‹ La charte-vérité, ou, Le monopole universitaire devant les chambres; resumé de la question de l'enseignement au point de vue constitutionnel, par un français ami de la charteChapitre 41 sur 46 · SIXIÈME ACCUSATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME ACCUSATION

Nous avons manqué d la politesse , à cette fleur d’urbanité française dont Pascal dans ses Provinciales , et Foliaire dans la plupart de ses Œuvres , nous ont donné de si parfaits modèles. Nous avons manqué à la charité , et défendu le christianisme d’une manière fort peu chrétienne.

Celte aüaque contre le livre du Monopole universitaire, etc., semble à la première vue et par la manière dont elle est formulée , partir de deux camps bien différents; elle sort pourtant du mente : les combattants sont frères ; un même sein, le monopole, les nourrit , et ils reçoivent les ordres des mêmes chefs ; seulement les premiers sont aux seconds comme quatre cents est à deux , et pendant que les uns dans la Revue des deux mondes, dans le National et les Débats, dans la Revue indépendante et celle de V Instruction publique, dans le Constitutionnel et le Courrier, dans le Siècle et la Gazette spéciale, font entendre leur voix retentissante contre le clergé tout entier , à propos de notre livre et de la liberté d’enseignement promise par la charte , les autres dans le Correspondant (1 ) , avec l’approbation et les félicitations du Constitutionnel , des Dê-

(1) l>e Correspondant , en insérant, dans sou numéro de février 1843 , un article en faveur delà liberté d’enseignement , a soin de dire en note : « Celui qui signe le travail qu’on va lire , en prend la responsabilité pour lui. Nous publions dans nos deux premiers numéros des articles de deux membres de l'Université , et nos pages seront toujours ouvertes pour les membres nombreux de ce corps qui servent de leur côté la cause chrétienne. » Mgr de Chartres a dit , lui , et le monopole, etc., a prouvé : qu'il est incontestable que l’Université, dans son ensemble , est un asile du scepticisme et un foyer très-actif d’irréligion ; que les professeurs catholiques n’y sont que des exceptions rares (2e lettre des dernières.) C’est un de ces professeurs , gendre d’un recteur, écrivant dans le Correspondant , qui

bals , etc. , el dans quelques centres d’associations religieuses , dans les conversations surtout, essaient auprès de quelques membres du dergéetd’un certain nombre de catholiques plus ou moins intéressés, plus ou moins pénétrants, de défendre on d’expliquer le monopole , d’attaquer au nom de la charité ceux qui en demandent l’abolition au nom de la charte et de la liberté de conscience, d’arriver en un mot au même but, la conservation de leurs chaires, en distinguant toutefois avec soin la cause du clergé et de la Religion , de celle de la liberté d’enseignement et de ses défenseurs.

Four eux la liberté d’enseignement , c’est le projet de loi de M. Villemain , l’Université telle qu’elle est avec son monopole, son conseil royal, ses facultés de théologie surtout, ses diplômes , ses inspecteurs , ses grades et ses droits , scs impôts , etc. Ils y. joignent un privilège pour les petits séminaires, et la grâce insigne de subir des examens arbitraires devant la commission universitaire , quelque part qu’on ait étudié. C’est la violation de la Charte sous le nom de loi ; c’est , sous le nom de liberté, la destruction de toutes les libertés qu’elle garantit et dans ce qu’elles ont de plus sacré, de plus intime , la liberté de la conscience. Mais cette destruction « opérée par une loi semblera moins violente, moins inconstitutionnelle que ce qui est , et cette loi exceptant jusqu’à un temps plus opportun les petits séminaires , elle sera d’autant plus dangereuse pour la Religion qu’elle paraîtra désarmer les Evêques , rendra odieux, comme un privilège, les établissements ecclésiastiques, et n’en contribuera que plus librement à enlever à la Religion , pour la pervertir dans sa foi et dans ses mœurs, toute le jeunesse catholique qui ne se destinera pas au sacerdoce, c’est-à-dire, tout le

a egalement attaqué notre |>olcmique el celle de VVnitcrs , au nom de la charité toujours , dans un centre d'association pieuse , en présence de Mgr l’Arclicvêque de Paris. ï.e Prélat l’a approuvé et a répété ensuite dans ses Observa lions les mêmes accusations, sur le témoignage, comme il parait , des hommes de l'Université et de ses journaux, la Gazette spéciale en particulier, puisque c’est à elle que nous reuvoie, en effet , pour preuves de ces accusations, le journal officiel de l’Arclievéclic. ( Voyez Pièces justificatives, n. 1.)

troupeau. Il est clair que sans troupeau les bergers seront fort utiles ; mais la charité, on comprend laquelle , sera sauvée !

Tels sont les adversaires que le Monopole, etc., trouve ici sur son passage ; les uns en appellent à l’urbanité et à la politesse des formes , selon les modèles adoptés par l’Université : les Provinciales, Foliaire et ses propres professeurs; les autres en appellent à la charité, selon l’Evangile et les Pères de l’Eglise. — Aux premiers nous répondrons donc par les Provinciales , par Voltaire et par les professeurs du monopole ; aux autres , par l’Evangile et les SS. Pères.

Faisons observer encore, avant d’entrer dans les détails, que l’Université suit exactement pour se défendre la marche suivie par Voltaire , en semblable occasion , et que les moyens de son premier grand-maître sont tout à fait ses moyens. Voltaire attaqué se défendait toujours de la même manière contre ceux qui entreprenaient , dans les intérêts de la Religion , de relever son ignorance et ses impiétés. Depuis Nonotle et Guénée jusqu’à l’Evêque du Puy, M. Lefranc de Pompignan, et l’Archevêque d’Auch, M. de Montillet, ils n’étaient tous comme nous, que des cuistres, des polissons, des misérables, des gougeats, des fripons, des sots, des ignorants, des persécuteurs , des calomniateurs , des imposteurs , etc. (1).

Leurs écrits n’étaient également , comme ceux des vénérables Evêques de Chartres et de Belley, comme le nôtre, que des pamphlets , des libelles diffamatoires , des recueils d'accusations odieuses, de sottises, de fourberies de calomniateurs, de calomnies atroces , de délations calomnieuses , d’injures sans esprit et cruelles, des tissus d’infamies (2).

(1) Œuvres de Voltaire , édit, de Renouard , tom. XXIV, pag. 541 , 458 , 460, 461 , 465 , 472 ; tome XL! , pag. 157 , 158 et suiv. Toutes ces leçons de style gracieux sont tirées , non de la correspondance du grand-maître , tout le monde sait à quel degré l’urbanité y est poussée , mais de ses réponses publiques , imprimées de son vivant.

(2) Voltaire , tome XXIV , pag. 549 , 559 , 459 , 472..

On leur disait mol à mot comme on nous dit : « Quiconque « insulte tant de grands hommes est sûr du mépris et de la haine « du public. Oh ! que ton livre (c’est ainsi qu’il parle à l’Evêque « du Puy ) ferait tort à la religion s’il était lu ! quel amas de phra- « ses qui ne disent rien ! il ne dit que des injures (1) !

« Est-ce pour offenser davantage M. de Voltaire, dit-il à l’abbé « Nonotte , que l’auteur lui prête son style ? Heureusement per- « sonne ne s’y trompera , et l’on reconnaîtra la fausseté de ces ci- « tâtions à la seule inspection. El ailleurs, vous êtes un ignorant « ou un fripon (2). »

« Pourquoi faites-vous, dit-il dans sa réponse aux Lettres « de quelques Juifs, contre un vieillard isolé, mort au monde, « contre un homme que vous n’avez jamais vu, qui ne vous a « jamais pu offenser , pourquoi faites-vous contre lui trois volumes? « Pourquoi dans ces trois volumes toutes ces ironies continuelles , « toutes ces accusations , toutes ces calomnies ramassées dans la « fange de la littérature... Otez ce fatras énorme d’outrages, il ne « restera pas vingt pages; ôtez les choses dont aucun honnête « homme ne se soucie aujourd’hui, il ne restera rien (3). »

« Il parait sous votre nom , Monsieur (1764) écrit-il à l’Àrche- « vêque d’Auch , une Instruction pastorale , qui n’est malheureuse-

« ment qu’un libelle diffamatoire Les citoyens qui sont attaqués

« avec tant d’insolence dans le libelle, n’ont d’autre ressource « que celle de confondre les calomnies (par quels moyens? écoutez) : « vous avez osé insulter des hommes vertueux que vous n’êles pas « à portée de connaître ; vous avez surtout indignement outragé « un citoyen (moi-même) qui demeure à cent cinquante lieues de

« vous, et membre d’un corps à qui vous devez du respect

« Vous le traitiez de mercenaire dans le temps même qu’il donnait o des secours généreux à votre neveu dont les terres sont voisines

(1) Voltaire, tome XU , pag. 158, 160, 165.

(2) Id. , lome XXIV , pag. 461 et 501.

(5) Id. , tome XXIV , pag 578.

« des siennes : ainsi vous couronnez vus calomnies par la lâcheté « etparTingratitude.

« Si c’est un Jésuite qui est l'auteur de votre brochure , comme « on le croit, vous êtes bien à plaindre de l'avoir signée; si c’est « vous qui l’avez faite , ce qu’on ne croit pas , vous êtes plus à « plaindre encore. Vous savez tout ce que des hommes d’honneur « vous ont écrit sur le scandale que vous avez donné , qni désho- « norerait à jamais l’épiscopat et qui le rendrait méprisable , s’il « pouvait l’être. On a épuisé toutes les voies de l’honnêteté pour « vous faire rentrer en vous-même; il ne reste plus qu'à dénoncer au « public l’auteur du libelle comme un scélérat (1) dont on dédaigne « de se venger, mais qu’on doit faire connaître. On ne veut pas « soupçonner que vous ayez pu composer ce tissu d’infamies , dans « lequel il y a quelque ombre d’érudition ; mais quel que soit son « abominable auteur , on ne lui répond qu’en servant la religion « qu’il déshonore , en continuant à faire du bien et en priant Dieu « qu’il convertisse une âme si perverse et si lâche , s’il est possible « pourtant qu’un calomniateur se convertisse (2).

C’est ainsi que M. Arouet de Voltaire , celui que l’on copie presque mot pour mot , et auquel on nous renvoie comme au modèle du gracieux et du doux, du plaisant et du sévère, répondait aux accusations d’impiété portées contre lui de toutes parts et démontrées jusqu’à l’évidence. Et de tous côtés les adeptes , les anges , comme il les appelait, répétaient le mot d’ordre; les abbés de cour applaudissaient ; les bonnes gens , les faibles , les peureux ceux qui craignaient ou espéraient quelque chose de la philosophie alors toute-puissante , recommandaient Ja modération et le silence. Tous ensemble gémissaient avec de gros soupirs sur les écarts du zèle mal entendu et sur les dangers auxquels la Religion était exposée par l’imprudence , les formes détestables et le défaut de charité de ses défenseurs.

(1) Un haut personnage de lT'niversité disait aussi à quelqu'un , en lui montrant le livre du Monopole ; « Voici encore un livre que ces scélérats de Jésuites ont fait.»

(2) Voltaire , vol. Xl.l , pag. 178 cl 170.

Il n’y a donc rien qui doive surprendre dans toutes les attaques et les injures dirigées par les professeurs de l’Université contre les Evêques et les chrétiens courageux qui ont signalé l’impiété de l’enseignement universitaire. C’est une vieille comédie Voltairiennc qui , moins heureuse que les opéras de Sédaine , n’a pas même trouvé un M. Lefèvre ou Genin , pour la rebadigeonner, et si n’étaient les bonnes gens , les faibles et les peureux qui ne manquent jamais aux rôles qu’on leur crée , nous n’aurions pas même entrepris de le faire remarquer et encore moins d’y répondre. Venonsen donc de nouveau à MM. Libri, Genin , Quinet , Michelet, etc., et autres défenseurs de l’héritière universelle du pieux , du saint et charitable vieillard de Ferney.

Avant de donner la dernière forme à son accusation d’injures , M. Libri-Bagnano , dans l’article de la Revue des deux mondes déjà cité , affectant de ne faire de la cause de la liberté d’enseignement demandée par tous , promise à tous par la constitution et jurée par tous les pouvoirs constitutionnels, qu’une cause purement cléricale , lance un violent réquisitoire contre tout le clergé de France , et l’accuse d’avoir toujours été , depuis le XVe siècle , l’allié de l’Etranger, des Anglais , des Espagnols , etc. (à peu près comme le comte italien Libri-Bagnano, cité par la Biographie, l’avait été de la république Française pendant son invasion en Italie) et de ne vouloir enfin ni la charte , ni le droit commun , mais bien le droit divin et des privilèges.

Les preuves de ces graves accusations , selon le savant membre du comité historique, inspecteur, professeur, etc., sont: 1° au XVe siècle , la froideur avec laquelle le clergé assista à la délivrance de la patrie dans la grande lutte de la France contre l’Angleterre. — Les docteurs de Poitiers , l’Archevêque d’Embrun et les moines, surtout les mendiants, gui soutenaient, dit le célèbre professeur d’histoire de France, collègue de M. Libri, la merveille de l'inspiration de la Pucelle, les moines encore qui , au péril de leur vie, selon le même historien (1), pénétrèrent jusqu' à sa prison à

(1) M. Michelet, Histoire de Frime e , lome Y , pag. (J9 et 135.

Rouen, pour lui conseiller d’en appeler au Pape, et la sauver, étaient sans doute des philosophes panthéistes , étrangers au clergé , et le parti gallican, universitaire et scolastique qui ne pouvait être favorable à l’héroïne, dit encore mot pour mol le même professeur (1), et qui s'unit aux Anglais pour la condamner, se composaitsans doute de Jésuites, ou était dirigé par eux. Qu’en pense M. Michelet?

2° La Ligue. — Elle était sans doute favorable aux Anglais et aux reitres ; ou ce fut au Pape et aux Espagnols que furent livrés par elle le Havre et la Rochelle en partie. Qu’en pense M. Matter ?

3° La coalition [du clergé et des Jésuites contre les hommes pieux de Port-Royal et l'abandon des libertés gallicanes , à l’instigation des Jésuites. — Il est certain en effet que ce furent les hommes pieux de Port-Royal qui , sous Louis XIV, battirent les Anglais et sur terre et sur mer, que ce furent eux qui conquirent la Flandre, l’Alsace et la Franche-Comté avec les libertés de l’église gallicane, et que la déclaration de 1682 n’eut lieu que longtemps avant l’entrée des Jésuites en France , ou longtemps après leur expulsion , c’est-à-dire au XVIe ou au XIXe siècle. Qu’en pense le Constitutionnel?

4° L’opposition du Clergé aux grands écrivains du XVIIIe siècle. Voltaire et Rousseau , et les turpitudes du cardinal Dubois et des abbés du temps de Louis XV. — Le cardinal soudoyé par les Anglais et les abbés voltairiens étaient en effet ultramontains, et c’est d’accord avec les Jésuites qu’ils détruisirent ces religieux pour faire pièce aux philosophes, à peu près comme les nobles qui brûlaient leurs châteaux pendant la révolution pour soulever le peuple contre le bon M. Robespierre. Qu’en pense le National?

5° La demande de la réforme électorale par quatre journaux rédigés par des ecclésiastiques bien connus et dirigés par les Jésuites d’accord avec les radicaux , à savoir la Gazelle de France et ï Univers et deux autres que M. l’inspecteur ne nomme pas. — Ces journaux , en effet , ont toujours approuvé l’alliance anglaise, soutenu les traités du droit de visite , appuyé l’évêque anglais à

(I; M. Michèle! , ihid, , pag. 158.

Jérusalem ; ils poussent encore de toutes leurs forces à une église nationale à la façon de l’Angleterre , avec l’appui de tout le clergé ; et ce sont le Courrier, le National et la Revue indépendante, qui, au milieu des éloges du clergé et des jésuites, demandent, d’accord avec eux et pour établir la république , la liberté de l’enseignement. Qu’en pense le Journal des Débats?

6° Les lettres de Mgr l’Evêque de Chartres contre l’Université , le mandement de Mgr l’Evêque de Belley contre les chaires de pestilence , les demandes de plusieurs évêques pour l’exécution de la loi sur la sanctification du dimanche , et les protestations de l’épiscopat tout entier contre le projet de loi Villemain. — En effet , demander la liberté d’enseignement, attaquer le monopole de l’Université, dit M. son inspecteur (1) , à cause des livres et des doctrines condamnées à Rome, qu’il impose à la jeunesse , ce s’est pas seulement insulter aux gloires nationales, c’est s’insurger contre LA LOI ET VOULOIR ACTUELLEMENT FORCER LA FRANCE A RECON- NAITRE CETTE SUPRÉMATIE DU PATE QUE L’ÉGLISE GALLICANE A TOU- JOURS repoussée. Demander aussi l’abolition des travaux publics le dimanche, c’est évidemment passer aux Anglais , ou se tourner du côté de la révolution espagnole. Qu’en pense le Correspondant ?

7° Enfin , le Monopole universitaire destructeur de la Religion et des lois , ou la Charte et la liberté de l'enseignement. — Il est clair encore ici , qu’en demandant pour les catholiques , pour les protestants et pour les juifs la liberté de l’enseignement promise par la charte , la liberté de conscience , la liberté des cultes , l’égalité de tous devant la loi , l’inviolabilité de la loi , libertés que la charte garantit, droits qui servent de fondement et de conditions essentielles au contrat synallagmatique juré en juillet , libertés et droits anéantis par le monopole universitaire de l’enseignement, il est clair, disons-nous , qu’en demandant ces choses, avec toutes les assemblées législatives qui se sont succédé et les ont décrétées depuis 89, c’est-à-dire la charte et la charte vérité , l’épiscopat , le clergé , l’auteur et l’éditeur du Monùpole universitaire , sont des séditieux , des ennemis de la charte et de nos institutions, des amis de l’Elran-

(I) Revue des deux mondes déjà citée, p. 544.

ger, d’Espartero, de Wellington ou d’Abdel-Kader, des hommes de privilèges et de droit divin. Qu’en pensent tous les hommes de bon sens?

Après avoir ainsi accablé d’une si vaste et si savante érudition le clergé et le livre contre le monopole universitaire , et rendu l’Université triomphante, par le nombre, la force et l’évidence de tant de raisons , M. l’inspecteur et professeur à deux ou trois chaires , sans compter les places "dans le comité historique, dans la commission du cataloguement des manuscrits , etc. , en vient à ce qu’il appelle : les grosses injures , les grossières injures , les personnalités les plus étranges du clergé , ses formules, son vocabulaire à part, et les nôtres en particulier.

Or, voulez-vous savoir quelles sont ces injures, ces personnalités, quel est ce vocabulaire à part du clergé? M. Libri-Bagnano va vous l’apprendre. 11 y a vraiment de quoi frémir, et nous avons même de la peine à comprendre comment une conscience aussi candide que la sienne, des yeux aussi purs, des oreilles aussi délicates , une langue aussi pudique , une main aussi polie , ont seulement pu s’en rendre compte , les lire, les entendre, les répéter, les transcrire. Nous avouons que nous ne l'aurions pu , que nous ne le pourrions encore nous-méme , si nos fréquents rapports avec le clergé ne nous eussent depuis longtemps blasé le goût et familiarisé avec un langage aussi grossier, aussi insultant et aussi étranger à tous les dictionnaires que celui que lui reprochent et à nous en commun avec lui les défenseurs de l’Université. Son haut dignitaire énumère le tout en ces termes : « Les mots immoralité , dit-il , im- « posture , pestilence, infamie , brutal, frénétique, imbécile, « exécrable (ô ciel 1) sont ceux qu’on emploie le plus fréquem- « ment; l’Université surtout est frappée violemment dans tous ses « membres. Le moindre doute , la plus simple remarque hislori- « que , quand elle n’est pas favorable à l’Eglise, devient l’occasion « d’injures grossières (1). » — Est-cc tout? — Certes, c’est bien assez pour le moment, et encore pour la seule quote-part du Clergé en général. Il est vrai que tous ces mots sont employés par 1»

(I) /terne i les deux mondes, 1 mai 1843, p, 547.

meilleurs auteurs, qu’ils se trouvent tous et au sens que leur donne le Clergé dans le dictionnaire de l’Académie et même dans l’édition revue et corrigée par M. le grand-maître Villemain, que Pascal fait un fréquent usage de la plupart dans ses Provinciales. Mais qui ne voit et ne comprend qu’ils ne sont là qu’employés ou pour être employés contre les Jésuites, et que dès lors ils deviennent un modèle de style gracieux et propre à façonner , mieux que tout autre , un bachelier ès-lettre , un docteur même; et que dans certains autres cas , s’il s’agit surtout de les employer contre l’Université et. son enseignement , ils perdent à l’instant toute valeur, cessent d’être français, et ne se retrouvent plus dans aucun vocabulaire. Ainsi , par exemple , vous aurez, dans un journal néo-chrétien, dit avec tous les cœurs honnêtes que les feuilletons du Journal des Débats formaient assez souvent un vrai cours d’immoralité, ou, dans le Monopole , avec tous les moralistes, que les conséquences pratiques du panthéisme enseigné olliciellement et universellement dans les cours et les collèges étaient une effrayante immoralité. — Vous avez évidemment parlé le langage des halles , tenu les propos d’un inquisiteur espagnol.

Vous aurez employé dans l’appréciation d’une œuvre historique de l’Université dont la mauvaise foi et la calomnie auront fait tous les frais , les mots (l'imposture ou d’imposteurs , non pas directement, ni douze fois dans un seul article, comme Pascal dans sa seizième lettre, mais indirectement et deux ou trois fois tout au plus dans un grand nombre d’articles ou dans une œuvre de sept cents pages, et en montrant toujours par des preuves évidentes la vérité de la qualification , ce que n’a pas fait Pascal , comme l’ont démontré les arrêts des parlements. — - Fous ne parlez qu’en injures grossières, cl êtes à coup sûr aussi étranger à l’urbanité française qu’à la civilisation européenne.

Vous aurez appelé, après la Bible et tous les docteurs , chaires de pestilence des écoles où l’on enseigne, avec Ariuset Strauss : que Jésus-Christ n’est qu’un homme, peut-être qu’un mythe; avec Spinosa, que tout est Dieu , c’est-à-dire qu’il n’y en a point ; avec tous les industriels qui ne mettent aucune différence essentielle entre le vice et la vertu, que le succès seul fait la grandeur et la moralité

des actes. — Fous êtes saisi d'un esprit de vertige , qui vous a fait oublier la langue française, si tant est que vous l’ayez jamais sue ; , vous prodiguez charitablement tous les superlatifs de l'injure (1).

Vous aurez flétri du nom d'infâmes, des écrits, des poèmes humanitaires, Ahasvérus , par exemple, des bibliothèques même, celle du conseiller universitaire Noël, par exemple encore, poèmes et bibliothèques renfermantdesdoctrines, destitresoudes tableaux de mœurs mille fois plus funestes que le titre d’un livre du P. Meynier : Le Port-Royal et Genève d’intelligence , appelé par Pascal cet infâme litre ; mille fois plus corrupteurs que les comédies de Molière , déclarées par Bossuet pleines d'impiétés et d’infamies ; mille fois plus dangereux que des cas théologiques sur le VIe commandement que les professeurs rédacteurs du Journal des Débats, dans leur article à ce sujet, disent cinq fois être infâmes ou remplis d’i'nf amies , sans compter les turpitudes et les ordures. — En parlant ainsi , vous avez oublié que la calomnie est plus qu'un péché , et de telles accusations seraient abominables , si elles n'étaient parfaitement ridicules (2).

Vous montrez que pour imposer, étendre et maintenir le monopole de l’enseignement, les gens de l’Université ne tiennent nul compte de la loi naturelle, de la liberté de conscience, de la charte et de la logique, mais qu’ils en appellent sans cesse il la force brutale , aux passions tumultueuses des estaminets , et que , comme des frénétiques, ils ont recours contre la Religion , le Clergé et le bon sens à toutes les extrémités. Pour affranchir les petits séminaires de cette inique oppression et de cette illégale servitude , le corps épiscopal tout entier expose et discute avec la plus grande modération les droits et les devoirs de ces établissements. — Vous n’étes, les Evêques et vous, que des Jésuites qui ne savez que dire de grosses injures, ce que l'on n'ignorait pas ; et Ton aurait aimé,

(1) R»i me des deux mondes , p. 358 , 342.

(2) Provinciales XVIe. Pascal, dans ces lettres , répète dix ou douze fois le mot A' infâme. Bossuet , sur la comédie , paragraphe 1 1 1 . Il y répète encore quelques lignes plus bas la même expression. Débats, 15 mai. Revue des deux mondes, p. 343.

au moins pour la nouveauté du fait , vous entendre discuter avec calme et politesse les arguments de vos adversaires (t).

Vous aurez fait comprendre , vous aurez pu même dire indirectement à certains inspecteurs, à bon nombre de professeurs brouillés avec la logique et avec bien d’autres choses encore , ce que M. Villemain a dit des moines, ce que M. Michelet se disait publiquement à lui-même , ce que Pascal disait en face et à brûle-pourpoint à ses adversaires, ce que Voltaire répète à chaque page à ses critiques, ce que les professeurs universitaires dans les Débats , et M. Isambert à la chambre, nous répètent avec tant d’aménité : « Une imbécile quiétude caractérise les moines égyptiens; si vous n’avez point de sens commun , je ne puis vous en donner; mon auditoire me ramenait aux voies du bon sens dont fêlais sorti; c’est le fou le plus méprisable que j’aie jamais connu; on a l’audace de publier au nom de la Religion d'imbéciles et abominables pamphlets (2). — Fous jetez, vous dit-on, les hauts cris, vous redoublez de colère, vous vous livrez à des personnalités étranges, espérant troubler ainsi le sommeil des gens que vous attaquez (3).

Vous aurez enfin avec les souverains Pontifes , tous les grands écrivains et Pascal encore , appelé exécrables , dignes de t exécra lion de tout le monde ( 4 ) certaines maximes vantées par des professeurs qui se donnent des airs de publicistes, celles par exemple de Machiavel : Tout est permis, insurrection , despotisme, vêpres siciliennes, pour la délivrance de son pays, selon que chacun la rêve; ou encore les doctrines de certains philosophes spiritualistes qui arrachent du cœur des peuples la croyance en Dieu , à l’immortalité de l’àme , à la vertu, à toute religion positive. — Vous avez des accès d’urbanité , vous insultez évidemment à toutes les gloires nationales (5), vous êtes Anglais.

(1) Revue des deux mondes , p. 559.

(2) JV. Mélangés , t. II, p. 188. Provinciales XVIe. Michelet, leçons de mai 1842. Voltaire, tome I.I , p. 87. Débats , 15juin.

(5) Revue des deux mondes , p. 559.

(4) Provinciales XV*.

(B) Revue des deux mondes , p. 544.

Vous aurez dit toutes ces choses , le dictionnaire de l’Académie en main , après les plus français de nos écrivains , ceux que l’Université recommande à l’imitation de tous ses bacheliers, comme les plus polis et comme les modèles des discussions littéraires , que M. Libri-Bagnano , qui s’y entend , range lui-même parmi les gloires nationales ; vous les aurez dites avec plus de vérité, d’une manière moins directe , dans des circonstances mille fois plus favorables , contre des hommes dont la bonne foi vollairienne est devenue proverbiale , n’importe ; de par M. l’inspecteur italien , de par la Revue des deux mondes , procédant pour l’Université et en son nom , vous n’êtes plus Français ; si vous êtes Evêque , vous êtes un fougueux prélat ; si vous avez blanchi dans les travaux du zèle apostolique et du dévouement à la patrie, vous êtes un. lutteur à cheveux blancs; si vous êtes journaliste, les journaux où vous écrivez sont les plus emportés , ils sont distingués entre tous, même entre le Siècle , le National, le Constitutionnel et les Débats , par la violence des attaques et la crudité de l’expression : votre vocabulaire est un vocabulaire à part ; votre langage est un amas incroyable d’injures et de calomnies , c'est celui des plus fougueux et des plus emportés curés de la Ligue , fougue et emportement qui ne furent qu' imparfaitement imités en 1793 parles orateurs des clubs et par Marat lui-même (1).

La Revue des deux mondes, le National, les Débats et la Revue indépendante, avec ce parfum classique , ce ton de politesse aristocratique et cette variété d’expressions qui les distinguent vous traiteront même de gens ivres, de l'Arelin ivres, de crocheteurs ivres , qui vous épuisez en vociférations, en menaces et en gestes violents , qui chancelez sur vos jambes , qu’un enfant qui vous pousserait ferait lourdement choir, des forcenés, des frénétiques qui écrivez des libelles infâmes , des épileptiques (2) !

(\) Revue des deux mondes, 1 mai 1843, p. 539 , 536 et suiv.

(2) Ibid., p. 538 ; National, 19 mai ; Débuts, 15 juin, cités par l'f'n ivers du 16, cl par celui du 5 octobre; Revue indépendante, 25 mai , p. 274.

Il est certain qu’il y a infiniment plus d’esprit français , de poésie et de bon goût dans les animadversions de M. Libri-Bagnano et de ses gracieux collègues du National , des Débats et de la Revue indépendante , que dans toutes les œuvres des néo-chrétiens, et que leur vocabulaire l’emporte évidemment sur tous les vocabulaires du clergé français. Il est clair encore que le langage du clergé est tout à fait grossier et anti-national, comparé au langage du premier grand-maître Voltaire, l’objet de l’admiration de M. Libri-Bagnano, lorsqu’il traite , par exemple , Charlemagne de brigand heureux , la Pucelle de malheureuse idiote, et qu’il assure que c’est mauvaise foi dans le jésuite Daniel, bêtise dans Nonolte de prétendre que Henri IV changea de religion par conviction (1). Nous avouons encore que les formules où le gentilhomme Arouet traite l’avocat général Orner Talon de monstre , de singe à face de Thersite , de crapaud noir qui coasse , et qu'il hait furieusement ; le conseiller Pasquier, de moufle de bœuf, de cœur de tigre, dont la langue qui a parlé contre les philosophes est si bonne à cuire ; l’annotateur d’une de ses lettres dans l’affaire de Calas , d'exécrable polisson ; les magistrats, et les docteurs de Sorbonne, de chevaux qui ont acheté des charges de conseillers ou qui se sont faits docteurs ; le chrislianime, à' infâme qu’il faut écraser ; les chrétiens croyants , de fanatiques gredins ; les oraisons funèbres de Bossuet , de déclamations et de lieux communs; le Télémaque de Fénélon , de bougie allumée aux flammes des anciens , triste aveu de son impuissance; toute la nation française, de peuple de Velckes , qu’il bafoue et qu’il rabaisse autant qu’il peut au-dessous des autres peuples (2) : nous avouons, disonsnous , que ces formules du grand homme que l’Université exalte partout, sont bien autrement françaises, bien autrement gracieuses,

il) Voltaire, tom. XXIV , page 468 (et Essai sur les Mœurs), tom. id. Ibid. , p. 485 , 405 , éclaircissement historique.

(2) Voltaire, tome U , pag. 87 , 488, 168, 557 , et passim , tome XU , Discours aux Velches.

délicates , énergiques, que ces pauvres el froids sul «tan tifs à l’usage du clergé, qui s’adressent toujours aux choses , jamais aux personnes , et n’ont d’autre but que la pureté des mœurs , la vérité des doctrines et la gloire et le bonheur de la France.

Nous confessons même toute l’infériorité, toute la grossièreté et la barbarie en fait d’esprit français et de bon goût, de notre vocabulaire comparé à celui de l’Université et de ses professeurs , enseignant : <■ Que Clovis était un fourbe, un barbare ne vivant que de trahi- « sons et de meurtres ; Charlemagne, un intrigant d’une hypocrisie « puérile , qui n’a laissé d’autres souvenirs que la défaite de Ron- « cevaux^ Hugues Capot, un hypocrite qui, pour ne pas inquiéter « la féodalité jalouse, se fit aussi petit et aussi humble que possi- « ble ; Philippe-Auguste, un roi selon le cœur des prêtres, cau- « teleux , plus pacifique que guerrier, à quatorze ans malade de « peur, pour s’être égaré la nuit dans une forêt, l’homme de son « temps le plus étranger à tout dévouement et à tout enthou- « siasme ; saint Louis, un prince qui recula et porta la dévotion « et le goût des pratiques religieuses à un point qui sembla ridi- « cule même à quelques-uns de ses contemporains ; Charles V, « dit le Sage, un politique égoïste, indifférent au bien el au mal ; « François Ier, un roi prudent jusqu’à la timidité et à la perfidie , « toujours fidèle à ses habitudes de despotisme et poussant jus- « qu’à la démence les persécutions contre les publications reli- « gieuses el politiques qui contrariaient ses principes; Henri IV, « un héros catholique par hypocrisie et sans conviction , et recon- « naissant qu’il lui était impossible de triompher autrement; « Louis XIII, un prince incapable de régner par lui-même, som- « bre , soupçonneux , jaloux , inconstant , n’aimant personne ; « Louis XIV, un prince égoïste, d’un indomptable orgueil, odieux, « dont les résolutions furent surtout inspirées par l’orgueil et la « superstition , dominé dans la seconde partie de son règne par « une bigotte intrigante (la veuve de Scarron) et par un cagotisme « tracassier et cruel qui le rendit persécuteur ; presque tous nos « rois , des princes ineptes ou ambitieux, cruels, superstitieux , « fanatiques , n’ayant pas le moindre souci du bonheur de leurs « sujets. » — Certes, il faudrait être bien aveugle pour mécon-

naître l’éminente supériorité d’un vocabulaire ou d’un recueil de formules historiques , où sont enseignées des choses si françaises , où l’on trouve encore : « Que Bossuet était un fanatique ,' qui n’a « condamné Luther, Zwingle et Calvin que parce que leurs doc- « trines étaient nouvelles ; que son Discours sur l'Histoire uni- « ter selle, dont les défauts sont évidents aujourd’hui , est d’une « faiblesse extrême pour les détails , faisant tout reposer sur la « Religion qui n’est pas la base de la vie; que Fénélon était « un factieux tour à tour adversaire du Pape et du Roi , et la « proie toujours saignante d’une ambition persévérante ; que les « vêpres siciliennes étaient une bonne chose , et les scèies de dé- « solation et de meurtre de 93 des scènes sublimes (1). » Une corporation subventionnée et stipendiée par les ennemis de la France , par l’Angleterre ou une république de sans-culottes , aurait-elle un autre vocabulaire?

Quoi de plus élégant encore , de plus poli , de plus français, de plus chrétien surtout, que ces autres formules où l’Université et ses professeurs apprennent à toutes les générations catholiques et chrétiennes : « Que le christianisme sorti d’une écurie de Nazareth (ce trait d’urbanité appartient à M. Libri-Bagnano) grossi de toutes les souillures du monde (Michelet), n’est que Y idiotisme d'une vieille autorité (Lerminier), un théocratisme fanatique (Mallet , Manuel de philosophie), un assemblage informe de vieux symboles mutilés et de maximes despotiques et superstitieuses ajoutées par l’ambition et l’abrutissement du peuple (Jouflfroy), un débris , jadis belle plante, qui jonche maintenant la terre, desséchée et putride (Joguet) ; que la prière est une absurdité ( Frank, ce professeur juif dont M. Cousin faisait dernièrement l’éloge) , une momerie (Voltaire classique) ; la confession, une bêtise (id.) ; le culte des Saints,

(t) Voyez toutes ces citations cl beaucoup d’autres du même genre, dans le Monopole universitaire, de la page 1 0S à la page 1 19 , et encore page 220 et suiv.

un fétichisme ( Chevalier , Catèch. de Rouiller); le Pape , une copie du grand Lama ( Ferari ), le chef de la ville des morts (Quinet) ; l’état solitaire ou religieux , une imbécile quiétude , une école de faquirs et de fous (Villemain) ; le peuple croyant ou chrétien, de la canaille (Voltaire classique), des hommes d la raison aveugle, ignorante, enveloppée (Gatien Arnoult) ; la cour romaine, la plus corrompue de toutes (Libri) ; la triple robe de prieur, d’évêque et de cardinal , triple cilice d? orgueil, (T impureté et de convoitise (Nisard); Tertullien, un génie farouche; saint Augustin, un tyran de l’Eglise, entouré de séides ardents et ignorants, ses doctrines, odieuses, inexorables, désolantes; celle de saint Prosper, un reflet livide de l'enfer (Ampère J. J.) ; les sermons de saint Antoine , assez semblables à la Gastronomie de Rerchoux (id.) ; tous les saints Pères , des enthousiastes subtils et ambitieux (Villemain) enseignant comme articles de foi les plus étranges hypothèses (Letronne ) ; la plupart des saints Evêques fondateurs de nos églises, des conspirateurs, des intrigants, des artisans de trahison et de meurtre, des menteurs, des brouillons politiques (Fauriel , Michelet, etc.) Wiclef et Jean Hus, prêchant qu’il fallait extirper par le fer et le feu tout luxe de vêtements, l’université et les collèges, d,' ardents patriotes (id.) ; les Arabes , en tout les maîtres des chrétiens ; les Sarrasins mahométans , des guerriers excités par une religion qui commandait la valeur, et qui ne devaient pas rencontrer de grands obstacles de la part des chrétiens ( Libri)(l).

Qui oserait, sans insulter l’Université et se rendre coupable des plus grossières injures envers ses professeurs, refuser ici encore son admiration à un vocabulaire aussi gracieux et aussi poli pour la forme, que religieux et chrétien pour le fond? Qui refuserait

(1) Toutes ces citations ont été faites encore avec plus d'étemlue par le Monopole universitaire , et aucune n'a été contestée ; on peut les y voir avec l'indication par pages des ouvrages d’où elles ont été tirées.

de convenir que le langage du clergé actuel , comparé à celui-là , est un amas incroyable <f injures et de calomnies ; un langage anti-français , le langage des plus fougueux et des plus emportés curés de la Ligue P

« Mais, dira-t-on, continue M. l’inspecteur italien dans la « Revue des deux mondes , |>cut-on jamais supposer que les excès « commis au XVIIe siècle se renouvellent aujourd’hui ! Ne sommes- « nous pas les enfants de la Révolution, et la France, régénérée n par les efforts victorieux des philosophes du XVIIIe siècle, doit- « elle craindre de nouveau d 'entendre ces voix furibondes P Mal- « heureusement, on voudrait en vain le cacher, tous ces emporte- « ments se reproduisent aujourd’hui par l'influence des jésuites. « Rien n’est plus affligeant que ces écarts. Ce ne sont plus des « enfants perdus , de pauvres jeunes gens qui , à la sortie d’un « séminaire, taillent leur plume et se jettent dans la mêlée; ce sont « les membres les plus graves du clergé , des évêques, des arche- « vêques en communication habituelle avec les journaux , écrivant « sans cesse des diatribes violentes contre les institutions de notre « pays, calomniant notre siècle , calomniant et insultant les indi- « vidus. Il semble qu’en touchant aux journaux ils aient été saisis » de l'esprit de vertige. Ecrire dans les feuilles quotidiennes est « devenu pour eux un besoin de tous les instants; ils ont la soif « du journalisme, et leurs écrits se signalent par une véhémence qui a dépasse toutes les bornes. L’attaque a provoqué naturellement la « défense , et l’on s’est moqué tout doucement de leurs fureurs. « Ces railleries fort innocentes les ont excités à un point cxlraor- « dinaire, et cela devait arriver chez des hommes qui ne connais- « sent pas la vie réelle et qui ne sont pas accoutumés à ce genre « de lutte... Au lieu de prier et de travailler à répandre les précep- « tes de la morale dans le peuple , ils se sont jettés dans l’arène, « ils ont distribué des coups de droite et de gauche. Souvent on « s’est écarté pour laisser passer ces lutteurs à cheveux blancs , « qu’on pouvait prendre pour des martyrs ; mais enfin le doute « n’a plus été possible , car les coups pleuvaient, et il a fallu se « défendre. Le clergé aura-t-il à s’applaudir de ses provocations ? « Quelque chose qui arrive, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-

« même ; car il a commencé , cl pendant longtemps il a continué « tout seul les hostilités (1). »

Ici encore il suffit de transcrire mot pour mol les politesses universitaires , et de prier les lecteurs de les rapprocher par la pensée des injures que l’Université reproche aux catholiques et à leur clergé, pour que ses défenseurs et elle soient jugés par eux-mêmes ! Et c’est nous, dites-vous, qui avons commencé les attaques et les provocations ; les Débats le répètent après la Revue des deux mondes. Eh quoi donc ! Depuis plus de vingt-cinq ans, les catholiques, c’està-dire l’immense majorité de la nation subit, avec un calme qui effraie parfois , les calomnies sans mesure et sans nombre , les injures et les sarcasmes sans frein des journaux et des professeurs de l’Université. Leurs croyances , leur clergé , leur culte sont attaqués , flétris , bafoués de mille manières , dans les livres et les leçons universitaires , dans les revues et les feuilles quotidiennes , sur les théâtres , dans les expositions de tableaux , souvent même sur les places publiques ; on les poursuit jusque dans les œuvres de charité. Et quand , au nom des libertés garanties par la charte et les lois , au nom des devoirs que leur impose la conscience , nos pasteurs et des hommes courageux élèvent la voix ; quand mille preuves en main, et que tout le monde a pu vérifier, ils constatent les faits et demandent la liberté de leur conscience et de leur culte , la liberté de la foi et des mœurs pour leurs ouailles ou leurs frères , un étranger obligé de fuir de son pays, comme accusé de sédition ,

vient, organe de l’Université, jeter de

telles pages à la face des catholiques , de la majorité de la nation qui l’a accueilli et l’enrichit dans de larges sinécures!... en vérité, la postérité et les autres peuples pourront-ils le croire quand l’histoire le leur transmettra?

« Au reste, ajoute encore M. Libri-Bagnano , la presse est

(I) Revue des deux mondes , 1 mai IRA", png. 358.

« POUR LE CLERGÉ LE FRUIT DÉFENDU ; S’IL EN MANGE, IL SENIVRE. Il

« l’avait déjà prouve au XVIe siècle où la liberté de la presse pro- « duisit de si déplorables résultats. Les livres publics alors par « les ecclésiastiques étaient à la hauteur des prédications du « temps (1). »

Donc point de liberté d’enseignement pour le clergé ! Donc pour lui plus de liberté de la presse , plus môme de prédications ! Périssent les Œuvres des François de Sales et des Fléchier, des Bossuet et des Fénélon , des Bourdaloue , des Massillon et des Maury : telle est la tolérance universitaire l Telle est la liberté qu’un réfugié italien voudrait, au nom de l’Université , faire imposer au clergé de France! C’est ainsi que les défenseurs du monopole entendent le progrès et l’égalité devant la loi.

Mais en voilà bien assez sur le vocabulaire et les prétendues injures et calomnies du clergé en général. « Elles ont été réunies et « reproduites, dit M. Libri , avec additions et corrections dans un « livre de plus de 600 pages qui vient de paraître à Lyon , sous le « titre de Monopole universitaire ; œuvre collective de la congrèga-

« tion et des Jésuites Comment ont-ils pu supposer qu’en

« insultant avec rage tout le monde , qu’ en jetant la boue à pleines « mains sur tous les hommes dont la France apprécie le talent , « qu’en accusant de tous les crimes , de toutes les bassesses, des « gens dont la conduite est connue du public et qui vivent au mi- « lieu de la société , ils pourraient produire un effet favorable à leur

« cause? Est-ce là de la charité évangélique? Il serait difficile

« de nommer un écrivain de quelque valeur , un homme connu « dans les lettres qui ne soit éclaboussé. M. Quinet , M. de Bon- « nechose, M. Matter, M. Ampère, M. Michelet, M. Damiron, « M. Dubois, M. Nisard, M. Jules Simon, M. Ch. Labitte, M. de « Vailly,M. Philareste Chasles, M. Michel Chevalier, M. Cuvilier- « Fleury, M. Caix , M. Rossi, M. Lelronne, M. Géruzez, M. Ch. « Magnin , M. Lacrètelle , tout le monde enfin est attaqué dans

(1) Kevin des deux mondes , 1 mai 1845, p. 538.

« ce livre. Les hommes politiques ne sont guère plus épargnés « que les simples mortels; M. Cousin , M. Thiers, M. de Remusat, « M. de Salvandy, M. Villemain surtout (1). »

Certes, si ce sont là tous les hommes dont la France apprécie le talent , tous les écrivains de quelque valeur, tous les hommes connus dans les lettres, il faut avouer que nous ne sommes pas riches , et que M. Guillaume Libri doit pouvoir prouver sans peine que les Arabes et les Turcs nous sont de beaucoup supérieurs.

Il est vrai que la France et le monde ne pensent pas entièrement comme l’Université et ses défenseurs, qu’ils ne jugent pas avec M. Libri-Ragnano que MM. de Châteaubriant, Berryer, Lamennais, de Barante, Lamartine , Cormenin, Ch. Nodier, Wals, de St.-Victor, Molé, de Tocqueville, Guiraud , de Yilleneuvc-Bargemont, Laurentie,dc Genoude, Soumet, Delavigne, etc., etc., soient des écrivains sans valeur , des hommes tout à fait inconnus dans les lettres; que MM. Raoul-Rochette, Dureau de la Malle, Pardessus, Burnouf père, Blanqui, Artaud, Dupin, etc., etc.; que MM. Cauchy, Biot, de Cassini , Arago, Binet, Liouville , Gay-Lussac , Thénard, Flourens, etc., etc., etc.; tant d’autres savants distingués, soient des hommes dont la France n’apprécie pas le talent. Il faut être Italien et M. Libri-Bagnano , pour oser juger et parler de la sorte. Sans nous , même sans le livre du Monopole , qui donc en France et à l’Etranger connaîtrait la plupart des prétendus grands écrivains de l’Université, les seuls que M. l’inspecteur juge dignes d’être ainsi nommés? Qui saurait seulement les noms de MM. Nisard , Labitte, Alfred- Wailly, professeur de rhétorique à Henri IV? qui donc , M. Bagnano , vous connaîtrait vous-même comme écrivain ?

Quant à tous les crimes, toutes les bassesses, dont vous nous accusez d’avoir chargé tous ces grands hommes, voyons un peu ce qu’il en est ; car nous avons de bonnes raisons , tout le monde le sait maintenant, d’examiner après vous, M. l’inspecteur. Nous avons cité un passage de M. Leroux où M. Thiers était nommé

(1) Revue îles tleiu mondes , pag. 318 et 3i!).

comme témoin d’un fait; mais nous ne croyons pas l’avoir nommé nous-même une seule fois. M. de Rémusat n’est cité aussi qu’une seule fois , en note sans épithète ou observation quelconque , et uniquement pour rapporter après tous les journaux le jugement manifesté par lui dans un des bureaux de la Chambre, sur les facultés de théologie. M. Wailly n’est indiqué que dans une énumération in globo, pour avoir attaqué les Jésuites. Seraient-ce là des crimes, des bassesses aux yeux de l’Université? Nous n'avons mentionné MM. Rossi et Labilte, que pour dire qu’ils travaillaient avec M. Libri et plusieurs autres universitaires à la Revue des deux mondes. Y aurait-il par hasard encore déshonneur, bassesse et crime à travailler avec M. Libri à la Revue des deux mondes?

De MM. Magnin, Géruzez, Ph. Chasles, Cuvi^er -Fleury, Caix, J. Simon, de Salvandy, Sl.-Marc-Girardin , nous n’avons cité que des passages de leurs écrits , sans aucune épithète , et presque toujours sans aucune réflexion ; nous avons ajouté , en note , sur le dernier , une courte analyse de son cours tirée , mot pour mot , du journal, l’Ami de la religion (1). Ces passages d’écrits, publiés parles auteurs même, constitueraient-ils tous les crimes, toutes les bassesses dont parle M. Libri? et dans ce cas est-ce vraiment à nous qu’il faudrait s’en prendre ?

Pour MM. Villemain, Cousin, Letronne , Lacretelle , Damiron, Dubois, Matter, Michel Chevalier, Quinet, Michelet, etc., etc.; nous nous sommes permis quelques observations en réponse à leurs blasphèmes et à leurs impiétés que nous rapportions : si ces blasphèmes et ces impiétés sont des bassesses et des crimes, il est évident que ce n’est point à nous qu’il faut les imputer ; si ce sont nos observations qui renferment, et gratuitement, contre les professeurs de telles accusations, nous voudrions que M. Libri nous en donnât la preuve.

Il est vrai que ces hommes, qui ont une si grande valeur dans les lettres et les sciences , sortent souvent des voies du bon sens, comme

(1) Nous désirerions donc savoir en quel lieu (la Monopole nous avons douné à TW. St-Marc-Girardin l’épithète d 'impie % avec beaucoup trop de rigueur à notre avu , dit VAmi de la Religion du 14 octobre.

l’a avoué pour lui avec ingénuité le professeur de morale ei d’histoire au collège de France; que l’ignorance des choses les plus élémentaires se manifeste par fois dans leurs leçons et leurs écrits ; que les faussetés , les absurdités, les contradictions y fourmillent avec les impiétés, et y vont souvent jusqu’à l’ extravagance. Analysant ces chefs-d’œuvre, démontrant par des preuves sans réplique toutes ces aberrations , pouvions-nous ne pas les appeler par leurs noms , ne pas les faire toucher à l’intelligence de la jeunesse et des lecteurs par les dénominations qui leur sont propres? Venant disputer à un monopole tyrannique notre foi et nos libertés , n’était-ce pas un devoir pour nous , un devoir sacré d’en user ainsi ? Ces mots , ces dénominations , seraient-ils aussi des injures , et n’apparliendraient-ils à notre langue que pour n’élre jamais employés? Ne Font-ils pas été par les meilleurs et les plus polis de nos écrivains? Ne les retrouve-t-on pas dans Bossuet, dans Pascal, pour n’en pas citer d’autres, dans tous ceux qui selon vous ont discuté avec dignité les questions les plus graves? Bossuet ne prouve-t-il pas , ne répète-t-il pas sans cesse aux protestants : « Que leurs interprétations « sont des absurdités manifestes ; qu’avec leur misérable artifice « et tout l’esprit qu’ils ont usé si mal à propos dans de vaines « conjectures, tout est plein d’absurdités dans leurs ouvrages ; que, « pour peu qu’ils considèrent les absurdités ou pour mieux dire « les impiétés de leurs interprétations, ils demeureront étonnés « de s’étre laissé surprendre à une illusion si grossière P N’est-ce « pas lui encore qui se moque de la folle déférence de Luther , ne « dédaignant pas d’excuser les siens auprès du diable et de pren- « dre Dieu à témoin que son capital ennemi n’a aucun sujet d'être « offensé contre eux ; lui qui conclut plus loin : Ainsi l’interpréta- « lion du ministre a fait un blasphème très-exécrable d’une morale « très-innocente? N’cst-ce pas lui qui reproche au ministre sa haine « aveugle et refuse de relever page à page toutes les faussetés mani- « festes deson livre ; lui encore qui s’écrie contre Jurieu : Voilà des « absurdités dont je puis dire sans exagérer que ce ministre est « seul capable I Mais encore que ce qu’il pense soit insensé, qu’il « ne mériterait pas de réponse, comme j’ai à faire à un homme « qui croit pouvoir soutenir et persuader au monde tout ce qu’il

« lui plaît, il faut une fois lui fermer la bouche? C’est , continue « t-il , c’est en vérité pousser trop loin l’ ignorance et la témérité , « une telle absurdité n’a pu entrer dans l’esprit d’aucun homme

a de bon sens 11 se dédit de ses absurdités , comme il se

« dédira de son développement , quand cet écrit lui en aura fait

« voir l'extravagance Jurieu s’y devait obliger lui-même pour

« n’avoir point à dire cent absurdités qu’on vient d’entendre avec « cent autres qu’on découvrira dans la suite , et ne pas rejeter des « choses qu’on ne pouvait rejeter sans extravagance (1). »

Voilà de bien grossières injures! Qu’en pense l’Université et son illustre défenseur? Les doctrines de Jurieu étaient-elles plus absurdes, plus extravagantes que les leurs? Nous ne le croyons pas.

Pascal n’emploie-t-il 'pas le même langage dans le livre que l’Université veut que nous prenions, sous peine d’être mis hors la loi , pour modèle des discussions polies et de bon ton? Ne dit-il pas dans la 8e Provinciale , pour en citer quelques exemples pris au hasard, « qu’il se taisait par la surprise de voir des livres pleins de décisions si horribles , si injustes , si extravagantes tout ensemble? » Et dans la 15e : «Que vous semble-t-il de ces expressions extravagantes et impies ? » Et dans la 16e : «C’est une chose ridi~ cule, mais horrible; » et un peu plus loin : « Voici une insigne extra vagance ! »

Il est vrai encore que les écrivains de quelque valeur , dont parle M. G. Libri , que les grands hommes dont la France , c’est-à-dire l’Université apprécie le talent, ne s’en tiennent pas, pour l’ordinaire , à un divorce plus ou moins long avec la raison ; mais qu’ils rompent plus évidemment encore , avec tout ce qu’on appelle à travers les âges : vérité, bonne foi , sincérité, franchise ; que mentir dans les questions religieuses, historiques surtout , est un des principaux caractères de l’école à laquelle ils appartiennent, et que le mensonge et l'imposture donnent alors au blasphème un caractère plus odieux et plus impie. Appelé par nos convictions et notre droit à

(1) Bossuet , édit. in-4°, tome II , page 560, 561 ; tome V , pag. 558 , 56 1 , 363 ; tome IV , pag. 362 , 363 , 366 , 384.

iravailler avec tant d’hommes de justice et de cœur de toutes les opinions à faire rendre à notre pays une des libertés qui lui importent le plus, et que le monopole qui exploite ainsi le mensonge a confisquée à son profit, pour la ruine de la foi et des mœurs , force nous était bien encore de montrer au grand jour ces voies déloyales et menteuses, et de les appeler du nom que leur donnent tous nos dictionnaires. Les mots de calomnie , de mensonge, d’imposture , de mauvaise foi , devaient donc venir sous notre plume souvent, plus souvent même qu’ils ne s’y sont trouvés en elfet. S’il y a là grosses injures, crimes, bassesses encore, est-ce sur ceux qui constatent le fait ou sur ceux qui le commettent que doit retomber la responsabilité? Et ne trouverons-nous pas encore ici et dans nos meilleurs écrivains de quoi surabondamment nous justifier?

N’est-cc pas Bossuet, réfutant le ministre Ferry, qui s’écrie, au sujet d’une accusation calomnieuse contre l’Eglise, dans les mêmes termes que nous en semblable occurrence : Qui vit jamais une pareille impudence ? Et plus loin : Quelle patience faut-il avoir pour souffrir une calomnie de cette nature? Et ailleurs : « Vos première maîtres ont été d'impudents calomniateurs. » N’esl-cc pas lui encore qui conclut contre Jurieu : « Le ministre est donc convaincu d’avoir calomnié. » Et plus loin : « J’espère trouver le moyen de faire toucher au doigt sa mauvaise foi... on ne peut porter plus loin le mensonge (1)?»

Ne retrouve-t-on pas sous la plume de Pascal et dans les Provinciales les mêmes locutions et mille autres plus fortes encore? Les mots de fausseté scandaleuse, de noires impostures, d'impostures hardies, de calomnie des plus noires , d'insigne calomnie, de calomnie diabolique, de mensonge infâme, de fourberie grossière, d'imposteurs publics , de calomniateurs convaincus, de calomniateur abandonné , d’audace insupportable , d’effroyables excès, de théologie abominable et corrompue, ne s’y trouvent-ils pas presqu’à chaque page ? Ne compte-t-on pas jusqu’à vingt-deux fois les

, I) Bossuet , in-4" , tome IV , page 559 , 361 , 569 , 367 , 571 , 383.

mois de calomnie ou de calomniateurs dans la vingt-deuxième lettre ?

Or, ces mots si rarement employés par nous , n’avions-nous pas mille fois plus de droit que Pascal de les prodiguer? Et lorsque nous nous en sommes servi , n’avons-nous pas eu soin d’éviter de les adresser directement aux écrivains et aux professeurs dont nous réfutions les calomnieuses impiétés? Est-ce nous qui avons jamais dit : a Vous êtes donc des imposteurs... avouez-le donc, imposteurs... Voilà une imposture digne de vous... Calomniateurs comme vous... Quelle est votre hardiesse à insulter et à publier des mensonges?... Vous n’avez que deux voies pour vous justifier : l'imposture ou T impiété... 11 n’y eut peut-être jamais une plus grande impudence que la vôtre... 11 faut arrêter cette insolence... Vous rougissez de vos impostures ignorantes , comme dit l’Ecriture aux imposteurs ignorants comme vous... Ce sont les funestes emportements par où vous avez comblé la mesure de vos calomnies... Des impostures aussi grossières que les vôtres.. Cruels et lâches persécuteurs... tant qu’il y aura au monde des calomniateurs comme vous... Vous êtes des menteurs indignes d’être jamais crus... Il faut être aussi méchant que de si méchants calomniateurs pour le croire, etc. , etc. (1). »

Si donc notre pensée n’a jamais revêtu seulement le tour outrageant de Pascal; si nos paroles sont toujours restées loin, bien loin des formes injurieuses et blessantes qu’on retrouve si souvent dans les Provinciales, que nous reprochez-vous? Que signifie toute cette comédie d’injures à froid , prises au répertoire de la correspondance de Voltaire , et que vous venez jouer devant la France, pour lui donner le change? Quel est ce style que vous appelez un amas de grossières injures , insultant avec rage tout le monde, jetant la boue à pleines mains sur tous les hommes dont la France apprécie le talent, un style de crocheteur ivre? Le style d’un infâme libelle, d’un imbécile et abominable pamphlet?

(t) Provinciales , édit. in-24 , pag. 255 , 261 , 256 , 255 , 248 , 261 , 257 , 271 , 273, 279 , 274.

Quels sont les écrivains qui parlent de religion en grinçant des dents et en posant le point sur la hanche comme les matamores de l’ancienne comédie? des forcenés, des frénétiques, des épileptiques (1)? »

Est-ce pour nous donner le précepte et l’exemple de ce style délicat et sublime, que vous en déroulez devant le public depuis bientôt six mois, avec tant de facilité et d’à-propos , toutes les richesses et toutes les grâces? Cessez donc ou de nous poursuivre de vos invectives sans fondement et sans objet, ou de nous vanter comme une gloire nationale et de nous imposer comme modèle des discussions de bon ton , et les Provinciales de Pascal , et le style des professeurs et des journaux de l’Université.

Sans doulo , à la vue de la haine que vos prétendus grands hommes ont jurée au Christ et à son Eglise , à la vue de leurs blasphèmes horribles, de leurs sarcasmes insultants, de leur dessein hautement avoué d’arracher la foi des cœurs et de détruire la vérité religieuse , à la vue de la lâcheté qu’il y a à s’imposer ainsi par un monopole tyrannique à l’enfance, à la jeunesse désarmées, pour les pervertir dans le culte de leurs pères, et par le mensonge encore! nous avons senti bouillonner au fond de nos âmes et dans une inexprimable amertune toute l’indignation de l’honnête homme , du chrétien prêt à mourir pour la foi , du prêtre qui sait tout ce que vaut une âme , et nous avons plaint et nous plaignons encore ceux que de tels malheurs trouvent insensibles , préoccupés qu’ils sont par d’autres intérêts; sans doute nous avons manifesté avec énergie l’un et l’autre senliipent ; nous avons même recouru parfois à une ironie amère pour essayer de secouer ceux qu’endormaient les jouissances terrestres , sans que le bruit de l’abîme où nous descendons ait pu encore pleinement les réveiller. Mais au milieu des angoisses qui nous tiraient de tout côté , en quel lieu , en quel passage , som-

(t) Journal des Débats , Revue des deux mondes el Revue indépendante , déjà cités.

mes-nous donc sorti des bornes tracées par les grands écrivains que nous avons cités, approché même de celles qu’ont circonscrites autour de nous les écrits et les paroles des professeurs de l’Université?avonsnous jamais, dans notre livre, fait un instant usage ÿe ces sarcasmes orduriers, de ces ricanements sardoniques, de ces injurieuses saillies qui ont fait appeler par M. Lerminier lui-même la polémique du premier grand-maîire de l’Université (Voltaire) le charivari de V intelligence? Non, certes ! et pour le montrer par quelques détails, parcourons rapidement les prétendus excès d’injures que la Revue des deux mondes et le National, la Revue indépendante et les Débats ont essayé d’envenimer et d’enlaidir autant qu’il était en eux.

« Nous avons , dit la Revue des deux mondes, traité de misé- « rable un homme aussi généralement estimé que M. Quinet. » — Est-ce que les athées sont jamais estimés par personne ? Mais la chose est présentée d’une manière tout à fait inexacte. Ce n’est ni directement ni personnellement contre M. Quinet , comme le fait entendre M. Libri-Bagnano , que ce terme de misérable a été employé par nous. — A la suite d’horribles blasphèmes, d’ignobles insultes contre Jésus-Christ notre Dieu , et la sainte Vierge sa Mère , la première , la plus pure des femmes , la plus sainte et la plus parfaite des créatures, la patronne de la France, la consolatrice des affligés et le refuge des pécheurs , nous avons dit : « Et voilà ce que des misérables abrités par le monopole osent enseigner aux enfants d’un royaume consacré à la Mère de Dieu 1... » La flétrissure est donc générale et indirecte ; elle ne frappe d’ailleurs que les blasphémateurs. Elle serait plus directe , que nous ne voyons pas ce qu’il y aurait à reprendre. Est-ce que dans tous les pays , en France surtout, quiconque insulte une femme, fût-elle la dernière et la plus faible , n’est point un misérable P Est-ce que l’être mal né , qui sans raison aucune et par un méchant instinct s’efforce , par la calomuie ou de sales quolibets , de flétrir la douce et profonde vénération que tous les membres d’une famille nombreuse portent à une Mère chérie , leur conseil , leur joie et leur bonheur , n’est point un misérable P Est-ce que l’esprit assez corrompu , le cœur assez pervers pour vomir le blasphème et l’ignominie sur tout ce qu’il y a de pur , de beau , de

consolanl dans le cullc public du monde caiboli(|uc , dans la religion qui a civilisé le monde , et s’efforcer d’arracher par là ail pauvre son refuge , à l'affligé sa consolation , à la jeune fille , à la jeune mère, à toutes les conditions un modèle parfait de candeur et d’amour , de dignité et de grâce , n’est point un misérable P La honte elle mépris ne pèsent-ils pas sur un tel acte, comme un anathème ? Et le mot de misérable sert-il à autre chose alors qu’à désigner un fait tristement et ignominieusement accompli? N’estil pas le signe de l’opprobre dont soi-même on s’est couvert par une indigne action ? et puisqu’elle est publique et toujours persistante , n'est-ce pas le droit de tout le monde de signaler par le nom qui leur convient et l’action et la flétrissure qui en est et doit en être la conséquence?

L’écrivain , du reste , et le livre que l’Université et ses défenseurs nous donnent comme une de nos gloires nationales , et qu’elle nous impose comme le parfait modèle des convenances, la règle même de notre piété, disait naguère un inspecteur, n’a-t-il pas employé ces mêmes mots, et plus directement, et d’une manière plus personnelle , et contre des prêtres jouissant d’une considération méritée; eteela uniquement parce qu’ils avaient manifesté des doutes, des doutes prouvés publiquement sur la foi plus qu’équivoque des religieuses de Port-Royal ? — « Qui le croira , mes Pères , « dit Pascal dans sa XVIe lettre , le croyez-vous vous-mêmes , « misérables que vous êtes? » — Quelle différence en notre laveur ? L’Université et ses défenseurs ne sont-ils pas encore ici jugés et condamnés par eux-mêmes ?

« Nous avons dit aussi , selon M. Libri , que M. Cousin ajoute A l'insolente grossièreté du cocher la plate hypocrisie du valet. » Ce n’est point encore ici tout à fait la vérité. — Résumant une longue suite de formules d’apostasie et de scepticisme, nous avons dit : « Ainsi les grands-maîtres , les conseillers inamovibles de « l’Université , les professeurs des professeurs ne se contentent « pas seulement de l’apostasie pour eux-mêmes , ils la proclament u hautement , ils la provoquent dans les autres , ils y poussent la « jeunesse par la force continue d’un enseignement anti-religieux, « sceptique et tout à fait impie. La Religion , par eux , est indi-

« gnement travestie, impudemment calomniée ; la foi catholique et « chrétienne n’est plus sous leur plume et dans leur langage qu’une « illusion , un égarement de l’imagination , l’effet du désespoir et « du dcgoùt, une rêverie, une spéculation mystique, une tyrannie, « conséquence du mauvais principe admis par l’Eglise; une usurpa- « tion de forces ignorantes et perverses une solution tellement « imparfaite , qu’elle ne peut plus convenir à personne. On brise « tous les principes, on arrache des cœurs tous les fondements de la « société elle-même. On appelle la jeunesse à délibérer sur l’im- « possibilité de la révélation , sur les chances d’existence qu’elle « peut avoir encore ; et , sans attendre même la réponse de ceux « qu’on interroge , on tranche sur tous les faits , on prononce la a déchéance sans retour , la mort de la Religion , et l’on jette , « au nom d’une nébuleuse philosophie qu’on ne comprend pas « soi-même, un interdit sur le ciel. Tout au plus on accorde que « le Catholicisme en a encore pour trois cents ans dans le ventre , « et ajoutant à l’insolente grossièreté du cocher la plate hypocrio sie du valet, on lui tire néanmoins son chapeau , et l’on conti- « nue la philosophie (1). »

Le nom de M. Cousin n’est donc même pas mêlé au texte ; il n’y a rien là de personnel : toute la sévérité de notre appréciation retombe uniquement sur le blasphème. Or , nous le demandons à la bonne foi de tout cœur honnête , sommes-nous sorti de la vérité ? avons-nous franchi les bornes de la justice ? et doit-on autre chose à des blasphèmes publics que la justice et la vérité ? Un tel style , une telle impiété , une semblable hypocrisie, ne méritaient-elles pas une aussi énergique réprobation ? Pou vions-nous appeler ce langage , celui d’un grand-maître , d’un philosophe , d’un pair de France , et pour satisfaire la vanité de celui à qui la phrase appartient , insulter un des corps de l’état, et obliger peut-être M. le Chancelier à transformer la Chambre des Pairs en Cour des Pairs à notre usage? Si donc il y avait eu ici quelque sujet légitime de plainte , c’était à coup sûr , non de la

(t) Monopole universitaire , |iag. 236 et suiv.

part de ceux qui ont crié , mais bien du côté des cochers et des valets qui ne méritaient pas , nous l’avouons , d’étre traités si rigoureusement. Aussi , dans une seconde édition , si nous en faisons une , changerons-nous l'insolente grossièreté en politesse , et h plate hypocrisie en souplesse et en dextérité , ou plutôt retrancherons-nous l’une et l’autre pensée comme étant dans l’esprit de tout le monde, et par conséquent inutile.

Mais en voici bien une autre. Dans nos vérifications ou nos recherches des doctrines universitaires , nous avons rencontré quelques écrits qui , dans leurs attaques contre le Christianisme, se distinguaient par une absurdité spéciale , ou une fureur de déraison qu’il était difficile de caractériser avec élégance ou par des compliments. C’était d’abord un poème que la camaraderie universitaire avait salué des noms de véritable fragment d'épopée , à' interprétation des destinées humaines , de grande fresque épique , de torrent lyrique , de cataracte d'écumante poésie , et le National de livre de poésie et de fantaisie. L’auteur devenu quand même , peut-être à cause de cette œuvre , professeur de haute littérature à Lyon , débite dans ce prétendu poème les blasphèmes les plus horribles , les leçons les plus immorales de l’athéisme le plus audacieux ; il les sème dans des prologues , des épilogues et des dialogues entre l’Océan et le serpent , entre l’oiseau Vinateyna et le poisson Macar , entre un roi mage et un chœur de griffons , à qui il ordonne d’écrire son histoire en lettres de vingt coudées , afin que tous les lions puissent la lire; entre une étoile , des chariots et un bouquet de giroflées; entre la cathédrale et les cloches de Strasbourg d’une part et un chœur de morts de l’autre ; entre le cheval d’Ahasverus et son maître, entre la vallée dcJosaphat et l’écho, etc., etc. Il enterre enfin Dieu dans une étoile glacée , après l’avoir fait mourir de vieillesse et de froid, et l’étoile elle-même s’ensevelit, plus heureuse que le néant, qu’on n’y veut pas recevoir, sous la robe de l’éternité !

L’autre écrit est un livre d’histoire où la France est refaite , comme on dit dans l’Université. Presque tous nos rois les plus grands , même ceux qui ont porté le plus haut et le plus loin le

nom français, sont là , a dit la Bibliographie catholique , des prin-

ces ineptes , ambitieux , cruels, superstitieux, fanatiques, n’ayant pas le moindre souci de leurs sujets. Louis XIV , nous l’avons déjà l'ait remarquer , n’est qu’un prince aveuglé pat* l’orgueil , d’un cagotisme tracassicr , et dominé par une bigotte intrigante. Montrouge y devient le foyer de tous les complots occultes de la cour et de l’Eglise contre la Charte et nos institutions ; et les missionnaires y sont accusés d’être fanatiques et ignorants la plupart , et d’avoir appelé les châtiments de la justice humaine sur ceux qu’ils n’avaient pu convertir par l’antorité de leurs paroles (1).

Que faire en face de ce ramassis de blasphèmes , de mensonges que tout le monde peut réfuter, de calomnies et d’extravagances?

— Appeler le premier de ces écrivains , du nom de monstre que Bossuet donne aux athées; lui dire sans mépris et sans haine ce que l’Evangile ne défend qu’à la haine et au mépris : Fous êtes un fou; l’avertir, à l’exemple de l’auditoire deM. Michelet, comme il le raconte lui-même , qu’il est hors des voies du bon sens; dire de lui avec M. Villemain parlant des solitaires et de ceux qui croient à l’existence des démons : C’est un fou , ou avec l’Ecriture sainte : L'insensé, le fou a dit dans son cœur : Il n’y a point de Dieu?

— Nous l’aurions pu; mais fidèle à notre but , nous n’avons voulu voir dans cet homme que l’Université , et sans penser même à la personne qui nous est tout à fait inconnue , après avoir rappelé le principe de l’universitaire fameux qui venait de louer le livre : que la nature de la poésie , au moment où elle se montre , est d'être folle , ou de le paraître , nous avons dit : « Et l’homme c ïécumante poésie , le fou à mettre aux petites maisons est marqué d’un diplôme de docteur ès-lettres et placé dans l’histoire universitaire de France, à la suite de Ste.-Chantal et de M. de Lamartine , comme un grand homme , sous le nom de poêle de l’histoire et de l’humanité, » faisant retomber ainsi toute la sévérité de notre jugement sur l’Université qui impose de par le monopole de tels maîtres à la jeunesse française.

Quant au second , mille fois plus dangereux , quoique heurtant

(I) Voyez le Monopole universitaire , page Ü3 , 1 15 cl suiv.

finalement et la vérité et le bon sens , d’autant plus dangereux que son livre a été approuvé pour les écoles normales primaires, et pour les écoles militaires elles-mêmes, d’autres auraient pu dire de lui avec Voltaire parlant de J.-J. Rousseau : « C’est un étrange « fou; tous ces traits rassemblés forment le portrait du fou le « plus méprisable que j’aie jamais connu (Y). » — Cependant nous nous sommes contenté de lui appliquer moins directement et en l’adoucissant encore le mot du plus spirituel feuilletoniste des Débats, dans sa fameuse critique de l’éloge de Molière par A. Dumas : « 11 a fait parler Molière comme un fou furieux, » ou la qualification donnée par M. Michelet, dans scs derniers cours, au li gueur catholique : de furieux fou, et nous avons dit , et seulement en note: selon cette espèce de fou furieux, la plupart de nos rois sont ineptes , etc. Un tel jugement ne caractérise- t-il pas avec justice et vérité l’écrivain qui ne laisse debout aucun des grands noms donnés à nos rois par la reconnaissance des peuples? Ne flétrit-il pas convenablement le nouvel Eroslrate qui a voulu mettre le feu au temple de la monarchie française?

Certes, nous ne pouvions, ce nous semble, être plus modéré à la vue de tant d’impies folies. Or , pour avoir usé ainsi du droit qu’accorde la Charte à tous les Français, du devoir même qu’elle leur impose, de réclamer ou de conserver autant qu’il est en eux les libertés accordées ou promises , et qu’un monopole aussi absurde qu’odieux anéantit d’une façon si étrange , le National ou plutôt le musicien-professeur qui rabote lui , dans ce journal , les côtes du christianisme (c’est ainsi qu’il parle), ne s’est-il pas avisé de nous menacer de la police correctionnelle , d’en appeler à une pluie de réquisitoires , au bannissement et de nous promettre en sus. . . l’enfer ! Le tout en vertu d’un texte de l’Evangile qu’il ne comprend même pas. Le tolérant , le libéral personnage ! A des raisonnements de cette lucidité, à des libéraux de cette espèce, à des chrétiens de cette intelligence et de cette charité, que voulez-vous qu’on réponde?

Ce n’est point tout encore, le professeur-journaliste se récrie bien fort contre l’énorme grossièreté de ce tour de phrase employé contre le candide , le profond et si véridique M. Matler que le National seul a jugé à propos de défendre : « Il n’y a qu’un

Muller au monde, avons-nous dit, pour enseigner et imprimer des choses comme celles-là ! » Et l’on peut voir dans les citations du Monopole, p. 318 et autres, si le tour n’était point mérite. Làdessus M. F. Genin d’ajouter : « Que dites-vous de ce ton dégagé? « C’est que M. Desgarets était militaire avant d’être chanoine ; il « signe ancien officier. Il ne faut donc pas s’étonner si-, dans son « livre, Y odeur d’estaminet se mêle de temps en temps à l’odeur « de sacristie... » El un peu plus loin , après nous avoir appliqué le même tour avec beaucoup de gentillesse et d’à-propos : « Par- « don, M. le chanoine, ajoute-t-il, la contagion de l’exemple « nous gagnait , et voilà l’effet de la mauvaise compagnie (1). »

Nous n’avons qu'une chose à répondre au professeur de littérature française à Strasbourg, restaurant à Paris les vieux opéras : « Cette odeur d’estaminet , c’est dans les Œuvres de Bossuet que nous l’avons prise ! cette mauvaise compagnie , c’est celle de ce grand homme , d’un de nos plus nobles et plus dignes Prélats , du génie sublime qui a écrit les Oraisons funèbres, le Discours sur l’histoire universelle et les Avertissements aux protestants. Cest dans ce dernier ouvrage, M. F. Genin, et dans bien d’autres dissertations encore qu’il a écrit : « On trouverait cela dans un Luther, dans un Calvin,

« dans un Bucer, dans un Bèze et à la page suivante : 11 fallait

« un Jurieu pour pousser l’assurance jusque-là (2). » M. Matler vaut-il mieux que ceux qu’il appelle des apôtres? ou Bossuet auraitil pour l’élégant docteur ès-letlres une odeur d’ estaminet? — Pauvre Université qui compte entre ses premiers professeurs de littérature et d’éloquence françaises, des hommes assez mal nés pour prendre des tours de Bossuet pour des tours de troupiers et A' estaminet, elle commerce avec ce sublime écrivain comme une mauvaise compagnie !

Enfin tout le monde universitaire a poussé les hauts cris contre la fin d’une phrase qui termine l’énumération des conséquences de l’athéisme , telles que les ont admises tous les philosophes qui rai-

(1) National déjà cilé.

(2) Bossuet, tome IV, p. 469 et 470.

sonnent et Voltaire lui-même : « Et il n’y a pas plus de mal (pour « l’alliée et le panthéiste) à faire ces choses (les choses criminelles) « qu’il n’y en a pour le leu de brûler, pour l’eau de submerger, « pour le lion de rugir, pour le tigre de dévorer, pour les abîmes « d’engloutir, pour les boucs el les chèvres de Théocrite, de servir de « types et de modèles à leurs frères des collèges de France et de a l'école normale et à leurs nombreux petits. » (Monopole, p. 478.)

Or, cette phrase qui semble si injurieuse, en l’isolant, comme ont fait les défenseurs de l’Université , n’est dans notre livre , que la conséquence , en style universitaire , de tout ce qui est dit précédemment.

En effet, les professeurs du collège de France et de l’école normale que nous avons cités enseignant évidemment le panthéisme > il suit nécessairement que les animaux, quels qu’ils soient, les boucs par conséquent, sont leurs , frères , une émanation, une portion comme eux de la divinité qui est tout.

Un des plus illustres professeurs des deux établissements l’a reconnu d’ailleurs formellement, et nous avions cité ses paroles : « Voilà le malaise universel, la sublime tristesse du monde; « homme, nature, toute existence est travaillée d’un infini captif « qui veut se révéler par la génération, par Faction et par

« l’art , etc Nous ne nous représentons pas aisément aujour-

« d’hui l’amour de l’homme pour la nature , dans les premiers « âges où il était encore à peine dégagé de son sein. En chaque a créature de Dieu, il voyait une sœur... » Il est allé plus loin en donnant à la jeunesse française les animaux comme modèles : « Faisons aujourd’hui , si nous voulons, les fiers; mais n’oublions « pas notre éducation sous la discipline de la nature. Les plantes et « les animaux , voilà nos premiers précepteurs. Tous ces êtres que « nous dirigeons , ils nous conduisaient alors mieux que nous n'au- « rions fait nous-mêmes ; ils guidaient notre jeune raison par un

« instinct plus sûr Nous profilions à contempler ces irrépro-

« chables enfants de Dieu. » (Voyez Monopole, p. 441.)

On voit déjà que nous étions évidemment en droit de conclure tout ce que nous avons conclu , et de le conclure, pour en inspirer, plus d’horreur et de dégoût , dans les termes que nous avons em-

ployés. Ce n’est pourtant encore qu’une partie de nos prémisses , les prémisses pour le fond ; et pour nous justifier pleinement , il fallait que l’Université nous en fournît encore pour la forme ellemême. C’est ce qu’elle a fait surabondamment.

Par arrêt de son conseil , elle a prescrit à toute la jeunesse des écoles , comme matière de l’examen pour le baccalauréat , la première idylle de Théocrite , une des plus immorales sans contredit ; puisque le but du poète est de montrer que la chasteté est impossible, qu’il faut céder à l’amour, avoir des maîtresses ou mourir de consomption. Je prends l’édition imprimée pour le baccalauréat , avec une version inlerlinéaire et le français au bas. Elle porte pour premier titre , en tête : Baccalauréat ès-lcllres , et se vend chez les libraires privilégiés de l’Université. Le nom du traducteur est L. Reinier. Or , dans celte idylle on lit , traduction française du bas de la page (1) : a On t’appelait un bouvier, et voilà que tu es un che- « vrier ; quand le chevrier voit les boucs s’égayer avec les chèvres , « son œil se dessèche de ce qu’il n’est pas lui-même un bouc. » Et clans la version inlerlinéaire : « Le chevrier dépérit des yeux lorsqu’il voit » notre plume se refuse à transcrire le reste. En vain

l’on objecterait , comme quelques personnes l’ont fait , que les vers que nous citons sont probablement pour les maîtres. Est- ce que les maîtres, dans l’Université, ont besoin d’une version interlinéaire? Est-ce qu’ils ont besoin d’étudier et de savoir traduire mot à mot ce qu’ils ne doivent point enseigner aux élèves ? Est-ce que le professeur dont parle Mgr. l’Evêque de Valence dans ses réflexions à l’occasion du projet de loi concernant l'instruction secondaire , serait venu consulter Sa Grandeur pour savoir s’il pouvait mettre celte idylle entre les mains de ses élèves et la faire expliquer en classe , si tout ce qu’elle contient d’immoral en était retranché pour les élèves? Est-ce que le l’rélat aurait ajouté iui-

(1) Baccalauréat cs-lellres, première idylle de Théocrite, en grec et eu français, avec nue version inlerlinéaire en regard, etc. Paris, à la lihrairie classique de A. Poilenx , 1842, p. 20 et 2t.

même, qu’il y avail dans celle pièce telle qu’elle était requise pour le baccalauréat des détails qui font rougir ?

Enfin c’est encore M. le professeur Michelet , lui qui , dans scs leçons récemment imprimées sous le titre : Des Jésuites, assure que dans l’indication que nous avons faite de ce passage de Théocrile, nous eussions fait reculer l’Arétin (p. 62), c’est lui professeur de morale et d’histoire au collège de France , et naguères à l’école normale, qui a écrit dans son cours d’histoire de France , sur le clergé du moyen-âge, ces lignes que le Monopole avait citées, page 59 : « 11 ne manquait qu’une chose à ce système. « Cest que les nobles et vaillants prêtres n’achetassent plus la « jouissance des biens de l’Eglise par les abstinences du célibat , « qu’ils eussent la splendeur sacerdotale , la dignité des saints « et de plus les consolations du mariage; qu’ils élevassent autour « d’eux des fourmilières de petits prêtres, qu’ils égayassent du o vin de l’autel leurs repas de famille , et que du pain sacré ils « gorgeassent leurs petits. Douce et sainte espérance! Ils grandi- « ront ces petits , s’il plaît à Dieu ! Ils succéderont tout naturel- « lement aux abbayes , aux évêchés de leurs pères... Ainsi... « l’Eglise imite la féodalité et la dépasse ; plus d’une fois elle fit « part aux filles , une fille eut en dot un évêché »

Tout , dans la phrase si amèrement critiquée par les défenseurs de l’Université, tout, pensée, expression , nous a donc été fourni par ses plus fameux professeurs. Et quelle est donc l’âme honnête qui, en face de ces prémisses, de ces calomnies atroces, de ce style, de ces doctrines de fange et de boue , osera nous blâmer d’avoir, en deux lignes, caractérisé, de manière à mettre en émoi l’Université elle-même, tout ce que renferme de hideux , et les principes, et les leçons , et les pensées, et le style de ses professeurs?

Maria sc plaint qu’on l’insulte, (lisait Juvénal , il y a bien longtemps , C’est que Mœvia elle-même ne sait pas se respecter !

Que les universitaires monopoleurs du National et de la Revue indépendante nous jettent maintenant les noms de Lacollonge et

de Maingrai, el que M. Libri-Bagnano nous cric : Est-ce là de la charité évangélique ? nous répondr ons aux premiers : Un ministre protestant a déjà fait contre le Clergé en général ce que vous tentez aujourd’hui contre nous. Il lui avait dit : Ces hommes sont de votre robe; et il lui fut répondu : Lacollonge et Maingrat étaient de notre robe? Oui, M. le pasteur, et Luther aussi, et Calvin aussi, et Zwingle aussi , et Bèze aussi , et Cranmer aussi , et Henri VIII aussi sous le rapport de la religion , dans les premières années de son règne. Mais quand Luther eut pensé qu’il pouvait abuser d’une religieuse et vivre avec elle, même avant son prétendu mariage ; mais quand Calvin s’acheminait vers Genève, l’épaule ennoblie par la glorieuse décoration que vous savez ; mais quand Bèze vivait publiquement avec une concubine; que Cranmer , marié à son tour, condamnait à périr sur l’échafaud les maîtresses de son roi, pour qu’il en put changer plus souvent ; s’ils étaient de notre robe , M. le pasteur, ils étaient devenus les chefs augustes et révérés du protestantisme ! Mais quand Lacollonge et Maingrat foulaient aux pieds l’interdit porté contre eux par les canons ou par leur Evêque, et qu’ils pensaient pouvoir faire ce qu’avaient fait Luther, Calvin , Bèze, Cranmer et Henri VIII, s’ils étaient de notre robe, M. le pasteur, ils étaient de l’esprit de vos chefs , partaient des mêmes principes qu’eux , et trouvaient admirables le libre examen et toutes les libertés qui en découlent.

Vous nous dites , vous : « Lacollonge et Maingrat ne sortaient pas de l’Université ; ils avaient étudié la théologie du bienheureux Ligori.» — La chose est contestable (1), vous répondronsnous; mais qu’ils fussent dans leurs crimes en contradiction avec tous les principes et toutes les doctrines de l’Evangile, qu’ils foulassent aux pieds tous les enseignements de la théologie catholique, qu’ils fussent au contraire en parfait accord avec les conséquences des enseignements et du panthéisme universitaires; la chose est évidente, et nous vous défions de la contester.

(1) le sieur Lacollonge ayant fait ses études secondaires de 1811 à 1814, époque de la suppression des petits séminaires , étudia par conséquent dans un collège ; cl ce collège nous pourrions le nommer.

Quant à l’appel à la cliarilé que fait M. Libri-Bagnuno, nous lui répondrons avec Pascal , dans ce livre qu’aucun universitaire ne |>eut récuser, puisque l’Université et ses chefs en ont fait le premier des livres et la règle même de la piété , selon M. l’inspecteur Pierson : « Etrange zèle qui s’irrite contre ceux qui accusent « des fautes publiques , et non pas contre ceux qui les com- « mettent ! Quelle nouvelle charité qui s’offense de voir con- « fondre des erreurs manifestes , et qui ne s’offense point de » voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes « étaient en danger d’être assassinées , s’offenseraient-elles de ce « qu’on les avertirait de l’embûche qu’on leur dresse, et au lieu « de se détourner de leur chemin, pour l’éviter, s’amuseraient- « elles à se plaindre du peu de charité qu’on aurait eu de dé- « noncer le dessein criminel de ces assassins ! S’irritent-ils lors- « qu’on leur dit de ne pas manger d’une viande, parce qu’elle « est empoisonnée ; ou de ne pas aller dans une ville , parce qu’il « y a de la peste?

« D’où vient donc qu’ils trouvent qu’on manque de charité quand « on découvre des maximes nuisibles à la Religion , et qu’ils « croient au contraire qu’on manquerait de charité si on ne leur « découvrait pas les choses nuisibles à leur santé et à leur vie , « sinon parce que l’amour qu’ils ont pour la vie leur fait recevoir « favorablement tout ce qui contribue à la conserver, et que l’in- « différence qu’il ont pour la vérité fait que , non-seulement ils « ne prennent aucune part à sa défense, mais qu’ils voient même « avec peine qu’on s’efforce de détruire le mensonge? »

Et qu’on ne dise pas que c’est par un ton d’ironie ou de colère que nous avons manqué à la charité. « Car la charité oblige quel- « quefois, continue Pascal, à rire des erreurs des hommes , pour « les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, selon cette parole « de saint Augustin : Hœc tu misericorditer irride, ut eis ridenda « ac fugienda commendes. Et la même charité oblige aussi quela quefois à les repousser avec colère, selon celte parole de saint « Grégoire de Nazianze : L’esprit de charité et de douceur a ses « émotions et scs colères. En effet, comme dit saint Augustin, qui « oserait dire que la vérité doit demeurer désarmée contrôle men-

« songe , et qu’il sera permis aux ennemis de la foi d’effrayer les « fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres « d’esprit agréables ; mais que les catholiques ne doivent écrire « qu’avec une froideur de style qui endorme les lecteurs? Ne voit- « on pas que selon cette conduite on laisserait introduire dans « l’Eglise les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, « sans qu’il fût possible de s’en moquer avec mépris , de peur « d’être accusé de blesser les bienséances ; ni de les confondre avec « véhémence, de peur d’être accusé de manquer de charité (1)? •> Voilà nos comptes réglés avec la Revue des deux mondes , le National , la Revue indépendante, la Revue de l’instruction publique , le Constitutionnel et les Débats , etc. (2) Ils le seraient même avec tous les défenseurs de l’Université , quelles qu’aient été leurs attaques contre nous , si la persistance qu’a mise le Correspondant à décrier noire livre , sans avoir l’air de s’en occuper , et à répéter dans deux ou trois articles que nous avions manqué à la charité et violé un précepte , ne nous faisait un devoir de répondre quelque chose de court et de solide, pour dissiper les nuages et lœ préventions que cette accusation colportée de côté et d’autre a pu faire naître dans certains esprits, toute vague qu’elle puisse être. Ce qui nous y engage surtout,

(t) Provinciales , XIe lettre.

(2) Tous ces journaux et revues sont rédigés par des hommes de l’Université : la Revue des deux mondes, par MM.Tjbri , Nisard, Lerminier, Ampère J. J., Rossi, V. Cousin , Fauriel , Quinet , Malter, frère de l’inspecteur, J. Simon , C. I-abitte , Magnin , etc. ; les Débats , par MM . Cuvilier-Fleury , St-Marc-Girardin , Rossi , Pli. Chasles, M. Chevalier, Petit-Jean, ancien censeur des études à Ste-Barbe, etc.; le Constitutionnel, par MM. Cousin , Villemaiu , et autres professeurs du second ordre ; le National , par M. F. Gcnin, etc. ; la Revue indépendante , par le même encore, Eug. Rurnouf, etc. ; le Siècle, par MM. Quinct , Michelet , etc. ; plusieurs aussi écrivent dans le Courrier ; en sorte que la presse dite libérale de Paris, sera hieulôt dans sa totalité une succursale du monopole universitaire. Il en est de même à peu prés de la presse dite libérale des provinces ; aussi la haine de la religion et du clergé marche-t-elle chez elles de pair avec les systèmes du plus étroit despotisme.

c’est qu’enhardi sans doute par le silence gardé à son égard , il a poussé, dans son Numéro de juillet, ses attaques plus loin encore, et n’a pas craint d’y comprendre l’épiscopat lui-même. «Quant « à nous, y est- il dit page 6, nous n’avons pas dissimulé notre « opinion sur le Monopole universitaire. Dans la société actuelle , « qui , il faut l’en louer, témoigne une estime de plus en plus « prononcée pour une qualité de discussion , la modération , « dans laquelle nous ne voyons pas seulement un progrès heureux « des mœurs adoucies, mais une vertu éminemment chrétienne , « les hommes qui se croient appelés à la défense d’intérêts aussi « délicats et aussi saints que ceux des croyances religieuses ne « devraient jamais oublier ces paroles de ce livre sublime , l’/mi- « talion de Jésus-Christ , notre guide à tous pourtant : La « passion change le bien en mal, tandis que l’esprit de charité et de « paix ramène tout au bien. Si donc on doit quelque part amè- « rement déplorer que , par une expression souvent funeste , si « elle n’est pas prudemment mesurée, coupable toujours, si elle « blesse la charité , on vicie le zèle, au fond , le plus juste et le « plus sincère, c’est assurément parmi les catholiques français, « dans le Clergé, dans l’épiscopat , qui certes ont bien prouvé , « depuis treize ans, que la prudence dans la conduite’ et lamodé- « ration dans le langage ne leur étaient pas des vertus étrangè- « res. (Pourquoi donc ces avis, s’ils n’en ont pas besoin?) a Mais ces réserves faites , nous demanderons à nos adversaires « quelle sorte de profit ils pensent retirer d’un écrit comme « le Monopole universitaire et des écrits qui peuvent lui ressembler (1). »

(I) Pour clore en quelque sorte sa campagne contre nous par quelque chose <le plus vif encore , le Correspondant , dans sa livraison de septembre, page 377, commence ainsi un long article sur le pamphlet de MM. Michelet et Quinet , Des Jésuites : « On a profité , on le sait , jusqu'à l’abus , des fautes commises par plu- « sieurs écrivains catholiques dans les discussions récentes. Ces fautes ne nous af- « lligenl pas seulement comme des fautes de tactique, et aujourd’hui moins que ja-

Sans doute, il nous serait facile de prouver qu’une discussion contre l’Université, menée avec un style de cette clarté et de cette vivacité-là serait fort de son goût, et qu’elle ne craindrait pas de sacrifier quelque chose sur ses épargnes, pour avoir Iieaucoup d’adversaires de cette utilité. Mais ce n’est pas notre but. Nous demanderons seulement aux rédacteurs de semblables articles et à ceux qui s’en font les propagateurs : Qui êtes- vous donc , vous qui accusez, à la face de la France, des prêtres, des Evêques de manquer à la charité, et qui ne craignez pas de leur donner des règles de conduite ; vous qui croyez ne pas transgresser le précepte divin en accusant ainsi de l’avoir violé ceux que Dieu vous a donnés pour docteui’s et pour supérieurs , en les accusant sans preuve aucune, et en vous faisant contre eux les tristes échos des ennemis les plus acharnés de Jésus-Christ , de son Eglise et de son sacerdoce? Qui êtes-vous donc pour vous arroger ainsi dans l’Eglise le droit de juger ceux qui sont au-dessus de vous, d’interroger leur conscience , de fouiller les plis les plus secrets de leur cœur, de leur supposer des intentions , et de les reprendre publiquement , en prouonçant avec tant d’assurance qu’ils ont forfait au second précepte , à celui qui est semblable au premier? Car ce n’est qu’après avoir sondé les cœurs et les reins que vous pouvez porter un tel jugement. Vous parlez de charité, de passion , d’expressions toujours coupables , et cela à des prêtres, à des Evêques, et à la face de la France ! Mais savez-vous seulement ce que c’est que la charité, en quoi elle consiste , ce que c’est que la passion qui change le bien en mal et que l’Evangile réprouve , quelles sont les expressions qui blessent la charité et qui sont toujours coupables? Nous allons vous l’apprendre, Monsieur.

La passion , la colère qui est défendue comme contraire à la

« mais nous ne craindrons de le dire : les déplorables scandales dont elles ont été « suivies font peser une grave responsabilité sur ceux qui ont à se les repro- « cher. » Or, il est certain que la ligue universitaire contre le clergé a eu pour principe déterminant les réclamations publiques et privées de l'épiscopat contre l’Université et les conférences tle Notre-Dame , tout autant et plus encore que le monopole.

charité, ainsi que les actes, écrits, paroles qui en sont la suite , disent tous les Pères de l’Eglise , les commentateurs de l’Ecriture sainte et les théologiens ; c’est la colère qui est une voie, un acheminement, et comme un premier pas vers l’homicide injuste et illicite , ou vers quelque dommage semblable porté au prochain par la haine et la vengeance. C’est ainsi que la tradition tout entière a expliqué le passage de l’Evangile que les défenseurs de l’Université , les Libri et les Genin, excellents chrétiens comme chacun sait, nous ont opposé, et auquel, après eux, le Correspondant nous appelle nous et les Evêques de France : « Vous savez « qu’il a été dit aux Anciens : Vous ne tuerez pas... moi je vous « dis que quiconque se met en colère contre son frère est déjà « coupable... Ego autemdico vobis quia omnis qui irascitur fratri « sur) , rcus erit judicio. » — 11 y a donc deux sortes de passions, deux sortes de colères. L’une qui a pour principe une cause juste , et qui est excitée en nous contre les impies et leurs impiétés, par exemple , contre les hypocrites , qui , sous de faux dehors de science et de morale, pervertissent et corrompent les nations, l’enfance surtout et la jeunesse. L’autre, qui est une inclination à la vengeance contre telle ou telle personne, un appétit de vengeance , appetitus vindictes. Celle-ci seule est défendue et devient plus ou moins coupable, selon le consentement que l’on lui donne et la grièveté des dommages auxquels elle porte contre le prochain. L’autre , au contraire , la première, disent tous les Pères et les théologiens , est licite , bonne , louable ; elle a été mise en nos cœurs par la nature, comme la pierre sur laquelle le zèle , le courage et la vertu viennent s’aiguiser contre les vices : Ira à naturâ imita est homini , ut sit cos virtulis et fortitudinis ad eam contra vitia et adversa quœlibet acuendam : c’est celle dont parle le roi-prophète, lorsqu’il dit : Mettez-vous en colère, et ne péchez point : Irascimini, et nolite pcccare. Telle fut celle dePhiuécSjdeMathathiasetdesMachabées; celle deN. S.Jésus- Chrisl , lorsqu’il chassait avec un fouet les vendeurs du temple, ou qu’il s’élevait avec tant de véhémence contre les pharisiens, espèce d’universitaires de ce temps-là; telle fut celle de saint Pierre contre Saphire , des pères de famille contre les séducteurs de leurs cn-

fants, de tous les saints contre les hommes de mauvaise foi, contre les corrupteurs des peuples et leurs œuvres. Celui qui possède cette sainte colère, dit saint Chrysostônic , est le plus doux des hommes (1); et c’est pour ne l’avoir pas eue, dit saint Grégoire, que le pontife Héli a excite contre lui la colère implacable du Très- Haut (2) .

Ainsi, Monsieur, saint Jeau-Baptiste ne pécha pas contre la charité , comme vous devriez conclure qu’il le fit , des principes de votre néothéologie et de votre prétendue modération , en appelant les pharisiens , une race de vipères , progenies viperarum; ni J.-C. non plus, Monsieur, en les appelant à son tour et directement : Aveugles qui conduisez d’autres aveugles , duces cæci; hypocrites ! vœ vobis , scribœ et pharisœi hypocrilœ ! fous et insensés , slulti cl cæci ; sépulcres blanchis qui paraissez beaux au dehors, et qui ne renfermez pourtant que des cadavres et de la pourriture, vœ vobis, scribœ et pharisœi hypocritœ, quia similes estis sepulcris dealbatis , quœ à foris parent hominibus speciosa , intùs verù plena sunt ossibus morluorum et omni spurcitid (3). Il est vrai que certains légistes trouvaient aussi qu’il les insultait , et qu’il manquait à la charité : Respondens autem quidam ex legisperitis , ait illi : Magisler, hœc dicens eliarn contuméliam nobis facis (4). Il s’est

(1) Irascimini, et nolite peccare. Licet juste irasci; nam et Paulus Elymæsuccensuit, et Pctrus Saphiræ : sed id non iram dixerim absoluté , sed philosophiam , curam , œconomiam. Irascitur enim pater filio, sed ejus curam gerens. Ule est qui temerê irascitur , qui seipsum ulciscitur : qui autem aliéna corrigit, is est omnium mitissimus ... (In Psal. 4. )

(S) Scicndum est quùd aliud est ira quam impalientia excitât , alia quam zelus juslitiæ format. Ilia ex vitio, hæc ex virlule generatur; si enim nulla ira ex virilité surgeret , divinæ animadversionis impetum Phinees per gladium non placasset. Hauc iram quia ileli non habuit , molum contra sc implacabilité»* supernæ ullionis cxcitavit. Nam qui contra subditorum vilia tepuil , eô contra ilium dislrictio æterni recloris exarsit. ( In Job. 5. 2. )

(3) S. Matth. 23 , v. 27 et $eq.

(t) S. îaic , 1 1 , v. 45.

même rencontré à coup sùr de prétendus modérés qui au nom de la prudence lui auront reproché d’aigrir et de pousser à bout les esprits, d’empêcher le progrès des mœurs adoucies , et de perdre ainsi la meilleure des causes.

Il ne pécha pas non plus , Monsieur , cet Etienne que les Jetés des Apôtres nous disent avoir été rempli de l’Esprit-Saint , plénum fide et Spiritu sancto , lorsqu’il appelait en face les scribes et les pharisiens : Hommes à la tête dure et au cœur corrompu , fils de persécuteurs , traîtres et homicides , et que ceux qui l’entendaient grinçaient des dents dans leur colère (1).

Ni Saul , lorsque rempli aussi de l’esprit de Dieu , il disait à Elymas, cet impie qui empêchait le proconsul Sergius Paulus d’embrasser la foi : Homme fourbe et trompeur , fils du démon , ennemi de toute justice , quand cesseras-tu de pervertir les voies du Seigneur : Saul us autem , qui et Paulus , repletus Spiritu sancto , intuens in eum , dixit : Oplene omni dolo et omni fallaciâ , fili diaboli , inimice omnis justitiœ , non desinis subvertere vias Domini rectas (2)/

Ni saint Jean l’apôtre bien-aimé, en disant de Diotrephès qu’il était un orgueilleux , aimant à dominer , et un méchant jaseur , verbis malignis garriens in nos ; ni saint Polycarpe son disciple, lorsqu’il dit à l’hérétique Marcion qui lui demandait s’il le reconnaissait : Oui , je te reconnais comme le premier-né de Satan, cognosco te primogenùum Satanœ (3) ; ni saint Ignace , son autre disciple, appelant les gnostiques de ce temps-là : des bêles farouches revêtues de la forme humaine , et ailleurs des chiens enragés , mordant sans qu’on y prenne garde (4), etc. , etc.

(1) Act. c. C , v. 10 , el c. 7 , v. 51 cl seq.

(2) Act. c. 13 , v. 9 , 10.

(3) Irenæus adv. hær. lib. ITT, c. 3 , n. 4.

(4) Scd præmunio vos contra ferai humanam formain præ se lercnles ; quos non

solùm oportet vos non recipere , sed, si possibile est , neque obviant ois fieri

Faut-il rappeler la longue suite des Pères de l’Eglise ? N’employèrent-ils pas aussi contre les ennemis de Dieu les expressions toujours coupables P Ne violèrent-ils pas le précepte de la charité du Correspondant : saint Irénée, lorsqu’il recommandait aux fidèles de fuir les hérétiques, et qu’il les appelait: Feroces et horribiles et irrationabiles ; et ailleurs des insensés et des fous, dont toute l’ellébore du monde ne suffirait pas à guérir la folie (1)? et saint Grégoire de Nazianze , lorsqu’il demandait à Julien de lui montrer ses titres de propriété sur la langue grecque, et qu’il appelait le monopole universitaire de l’apostat, une brutale stupidité (2)? et saint Basile lorsque consolant les fidèles de Néocésarée, il appelait ceux qui semaient l’erreur sous le masque de la vérité : des ouvriers d'iniquité , des loups: Cavete canes, cavete operarios malos , canes non pauci. Quiddico canes? Imo ver à lupi graves qui sub ovium specie dolum contegcntes , ubique terrarum gregem Christi divel-

lunt et ailleurs lorsqu’il appelle l’hérésie d’Arius : 1’ audacieuse

et impudente hérésie : Audax quidem ilia ac impudens arianorum hœrcsis (3). etc. , etc.

Que dirons-nous de saint Jérôme et de saint Hilaire dont la force et la véhémence du langage sont connues de tout le monde? Et le grand Evêque d’IIippone manquait-il aussi à la charité , lui , dans ses virulents traités contre l’hérétique Julien d’Eclane , lorsqu’il lui

(S. Ign. , Epist. ad Smyru. , n. IV. ) Soient nonnulli malo dolo nomen quidem circuml'crre, sed patrant quæ indigna Dco : quos oporlet vos ut Jeras evilare; suut enim canes rabidi , clàm mordentes. . . ( Id. ad Eplics. . n. VU. )

(t) Indubitalè et verè suam ostendunt insauiam, exlollcntes sententias advcrsùs Deum pnesumplionc vauà et instabili glorià tumidi , quibus uuiversæ lerræ el!eborum non sutficit ad expurgatiouem , ut evomant taiilnm suam stultitiam. ( Irenæus adv. hærcses, lib. II, c. 51 , n. t. )

(2) Illud autem quo tandem modo probabis , sermones ad le pertinere ? quod si luos quoque esse oslendcs , quomodo nos enrum minime participes juxlà tuam legem et brulam stolidilalem. Cujus enim gnecismi sermones sunt ?

(5) Epist. 28, n. 2.

disait : « Je n’ai point ù répondre à toutes vos accusations ou plutôt aux outrages qu’avec un front qui ne sait pas rougir et une langue qui passe toutes les bornes de l'insolence vous déversez non sur moi , mais sur Ambroise , sur Hilaire , sur Cyprien , et sur tous les docteurs les plus célèbres de l’Eglise ; lorsqu’il lui demande si ce qu’il a avajicé vient d’un jugement rassis ou d’un emportement de fureur : Hoc utrùmjudicii sitanfuroris,...si à furorc conquieveris; lorsqu’il le traite de front éhonté , d’âme enveloppée de ténèbres : O frontem linguatam / mentemque cœcatam, etc. , etc. (1) P Et saint Chrysostôme employait-il lui aussi les expressions toujours coupables , violait-il le précepte divin, lorsque parlant de l’empereur apostat il le peignait le premier en impiété, aboyant contre le ciel à la façon des chiens que la rage dévore , les surpassant mime par l’exès de scs fureurs impies, etc. , etc. (2) ? Et Léon , le grand pape , quand il caractérise en ces termes la secte des priscillianistes : « Il n’est pas d’ordure vomie par quelque impie qui n’y ait sa place ; c’est un mélange de tout ce qu’il y a d’immonde dans les opinions dépravées, de manière à ce qu’elle boit à elle seule tout ce que les autres n’ont fait que goûter en partie (3)? »

Et Grégoire XVI , notre souverain et grand Pontife , manquaitil aussi à la charité et à la prudence dans sa célèbre encyclique de 1842, lorsque du haut de la chaire de Pierre il foudroyait avec tant d’énergie toutes les nouveautés funestes de nos tristes jours ;

(1) Non autem omnibus respondendum est conviciis potiùs quàm accusationibus tuis , quæ non in me , sed etiam in Ambrosium , Hilarium , Cyprianura , aliosquc prædicalissimos Ecclesiæ dcctorcs , fronte impuJenlismnâ et linguâ procacissimû jacularis. (S. August. , Operis imperf. contra Julian., lib. T, c. TX ; et lib. IV , c. 75 , edit. Itenedict. )

(2) Postquàm is qui cunctos impietate superavit, in imperatorum Ihronum ascendit Julianus et sceptrum accepil, confestim in eum à quo creatus fuerat Dcum , inanus sustulit. Ac de terrâ inferiùs in cœlum rcspiciens, rabidorum more canum allatrabal , qui in homines à quibus non aluntur et in eos pariter à quihus aluntur clamorem tollunt : imû vero strviori qufim illi furorc pcrcitus erat.

(3) Episl.XV.

lorsque ces paroles si remarquables, et pourtant si vite oubliées , flétrissaient déjà avec tant de force le blasphème favori des Michelet , des Quinet et des autres professeurs de l’Université : « C’est le « comble de l 'absurdité et de l’outrage envers l’Eglise de prétendre « qu’une régénération lui soit devenue nécessaire pour assurer son « existence et ses progrès , comme si on pouvtyt croire qu’elle « aussi fût sujette soit à la défaillance , soit à l’obscurcissement , « soit à toute autre altération. Et que veulent ces novateurs témé- « raires, sinon donner de nouveaux fondements à une institution « qui ne serait plus , par là même , que l’ouvrage de l’homme , et « réaliser ce que saint Cyprien ne peut assez détester, en rendant « l’Eglise tout humaine de divine qu’elle est?»

Manquait-il encore à la charité, dans ce dernier bref donné avec tant de solennité, le S août 1843, contre un livre qui n’est que la pâle et bien imparfaite analyse des impiétés et des blasphémas des livres et des enseignements universitaires , lorsqu’il l’appelle , lui aussi : un mélange de tout ce qu’il y a d’immonde , un libelle impie et exécrable, et qu’il exhorte et conjure dans le Seigneur ses vénérables frères les Patriarches , Archevêques , Evêques et autres Ordinaires de chaque lieu, de se rappeler qu’en vertu du ministère d’enseignement que Dieu leur a confié, ils sont étroitement obligés d’instruire leur troupeau dans la doctrine catholique, de reprendre les contradicteurs de cette doctrine, et de s’employer de toutes les manières avec toute la sollicitude et la fermeté apostolique pour que leurs ouailles soient éloignées de pâturages remplis de tant de poisons P

Voilà ce que les rédacteurs du Correspondant auraient dû étudier avant de parler de prudence , de modération et de charité , avant de faire la leçon sur ces vertus au sacerdoce et à l’épiscopat lui-même. S’ils eussent su ces choses avant d’écrire, ils se seraient non-seulement gardés, nous aimons du moins à le croire, de tomber dans une telle inconvenance , mais ils auraient blâmé , loin d’en faire l’éloge , cette modération prétendue qui consiste à louer sans cesse les talents des impies , à taire , à ménager, à excuser leurs desseins coupables , à entrer comme associés et à les reconnaître comme supérieurs dans les institutions et les

établissements anti - constitutionnels par lesquels ils oppriment l’Eglise, détruisent la foi dans les cœurs et répandent partout la corruption des mœurs avec l’impiété; ils auraient évité surtout de signaler comme un progrès de mœurs adoucies , ce qui n’est qu’un écoulement de cette source empoisonnée de l'indifférentisme, comme parle encore le souverain Pontife Grégoire XV I , d’où découlent tant d’autres maximes fausses , absurdes ou plutôt extravagantes , comme il le dit encore.

Quoi qu’il en soit , nous touchons au terme de ce mémoire. Nous avons exposé dans tout leur jour t sans en omettre aucun, tous les griefs de l’Université contre les défenseurs de la liberté de l’enseignement et contre le Monopole universitaire , etc. ; le public les a devant lui , ainsi que nos réponses ; qu’il prononce la main sur la conscience , et qu’il dise si , dans toutes leurs accusations, l’Université et ses défenseurs ne sont pas jugés et condamnés par eux-mémes.

Mais nous entendons une foule de voix nous crier : El les cours Michelet , et les cours Quinet ! et leurs Jésuites ! vous n’en dites donc rien ?

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