‹ La charte-vérité, ou, Le monopole universitaire devant les chambres; resumé de la question de l'enseignement au point de vue constitutionnel, par un français ami de la charteChapitre 45 sur 46 · FAITE PAR LE GLOBE A MM. MICHELET ET QIT.NET · texte numérisé non relu

FAITE PAR LE GLOBE A MM. MICHELET ET QIT.NET

Il n’est pas probable que MM. Quinet et Michelet n’aient pas dit des Jésuites tout le mal qu’il y avait à en dire. Rien pour le fond n’a été omis dans leur livre ; rien n’y a manqué pour la mise en scène et pour la passion. S’il en résultait péremptoirement que les Jésuites fussent dangereux pour l’époque où ils ont été proscrits , ce qui n’est rien moins qu’établi , il faudrait encore prouver , pour maintenir leur bannissement , qu’ils sont dangereux pour la nôtre ; puis , le péril étant prouvé, oser prononcer que la perpétuité de la proscription est conciliable avec la liberté individuelle et la liberté des cultes , qui sont le fondement de nos institutions. Il faudrait oser prononcer spécialement que l’exclusion des Jésuites de l’enseignement est compatible avec la liberté dont on parle de doter l’instruction publique.

Voyons maintenant les accusations des adversaires des Jésuites; voyons l’origine de l’ordre , son esprit et son but. Au moment où Rome est attaquée , dans Rome même , par les livres de Luther et les armes de Frondsberg , il lui vient d’Espagne un vaillant soldat qui se voue à le servir , un homme d’enthousiasme et de ruse : concilie qui pourra la ruse et l’enthousiasme, voilà comme parle M. Michelet. Dans le dogme que fera la compagnie de Jésus? elle soutiendra , contre les protestants qui exagéraient l’influence divine , que l’homme est libre ! Tels sont ceux qu’on accuse d’en vouloir radicalement à la liberté humaine.

La liberté humaine est posée , par eux , d’un côté en principe ; de l’autre , l’obéissance est imposée aux disciples , comme première et suprême règle. Le disciple , dans la main du maître , sera comme un bâton dans la main d’un vieil homme , ut senis barulus ; le disciple se

laissera pousser à droite , pousser à gatiche , comme un cadavre : perinde cadaver. C’est la grande accusation de M. Michelet, comme si l’obéissance à la règle n’était pas le fondement nécessaire de tout ordre religieux; comme si les Jésuites n’avaient pas dit la supériorité de leur action morale à la supériorité de leur abnégation ; comme si l’obéissance étant une vertu nécessaire , dans toute règle , le moins d’obéissance possible pouvait être un mérite; comme si le suprême degré de l’obéissance n’était pas la suprême perfection ! Connaissons mieux encore le fondateur de l’ordre des Jésuites ; écoutons M. Quinet : .Ne vous étonnez pas si cet homme a été puissant , s’il l'est encore, s’il marque ses conquêtes d’un sceau indestructible ; il exerce tout à la fois la puissance qui naissait de l'extase au douzième siècle , et l’autorité qui s’appuie sur la pratique consommée du monde moderne. — Jusque là, où est le mal? Cet homme , d’ancienne famille, qui a été beau et a manié l’épée , va en Ita- i lie et à la terre sainte pieds nus. Il hésite entre la vie d’ermite et le zèle des âmes ; le zèle des âmes l’emporte. — Vous l’en accusez ! Etaitce donc si mal comprendre le XVIe siècle? Dans la croisade nouvelle qu’il va entreprendre , ce n’est pas l’épée , c’est la pensée qui fera le miracle ! — Est-ce là encore une accusation?et la pensée-mère de la Conpagnie de Jésus , au XVIe siècle , est-elle donc désapplicable au XIXe ?

Le fondateur des Jésuites ne sait rien , à peine lire et écrire ; en peu d’années il saura tout ce qu’enseignent les docteurs. En exerçant ce prodigieux empire sur lui-même , il inaugurait l'obéissance dans la compagnie qu’il allait fonder. Ignace de Loyola, par attrait pour la science, vient dans l’Université de Paris, à laquelle il allait bientôt disputer sa vieille renommée. Il y a trouvé des disciples. Un jour, lui et eux se rassemblent sur les hauteurs de Montmartre, sous l’œil du maître, en face de la grande cité ; ils font vœu de s’unir et de se mettre à la disposition du chef île l’Eglise. Ils voient de là le monde s’ouvrir à la parole de l'Evangile. Ils pensaient s’embarquer pour les solitudes de la Judée; Loyola leur montre, au lieu de ces solitudes, l’endroit du combat : Luther, Calvin, l’Eglise anglicane , Henri VIII , qui assiègent la papauté. La Société de Jésus manque-t-elle donc de l’intelligence de son époque ? ne va-t-elle pas où est le danger? Et si elle venait aujourd’hui aider le clergé à ressusciter la foi , ît donner à la morale la base solide du christianisme , aider l’autorité à se faire obéir, ne répondrait-elle pas encore à un besoin de ce temps-ci? ne comblerait-elle pas une lacune qui s’est faite en France dans l'éducation des hommes, tout juste depuis quatre-vingts ans qu’on l’en a bannie?

« D’un mot, Ignace de Loyola envoie François Xavier aux extrémités du monde oriental ; il garde seulement avec lui huit de ses disciples, pour faire face à l’Allemagne, à l’Angleterre, à la moitié de la France et de l’Europe ébranlée. A ce signe du maître, ces huit hommes marchent, les yeux

fermés, sans compter ni mesurer les adversaires. Si l’obéissance en a fait humainement des cadavres , à votre avis , quelque chose apparemment a galvanisé ces cadavres, et les a rendus plus que des hommes ; elle en a fait des héros, de grands apôtres, elleena faitdes saints. Loyola, c’est un autre chef d’accusation, applique la méthode de l’esprit moderne, celle des physiciens , à ce qui dépasse toute méthode humaine, à l’enthousiasme des choses divines. En un mot , il compose une physiologie, un manuel , ou plutôt la formule de l’extase et de la sainteté. — Etrange accusation , encore !

« Trente jours lui suffisent pour briser la volonté , à peu près comme un cavalier qui dompte un coursier. 11 ne demande que trente jours pour réduire une âme. Ah ! la bonne méthode , et que nos gouvernants, que nos législateurs , qui nous préparent des lois pénitentiaires , n’y recourent-ils ?

« N’y a-t-il pas contre les Jésuites d’autres accusations? Ecoutons :

« Le caractère du jésuitisme, c’est de s’être assimilé l’esprit de cosmopolisme que l’Italie a porté dans ses œuvres. Voilà un des côtés par lequel il s’est trouvé d’accord avec l’esprit de la renaissance dans le midi de l’Europe. D’autre part, il se dépouille du moyen-àge, en rejetant volontiers l’ascétisme et la macération. A force de se mêler , de se confondre avec la sainteté temporelle , il devient incapable de s’en séparer. Le monde l’a conquis , ce n’est pas lui qui a conquis le monde. — Il faut répéter que c’est M. Quinet qui parle ainsi ; car comment imaginer qu’il repousse les jésuites à raison de cet esprit et de ces tendances? Que signifie cette opinion sur les jésuites, sinon que s’il est un ordre religieux qui soit approprié à ce temps-ci, c’est la Société de Jésus, cette Société, si bien transformable par la civilisation qu’elle se mêle à elle , se soumet à son contact, marche avec elle , sans sortir de la sphère religieuse où elle vit, elle qui adopte les mœurs politiques de la civilisation , mais en secoua rq sur elle, dans l’éducation première, les vérités évangéliques que renferme la robe du prêtre ! Reconnaître cette faculté chez les Jésuites, c’est reconnaître en eux la vertu éminente du christianisme, qui enveloppe avec tant d’élasticité et de grandeur les sociétés civiles dans tous leurs contours , qui les ressuscite, les reconforte, leur communique la vérité et la vie qu'il porte dans son sein.

« On reproche à la Société de Jésus sa puissance sur les âmes et les moyens qu’elle emploie pour l’exercer. Sa puissance d’action, c’est là son mérite. Si le résultat est bon , comment la méthode serait-elle mauvaise ? Philosophes que vous êtes , faites-nous seulement un saint François Xavier ! Il y a eu de mauvais jésuites; mais vous ne comptez pas les pédants, les vicieux, les impies, les superbes qu’a faits la science humaine ; car la philosophie, dans sa modestie apparente, est au fond pleine d’audace et

d'orgueil. M. Quiiiet le reconnaît , et Rousseau l’avait dit avant lui. Nous ajouterons qu’elle est pleine de vide, qu’elle s’est montrée aussi stérile et impuissante qu’enflée d’elle-même. Qu’importe, après cela, la magnificence de ses formules? Le christianisme , dites-vous, fait des apôtres , le jésuitisme fait des instruments et non des disciples. Ailleurs vous les appelez une machine de guerre. Eh bien ! oui, la Société de Jésus est une milice, les Jésuites sont des soldats, des soldats forts, parce qu’ils sont disciplinés : c’est là ce qui fâche leurs ennemis ; c’est là ce qui a soulevé contre eux l’absolutisme d’un côté, et de l’autre la philosophie du dix-huitième siècle; c’est là ce qui leur a valu le crucifiement en Chine et le bannissement en France et ailleurs. C’est parce que vous les croyez de force à combattre et à vaincre le déréglement de l’esprit moderne , à asseoir l’ordre où est le désordre, que vous ameutez contre eux des générations qu’ils pourraient tirer de ce vague où vous êtes décidés, vous autres , à vivre et à mourir.

« Il est un autre chef d'accusation contre les jésuites, la doctrine du régicide. M. Quinet a eu la pudeur de ne l’alléguer que pour mémoire. Cette doctrine , finit-il par dire , n’a eu qu’un temps ; le confesseur a succédé au régicide. Catéchiser les nations, enseigner les chrétiens, telle a été , au fond, la tâche des Jésuites. En fin de compte, c'est pour avoir voulu ap porter la réforme dans les mœurs de la cour de Louis XV, pour avoir menacé la philosophie de la formidable machine de guerre employée au seizième siècle contre le protestantisme , que l’abolition de leur ordre fut prononcée en France en 176i.

« Ce qu’on ne pardonne pas aux Jésuites , c’est, premièrement, d’avoir voulu retenir la société européenne dans le giron du catholicisme : on a appelé cela rétrograder ; secondement, de vouloir empêcher de se rompre les forts anneaux qui tiennent le vaisseau de l’Eglise amarré à la papauté ; d’avoir voulu, dans le christianisme, l’unité qui fait sa force (1). C’est par à qu’on les a attaqués et qu’on les attaque encore aujourd’hui , et c’est par là qu’ils valent.

« Les Jésuites, fussent-ils de mauvais ouvriers de civilisation, des agents rétrogrades , que ce ne serait pas encore une raison pour les proscrire. Pourquoi plutôt eux que les absolutistes et les républicains ? Les institu-

ts 1 Pour Cvaii(>eliscr la terre , que présentons-nous a la terre'!1 un christianisme Jivisè ! dit M. Quine.t , a la page 218 de son livre. l.es adversaires des Jésuites, on le voit , lie se font pas faute de contradictions.

tions modernes ne se croient-elles point de force à admettre un tel contrepoids ou d’un métal assez dur pour porter toutes les libertés ? Ce serait honte à elles, honte à nous d’en être réduits, contre les disciples de Loyola, à un si triste argument ! »

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