‹ La charte-vérité, ou, Le monopole universitaire devant les chambres; resumé de la question de l'enseignement au point de vue constitutionnel, par un français ami de la charteChapitre 38 sur 46 · CITATIONS TRONQUÉES AVEC PERFIDIE ET MAUVAISE FOI · texte numérisé non relu

CITATIONS TRONQUÉES AVEC PERFIDIE ET MAUVAISE FOI

Au môme temps à peu près de la découverte par la Revue Hachette de notre prétendu méfait à l’encontre de M. Cousin, M.tPouchitté , diacre, nous assure-t-on, professeur d’histoire au collège de Versailles, publiait contre nous un factum de 16 pages , dont aucun journal n’a rendu compte , nous ne savons vraiment pourquoi.

11 nous accuse (c’est môme le titre qu’il a choisi), de citations falsifiées, d’altération, de suppression de textes avec préméditation, enfin d’un résumé de ses opinions, exprimant précisément le , contraire de ce qu'il avait dit. Nous sommes du reste trop étranger aux matières philosophiques; nous procédons trop en vertu d'un parti pris , dans un intérêt dépuré coterie, avec des préoccupations passionnées et dans un système d'inexactitude réfléchie et calculée, pour que le docte professeur veuille entamer de controverse avec nous. Mais comme à défaut de lumières et d'intelligence , nos passions impuissantes, notre instinct malveillant nous a poussé à Y héroïsme de la calomnie et du mensonge , au délire de la mauvaise foi et de la haine, ne sachant de quelle manière accueillir , en sa qualité de diacre sans doute , une si grossière infraction au précepte évangélique de la part du prêtre lui-même, il vient la publier au grand jour et la démontrer jusqu’à l'évidence.

Nous n’avions d’abord qu’une seule réponse à faire à M. Bouchitté, réponse courte et renversant par la base le lourd échafaudage de ses injures : tout ce que nous avons cité de lui , nous l’avons trouvé mot pour mot dans la Bibliographie catholique du mois d’août 1842 , et nous l’avons inséré dans le Moiwpole sans y ajouter une seule réflexion. Tout le monde peut s’en convaincre en lisant dans cette espèce de revue , qui jouit en France d’une réputation d’exactitude et de probité , l’article consacré au Rationalisme chrétien du professeur de Versailles , page 97 et suivantes.

L’article est signé par un ecclésiastique , et quoiqu’il eût paru depuis plus de huit mois quand fut publié le Monopole , il n’avait excite aucune réclamation. N’ayant pas lu nous-méme le livre de M. Bouehitté , n’ayant pas choisi les citations , il était évident que les flots d’écume qu’il répandait contre nous , retombaient sur sa tète , sans qu’il nous fût possible d’en retenir pour nous la plus petite goutte. Ici encore l’Université était jugée par elle-même, et la charité, la politesse, les sentiments religieux de ses professeurs et en particulier de M. le diacre Bouehitté qu’elle a dqpné pour professeur d’histoire au collège de Versailles , étaient par luimême mis au grand jour.

Depuis l’apparition de ce tout petit pamphlet dont l’auteur avait jugé à propos de nous avertir par une lettre sans nous en indiquer le contenu ni l’imprimeur, nous avons fait chercher nous-même et à nos frais , tant notre bonne foi et notre désintéressement sont sincères , et nous avons trouvé enfin et le libelle et le livre plus considérable dont le libelle est la défense. La lecture attentive de l’un et de l’autre nous ont convaincu de la bonne foi de la Bibliographie catholique , et nous maintenons par nous-même et quant au sens la fidélité de ses citations et la vérité de ses jugements.

De quoi s’agit-il en effet? de trois accusations portées par la Bibliographie catholique et par le Monopole contre l’ouvrage dont fil. Bouehitté est l’auteur, et qui a pour titre : Le Rationalisme chrétien à la fin du XIe siècle , ou Monologium et proslogium de saint Anselme. — L’un et l’autre nous l’avons accusé d’avoir enseigné : 1° « Que la philosophie était l’unique source de nos « connaissances , et que pour connaître réellement il fallait se ren- « dre compte, selon le langage et la doctrine sceptique de « M. Cousin ; 2° que le Verbe n’était ni Dieu ni une pei'sonne ; « 3° qu’il y a dans toute philosophie quelque peu profonde un « élément panthéiste de la présence duquel on ne saurait dou- « ter; que la création ex nihilo répugne au bon sens; que « nul être ne présente dans la conception que nous en avons plus « de contradictions insolubles que Dieu ; mais qu’il faut croire « à tout hasard avec le genre humain , sans savoir s’il a raison « ou s’il se trompe , et si nous ne nous trompons pas avec lui ;

« enfin qu’on ne peut conclure de nos idées la vérité de ce qu’elles « représentent, b (Monopole universitaire, p. 245,379, 463.)

Or , la première erreur est manifestement enseignée par M. le professeur de Versailles, et loin que le léger changement introduit à la fin du texte, par mégarde sans doute, par la Bibliographie Catholique, en ait empiré le sens, il l’a rendu au contraire plus favorable et moins mauvais. Pour rendre la vérité de celte assertion plus palpable à tout le monde, reprenons le passage tout entier avec ses antécédents :

« Descartes et Anselme, dit le Rationalisme , etc. , pag. LX1V et « suiv. , ne mettent pas un instant en doute la véracité de nos « facultés intellectuelles; le novateur du XVIIe siècle et le lliéo- « logien orthodoxe du XIe sont d’accord sur ce point. Or , si « l’on examine de la môme manière tout ce qui constitue la « connaissance humaine , on reconnaîtra partout le même carac- « tère , et il scip facile de s’assurer que la science , dans sa plus « haute acception , ne saurait être et ne sera jamais que la con- « naissance complète dis lois de notre esprit , soumettant à leur

« action l’universalité des faits connus La science en effet

a ne saurait être que le résultat du rapport qui s’établit entre a les faits et les êtres d’une part et de l’autre l’action de nos a facultés sur ces données de l’expérience. Elle a lieu pour ainsi a dire au point de jonction où nos facultés atteignent les faits a directement perçus ou accidentellement révélés. 11 n’y a point a de science sans celle corrélation nécessaire. Aussi doit-on rea connaître que tout ce qui rentre dans le compte que notre esprit a peut se rendre de lui-même , nous est ou nous sera connu; mais a que tout ce qui n’a rien de commun avec les formes de notre a esprit, restera non-seulement mystérieux, ce n’est pas assez a dire, mais nul pour nous. »

Il est évident par ces dernières lignes surtout que l’écrivain parle de la manière dont notre esprit peut connaître , et qu’il affirme qu’il n’y a et qu’il ne peut y avoir de connaissance pour nous qu’autant que notre esprit se rend compte , comme le répètent unanimement les Cousin , les Damiron , les Jouffroy et toute la philosophie universitaire; que tout ce qui ne s’assimile pas aux

formes de l’esprit , ou dont il ne peut se rendre compte , reste non-seulement mystérieux, mais est nécessairement nul pour nous. C’est là le point de départ qu’il ne faut pas perdre un instant de vue. — Dire après coup que par les formes de l’esprit et par se rendre compte on n’a pas entendu la réflexion , la raison qui perçoit, qui comprend, quoiqu’on l’aflirmc plusieurs fois ailleurs, mais bien l’intelligence des mots ou de la langue dans laquelle on nous communique les vérités révélées , par exemple , en sorte que les mots fussent les formes de notre esprit , est un subterfuge que ni nous ni personne ne pouvons prendre au sérieux. Ecoutons donc la suite.

« 11 ne faut donc point se préoccuper de ces doléances irrèflè- « chies sur la faiblesse de la raison ( il ne s’agit donc pas de « l’intelligence des mots), ou de cette crainte d’un orgueil qu’il « est toujours facile de rappeler à de justes bornes. L’esprit a fécondé par la réflexion nous donne tout ce qu’il doit nous « donner, rien que ce qu’il doit nous donner. Èn vain l’interro- « gerions-nous sur ce qui lui est étranger, il n’a point à nous a faire connaître ce qu’il ne contient pas lui-même , et il ne nous « dit de la vérité que celle qui naît spontanément dans son sein ; a mais quant à celle dont la connaissance lui est communiquée a par la révélation , la tradition ou l’histoire , il faut encore qu’il a se l’assimile en la soumettant aux formes qui déterminent son a action, autrement elle n’arrive pas jusqu’à lui. Ce n’est pas , « dans ce cas , par la méfiance ou par le doute qu’il l’accueille a (la Bibliographie avait dit : ce n’est que par la méfiance ou par a le doute qu’il l’accueille); nous le répétons, elle n’arrive pas « jusqu’à lui. »

Donc tout ce que l’homme connaît par la révélation , la tradition, l’histoire, il ne le connaît vraiment qu’autant qu’il s’en rend compte , qu’il le soumet à ses formes , qu’il le comprend par la réflexion , ou qu’il le contient en lui- même ; donc tous les dogmes de la Religion, tous les mystères de la foi que nous ne comprenons pas, que nous ne pouvons nullement comprendre, l’objet même de la foi dont la nature propre, selon saint Thomas, est précisément de n’être atteint ou vu ni par les sens ni par l’esprit , dont

nous ne pouvons par conséquent nous rendre compte , que nous ne pouvons saisir philosophiquement , sont et doivent être pour nous comme n’étant pas. Non-seulement nous n’avons et ne pouvons avoir pour eux ni méfiance ni doute , ni croyance à plus forte raison , mais ils n’arrivent pas même à notre esprit.

Par le léger changement fait au texte par la Bibliographie , cette dernière conséquence est adoucie, elle est moins injurieuse pour la foi , moins impie. Il y a doute au moins et méfiance toutes les fois qu’on ne peut se rendre compte ; mais ici il n’y a rien, absolument rien ; les vérités révélées sont comme non avenues , jusqu’à ce que la philosophie et la réflexion interviennent pour comprendre et se rendre compte. N’est-ce pas évidemment le renversement radical de la foi, et en proclamer l’acte comme absolument impossible?

On retrouve du reste les mêmes impiétés presqu’à chaque page de l’introduction du livre de M. Bouchitté, et elles sont formulées plus clairement encore à la page XVII. « Le christianisme avait « élevé immédiatement jusqu’aux vérités les plus hautes des « esprits que l’épuisement et l’afféterie d’une littérature en déca- « dence dégoûtaient de l’étude des lettres, et des intelligences « grossières qu’aucune préparation antérieure n’y avait disposées, « mais que séduisait une grandeur cachée sous de mystérieuses « formules et de poétiques symboles. Cependant cette première « expression du christianisme naissant dans les légendes, à l’au- « rore de nouveaux empires et d’un monde nouveau , ne pouvait « pas toujours satisfaire les esprits, et la réflexion tôt ou tard a devait se faire jour au sein même du dogme révélé. Ce n’était « pas toutefois la réflexion dans toute son indépendance telle « qu’elle avait déjà paru dans les hérésies orientales , telle qu’elle « devait reparaître quelques siècles plus tard dans la Réforme et « la philosophie. C’était bien elle, mais soumise à l’autorité « établie des traditions de l’Eglise, heureuse d’employer ses << efforts à se rendre compte des principes de la foi , qu’elle ne « soupçonnait pas même d’inexactitude et moins encore d’erreur, v Personne n’imaginait alors pouvoir s’élever à des vérités supév rieures à celles qui venaient d’être révélées par la bouche de

« Dieu ; mais tous , à dos degrés divers , éprouvaient le besoin de « s'expliquer ces merveilles , d’approfondir les mystères , etc. »

Tout le monde le voit donc , s’il y a quelque part mauvaise foi , calomnie , parti pris , préoccupations passionnées , esprit d'impiété réfléchi et calculé , certes ce n’est point de notre côté.

La seconde citation est aussi et textuellement extraite du Rationalisme chrétien ; la voici : « Manifestation de la puissance divine , « réelle et substantielle en Dieu , idéale dans l’espFit de l’homme... « le Verbe est la forme absolue de Dieu, source de toutes les « formes secondaires qui en émanent, cause immanente de toute « distinction et de toute limitation. » Les derniers mots : le Verbe est lui-même sans condition et sans limites que la Bibliographie a omis , nous ne savons vraiment pas pourquoi , pour abréger sans doute , et que volontiers nous restituons , ne changent rien au sens pervers pour lequel elle et nous avons cité ce passage.

Non , Monsieur, ce n’est point pour faire de vous un arien, qu'au défaut de lumières l’instinct malveillant nous a poussé à retrancher de votre phrase les deux mots auxquels vous semblez tant tenir. Nous savons mieux que vous , sans aucun doute , tout privé que nous sommes de vos hautes lumières , et quoique tout à fait étranger aux matières philosophiques, que rejetant, avec l’école panthéiste toute création ex nihilo, vous ne pouvez pas prétendre avec Arius que le Fils de Dieu a été, comme les autres créatures, tiré du néant. Ce n’était nullement comme renfermant cette erreur que nous avons cité votre phrase , mais parce qu’en ne faisant du Verbe qu’une manifestation de la puissance divine, qu’une forme absolue de Dieu , vous détruisez et la personnalité du Verbe , au sens chrétien , et la Trinité toute entière. Ou Dieu le Père possède en effet la forme absolue de la divinité , ou il ne la possède pas: s’il la possède, le Fils et le Père sont confondus ; s’il ne la possède pas , le Père n’est Dieu qu’à demi. Ou le Verbe à son tour possède la puissance divine , ou il n’en est que la manifestation : s’il la possède , il n’est pas à son tour distingué du Père , et s’il ne la possède pas , il manque aussi à sa divinité un attribut essentiel.

Vous dites plus haut : a Dieu conçu en lui-méme comme être « absolu et puissance créatrice , ne saurait être atteint et connu

« par l’homme. 11 est là principe , substance , force , abstraction « faite de toute forme. Ce n’est cependant que la forme dont « il est revêtu qui le manifeste aux yeux de notre intelligence ; « c’est cette forme qui est appelée son Verbe , c’est cet intermé- « diaire entre nous et lui, ce moyen de manifestation qui a reçu « dans Platon et dans l’Ecriture le nom de >.oyo{. » Outre la première erreur que nous avons déjà signalée et qui est ici plus marquée encore , il en est un autre , Monsieur ; et c’est le contraire de ce que vous venez d’affirmer qui est la vérité. C’est Dieu considéré en lui-même , comme être absolu et puissance créatrice , que la raison peut par elle-même atteindre et connaître , et c’est ainsi que Dieu est atteint et connu par toutes les philosophies sensées et les croyances du genre humain tout entier ; et c’est au contraire , en tant que Dieu est Père , qu’il a un Fils égal à lui ou qu’il est Dieu en trois personnes ; qu’il ne peut être atteint et connu que par la foi , et que toute intelligence chrétienne est obligée de le croire tel , avec une conviction qui exclue tout doute volontaire , et de l’adorer en esprit et en vérité sans le voir pourtant et sans le comprendre , et précisément parce qu’elle ne peut ni le voir ni le comprendre ainsi.

Vous répétez souvent d’ailleurs, Monsieur, que le Verbe est la forme de Dieu. Vous doutez-vous seulement avec tout votre bagage de science universitaire , de ce qu’on doit entendre par la forme de Dieu? Savez- vous en quoi elle consiste ? — A ne point avoir de forme. Monsieur, selon tous les catéchismes et tous les principes du sens commun ; ou ce qui est la même chose : ki forme de Dieu dans le langage vraiment philosophique, c’est l’infini; et voilà pourquoi la forme de Dieu tient à la nature divine elle-même , et ne peut être l’apanage exclusif ni du Père, ni du Fils, ni du Saint-Esprit, mais doit appartenir aux trois personnes divines qui étant Dieu , possèdent toutes les trois et dans la plénitude et la forme de la divinité qui est l’infini et sa matière ou essence qui est l’infini encore, c’est-à-dire toute la divinité.

Les deux premières citations que nous avons faites du livre de M. Bouchitté renferment donc dans leur sens naturel , le seul pos-

sible, presque autant d’impiétés que de mots. Car le temps ne nous permet pas d’en faire ressortir plusieuis autres encore.

Il faut examiner à présent si les reproches faits à notre dernière citation sont mieux fondés que les précédents.

Cette dernière citation renferme quatre objets : 1° M. le professeur dit que dans toute philosophie quelque peu profonde il y a un élément panthèistique de la présence duquel on ne saurait dou ter. II en convient , il essaie même de le prouver dans sa défense. « II est facile en effet, dit-il, p. 10 , pour les esprits même les « moins exercés de voir que certains attributs de Dieu : l’ubiquité, « l’unité, la simplicité , quand on les considère exclusivement , « conduisent rigoureusement au panthéisme. » — Si par exclusivement il entend seules, comme s’il n’y avait que Dieu , avant l’existence de toute créature par exemple ; il est certain que Dieu étant seul , il est tout ; c’est une vérité par trop naïve , et le mot de panthéisme n’a [plus de sens. Mais si M. Bouchilté l’entend autrement , nous avouerons franchement que c’est notre défaut de lumières et d’exercice sans doute qui nous empêche de voir une chose si facile , et que c’est la même cause probablement qui a empêché les Pères de l’Eglise , saint Thomas d’Aquin, Bossuet, Fénelon et tous les grands hommes du christianisme de l’apercevoir. Car ils ne se sont jamais doutés que l’ubiquité , l’unité , la simplicité dans Dieu signifiassent qu’il n’y avait dans le monde qu’une seule substance dont tout le reste émanait, et que cette substance était Dieu.

Il ajoute, il est vrai : « On n’échappe au panthéisme qu’en modi- « fiant les conséquences du principe que nous venons d’énoncer, en « vertu de faits non moins certains ( que le principe panthéiste ? ) « fournis par l’observation psychologique. » D’où il suit qu’il est certain qu’il n’y a qu’une seule substance et qu’il est également certain qu’il y en a plusieurs. Noire défaut de lumières nous empêche encore ici de comprendre. Mars le principe de panthéisme que le professeur attribue à saint Anselme est-il véritablement de ce grand docteur? — Saint Anselme , parlant de la génération du Verbe et de la manière d’être des trois personnes de la sainte Trinité , dit en effet : « De la simplicité suprême il ne peut rien sortir qui ne soit le même que le principe dont il procède. » Ce

qui est vrai et n’admet aucune modification ; mais il ne s’agit que des opérations de Dieu en lui-même , dans sa nature , que de la génération ou procession des personnes divines , où tout est Dieu en effet. Mais quand il s’agit des opérations en dehors de lui-même , ad extra comme parle l’école, saint Anselme , M. Bouchitté le sait bien, et il s’en est plaint avec assez d’amertume, saint Anselme est si loin de tenir le même langage qu’il dit au contraire en termes exprès , que c’est du néant et non de lui-même que Dieu a tiré le monde. Le principe de panthéisme n’est donc pas dans la philosophie de saint Anselme , il n’est pas dans toute philosophie quelque peu profonde , il n’est que dans la philosophie de Froclus, de Spinosa, des hommes que vantent l’Université et ses professeurs , dans la philosophie de MM. Cousin , Bouchitté et consorts ; il y est avec ses monstrueuses conséquences , quelques modifications contradictoires et absurdes que M. le diacre professeur veuille bien y apporter pour les dissimuler. Cette erreur condamnée dans les gnostiques , on en convient, se retrouve du reste, comme la précédente , presqu’à chaque page de l’introduction du prétendu Rationalisme chrétien.

La création exnihilo , dit-il sans cesse , est absurde, répugne au bon sens , est un non-sens ; saint Anselme , en l’admettant , et en l’admettant dans le sens de tout le monde chrétien , en en démontrant, qui plus est, la nécessité, a fait preuve d’une subtilité malheureuse et d’une interprétation plus malencontreuse encore ( p. XLVI.) Et parce qu’il répugne à son bon sens de faire sortir quelque chose du néant , sans une cause créatrice , sans un être tout-puissant et Dieu , on ose bien en conclure qu’il éprouve la même répugnance (p. XXVIII) même avec cette cause, quoique le docteur enseigne si clairement le contraire.

Le docte professeur soutient encore , comme une incontestable vérité , quoiqu’elle ait excité , dit-il , les susceptibilités de l’orthodoxie, l’opinion de Scot-Erigène, et il affirme avec lui « que par le « néant, il faut entendre la nature divine elle-même qui , con- « nue en soi , n’est pas , n’a pas été , ne sera pas , mais qui vue « dans ses manifestations ou ce qui apparaît , semble sortir du « néant, est, était et sera, seul être , seul connu dans ce qui a

« l'être, en sorte que toute créature visible et invisible doit être « appelée théophanie, ou apparition de Dieu. » (1).

Il dit encore : « A mesure que la réflexion pénétra plus avant « dans cette étude (de la création), on vit que Y être ou la subs- « tance de Tunivers et avec elle les formes innombrables qu’il « revêt, ne pouvaient être conçues que comme émanations pasci sagères de l’être absolu et éternel comme lui. Dieu demeura « donc sous l’ensemble comme sous les détails de son œuvre ; il « devint le centre d’où émane la vie sans cesser d’être la circon-

« férence infinie qui l’embrasse Et plus haut Spinosa distin-

« guant la notion de cause immanente ou de raison de cette cause « proprement dite , établissait cet axiome : Deus est omnium rerum a causa immanens, non verà transiens ; et plus loin : l’Ecriture « sainte suppose à son insu l’intervention de la première , toutes a les fois que dans le sublime élan de David ou d’autres proie phètes elle peint l’impression produite sur l’homme par le « spectacle de l’univers. » Plusieurs fois ailleurs , parlant de la véracité divine à laquelle Descartes avait recours comme dernière

(1) « Le passage suivant, dit-il , quoique d'une incontestable Vérité , dut exciter au ixe siècle les susceptibilités de rorlliodoxie. » Voyez sur ce même point notre note, pag. 39 et suiv. de la traduction du Monologium ( c’est la traduction abrégée de ce même passage. )

« Per nibilum , ex quo omnia creata esse Scriptura dicit, intelligo ineflabilem et n incomprebensibilem divins naturæ inaccessibilemque claritatem , omnibus in- « telleclibus sive humanis, sivc angelicis inaccessibiliter incognitam : quæ cùm per « scipsam cogitatur , neque est , neque erat, neque erit... cùm vero per cou- « descensionem quamdam ineftabilem in iis quæ sunt , multis oblutibus inspi- « citur , ipsa sola in omnibus esse invenitur, quæ est et erat et erit. Dum « ergo incomprehensibilis est et non intelligitur , niliilum pro nobis , propter « excellcntiam naturæ suæ , omnera intellectum uostrum superantis, meritô « dicitur ; et vero in suis apparitionibus ( tbeophaniis ) incipiens apparere « velut ex niliilo aliquod procedere meritô dicitur ; et quæ proprié super « omnem essentiam esse existimatur, propriè quoque sola in omni essenlid cognosci- « Inr ; ideoque omnis visibilis et invisibilis creatura theophania , id est , divina « apparitio rectè potest appcllari, » (Introduction du Rationalisme chrétien, p. xix.)

raison de la certitude des motifs de crédibilité , il l’appelle peu scientifique , il veut qu’on la confonde avec la légitimité même de nos facultés , et affirme enfin , qu’aux yeux de la philosophie, celte sanction supérieure fie peut être que la véracité imprimée à notre raison par la volonté créatrice qui appartient à la même substance que cette véracité elle-même. (1) etc., etc.

Si le principe du panthéisme ne se trouve pas clairement au fond de toutes ces impiétés et de toutes ces erreurs , nous ne savons pas où il sera. M. le professeur, il est vrai, nous assure dans sa défense que le mot émanation n’a pas aujourd’hui la valeur qu’on lui attribuait autrefois, quoique la nouvelle édition du Dictionnaire de V Académie ne fasse nulle mention de ce changement et qu’elle continue de donner à ce mot le sens qu’on lui a toujours donné; et il ajoute : a Peu importe , qu’il nous suffise de « dire que le mot émanation a été condamné quand on l’applique « à la création des êtres et de la substance, parce qu’il semblait au- « toriser à croire que ceux-ci participaient de l’essence divine ; « jamais il ne l’a été en tant que se rapportant aux formes. Quand « on emploie des expressions de ce genre , on devrait au moins « savoir dans quel sens elles sont blâmables et dans quel sens elles « sont innocentes (2). » Or, quoique cette distinction philosophiquement ne signifie rien , absolument rien , l’on vient de lire dans un des passages cités plus haut , que M. le professeur, en fait à' émanation , ne s’en est pas tenu aux formes ; mais qu’il a dit en termes exprès que l'être ou la substance de l'univers aussi bien que toutes les formes innombrables qu'il revêt ne pouvaient être conçues que comme des émanations de l’ètre absolu et éternel , et avec Scot- Erigène , que la nature divine , néant avant ses théophanies , est , était et sera par elle et elle seule dans toute créature visible et invisible qui n’est qu’une apparition d’elle-même ou divine, qu’un phénomène , comme parle à son tour M. Cousin et son école.

(I) Rationalisme chrétien , introd., pag. 44 , -45 , 46 , 47 , 50 , 59 , 66 , 8 I . (ü) Cotations falsifiées parl'auleur du Monopole.

M. Bouchitté ajoute encore dans cette même défense « qu’on « peut être parfaitement orthodoxe sans croire à la création ex « nihilo ; que le principe n’est point d’origine chrétienne , puisque « la Genèse n’en parle pas , mais qu’il est sorti des traditions « populaires et non scientifiques des Juifs (1). » — Nous ne pouvons pas mieux lui répondre que par le décret sur la foi catholique du quatrième concile œcuménique de Latran, sous Innocent 111.

Page 1