourreau : comme étant remplies de faussetés , de suppositions et de diffamations contre la Sorbonne , les Dominicains et les Jésuites pour les jeter dans le mépris. Quelques mois après la publication de la dernière lettre, le 6 septembre 1657, Rome elle-même parla, et le pape Alexandre VII condamna les dix-huit lettres et en défendit la lecture sous peine des censures ordinaires. Ce qui n’empêche pas l’Université actuelle de violer encore ici la charte et la liberté de conscience et des cultes , en obligeant toute la jeunesse catholique qui veut prétendre au baccalauréat et entrer dans les carrières libérales , à lire et à étudier un livre que le chef suprême de leur religion , le juge de leur foi , a ainsi condamné et flétri. Enfin les jansénistes ayant publié une nouvelle édition des Provinciales avec des notes de Nicole, le Roi nomma un jury de quatre Evêques et de neuf docteurs de Sorbonne pour les examiner de nouveau, et ce jury les ayant condamnées « comme contenant et défendant les « hérésies de Jansénius , comme si insolentes et si hardies à médiie « que, si on en excepte les jansénistes, elles n’épargnent la condition « de personne , pas même du souverain Pontife , ni des Evêques « ni du Roi , ni la sacrée faculté de Paris , ni les ordres reli- « gieux, » un arrêt du conseil , du 23 décembre 1660, les fit de nouveau lacérer et brûler par la main du bourreau à la croix du tiroir.
C’est un bel exemple que l’Université qui crie tant contre les Jésuites aurait dû au moins imiter. Ou a bien assuré , il est vrai, que les membres du ministère qui avaient embrassé, de bonne foi d’abord , la cause universitaire , avaient eu un instant la volonté de recourir à ce dernier moyen , que des jurisconsultes habiles avaient même été appelés pour examiner le livre contre le monopole;
mais on a ajouté qu’un des personnages les plus intéressés, et qui avait déjà en particulier fait faire cet examen , s’était opposé à toute enquête et à toute poursuite , prétendant que nous pourrions prouver tout ce que nous avions avancé , et que le retentissement de celte affaire perdrait pour toujours l’Université et son monopole.
On eut aussi, nous a-t-on dit encore, le projet d’une réponse par la voie de la presse ; c’était l’avis du petit troupeau ; il se chargeait de montrer, lui, les éminents services rendus à la religion patla philosophie, l’histoire et la littérature universitaires. MM. Cousin etVillemainavaientréhabilité en France le spiritualisme (Panthéisme de Spinosa), M. Michelet le moyen âge, etc..., et la charité aidant , la bonté , condition essentielle de la controverse tenant la plume et expliquant, il n’était pas impossible de jeter quelque obscurité sur un certain nombre de passages. La fi-aclion plus nombreuse de ceux qui sont toujours disposés à lever le chapeau et à continuer la philosophie, pour ne point interrompre le traitement, applaudissait de grand cœur et poussait fort à l'entreprise ; M. Cousin consentait même , disait-on , à en appeler au Pape et à soumettre ses œuvres à la censure des congrégations romaines. On évitait patlà le retentissement immanquable d’une enquête, et on répondait pourtant vaille que vaille ; réponse qui en était toujours une et pour le grand nombre qui n’avait pas lu l’attaque , et pour la plupart de ceux qui l’avaient lue comme un article de journal , superficiellement et sans l’approfondir. Tout semblait donc devoir concourir à l’exécution d’un projet si facile. Un instant nous-méme nous avons craint sérieusement que le sophisme, la modération et le mensonge aidant, ne vînt à bout d’obscurcir la plus claire et la plus frappante partie de notre livre, et d’embrouiller la question toute entière , en la couvrant de ces nuages de mots , de tours et d’intentions , toujours si difficiles à dissiper auprès de certaines gens à qui les illusions sont chères , et qui mettent avant tout leur tranquillité et ce qu’ils appellent la paix.
Heureusement que la foule universitaire , les plus haut placés de ses professeurs et les plus souvent attaqués par le Monopole, s’opposèrent vigoureusement à une semblable défense : C’était ,
disaient-ils , renoncer au terrain gagné , retourner en arrière , chanter la palinodie , avoir recours à la tartuferie ; c’était faire le plongeon , s’incliner devant la sacristie , mettre contre soi , au lieu de l’avoir pour soutien , toute la presse révolutionnaire et impie , qui renouvelant et multipliant les accusations à la P. Leroux , allaient centupler les preuves et les forces des adversaires. D’ailleurs les passages incriminés étaient si nombreux , les livres cités comme approuvés par le conseil ou prescrits par lui comme classiques et pour tous les collèges , l’avaient été en effet si ostensiblement et si souvent ; ils étaient si évidemment sceptiques , attaquaient si ouvertement la Religion catholique et toute religion positive, que c’était apprêter à rire à toute la France que de vouloir lui persuader que ces choses n’étaient pas, ou que c’était sans but, sans intention qu’elles avaient été faites et si souvent renouvelées.
Ces raisons étaient incontestables et ne manquaient pas d’une certaine franchise, et la brochure récente de M. P. Leroux contre MM. Cousin et Damiron en rendaient quelques-unes vraiment formidables pour la portion hypocrite et couarde qui votait avec la Charité. Elles l’emportèrent donc. On renonça à toute ombre de défense véritable, à toute justification ; d’autant plus que les réponses des Evêques aux circulaires confidentielles arrivant de toute part , et corroborant toutes les accusations , il semblait qu’on n’eût plus rien à ménager. On se contenta seulement d’arrêter que journaux et professeurs , quelle que fut leur nuance , crieraient tous ensemble et à l’envi , o à la calomnie, à la falsification, « à la grossièreté , à l’oubli de toutes les formes , à l’exagération, a à l’insulte, à la violation des préceptes de la charité, à l’impru- « dencc qui avait tout gâté , tout perdu en irritant les lions qui « commençaient à devenir des agneaux, et en reportant l’Eglise de « France aux arènes de 1830, » le tout en manquant soi-même à la charité pour accuser , et sans preuves , les autres d’y avoir manqué, en insultant, en falsifiant, et en multipliant les calomnies les plus absurdes , non plus seulement contre nous , mais contre le Pape , contre les Evêques , contre le clergé catholique tout entier ; enfin , qu’aux cris et aux insultes on joindrait les mc-
naces pour intimider les peureux et les faibles, et qu’on étoufferait autant que possible la publicité du livre maudit.
Et pour qu’on ne pût pas se méprendre sur le plan adopté , sur la ligue arrêtée , tous employèrent les mêmes moyens , se livrèrent aux mêmes invectives, sans qu’aucun ait seulement analysé le livre, en ait fait connaître l’ordre , le plan , les moyens , ait dit un seul mot de la question légale si clairement établie, si solidement résolue ; tous répétèrent que la méthode des textes pris çà et là, quoiqu’elle ne fût employée que dans la première partie , était une méthode vieille , usée , au service de tous les calomniateurs et qui ne prouvait rien ; tous, un seul peut-être excepté, accompagnèrent leurs insultes de cinq ou six passages, toujours les mêmes, qu’ils prétendirent que nous avions altérés ou falsifiés.
Une défense si dénuée de preuves , de tels moyens , de tels excès, des alliances si publiques avec des revues ou des journaux si ouvertement impies , si conventionnellement républicains , mettent le sceau de la dernière évidence sur toutes nos accusations, et les aggravent aux yeux de tous les hommes de bonne foi , au delà de toute attente. L’Université encore ici est jugée par elle-même ; et c’est uniquement parce que nous avons promis de ne rien laisser sans réponse que nous allons discuter et les reproches faits à la méthode suivie dans la première partie de notre ouvrage , et les textes qu’on prétend avoir été altérés , falsifiés ou inventés par lui.
Oui certes, elle est vieille la méthode d’extraire des passages des discoure et des écrits pour manifester au grand jour la doctrine de leurs auteurs, elfe est aussi ancienne que le monde ; on la retrouve chez tous les peuples et dans tous les pays ; l’Eglise s’en est constamment servie contre les hérétiques de tous les temps , et c’est encore d’après celte méthode qu’en France , en Angleterre et devant tous les tribunaux du monde , magistrats et jurés jugent de l’innocence ou de la culpabilité des écrits accusés d’immoralité ou de sédition , en absolvent ou en condamnent les auteurs. La chambre des pairs elle-même , dans le fameux procès Quénisset , n’a pas employé une autre méthode pour englober comme complice , dans la condamnation des communistes , le gérant du journal le Peuple. Les Provinciales que l’Université exalte partout , comme
le premier des livres , reposent aussi presque toutes sur celte méthode, et ce n’est pointa cause d’elle, mais à cause de l'horrible abus qui en a été tait, abus prouvé au grand jour, qu’elles ont été si ignominieusement condamnées.
Que prétendent donc l’Université et ses défenseurs, en proscrivant cette méthode elle-même, et en la proscrivant parce qu’elle est vieille , parce qu’elle est universelle? L’ancienneté et l’universalité d’une méthode seraient-elles à leurs yeux un vice inexcusable et qui l’entacherait de nullité à toujours? ou serait-il nécessaire par hasard , à la solidité de leur défense et pour être trouvés innocents , que le genre humain n’ait pas le sens commun, et que tous les tribunaux de la terre , à commencer par l’Eglise et les conciles, et à finir par la chambre des pairs et nos jurys, fussent des tribunaux d’imbéciles et des juges de mauvaise foi 1
La méthode employée contre l’Université n’est donc pas si mauvaise que ses défenseurs veulent bien le dire. Si elle est vieille comme le bon sens , elle est universelle aussi comme la justice , et dans les causes de la nature de celles que nous discutons , elle est même la seule possible. — Mais la fraude et la mauvaise foi peuvent la pervertir; la calomnie peut en abuser; et elle l’a fait dans les Provinciales. — Sans doute on peut abuser de cette méthode comme de tant d’autres excellentes choses. Mais y a-t-il abus, parce que vous le dites? fraude et mauvaise foi, parce que vous l’affirmez? falsification et diffamation, parce qu’il vous plaît de le crier aux quatre vents ? oppression , intolérance , violation de la charité , parce qu’on demande la liberté pour tous , et qu’on vous prouve qu’elle n’existe pas ?
On vous calomnie , dites-vous : et quoi donc vous empêche de le prouver à la face de la France? N'avez- vous pas des chaires que vous prétendez absolument indépendantes , même des lois? n’avezvous pas les journaux et les revues les plus répandus et les plus célèbres? n’avez-vous pas la ressource du comptoir des imprimeurs unis, et celle des petits livres à deux francs, qui valent bien soixante-quinze centimes , que tout le monde achète pourtant et que chacun lit et admire ?
Les écrivains manqueraient-ils à l’Université, elle qui dans ses
facultés compte les docteurs par milliers, et les hommes de génie et d’invention par centaines; elle qui comprend dans sa sphère presque tous les intérêts intellectuels de la France, a dit officiellement un de ses grands-maîtres , et hors de laquelle il n’y a pas , il ne peut y avoir ni lettres ni sciences ?
Vous dites que c’est un jésuite qui a composé , sur les notes de ses confrères (ce qui est faux) , le livre du Monopole où l’Université est si indignement et si calomnieusement accusée dans scs paroles, dans ses écrits, dans ses actions; et des six à sept mille enfants qu’elle nourrit dans son sein comme professeurs , il ne s’en trouve pas un seul pour la défendre avec des preuves; et de toutes ces générations que depuis plus de trente ans un despotisme inconnu à tous les peuples civilisés lui jette comme une proie, il ne se trouve pas un seul homme libre qui puisse nous dire . J’ai été témoin , et ce que vous dites n’est point exact! Tous reculent devant la vérité publiée par un prétendu jésuite.
Vous vous plaignez qu’on divise et qu’on tronque vos phrases , qu’on en altère et défigure le sens. Et qui vous empêche de les recomposer et de le rétablir ? — Qu’on change les mots , qu’on isole les passages de ce qui précède et de ce qui suit , qu’on supprime les explications qui accompagnent le texte , qu’on arrange et qu’on combine perfidement les citations de vos écrits et de vos cours. Et qui donc vous défend de substituer les mots véritables aux mots changés , de rapprocher les passages isolés de leur contexte et des explications qu’on a retranchées , de déranger dans l’intérêt de la vérité ce que perfidement on a arrangé dans ceux du mensonge; de rompre en un mot toutes les combinaisons ourdies contne vous par la mauvaise foi , et rétablissant vos écrits et vos paroles dans leur pureté première , de démontrer au grand jour , pièces en main, livres ouverts , qu’on vous a calomniés? Cela vaudrait peutêtre mieux, serait surtout plus concluant, plus capable de rassurer les Evêques et les pères de familles , que de crier de toutes parts , à la falsification l à la calomnie ! à la diffamation ! sans donner aucune preuve ; que de dire dans tous vos journaux que le clergé , qui après tout ne prend à cette affaire que la part que lui assignent la conscience , les lois et son caractère de défenseur et de gardien
de la foi et de la morale chrétienne , que le clergé en veut à vos chaires et surtout à vos riches émoluments, lui qui demande l’enseignement gratuit ; qu’il veut anéantir toute science et toute liberté, lui qui demande la concurrence et la liberté pour tous ; qu’on vous étouffe , qu’on vous tue , et d’ajouter surtout que c’est avec une vieille méthode qui ne prouve rien; que de vous |x>ser en victimes des familiers de l’inquisition , des Jésuites , des Dominicains et des faussaires, vous qui depuis trente ans poursuivez à outrance le clergé et les ordres religieux de calomnies^ de tout genre , de faits conlrouvés , de textes falsifiés auxquels personne ne répond plus , parce que cent fois , dans le siècle dernier et au commencement de celui-ci , on y a répondu.
Mais non, vous ne répondrez pas, surtout vous ne prouverez rien de ce dont vous nous accusez , nous vous en portons le défi. Vous préférerez , eomme vos devanciers , comme l’honnête Arouet, votre illustre patron , mentir et mentir encore , et quand nous aurons répondu à vos six premiers mensonges , vous répliquerez par trente-six autres, bien persuadés que nous ne pourrons vous suivre dans cette progression géométrique de probité littéraire et d’honorable habileté.
Mais nous allions oublier que sur les douze cents citations ou faits que le Monopole universitaire a apportés en preuve de la violation de la liberté des cultes et de la conscience , et par conséquent de la charte, par l’Université , citations ou faits dont une bonne partie regarde tous les collèges, les défenseurs de l’Université ont mis en doute la fidélité de sept à huit et l’existence d’un seul. Us ne se sont pas aperçus que par là même ils avouaient et proclamaient la fidélité et l’exactitude de tous les autres , et par conséquent la vérité de l’accusation qui n’ayant besoin pour être victorieuse que d’être appuyée de quelques faits ou de quelques citations , l’était encore par plus de mille que nous pourrions indéfiniment multiplier. Quand nous avouerions donc à notre tour , qu’il y a eu erreur dans les sept à huit passages qu’on nous reproche , le livre contre le Monopole universitaire destructeur de la Religion et des lois ne perdrait rien de sa force et de sa solidité, et n’écraserait pas moins du poids de ses invincibles accusations l’Université
et ses défenseurs. Mais nous ne pouvons , dans les intérêts de la vérité et de notre réputation , laisser aux ennemis du clergé et de la liberté d’enseignement celte consolation , quelque légère qu’elle paraisse.
M. le Grand-Maître Yillemain ,