‹ La chartreuse de Saint-Honoré à Thuison près d'AbbevilleChapitre 3 sur 85 · III · texte numérisé non relu

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monastère de certains droits qui revenaient à la couronne. Le roi de France spécifiait dans son diplôme, qu'il accordait cette faveur aux Chartreux « pour qu'ils soient plus tenus à « prier Dieu pour nous et pour le bon état « de notre royaume. Et avec ce prions et re- « quérons lesdicts Prieurs et frères qu'ils nous « veulent octroier une messe de Nostre-Dame « à estre célébrée en leur église chacune sert maine tant comme nous vivrons, et après « notre décès, que ladicte messe soit de re- « quiem à toujours, mais si il leur plait1 ».

Les bonnes intentions de Philippe de Valois envers les Chartreux d'Abbeville n'empêchèrent pas l'état précaire du couvent. Les hostilités continuant avec le roi Édouard, trop souvent des partis ennemis ravageaient les propriétés des Chartreux et réduisaient ces religieux à la misère. Warwick et Geoffroy d'Harcourt, maréchaux du roi d'Angleterre, voulant s'emparer d'Abbeville vinrent même jusque sous les murs du couvent, et leurs soldats y commirent de nombreux dégâts. Le danger allait bientôt devenir plus pressant encore. Les Français venaient d'être battus au gué de Blanquetacque, où, dit Froissart, il y eut « grand'oc-

• Diplôme de Philippe de Valois aux Chartreux d'Abbeville. Pièces justificatives, n. 2'3.

cision et maint homme mort et dura la

chasse plus d'une grosse lieue ». Les Anglais vainqueurs se répandirent dans le Ponthieu et poussèrent des reconnaissances jusque sous les remparts d'Abbeville, portant partout la ruine et la désolation.

Philippe de Valois vint bientôt dans cette ville et la plus grande partie de son armée campa à Menchecourt, à Thuison et dans les champs avoisinant le monastère, tandis que les arbalétriers Génois, bandits habitués au pillage et à l'incendie s'établissaient à Mautort1.

Dans des circonstances aussi difficiles, que pouvaient faire les solitaires de Saint-Honoré contre une soldatesque indisciplinée qui pillait les biens du couvent et commettait toute sorte d'exactions. La funeste bataille de Crécy, perdue par les Français, ne laissa plus d'espoir de salut. Victorieux, les Anglais ne mirent plus de bornes à leurs rapines; ils envahirent non seulement les campagnes voisines d'Abbeville, mais la contrée tout entière, livrant tout aux flammes sur leur passage. Le Personnat de Port, domaine des Chartreux, fut entièrement ravagé2. Le Procureur étant impuissant à faire

1 Cl. Louandre, Hisl. d'Abbeville.

2 Ms. de la Grande Chartreuse. — La chapelle de Saint- Honoré où l'on conservait le précieux chef du saint fut entièrement ruinée.

rentrer les redevances en nature et les revenus dus au couvent, la communauté fut réduite à la plus grande misère1.

Les enfants de saint Bruno ne furent bientôt plus en sûreté derrière les murailles de leur monastère. Les Anglais saccagèrent le couvent, enlevèrent ce qu'ils purent emporter et mirent le feu aux bâtiments, avant de se retirer. Une partie du monastère fut détruite par Fincendie. Un diplôme de Philippe de Valois, accordé aux Chartreux d'Abbeville, rappelle ce désastre. Le roi de France y dit : « Nous, pour considère ration des grandes pertes et domaiges que « nos amés en Dieu les religieux Chartrousains « de Saint-Honoré-lez-Abbeville reçurent par « nos ennemis, quand ils passèrent à la Blanque « Tacque, et de ce que par nosdicts ennemis la « maison desdicts religieux a esté ardée et leurs a biens gattés et dérobés, octroyons.... etc.2. »

Dans la pénible et difficile situation où se trouvait sa communauté, Dom Firmin Coullard soutint le courage des religieux et montra Fabnégation la plus digne d'éloge. S'oubliant lui-même, il s'efforça, par tous les moyens en son pouvoir, de diminuer les privations imposées, par les circonstances, à ses frères. La

1 Ms. de la Grande Chartreuse.

2 Cf. Pièces justificatives, n. 2 5.

pitance fut réduite de beaucoup, mais du moins les quelques ressources échappées à l'ennemi furent partagées avec les malheureux sans pain et sans asile qui venaient demander l'aumône à la porte du monastère.

Dans cette position critique, les Chartreux oubliant leurs propres désastres, trouvèrent le moyen de venir au secours des habitants d'Abbeville. La cité menacée d'un siège, n'était pas capable de résister, à cause du mauvais état de ses fortifications. Il était d'absolue nécessité de les réparer promptement, et le mayeur fit à cet effet un pressant appel au patriotisme des bourgeois et manants de la ville. Les Chartreux avec leurs frères et leurs domestiques vinrent s'offrir bénévolement, et, nous apprennent les registres de l'échevinage, aidèrent à réparer les remparts et la forteresse. Comme marque de reconnaissance, les mayeurs et échevins d'Abbeville, par délibération du 10 juillet 1347, cédèrent au couvent par bail à cens « une voie contenant quarante-six verges, au chemin de Brimeux, près de la rivière de la Bouvaque1 ».

Philippe VI, informé par le vénérable Père Prieur de l'état de pénurie dans lequel se trou-

( Livre Rouge de la ville, fol. CVIII, verso, ap. Ernest Prarond, La Topographie histor. et archeol. d ' Abbeville, t. H, pp. 552, 568.

vait le couvent de Saint- Honorér voulut venir au secours de ceux qu'il appelait ses a amés en Dieu, les religieux Chartrousains ». Nous possédons deux diplômes du roi de France, en faveur du monastère de Thuison. Ces documents prouvent le désir de Philippe de Valois de réparer autant qu'il le pouvait les désastres occasionnés à la Chartreuse par les Anglais. Dans Tune de ces pièces datée du 25 avril 1349, il rappelle qu'il a octroyé aux Chartreux de Saint-Honoré de « grâce spé- « ciale et en aumosnes environ dix-huit livrées « et quatorze soldées de rente assises ès terroir a de Laviers 1 et de Sailly 2, à nous acquises par « la forfaiture de feu Raoul de Viny ». De plus il ordonne au gouverneur de Ponthieu de «bailce 1er et délivrer ce don aux Chartreux « et de « les mettre et tenir en possession et saisine et « laissier paisiblement joir et user3 ».

Dans un autre diplôme portant la même date que le précédent, Philippe de Valois abandonne aux Chartreux quarante-cinq écus d'or que ceux-ci devaient au trésor royal, à cause de transactions et d'acquisitions faites sur le territoire de Laviers et de Sailly-le-Sec. Par

1 Laviers, village du canton nord d'Abbeville. J Sailly-le-Sec, village du canton de Nouvion. 3 Diplôme de Philippe VI aux Chartreux de Saint-Honoré-lef-Abbeville. Pièces justificatives, n. 24.

l'entremise de Pierre de Calais, les Chartreux avaient acheté quelques pièces de terre au chevalier Guillaume de Pois et à son épouse ; mais n'ayant pu payer les droits royaux, ils avaient vu saisir une partie de leurs propriétés par les officiers de Philippe VI. Ce monarque manda donc au gouverneur du Ponthieu de leur faire rendre les a biens qui pour ce sont prins, saisis ou détenus1 ».

1 Troisième diplôme de Philippe VI en faveur des Chartreux de Saint-Honoré. — Pièces justificatives, n. 2 5. — Nous devons faire remarquer que les bulles, induits, diplômes, lettres et chartes qui furent donnés aux Chartreux du couvent de Saint-Honoré, par les Papes, les rois, les seigneurs et autres bienfaiteurs, ne nous sont parvenus qu'à I l'état de copie. Les titres originaux ont été détruits, sans doute, pendant les guerres contre les Anglais, alors que le monastère fut saccagé par les partis ennemis qui semaient la dévastation et la ruine dans toute la contrée. Dom François Ganneron, profès de la Chartreuse de Mont-Dieu, qui se trouvait au monastère de Thuison comme hôte du couvent, et qui y avait été envoyé pour recueillir les faits principaux de l'histoire de cette Chartreuse, a laissé la copie de quelquesuns de ces titres. Les a-t-il transcrits d'après les originaux échappés à la dévastation, ou les a-t-il reproduits d'après d'autres copies : nous l'ignorons. Les pièces originales qui auraient pu être sauvées, à l'époque de ces grandes guerres, devinrent la proie des révolutionnaires. Elles furent brûlées, jetées au vent, ou tout au moins disparurent dans la tourmente. En dehors des quelques pièces de procédure, il nous a été impossible de retrouver aucun des originaux. Toutes les pièces justificatives que nous donnons à la fin de cet ouvrage proviennent donc des Monumenta Cartusiœ Sancti Honorati de Dom Ganneron et d'un recueil aussi manuscrit, provenant de la Grande Chartreuse. Ce recueil contient les titres et chartes concernant ce monastère et un certain nombre d'autres Chartreuses. En l'absence des titres originaux, ces différentes copies, malgré les fautes qui s'y rencontrent,

Vers la même époque, Pierre de Calais, dont nous venons de parler, fit don au monastère, avec le consentement de son épouse, de la moitié du fief de Laviers et de plusieurs autres fiefs situés sur le même territoire et sur celui de Sailly-le-Sec l. De telle sorte que le fief de Laviers dans son entier devint la propriété des Chartreux. Par avance, le roi de France, Philippe de Valois avait amorti toute cette terre en faveur du couvent de Thuison, ainsi que « cent livres de rentes en fief acquis ou à acquérir2 ».

Malgré les largesses du roi et les dons de quelques autres bienfaiteurs, parmi lesquels il faut citer Estruy Pastrouille ; Éremburge du Pont ; Jeanne, veuve de Colard le Ver, seigneur de Caux, ancien mayeur d'Abbeville, et Liénor de Donqueurs, veuve d'Étienne Coulard, plusieurs fois mayeur de la ville 3, la

étaient trop précieuses pour les négliger ; nous les avons donc reproduites telles que nous les avons trouvées. Nous devions en avertir le lecteur.

1 Kalendarium du couvent ; Ms. de la Grande Chartreuse. Appendice n. 2. — Les archives départementales conservent trente-trois pièces sur le fief de Saillv-le-Sec, vente, bail à cens, aveux de terre en coterie etc. Ces pièces n'ayant qu'une importance relative, nous n'avons pas cru devoir les reproduire ; le lecteur n'y aurait pas trouvé assez d'intérêt.

a Jbid.

3 Sur ces différents noms, voir Appendice, n. 2. Bienfaiteurs de la Chartreuse. Lorsque les donations n'ont pas une

communauté de Saint-Honoré était loin d'être prospère et les efforts de Dom Firmin Coullard ne furent pas toujours couronnés par le succès. Le Ponthieu n'avait pas échappé aux calamités qui continuaient de désoler la France entière. Les Jacques d'une part, les Navarrois d'autre part et de nombreuses bandes de soudards et d'aventuriers parcouraient le pays, ravageaient tout sur leur passage et jetaient la désolation et la ruine au milieu des campagnes.

Les détenteurs des fiefs et arrière-fiefs du couvent, privés de toutes ressources, ne pouvaient pas toujours ensemencer leurs terres et se trouvaient incapables de payer leurs redevances. Dans cette extrémité le vénérable Prieur, non seulement fut obligé de laisser en ruines les bâtiments brûlés par les Anglais, mais ne trouva pas même toujours le moyen d'éloigner de sa communauté la pénurie la plus extrême.

Vers cette époque, en i362, Edouard III, roi d'Angleterre et comte de Ponthieu, touché sans doute des souffrances supportées si chrétiennement par les Chartreux d'Abbeville et voulant réparer en partie les désastres occasionnés par ses soldats, fit quelques largesses au couvent de

certaine importance, nous nous contentons de désigner les noms des bienfaiteurs et nous renvoyons à l'appendice où nous avons relaté chacune des donations, telles que le Kalendarium du couvent nous les a fournies.

Thuison. Le manuscrit de la Grande Chartreuse ne nous fait pas connaître en quoi consistaient les largesses du monarque anglais, seulement il constate que Tannée suivante, 1 363, le roi Édouard accorda aux religieux de Saint- Honoré « quarante-huit livrées de terres sur le territoire d'Abbeville ; cinquante soldées de terres situées à Rouvroy ; soixante soldées au village de Port, et' vingt-neuf livrées au Crotoy1.» Par ces donations le roi d'Angleterre donnait une preuve de sa grande piété et montrait l'affection qu'il portait au saint institut des Chartreux, mais il ne réparait pas les grandes pertes subies par le monastère, d'autant plus que les terres cédées ainsi avaient été ravagées depuis longtemps par l'ennemi et ne rapportaient rien pour le moment.

Les enfants de saint Bruno, habitués à tous les sacrifices, acceptaient avec résignation les malheurs qui venaient sans cesse les assaillir; par leur abnégation et leur entière soumission à la volonté du Seigneur, ils faisaient l'admiration de la contrée. Toutefois ils supportèrent avec moins de courage la mort de leur supérieur. Dom Firmin Coullard accablé par Tâge et les austérités, venait de rendre sa belle

< Cf. Louandre, Hist. d'Abbeville et du Comté du Ponthieu, t. II, p. 460.

âme à Dieu, le 18 février \3jo, après avoir par ses vertus édifié sa communauté pendant vingt-cinq ans1. Homme d'une grande piété et d'une remarquable énergie, Dom Firmin avait rendu d'importants services au couvent de Saint-Honoré et mérite d'être compté au nombre des plus éminents Prieurs du monastère. Par une exception assez rare, le corps du vénérable Prieur fut inhumé, si nous en croyons le manuscrit de la Grande Chartreuse, devant l'autel de la chapelle de la Sainte-Vierge.

1 Ms. de la Grande Chartreuse. — Dom François Ganneron, Monumenta Carlusia? Sancti Honorait, ms.

CHCAT>IT%E IV.

DOM GUILLAUME DE LIGNERES, PRIEUR DE S.WNT-HONORÉ. — DI- PLOME D EDOUARD 111, ROI D'ANGLETERRE. — NOUVELLES DÉ- PRÉDATIONS DES ANGLAIS. — BIENFAITEURS DU MONASTERE. — LETTRES PATENTES DE CHARLES V, ROI DE FRANCE. — RES- TAURATION de l'église. — consécration des autels par

JEAN ENGU1EN. — MATHIEU DE LINIERES ET HUGUES DE BIEN- COURT, BIENFAITEURS INSIGNES. — FAVEURS SPIRITUELLES ACCORDÉES PAR LE LÉGAT, PIERRE DE LUNE. — SCANDALE AR- RIVÉ AUX OBSÈQUES DE JEAN LE CAUCHETEUR. — MORT DE DOM ANDRÉ DE VAUVERT.

OM Guillaume de Lignères, profès de Saint-Honoré, fut appelé, par le vote de la communauté, à succéder à Dom Firmin Coullard. Le nouveau supérieur allait se trouver aux prises avec de nombreuses difficultés. Les Anglais continuaient la guerre, avec une sauvage énergie. Leur roi Edouard III,

comme héritier d'Isabelle, fille de Philippele-Bel, voulait faire valoir ses droits sur le Ponthieu donné en dot à sa mère. Déjà les officiers du roi d'Angleterre venaient de mettre sous séquestre tous les biens achetés par les Chartreux, avec l'autorisation de Philippe de Valois, ou amortis par ce prince. Ils donnaient pour raison que ces propriétés avaient été acquises sans permission de leur souverain et que les droits royaux n'avaient pas été payés à leur maître par les Chartreux. Dom Guillaume de Lignères dut avoir recours à Édouard III, pour obtenir, d'une part, de rentrer en possession des biens confisqués et, d'autre part, de ne pas payer des droits que le roi de France avait abandonnés à cause de l'état de pénurie où se trouvait le monastère.

Par l'entremise, sans doute, des Chartreux d'Angleterre, le Prieur de Saint-Honoré parvint à faire agréer sa demande par Édouard III. Ce monarque avait une grande prédilection pour les enfants de saint Bruno. Il en avait déjà donné la preuve aux religieux de Thuison, par son diplôme daté de Westminster. Dans cette, pièce si importante pour le monastère de Saint- Honoré, le roi, « par grâce spéciale, à cause de son affection et de sa vénération pour les Chartreux de Saint-Honoré, » abandonne tous ses droits. De plus, il s'engage, pour lui et ses hé-

ritiers, à amortir dans l'avenir la valeur annuelle de « quarante livres parisis de biens que les religieux de Thuison pourraient acquérir. » La seule condition imposée par le roi d'Angleterre, et relatée dans sa Charte, montre la piété du monarque et la valeur qu'il attache aux prières des Chartreux : il demande, pour lui et ses enfants, d'avoir part, pendant sa vie, aux mérites du saint Sacrifice, des aumônes et des bonnes œuvres des religieux, et désire obtenir, après sa mort, des prières pour lui, ses prédécesseurs et ses successeurs1.

Malgré la protection accordée aux Chartreux cTAbbeville par le roi Édouard, l'état du monastère ne s'améliora pas. En 1374, une armée anglaise, sous les ordres de Robert Knolles, envahit le Ponthieu et rançonna la contrée. Sans cesse les Anglais envoyaient dans la campagne des bandes armées qui, n'aspirant que le pillage et toujours en quête de butin, ravageaient tout le comté. Toutefois nous devons reconnaître que, dans cette circonstance, à cause, sans doute, des ordres du monarque, les Anglais ne tentèrent aucun coup de main contre le couvent ; les propriétés des Chartreux à Laviers, à Port et au Crotoy furent cependant dévastées.

1 Diplôme d' Édouard III, roi d' Angleterre aux Chartreux de Saint-Honoré. Pièces justificatives, n. 26.

A cette époque, les enfants de saint Bruno s'occupaient d'agriculture. Ils faisaient cultiver | leur terres par les frères du monastère, aidés ! de quelques domestiques, sous la direction du Père Procureur. Cet usage remontait au commencement de leur institut, et le Pape Grégoire IX, dans une bulle datée du 3 février 1232, parle de certains frères Chartreux, occupés d'une manière spéciale aux travaux des champs : «Agriculturœ vestrœ operi deputati1. » L'historien d'Abbeville nous apprend que les Chartreux cultivaient aussi la vigne, et qu'ils possédaient un vignoble assez important, sur le coteau qui domine le couvent2. Les terres trop éloignées étaient seules données à bail. Les Chartreux élevaient aussi de nombreux troupeaux qui étaient pour le monastère une source assez considérable de revenus. Dès lors, il est facile de comprendre que le passage des armées ennemies pouvait être d'un bien grand préjudice pour les religieux de Thuison. On ne se contentait pas de dévaster leurs terres, on enlevait leurs troupeaux, lais- j

• Cf. Bullarium Cartus. toi. uj. i

a Cf. Louandre, Hist. d'Abbeville. Ce savant écrivain reconnaît qu'au moyen-âge on cultivait la vigne à Thuison et à Menchecourt; il constate qu'une propriété de cette partie de la banlieue d'Abbeville se nomme encore les vignes, et que de vieux titres attestent que Menchecourt était peuplé j de vignerons. j

sant souvent les religieux dans une pénurie complète.

Après le départ de l'armée anglaise commandée par Robert Knolles, un généreux bienfaiteur vint au secours des solitaires de Thuison. Jacques aux Costes1 ou aux Côtes et Jeanne son épouse donnèrent, à cette époque, pour subvenir en partie à la nourriture et à l'entretien d'un religieux, vingt-six livres parisis de rente, à prendre « sur la boëte du pont aux Poissons à Abbeville » ; cette rente devait être payée par le receveur de Ponthieu. De plus, le noble Seigneur cédait au couvent six livres de cens sur les prés de Menchecourt-, « tenus des Chartreux par l'église de la Chapelle et l'Hostel- Dieu d'Abbeville. » Cette donation est du 21 mars i3y33. Vers la même époque, plusieurs autres bienfaiteurs suivirent l'exemple donné par Jacques aux Côtes ; ce furent la demoiselle Elisabeth Duquarrel, bourgeoise d'Amiens qui pour l'entretien de deux religieux, donna au

1 Jacobus ad latus. Le diplôme de Charles V, roi de France, dit : Jacques de Bourges.

2 Menchccourt, faubourg d'Abbeville. Des vieux titres portent Demenchecourt. — Les manuscrits de la Grande Chartreuse mettent toujours Demenchecourt. — La déclaration de 1728 relate neuf journaux et demi de prés à foin, situés à Menchccourt et à Laviers, rapportant soixante-dix-huit livres.

3 Archives de la Grande Chartreuse.

monastère, le fief de Héron en Normandie', et plus tard Mouton de Blanville, maréchal de France, qui, en 1377, donna quittance aux Chartreux de quarante sols de rente dûs par le couvent à cause du moulin du même fief de Héron2.

Le roi de France, Charles V, connaissant la détresse des pieux solitaires de Thuison, vint aussi à leur secours. Dans un diplôme en date de Paris, 10 avril i3j3, ce monarque, tout en accordant aux religieux l'amortissement des vingt-six livres de rente données par Jacques aux Côtes, leur céda aussi les vingt sols parisis qui devaient être perçus par le trésor royal : parce que, dit-il, ils ont subi de grands dommages pendant la guerre, que leurs propriétés ont été incendiées et que leurs revenus sont de beaucoup diminués. Le roi de France termine ses lettres patentes, en enjoignant aux gouverneurs d'Amiens et du Ponthieu, à ses justiciers et autres officiers de laisser les Chartreux en

1 Les Chartreux ne purent conserver ce fief, à cause de Péloigncment, et le vendirent aux religieux Célestins de Rouen. Du prix de la vente, ils achetèrent trente journaux de terre situés entre Mouflers et Saint-Ouen ; plus sept journaux et demi de terre près la Motte du Vieux-Moulin, sur le chemin de Drucat, et enfin cinq quartiers de terre au Boutd'en-haut de la Ruelle et devant la porte du couvent. — Mss. de la Grande Chartreuse — La demoiselle Elisabeth Duquarrel a été inhumée dans le chœur de l'église des Chartreux.

2 Ms. cit. ut supra.

paix dans leur monastère, de les protéger et de ne pas permettre qu'ils soient inquiétés en rien1. La recommandation était bonne, mais les officiers du roi de France et le gouverneur du Ponthieu n'étaient-ils pas, le plus souvent, impuissants à empêcher les incursions et les rapines des ennemis ?

Les diverses libéralités, dont nous venons de parler, tout en apportant quelque soulagement à l'état de pénurie où se trouvait le monastère, ne permirent cependant pas de réparer les désastres occasionnés par les Anglais. Toutefois Dom Guillaume de Lignères sut profiter des moments de trêves pour continuer les reconstructions commencées par son prédécesseur. La mort le surprit au milieu de ses travaux, vers Tannée 1384. Les archives de la Grande Chartreuse ne donnent pas la date exacte de cette mort si préjudiciable aux intérêts du monastère de Saint-Honoré.

Dom Guillaume de Lignères eut pour successeur Dom Jean Bugin, profès de Saint-Honoré. Ce religieux occupa peu de temps le poste qu'on lui avait imposé. Le Chapitre Général lui ayant fait miséricorde en 1 386, Dom Jean ren-

1 Diplôme de Charles V, roi de France, en faveur des Chartreux de Saint-Honoré. Pièces justificatives, n. 27. Cette pièce a été représentée à la chambre des comptes de Paris, le 7 novembre 1643.

tra dans sa cellule, heureux de ne plus être distrait des pensées de l'éternité par les responsabilités du pouvoir !.

Dans la situation où se trouvait le monastère, alors que les revenus étaient insuffisants, non seulement pour continuer les réparations commencées par Dom Firmin Coullard et par Dom Guillaume de Lignères, mais même pour l'entretien des religieux, il était nécessaire de mettre à la tête de la communauté un religieux sage et habile. Le choix tomba sur Dom André de Vauvert, profès de la maison. Grâce à son entente des affaires et aux largesses de riches et généreux bienfaiteurs, ce vénérable solitaire parvint à mettre le monastère de Saint-Honoré dans un état de prospérité relative.

Les restaurations de l'église étant terminées, on y établit deux nouveaux autels : l'un en l'honneur de la sainte Vierge, et l'autre en l'honneur de saint Honoré. En i388, un religieux revêtu du caractère épiscopal et portant le nom de Jean Enguien, fut délégué par 1 evêque d'Amiens, Jean Rolland, pour procéder à la consécration de ces autels. Le Chartreux, auteur anonyme des notes manuscrites sur la Chartreuse de Saint-Honoré, nous a conservé

« Anonyme, ms. cit. — Dom Ganneron, Monumenta cartus. S. Honorati. Ms.

le texte de l'inscription sur parchemin placée, avec les reliques, dans chacun des deux autels.

« 2liui0 9mm J1I333' £mt)333, ï>te toima quarta mensis septcmbris, autljontatc rt UcnUia luuaïiiîn in €))rist0 patris B. 3oanms EoUanïri pratsfntie ^mbiancnsts fpisropt, ransfrrtttum est Ijar olttt« iu Ijotwmn fteate iHaria Dtrautts prr ir. Cannait (Ênguirn fpiscopum. »

L'inscription mise avec la boîte de plomb dans l'autel dédié à saint Honoré est semblable à celle que nous venons de citer; le seul changement porte sur le nom du titulaire :

« 3n l)0w>mn 0*att tyonovati tpmopi1. »

Parmi les bienfaiteurs qui apportèrent leur concours à Dom André de Vauvert, dans la restauration du couvent des Chartreux de Thuison, nous trouvons : Jean Hesquet et Marguerite Le Barbier3, son épouse, qui, par acte du 5 septembre 1 388, passé par devant Andrien de Gère, lieutenant du mayeur de Rue, accordent aux Chartreux un muid de

' Mss. de la Grande Chartreuse.

2 Acte de donation d'un muid de sel de rente par Jean Hesquet et Marguerite Le Barbier. Pièces justificatives,

sel à prendre annuellement sur leur saline de Rue1.

Après eux, viennent Eustache Tassart qui offre une rente de trente sept sols de cens annuels sur plusieurs héritages situés à Laviers et Émeline Clabaut, bourgeoise d'Abbeville, qui cède au couvent par contrat passé en 1 38g, vingt-quatre sols de cens annuels sur une partie de la maison de La Couronne, située à Abbeville3. L'année suivante, les demoiselles Elisabeth et Helvide de Laudubos donnent, « en aumône » pour les besoins du monastère, dix livres parisis4.

Nous trouvons encore parmi les bienfaiteurs de cette époque : Colard le Caron, bourgeois d'Abbeville et ancien mayeur ; Jean le Caucheteur, lieutenant de la sénéchaussée du Ponthieu et mayeur de la ville ; Colard le Caucheteur et Adèle Coulard, son épouse, qui font don au monastère de « quatre livres parisis et deux sols de cens annuels » à prendre sur une maison sise devant Téchevinage, plus « cinq

1 Archives de la Grande Chartreuse. — Sur les salines de Rue Cf. Dom Grenier, mss. paquet 14, art. 9 ; pag. 4, art. 5. — Les Chartreux prélevaient la dîme sur les salines du Ponthieu. Les ruines de leur grenier à sel existent encore près du village de Port. Cf. Louandre op. cit. p. 547.

2 Notes. Ms. cit.

3 Archiv. cit.

4 Notes mss. cit.

livres parisis de cens » sur plusieurs héritages situés au Crotoy ; Guillaume Langlés, frère du couvent, donne « un demi journal et un demi quartier de terre, autrefois en vigne, plus un ancien vignoble de la contenance de trois journaux, à la Longue Roye ; Jean Langlés, bourgeois d'Abbeville et parent du précédent, offre « dix écus pour acheter un calice1. »

Le plus grand bienfaiteur de la Chartreuse de Saint-Honoré, pendant le gouvernement de Dom André de Vauvert, fut Matthieu de Linières, conseiller du roi, maître de la chambre des comptes à Paris. Tout dévoué à l'Ordre des Chartreux, il s'efforça de régler les difficultés survenues à la suite des dévastations des Anglais et des bandes armées, qui avaient ravagé les propriétés et les terres appartenant au monastère. Un religieux du couvent, dans les notes manuscrites sur la Chartreuse d'Abbeville, nous dit : « Le noble homme Matthieu de Linières nous a beaucoup servi des bons conseils à nos affaires. »

Le seigneur de Linières ne se contenta pas de mettre son expérience des affaires au service des Chartreux, il voulut aussi venir à leur secours d'une manière plus effective. En dehors de certaines sommes d'argent offertes en pur

i Ibid.— Kalendarium du couvent. — Appendice n. x.

don au monastère, il fit rebâtir et meublera ses frais l'hôtellerie. Ce corps de bâtiment, placé sur un des côtés de la cour d'entrée et réservé aux hôtes du couvent, avait été incendié par les Anglais et n'avait pu encore être reconstruit'.

En 1397, de concert avec son épouse, Matthieu de Linières offrit au couvent, pour « la fondation d'un religieux, » la somme de sept cents écus d'or. Un manuscrit de la Grande Chartreuse nous fait connaître la pensée chrétienne qui avait présidé à cette donation. Un religieux profèsde la maison était chargé, d une manière particulière, de prier « jour et nuit » pour le salut des donateurs. « Il aura, ajoute le « manuscrit, continuellement mémoire d'eux, « au moment de toutes ses messes, et si lea dit religieux vient à mourir, on en nommera « un autre, et s'il n'y a point de profès dans la « maison, le Prieur sera chargé d'y pourvoir, « de façon qu'il y ait toujours un religieux « exprès pour cela2.»

Avec les sept cents écus d'or donnés par Matthieu de Linières, les Chartreux achetèrent, de leurs confrères du Mont-Renaud-lès-Noyon, la seigneurie de Thésy3. Cette propriété située

« Ibid.

2 Mss. de la Grande Chartreuse.

3 Ce fief avait appartenu à l'abbaye de Corbie. Dès l'année i'3o7, l'abbé de Saint- Pierre de Corbie en donnait saisine à

en Picardie, ne pouvait être surveillée efficacement par les religieux du Mont-Renaud, c'est pourquoi ils se décidèrent à la vendre aux solitaires de Thuison. Ceux-ci la firent valoir eux-mêmes pendant près de deux siècles « pour le plus grand profit de la maison ». Nous verrons plus loin les raisons qui engagèrent les Chartreux à affermer la terre de Thésy.

Avant de mourir, Matthieu de Linières voulut laisser encore une marque d'affection aux religieux de Saint-Honoré. Au jour de l'enterrement d'Angélique Potière, son épouse, il avait donné dix livres parisis pour la pitance de la communauté ; mais par testament du 2 juillet 1403, il lègue au couvent le Personnat de Franleux, avec toutes ses dépendances1. Cette libéralité avait pour but de subvenir à la nourriture d'un religieux, et spécialement de demander des prières « pour le remède et salut de

un seigneur laïque, qui plus tard le vendit ou le donna aux Chartreux du Mont-Renaud, près de Noyon. — Cf. Titres de l'abbaye de Corbie.

1 La fraction de grosse dîme sur Franleux était dite autrefois personnage laïque. En 1 384, l'abbé de Saint-Acheul approuvait le bail à vie de cette dîme inféodée. L'année suivante, ce fief fut acheté par Pierre Demiaux, curé de Boyemont, qui le vendit deux jours après à Jehan Cacheleux, dit Soullart, bourgeois de Saint- Vallery, le 16 octobre 1 385. Matthieu de Linières l'acheta à ce dernier, le 27 avril 1392. — Invent, de Saint-Acheul, fol. 284 et sq. ap. Darsy op. cit. t. II. p. 290. — Note du Syllabus Priorum Cartusice S. Honorati. — Mss. de la bibliothèque d'Abbeville.

son âme, de celle de son épouse et de tous leurs parents et amis'. »

La pieuse fondation de Matthieu de Linières avait excité l'émulation d'un autre conseiller du roi, messire Hugues de Biencourt. Celui-ci, de concert avec la demoiselle Adèle Clabaude, son épouse, donna aux religieux de Saint-Honoré, en 1399, un fief situé à Senarpont ', pour la « fondation d'un religieux». Le Chartreux qui nous a conservé ces notes précieuses ajoute : « Ils nous ont fait plusieurs autres biens, et ledit Hugues nous a toujours servi de fidèle conseil, en toutes nos affaires. »

Les archives de la grande Chartreuse conservent une lettre du Révérend Père Dom Guil-

4 Ms. de la Grande Chartreuse . — Le Personnat de Franleux rapportait quatre muids et demi de blé et dix livres parisis de cens annuels. Quelques années plus tard, les Chartreux revendaient ce Personnat à l'abbaye de Saint-Acheul, moyennant quatre cents florins d'or. Le contrat est daté du 8 mars 141 S. Le prix de la vente leur permit d'acheter de Pierre Journe vingt-quatre livres parisis de cens annuels sur la maison du Paon, à Abbe ville. — Kalendarium du couvent. Ms. Notes mss. du Syllabus cit.

2 Ce fief a été vendu, vers 141 G, avec la permission du Chapitre Général, à Pierre Journe. Celui-ci donna en échange i* vingt et une livres de cens annuels sur la maison du Paon, dont nous avons parlé plus haut; 2' trois livres de cens sur une maison appelée Les Flageos, que les curés d'Abbeville tenaient des Chartreux ; 3'quatre livres de cens sur une maison nommée les Petites- Boucheries, près du pont aux Chardons, qu'Antoine Sanson tenait des Chartreux ; 4* quinze livres de cens sur la maison du Corbeau. — Kalendarium du couvent. M s.

laume de Raynald 1 qui nous offre quelques détails échappés au copiste du Kalendarium. Dans cette lettre, datée de 1 401, 1-e Général et les définiteursdu Chapitre Général de l'Ordre autorisent le Prieur de Saint-Honoré et son couvent à accepter une donation faite par Hugues de Biencourt, conseiller du roi au baillage d'Abbeville. Il n'est pas fait mention du fief de Senarpont. On relate seulement le don de quarante setiers de froment ; douze livres parisis d'argent comptant; mille harengs de Boulogne et autres menues rentes, pour la fondation, le soutien et la nourriture d'un moine promu au sacerdoce, ou sur le point de l'être, et qui, dans ses messes et exercices spirituels, devait recommander à Dieu les âmes desdits conjoints et celles de leurs parents. Il est donc probable qu'il y a eu deux donations différentes2.

Plusieurs fois déjà nous avons fait remarquer que certains bienfaiteurs fondaient un religieux. C'était l'expression reçue dans l'Ordre. Celui qui faisait bâtir une cellule et fournissait ce qui était nécessaire à l'entretien d'un solitaire, fondait un Chartreux. On se servait aussi de

1 Dom Guillaume de Raynald, profès de la Grande Chartreuse, était Prieur de Valbonne lorsqu'il fut élevé au généralat. Il gouverna l'Ordre de 1367 à 1402, et mourut le i5 juin de cette année.

- Lettre de Dom Guillaume de Raynald au Prieur de Saint- Honoré. Pièces justificatives, n. 29.

cette même expression lorsque la cellule étant bâtie, on la dotait des rentes nécessaires à cet effet. Quelquefois, la guerre ou l'incendie détruisaient les propriétés servant à doter quelqu'une des cellules du cloître, alors d'autres bienfaiteurs venaient réparer les pertes subies par le monastère, et, à cause de cette nouvelle dotation, obtenaient, avec les prières des disciples de saint Bruno, le titre de fondateurs.

« Le nom de bienfaiteurs, écrivait il y a quelques années un savant religieux qui, par humilité, a voulu conserver l'anonyme, était gravé sur une pierre à l'entrée de la cellule où leurs armoiries, peintes sur verre, étaient placées dans une des fenêtres ; et Je soir, après compiles, comme nous l'apprend Denis-le- Chartreux l, le religieux priait spécialement pour ceux qui avaient élevé la cellule où il venait de passer une journée si calme et si heureuse. Après deux et trois siècles, les arrière-petits-flls des bienfaiteurs, en entrant dans une cellule et voyant le nom ou les armes de leurs ancêtres, se trouvaient de suite comme chez eux, et savaient que depuis des centaines d'années, chaque jour, sans manquer, une prière partie de la cellule s'était élevée vers le ciel, demandant au Seigneur de verser

1 De fructuosa deductionc temporis, cap. iilttmum.

ses plus abondantes bénédictions sur leurs familles.

« Au Moyen- Age, les moines jouissaient d'une immense popularité, parce qu'ils occupaient, à bien des titres, une large part dans chaque maison : qui ne comptait point un religieux parmi ses parents? Les moines venaient à vous comme l'un des vôtres, vous entriez chez eux comme chez vous ; des échanges d'un genre tout particulier créaient des liens entre le cloître et le monde ; vous donniez votre aumône, ils donnaient leurs prières et leurs mortifications, et les chrétiens d'autrefois savaient parfaitement qu'ils avaient tout à gagner à ce pieux commerce si lucratif à tant d'égards *. »

Les bienfaiteurs des Chartreux se recrutent dans toutes les classes de la société : à côté des rois, des princes et des grands seigneurs, se trouvent des membres du clergé, de la bourgeoisie et même du peuple. Les moindres choses pouvaient devenir l'objet d'une fondation. L'historien de la Grande Chartreuse nous fait connaître que, pendant le Moyen-Age, les donations en nature étaient fort en usage dans le monastère fondé par saint Bruno. Il en fut de même dans la Chartreuse de Saint-Honoré.

1 La Grande Chartreuse, par un Chartreux, p. 238-239. 1" édition.

Le Kalendarium du couvent nous offre, à diverses époques, de nombreux exemples de ces sortes de donations.

Colard Le Caron, bourgeois d'Abbeville donne, pendant l'espace de quarante ans, « tout le luminaire » qui servait à l'église, et par testament, laisse, pour le même objet, une rente de cinq livres quatre sols de cens, à prendre sur une maison sise rue aux Pareurs.

Dominique-Fidèle de Gascogne ne se contente pas d'offrir au monastère onze journaux de terre situés au territoire d'Acheux il laisse encore vingt livres parisis, « pour acheter des rentes pour procurer des vêtements aux religieux». Plus tard, la demoiselle Marie Guesquières donne aussi « pour les vêtements » des religieux « cent et un sols de cens ».

Pierre Le Barbier offre au couvent, « pour Jes chausses et les chaussons » des membres de la communauté, une rente de trente sols de cens à prendre sur une maison d'Abbeville. L'abbesse de Notre-Dame d'Épagne2 doit verser chaque année cette somme, entre les mains du Père Procureur. Jean Le Barbier, fils du précédent, imite l'exemple paternel et donne vingt

< Achcux, que Ton trouve encore écrit Aysseu, village du doyenné de Saint- Valéry.

- Notre-Dame d'Epagne, abbnyc de Bernardines. — Épagnc, Épaigne, village canton sud" d'Abbeville.

sols de rente « pour l'augmentation des chausses et chaussons des religieux ».

Estruy Pastrouille offre un muid de vin du vignoble deThésy. D'autres donnent une rente pour le bois de chauffage des moines, comme Jean Froitière ; ou du charbon de bois, comme Jacques Aubespine. Ces donations prennent toutes les formes : « une dévote personne » donne dix-huit livres parisis x pour faire les sièges du Chapitre » ; Colard Le Boucher, domestique delà maison, veut servir gratuitement les bons Pères, et Jean de Warcheville, portier du monastère, « refuse de recevoir ses gages'. » Chacun de ces bienfaiteurs se croyait assez payé par la participation qu'il obtenait aux prières, aux austérités et aux bonnes œuvres des enfants de saint Bruno.

Dom André de Vauvert ne se contenta pas de s'occuper de la restauration matérielle de son monastère, il prit aussi le plus grand soin des intérêts spirituels et de la sanctification des religieux qui lui étaient confiés, et sut les diriger dans la voie de la perfection. La réputation de sainteté des Chartreux de Saint-Honoré s'était répandue dans toute la contrée, et les âmes d'élite, les fervents chrétiens aimaient à venir s'édifier au sein de cette pieuse communauté.

1 Cf. KalenJjrium du couvent. Ms.

Le bon et vénérable Prieur se préoccupait, avec le plus grand dévouement, de leur procurer les consolations et les encouragements dont ils avaient besoin. Il profitait de toutes les circonstances pour leur faire obtenir les faveurs spirituelles des Souverains Pontifes, et par ce moyen les engager à travailler à leur sanctification.

Pendant le séjour, à Abbeville, du cardinal Pierre de Lune, légat de Clément VII, Dom André de Vauvert se mit en rapport avec lui et sut attirer la bienveillance du prélat, en faveur de son monastère. Pierre de Lune, qui habitait ordinairement le couvent des Cordeliers cT Abbeville1, vint plusieurs fois visiter les saints enfants de saint Bruno, pour lesquels le Souverain Pontife avait une grande vénération. A cette époque le schisme déchirait l'Église, et par suite d'une double élection, qui daprès certaines apparences pouvait paraître légitime, deux Papes étaient en présence, Clément VII à Avignon et Urbain VI à Rome. Les Chartreux français, pensant être dans la vérité2, avaient

' Sur le séjour de Pierre de Lune à Abbeville, Cf. Froissart. Grandes chroniques de France. — Louandre, Hist. d' Abbeville.

2 « Si le droit d'Urbain nous paraît évident aujourd'hui, dit l'abbé Blanc, il ne se présentait pas de même dans les premiers temps : on pouvait adhérer de bonne foi à l'obédience de l'un ou de l'autre Pape, et, en effet, on vit des saints et des saintes à miracles dans les deux partis. » Cours d'Histoire eclésiastique. t. II, p. 144.

reconnu Clément VII, et ce pontife, heureux de les voir dans son obédience, était disposé à leur accorder tous les privilèges qu'ils pouvaient désirer. Dom André de Vauvert profita de ses dispositions bienveillantes et demanda au légat des indulgences pour ceux qui venaient si nombreux prier et s'édifier dans l'église de son monastère.

Dans une lettre datée de Boulogne, le 1 1 des calendes de juin 1394, le légat, Pierre de Lune, accorde, en vertu de l'autorité apostolique, à lui concédée par l'induit du Pape, en date d'Avignon, aux calendes de février, à tous les fidèles qui, contrits et confessés, visiteront chaque année l'église de la Chartreuse de Saint-Honoré, de nombreuses indulgences aux fêtes de Notre-Seigneur, à celle de la Bienheureuse Vierge Marie, des saints Apôtres, et, par une faveur toute particulière, à la fête de saint Honoré, patron de la Chartreuse, et à l'anniversaire de la dédicace de l'église du couvent. A ces avantages spirituels si considérables, le Souverain Pontife avait encore concédé, à la demande du légat, une indulgence particulière de quarante jours pendant les octaves de la Nativité de Notre-Seigneur, de l'Épiphanie, de Pâques, de l'Ascension, delà Fête-Dieu, de la Nativité et de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, de saint Jean-Baptiste, des saints

Apôtres Pierre et Paul, et pendant les six jours qui suivent immédiatement la fête de la Pentecôte.

D'après l'induit de Clément VII, ces indulgences ne devaient être accordées qu'aux fidèles qui prendraient part à la construction ou à la réparation des églises. C'est pourquoi, le légat, qui avait constaté l'état misérable dans lequel se trouvait la Chartreuse et la pauvreté de l'église du monastère, rappelle dans sa lettre que les faveurs concédées par le Souverain Pontife ; ; s'adressent surtout à ceux qui viendront au secours des Chartreux d'Abbeville, pour les réparations de leur monastère et l'ornementation de leur église l.

Dom André de Vauvert, heureux des résultats spirituels obtenus par les concessions et les faveurs accordées par le Souverain Pontife, attendait avec calme l'heure prochaine de paraître devant le Souverain Juge, lorsqu'un événement scandaleux, dont l'église du monastère fut le théâtre, vint troubler la paix du couvent et affliger le Vénérable Prieur.

Messire Jean Le Caucheteur, lieutenant de la sénéchaussée du Ponthieu, grand bienfaiteur du couvent venait de mourir. D'après

' Induit de Clément VU et lettre du légat, Pierre de Lune. Pièces justificatives, n. 3o.

scs dernières volontés, ses obsèques eurent lieu dans l'église du couvent des Chartreux, le ier septembre 1403. Pendant l'office, les religieux du prieuré de Saint- Pierre d'Abbeville se présentèrent pour réclamer le drap mortuaire « tissé en or » que la famille avait fourni selon l'usage du temps. Les Bénédictins de Saint-Pierre, s'appuyant sur certains droits ( seigneuriaux et dédaignant sans doute de reconnaître la Charte accordée sur ce sujet aux disciples de saint Bruno, parl'Évêque d'Amiens, Guillaume de Maçon', revendiquaient le drap comme leur appartenant. Les Chartreux ayant refusé d'admettre la légitimité des prétentions des Bénédictins, ceux-ci usèrent de violence pour s'emparer de l'objet en litige, mais les Chartreux et leurs serviteurs étant accourus pour s'opposer à leur dessein, les Bénédictins se précipitèrent sur le catafalque, et une lutte violente s'engagea.

Le sénéchal présent aux obsèques voulut interposer son autorité et faire respecter le cercueil du mort, mais les moines de Saint- Pierre, malgré les exhortations de ce magistrat, oubliant la sainteté du lieu dans lequel ils se trouvaient, repoussèrent violemment leurs adversaires et, dit la pièce de procédure, pri-

1 Cf. Pièces justificatives, n. i6.

rent des poignards cachés sous leur robe1, dans l'intention d'intimider les Chartreux.Dès lors le sénéchal, voyant que tous les moyens de persuasion étaient impuissants, fit avancer une troupe de sergents. Les Bénédictins durent quitter l'église, et le trésorier de Saint- Pierre, dont la violence avait animé la lutte, fut conduit en prison. Les partis adverses voulurent maintenir ce qu'ils croyaient être leur droit et engagèrent un procès3.

Une sentence, rendue le ier octobre de l'année suivante, condamna les moines de Saint-Pierre, d'abord à restituer le drap mortuaire 3 qui était entre leurs mains, ensuite à donner aux Chartreux un crucifix de vermeil, du poids de cent marcs, accompagné des statues de la sainte Vierge et de saint Jean, de deux chandeliers d'argent et en plus des cierges pour brûler à perpétuité devant ces images. Le jugement portait encore que la communauté de Saint-Pierre

1 « Pugiones sub frocsis absconderant. »

2 Ms. de la Grande Chartreuse. — Dom Ganneron. Monumenta cartus. S. Honorait, Ms. — Louandre, Hist. d'Abbeville.

a Ce drap, «tissé en or», servit, d'après le Kalendarium, à couvrir l'autel de Saint-Jean-Baptistc et le pupitre de l'Évangile, aux jours solennels. Louandre avance que le drap mortuaire fut mis en pièces par les combattants, mais le Kalendarhim vient détruire cette assertion, puisqu'il nous fait connaître l'emploi de ce poêle. — Jean le Caucheteur fut inhumé dans la chapelle Sainte-Marguerite — Ms. de la Grande Chartreuse.

devait fournir au couvent de Saint-Honoré, une rente de soixante livres pour une fondation pieuse, et enfin payer quatorze mille livres d'amende, dont six mille aux Chartreux et le reste de la somme au trésorier du roi Les Bénédictins en appelèrent de ce jugement et parvinrent, longtemps après, à obtenir du parlement une sentence de non-lieu.

L'année qui suivit le triste incident dont nous venons de retracer les péripéties, apporta une nouvelle douleur aux solitaires de Thuison. Dom André de Vauvert, brisé par les fatigues et les austérités, retournait vers son Créateur, le ii mars 1404. En mourant, il eut du moins la suprême consolation de voir son monastère florissant. Il avait noblement accompli la tâche qui lui avait été imposée ; il avait travaillé vaillamment au salut des âmes et à la gloire de Dieu.

1 Dom Ganneron, Momimcnta. Ms. cit. — Note de M. de Bommy tirée d'un cartulaire des Chartreux de Thuison. — Louandre, op. cit. t. I, p. 3o5. — Arrêt du 14 avril 1404, rendu au parlement en faveur des Chartreux de Saint- Honoré. Ms. de la bibliothèque d'Abbeville.

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