CHAPITRE V
l'église. Dans la partie inférieure de la façade on retrouve le même soubassement des façades latérales. La porte d'entrée est à plein-cintre, et les nefs latérales sont éclairées par des fenêtres se terminant aussi en demi-cercle, avec une colonne centrale à forme de candélabre; enfin deux fenêtres circulaires éclairent les chapelles adhérants à la façade.
On a donc une composition architecturale entièrement organique. Mais cette conception, qui offrait déjà à la sculpture un champ plus varié que les façades latérales, était encore trop simple, pas assez propre à recevoir la richesse qu'on voulait réaliser sur la façade principale, à cause de deux circonstances particulières. Les moines — qui voyaient dans la façade le dernier ouvrage important qui pouvait justifier le retard qu'ils avaient mis à satisfaire la prescription de Jean Galéas d'employer leurs revenus en aumônes aussitôt la Chartreuse achevée — étaient en condition d'employer largement les revenus dans les travaux de la façade; d'un autre côté, les maîtres sculpteurs qui depuis plusieurs années travaillaient à la Chartreuse à laquelle ils étaient singulièrement attachés, ne desiraient que de pouvoir épancher librement l'habileté et l'adresse qu'ils avaient aquises en exécutant les feuillages des chapiteaux et des corniches intérieures du temple. Il suffira de remarquer deux des «lapicida» Christophe Mantegazza et Jean Antoine Amadeo, deux ouvriers qui avaient commencé à la Chartreuse par les travaux les plus ordinaires de tailleurs de pierres, et arrivèrent à se disputer le premier rang dans la période la plus florissante de la sculpture lombarde.
En 1472, Mantegazza avait déjà eu l'occasion de montrer sa valeur par des bas-reliefs dans l'intérieur de l'église et dans les bâtiments des cloîtres. Après avoir achevé les travaux intérieurs, Amadeo, en 1470, s'était absenté de la Chartreuse pendant quelque temps pour s'appliquer à des commissions de sculp-
ture et d'architecture dont il avait été chargé. Il revenait donc à la Chartreuse avec une renommée déjà acquise, non seulement à cause de son extrême habileté dans la sculpture, mais aussi pour le goût qu'il mettait dans la composition architectonique.
La simplicité de la façade dessinée par Guiniforte Solari, offrait par conséquent, en 1470 un champ assez propice pour employer les nombreux artistes qui s'étaient formés autour des travaux de la Chartreuse. On peut de même penser quel devait être l'entraînement esthétique, produit par la vie toujours en commun de ces artistes sculpteurs, peintres, architectes, presque isolés du monde, qui se trouvaient du matin au soir sur les travaux, et qui s'échangeaient des conseils, ou des critiques, complètement libres dans leurs conceptions, car le trésorier du couvent ne se trouvait à témoigner des préoccupations financières, ne songeant jamais à poser des limites aux dépenses.
N 1473, Philippe de Rancate, Prieur de la Chartreuse, voulant mettre en train les travaux de la façade, jeta les yeux sur Christophe et Antoine Mantegazza pour les charger des travaux nécessaires à cet ouvrage.
Le tempérament artistique des Mantegazza — qui avaient exercé à Milan la profession d'orfèvre — portait nécessairement à abandonner la conception architectonique simple et constructive de Solari, pour développer une décoration sculpturale plus fine et plus exquise.