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scs supérieurs ont-ils cru utile au bien de sa maison de le laisser dans la solitude du cloître, nous n'en savons rien, et nous en sommes réduit aux hypothèses. Toutefois son administration, quoique ayant été de courte durée, fut cependant utile au monastère dont il augmenta les possessions à Flibeaucourt et à Sailly-le- Secq1.
Dom Firmin Le Ver, d'une riche famille d'Abbeville, avait fait profession dans la Chartreuse de Saint-Honoré en r386. Nommé Prieur par le Révérend Père Dom Jean deGriffenberg2, il montra dans son administration, toutes les grandes qualités dont il était doué et dirigea avec sagesse les religieux dont il avait la charge. Le Kalendarium le met au nombre des bienfaiteurs du couvent.
Sous son Priorat, Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, visita plusieurs fois le couvent de Saint-Honoré. Ce prince voulant venger la mort de son père, Jean-Sans-Peur, assassiné par les partisans du Dauphin, s'était jeté dans
1 Cf. Ms. de la Grande Chartreuse. — Les archives départementales de la Somme possèdent plusieurs pièces concernant le fief de Flibeaucourt et d'autres terres à Sailly-le-Secq propriétés des Chartreux d'Abbeville. Les pièces les plus anciennes sont datées du 3 avril 1404 et du 14 juillet 1412.
a Dom Jean de Griffenberg. saxon de naissance, profès de la Chartreuse de Paris, puis Prieur de ce monastère, fut élu Général de l'Ordre le 21 avril 1410 et resta au pouvoir jusqu'à sa mort, calendes de novembre /420.
— ni —
le parti de Henri V, roi d'Angleterre. Pendant que les Anglo-Bourguignons guerroyaient dans le Ponthieu, contre Jacques d'Harcourt, la Hire, Poton de Saintrailles et les seigneurs de Rambures, de Saveuse et de Gaucourt, le noble duc séjournait souvent à Abbeville et aimait à aller se recueillir dans le calme de la solitude de Thuison. Dans cette pieuse demeure, seul devant Dieu, que de tristes pensées devaient assaillir l'esprit de cet orgueilleux vassal. Traître à son roi, il jetait la désolation dans le royaume de France, en unissant ses armes et donnant sa foi au pire ennemi de sa patrie. Peut-être alors, effrayé de la terrible responsabilité qui pesait sur lui, comprenait-il la nécessité d'appeler sur sa personne, par des bonnes œuvres, la miséricorde divine.
Dans sa grande vénération pour les enfants de saint Bruno, le noble duc avait comblé de ses bienfaits la Chartreuse de La Sainte-Trinité1, près de Dijon. Plus tard, nous le voyons accorder quelques privilèges aux religieux de Notre-Dame-des-Prés, à Neuville-sous-Montreuil, pour les indemniser des pertes que ses propres
1 La Chartreuse de La Sainte-Trinité, au faubourg de Dijon, a été fondée en 1 383 par Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne et comte de Flandre, et par Alarguerite de Bavière son épouse.
soldats et les Anglais leur avaient fait subir1. Il ne pouvait faire moins pour les solitaires de Saint-Honoré. En souvenir de son séjour dans ce monastère, Philippe-le-Bon donna à Dom Firmin Le Ver, soixante livres parisis en au- « mosne», une chasuble de velours violet semée « de fleurs de lys d'or et barres d'or» et «quaa tre tableaux de bois doré que Ton met sur le « grand autel et évangéliers des jours solennels2».
Parmi les bienfaiteurs de cetteépoque, nous trouvons messire Matthieu de la Porte et son épouse, qui donnèrent au couvent vingt-cinq écus et un fief au village de Port « avec d'autres biens », dit le Kalendarium. La demoiselle Marguerite Leveresse, de son côté, offrit onze corporaux et vingt-deux écus d'or, pendant sa vie, et cent seize livres parisis, par testament. On lui doit aussi un « calice d'argent doré pesant quatre marcs » ; sur le pied était gravée l'incription suivante: jD. iltarnuc rite £tm xmtm fît faire Van iHC€C€Jt3I, prit? pour son àme ». On pense que cette généreuse bienfaitrice fit aussi exécuter la verrière qui se trouvait « au-dessus de la place de Dom Vicaire, dans Je chœur de l'église ». La donatrice est représentée à genoux dans le bas du vitrail 3.
4 Voir notre ouvrage la Chartreuse de N.-D.-des-Prés.p.C-]. -* Kalendarium. Ms. de la Grande Chartreuse. 3 Ibid.
La réputation de sainteté des Chartreux de Saint-Honoré attirait toujours de nombreux visiteurs qui, amis ou bienfaiteurs de la maison, aimaient à s'entretenir avec les religieux et assistaient aux colloques, autorisés par la règle, aux jours de dimanche et de certaines fêtes. Les rapports si fréquents avec les laïques, pouvaient distraire les solitaires de leurs pieuses et saintes méditations. C'est pourquoi Dom Firmin Le Ver crut devoir, de sa propre autorité, y mettre quelques entraves. Certains religieux mécontents en appelèrent au Chapitre Général, en 142 1, et dénoncèrent leur Prieur. Le Chapitre Général de l'année suivante, s'étant occupé de cette affaire, réprimanda avec énergie les dénonciateurs et les condamna, comme pénitence, à manger pendant quelque temps à genoux sur le sol, lorsque la communauté se réunissait au réfectoire, mais, tout en révoquant la permission, donnée par les Pères Visiteurs, de recevoir des séculiers au colloque, il crut devoir envoyer provisoirement le Prieur dans un autre monastère. Dom Firmin Le Ver ne rentra dans sa maison de profession qu'en 1423 La charge de Prieur était alors occupée par Dom Eustache Guillon. On trouve encore le nom de ce Prieur écrit Guisson.
' Ms. de la Grande Chartreuse.
— ii4 -
Profès du monastère de Notre-Dame-des- Prés, Dom Eustache s'était fait remarquer par sa science, sa piété et sa prudence. Ses qualités l'appelèrent bientôt au poste difficile de Vicaire des Moniales de Gosnay. Après quelques années passées dans la direction du couvent du Mont-Sainte-Marie, il était revenu, en 1410', dans sa maison de profession avec le titre de Prieur.
En 141 9, les besoins de l'Ordre engagèrent ses supérieurs à l'envoyer à la Chartreuse du Val-Saint-Esprit, à Gosnay , pour rétablir la discipline dans ce monastère 2. Il occupait encore cette charge, lorsque le Chapitre Général le désigna, en 1422, pour diriger le couvent de Saint-Honoré, et pacifier les esprits.
Sous la paternelle administration de Dom Eustache Guillon, la Chartreuse d'Abbeville reprit sa vie calme et solitaire, objet de grande édification pour les fidèles. Le Prieur avait su s'attirer tous le cœurs ; il dirigeait, avec succès, dans les voies de la perfection, tous ceux qui lui étaient confiés, lorsqu'un événement vint l'enlever à l'affection de ses religieux. Le Prieur de Notre-Dame-des-Prés venait de mourir et les solitaires de cette maison, comprenant la
* L'abbé F. Lefebvre, op. cit. pp. 68, 372.
2 Ms. des Chartreux de Gosnay. Bibliothèque du monastère de Notre-Dame-des-Prés.
nécessité déplacer, à la tête de leur communauté, un supérieur énergique et intelligent, capable de réparer le monastère ruiné par les Anglais et les Bourguignons, avaient élu Dom Eustache. Les moines de Neuville usaient de leur droit, les Statuts les autorisant à prendre pour supérieur, même un Prieur d'une autre Chartreuse, à la seule condition que ce Prieur soit profès de leur maison *.
Dom Eustache Guillon quitta Saint-Honoré en 1430. Avec un dévouement au-dessus de tout éloge, il s'efforça de rendre à sa maison de profession son ancienne prospérité spirituelle et matérielle ; malheureusement, ses efforts ne furent pas toujours couronnés de succes2. Les éminentes qualités de Dom Eustache et les services qu'il avait rendus à l'Ordre engagèrent cependant le Chapitre Générai à l'adjoindre à Dom Jean d'Ausson, Prieur du Val- Saint-Esprit, comme Convisiteur de la province de Picardie3. De cette façon, il pouvait encore travailler au bien spirituel de la Chartreuse de Saint-Honoré, où nous le retrouverons encore quelques années plus tard, avec le titre de Prieur.
< Cf. Statuta Ord. Cartus. II P. cap. n.
* Voir notre monographie de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, p. 69.
3 Ibid., p. jo.—Ms. des Chartreux de Gosnay.
— i iG —
Au départ de Dom Eustache Guillon, on nomma un religieux qui, deux fois déjà, avait été à la tête de la communauté, Dom Jean Gembelin 5 nous ne connaissons pas la date exacte de sa prise de possession, mais un manuscrit de la Grande Chartreuse faisant remarquer que, sous ce Prieur, les solitaires de Thuison furent autorisés à célébrer solennellement la fête de saint Honoré, et d'autre part, la lettre étant datée du 12 mai 1430, nous pouvons en déduire que Dom Jean Gembelin prit la direction de la communauté, dans les premiers mois de Tannée.
Le Général des Chartreux, Dom Guillaume de la Motre1; dans sa lettre aux religieux de Thuison, après avoir rappelé que le couvent a été placé sous le vocable de saint Honoré et que le chef de ce glorieux pontife est pieusement vénéré dans l'église du monastère, permit, avec le consentement du Chapitre Général, de célébrer solennellement la fête du saint évêque et d'en faire l'office comme il est marqué au bréviaire d'Amiens2.
' Dora Guillaume de la Motte, profès de la Grande Chartreuse, était Procureur du couvent, lorsqu'il fut élu Général, à la fin de l'année 1420. Il gouverna l'Ordre jusqu'au 18 juin 1437, date de sa mort.
2 Lettre de Dom Guillaume de la Motte aux Chartreux d'Abbeville. Pièces justificatives, n. 32.
L'autorisation de réciter l'office propre de saint Honoré
La vénération du pieux Prieur envers les reliques des saints le porta à faire des démarches auprès de Raoul, abbé de Saint-Martin-aux- Jumeaux, à l'effet d'obtenir quelques reliques insignes. Nous voyons, d'après une Charte en date du 2 mars 1431, que cet abbé accorde aux Chartreux d'Abbeville le chef de deux martyrs, compagnons de saint Spérat, diverses parcelles d'autres chefs et plusieurs ossements des mêmes saints1.
Quelques années plus tard, en 1466, le Général des Chartreux, Dom Jean Zeeven Van Roesendael 2, à la sollicitation des religieux de Saint-
d'après le bréviaire d'Amiens, fut retirée quelque temps après parles Pères Visiteurs de la province. «A cause de sa mauvaise composition et de sa ridicule légende ». Les Visiteurs ordonnèrent de dire l'office d'un confesseur Pontife et concédèrent la lecture de la vie du saint, seulement au réfectoire. — Note manuscrite de la Grande Chartreuse.
* Charte de Raoul, abbé de Saint-Martin-aux- Jumeaux. Pièces justificatives n. 33. — Le père Ignace, dans son Histoire Ecclésiastique d'Abbeville, p. 199, donne la nomenclature des reliques offertes aux Chartreux par l'abbé de Saint- Martin-aux-Jumeaux : « du menton et des dents de saint Spérat martyr, aussi divers ossements de ses compagnons qui sont en la grande chasse ; entre lesquels ceux-cy sont les plus remarquables, c'est à scavoir deux testes entières, aussi deux crânes entiers, avec sept autres lesquels ne sont pas tous entiers ; deux mâchoires avec plusieurs dents, huict os des bras, huict os des espaules, huict costes avec une demie ; item huict vertèbres, sept cuisses ; de la poudre de leurs ossements, avec de la terre du tombeau des mesmes martyrs. »
3 Dom Jean Zeeven Van Roesendael, d'origine hollandaise, fit profession à la Chartreuse de Valbonne. Il était Prieur du
Honoré, leur accorda l'autorisation de célébrer, du rit solennel, la fête de saint Spérat et de ses compagnons ainsi que la fête de sainte Catherine de Sienne, honorée d'une manière toute particulière par les Chartreux d'Abbeville. La lettre donnée pendant le Chapitre Général, avec l'assentiment de tous les défîniteurs, porte la date du 4 mai I4661.
Jean Gembelin était mort depuis longtemps, son troisième Priorat avait à peine duré deux ans. Il s'était éteint dans les bras de ses frères, le 17 septembre 143 1 . En dehors des besoins spirituels de la communauté, ce vénérable religieux n'avait pas négligé les intérêts matériels du couvent : nous en trouvons la preuve dans un titre concernant le fief de Laviers, en date du 29 décembre 1430 2. Son successeur Dom Jean Barbier, profès d'Abbeville, ne resta au pouvoir que quelques mois. On ignore ce qu'il devint, le nécrologe ne relate pas la date de sa mort.
Dom Hugues de Naucray succéda à Dom Jean Barbier. Ce religieux avait fait profession dans la Chartreuse de Saint-Honoré, en 1417,
monastère du Val-de-Bénédiction, près d'Avignon, lorsqu'il fut élu Général, mars 1463 : il gouverna l'Ordre jusqu'à sa mort, 7 des calendes d'août 1472.
1 Lettre du Révérend Père Z)om Jean Zeeven Van Rnesendaele aux Chartreux et A bbeville. Pièces j ustificatives n. 34.
> Arch. cit. dans un ms. de la Grande Chartreuse.
sous Dom Firmin Postel. Il est considéré comme un des bienfaiteurs de la maison. Le Kalendarium relate qu'une « rente annuelle de cent sols » a été donnée par ce Prieur, « pour les habits des religieux 1 ». Ce pieux solitaire s'efforça de réparer les pertes incessantes supportées par son monastère pendant ces temps malheureux, où Français, Anglais et Bourguignons rançonnaient tour à tour les pauvres habitants du Ponthieu. « Tous les monuments de ce temps, dit Thistorien du comté, attestent que ces guerres civiles se faisaient avec une fureur et un acharnement des plus opiniâtres2.» Après avoir dirigé' avec sagesse, pendant près de cinq années, les religieux confiés à ses soins, le vénérable Prieur s'endormit du sommeil des justes, le 8 février 1437.
Après la mort de Dom Hugues de Naucray, la communauté élut pour Prieur Dom Firmin Le Ver que nous avons déjà vu au pouvoir en 1418. Depuis 1423, ce religieux était rentré à Saint-Honoré,et dans le calme de la cellule étudiait avec ardeur, tout en édifiant ses frères par sa piété et ses mortifications. Le savant solitaire, au milieu des exercices conventuels, avait su trouver le temps nécessaire pour en-
• Voir appendice n. 2.
1 De Vérité, Hist.du comté du Ponthieu, t. I, p. 269.
treprendre et mener à bonne fin une œuvre des plus importantes.
En 1420, il commençait un dictionnaire latin qui a attiré l'attention de tous les érudits. Cet ouvrage excessivement intéressant pour l'étude des origines de notre langue, est parvenu jusqulà nous. Il contient près de mille pages d'une belle écriture gothique et donne l'explication d'environ trente mille mots. L'auteur y indique les sources où il a puisé, les compilations des lexicographes les plus célèbres du Moyen-Age, Jean de Janua, Hugutius, Papias, Brito, etc. Ce travail lui avait demandé vingt ans d'un labeur pénible et difficile; il ne fut terminé qu'en 1440.
A la fin de l'ouvrage, se trouve cette mention : « Explicit liber iste qui proprie nominari « débet dictionarius , quia omîtes dictiones seu « significationes, quas in Caiholicon et Ugutione « atque in Papia et Britone et etiam in pluribm « a lits libris grammaticalibus reperire potui, « ego Fir minus Ver ris de villa Abbatisvillœ in « Pontivo, Ambianensis diœcesis, oriundus re- « ligiosus ac hujus domus Beati Honorati prope « dictant villam Abbatisvillœ Cartusiensis Ordi- « nis Prior indignus,per viginti annorum circu- « los et amplius cum maxima pœna et labore « simul congregavi, compilavi et conscripsi. Una de infinitas Deo patrijam refero gratiasquod,
ce per coceternum Filium suum in Spiritus san- « cli gratia, nostrum librum sic compilation « cum maximo labore et pœna, ad finem tamen « usque complevi ; qui dictus dictionarius, an- « no Domini millesimo CCCC quadragesimo, « mensis aprilis die ultimo, completus fuit et « finitus.»
Le Moniteur du bibliophile, s1 occupant de l'œuvre de Dom Firmin Le Ver, lui reconnaît une importance de premier ordre. Il considère ce dictionnaire comme le plus ancien ouvrage àconsulter pour l'histoire de la langue française et les origines de son orthographe. Ce précieux document philologique avait été acheté en 1866, par M. Firmin Didot, à la vente de M. le marquis Le Ver. Dernièrement, il a été acquis par la bibliothèque nationale, au prix remarquable de neuf mille francs
Nous nous sommes complu à parler très longuement de l'œuvre de Dom Le Ver ; nous ne pouvions la passer sous silence : elle fait trop d'honneur aux Chartreux d'Abbeville. Les membres de ce célèbre institut se sont toujours occupés de l'étude, et un grand nombre ont
• La Picardie, revue hist., archéol. et littér. XXIV» année 2* S. T. I. — Cf. A. Van Robais, Mém. de la société d'émulation d'Abbeville. — Le manuscrit de Dom Le Ver a été acheté par la bibliothèque nationale, à la vente de M. Firmin Didot.
laissé des ouvrages d'une réelle valeur1. Les auteurs de r Histoire littéraire de la France, font cette remarque : « L'activité scientifique de FOrdre des Chartreux s'est maintenue, par la prédilection que les hommes les plus savants lui montraient lorsqu'ils voulaient se consacrer à l'état religieux2 ».
Malgré sa science éminente,Dom FirminLe Ver était resté humble et modeste : les honneurs ne pouvaient l'éblouir et il apprit avec douleur son élection. Fatigué par le travail, brisé par l'âge, il trouvait la charge de Prieur bien lourde ; toutefois, voulant donner l'exemple de l'obéissance, il se soumit à la décision des religieux de la communauté et accepta le pouvoir. Deux ans plus tard, ses infirmités augmentant, il crut nécessaire de demander sa démission au Chapitre Général. Elle lui fut accordée, sur ses instances, en 1440. Heureux de se retirer dans le cloître pour se préparer saintement à la mort, Dom Firmin continua encore, pendant quelques années, ses austérités et mourut simple religieux, le i3 avril 14443.
1 L'Ordre compte plus de huit cents auteurs. Voir la liste des écrivains Chartreux, dans notre ouvrage, Saint Bruno et l'Ordre des Chartreux, t. I, p. 507 et sq.
a Hist. littér. de la France, t. IX, n. cui, cr.m.
3 Ms. de la Grande Chartreuse. — Dom Ganneron, Sy Habits Priorum, ms. cit.
Pendant son Priorat, Dom Firmin Le Ver montra d'une manière toute particulière son amour pour les pauvres et les malheureux. Par suite de la guerre, les habitants des campagnes avaient été tellement ruinés qu'ils se trouvaient sans ressources, ne pouvant ni labourer, ni ensemencer leurs terres. En 1438, une effroyable famine s'ensuivit et des troupes d'hommes, de femmes et d'enfants, mourant de faim, venaient frapper à la porte du monastère1.
Dom Firmin Le Ver fit tous ses efforts pour soulager cette horrible misère, se rappelant ces paroles des Statuts : « Que tous les Prieurs de « FOrdre, s'appliquent de tout leur cœur à donce ner largement l'aumône, selon la richesse de « leur maison, nous les en conjurons par Jésus- « Christ, notre Dieu et notre Sauveur, qui s'est « offert et donné lui-même pour nous sur a l'arbre de la croix. La nature nous dit de « faire à autrui le bien que nous voudrions « qu'il nous fît, dans une semblable nécessité2. »
Après la démission de Dom Firmin Le Ver, le Chapitre Général nomma pour lui succéder Dom Arnould Peuhardy, profès de la Char-
< On rapporte que dans cette famine, une femme fut brûlée vive, à AbbevilJe, pour avoir égorgé ses enfants et mis leur chair en vente après l'avoir salée. — Monstrelet — Cartulaire des Chartreux de Saint-Honoré, cité par Louandre. Hist. d'Abbeville, p. 204.
-Statuta. II p. cap. xx, n. I, Dé pauperibus sublevandis.
treuse de Notre-Dame-des-Prés. Ce jeune religieux resta peu de temps à Saint-Honoré; en 1444, il obtenait l'autorisation de retourner dans sa maison de profession, où trente-trois ans plus tard, il mourait victime de son dévouement. A cette époque, la peste faisait de si nombreux ravages, que les mayeurs et échevins de Montreuil avaient fait fermer les portes de la ville. Les malheureux pestiférés, rejetés . de partout, furent secourus par les Chartreux. Dix religieux périrent victimes de leur charité et Dom Arnould Peuhardy fut le premier qui succomba au terrible fléau'.
Pendant le cours de ces événements, plusieurs Prieurs s'étaient succédé dans le gouvernement de la Chartreuse d'Abbeville. Dom André Havissart, que Ton trouve encore écrit Hanézart, profèsdu Val-Sainte-Aldegonde, à Longuenesse, resta quelque temps à la tète de la communauté, et dirigea avec prudence ses religieux, de 1444 à 1447, époque où il fut envoyé par le Chapitre Général au couvent de Gosnay, avec le titre de Vicaire des moniales2. Dom André eut pour successeur Dom Eustache Guillon, qui déjà avait été Prieur de Saint-
1 Notes manuscrites sur le couvent de Saint-Honoré. — La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, p. 89.
3 Ms. cit. Dom Ganneron, ut supra. — Ms. cit. du British Muséum.
Honoré, de 1422 à 1430. Envoyé alors pour prendre la direction de la Chartreuse de Neuville, il rendit d'éminents services à ce monastère.
Malgré la paix d'Arras, des bandes armées, commandées par des aventuriers, faisaient des incursions incessantes dans le Boulonnais, ravageaient les terres des Chartreux et poussaient l'audace jusqu'à camper sous les murs du couvent, en face des remparts de Montreuil. Dans ces circonstances difficiles, Dom Eustache, par son énergie, son calme et son inaltérable confiance en Dieu, soutint le courage de ses religieux et sauva le monastère. Toutefois, fatigué des soucis inhérents au pouvoir et brisé par les austérités d'une vie toute de pénitence et de sacrifice, le Prieur de Neuville désirait se démettre de sa charge. Le Chapitre Général, tout en accédant à son désir, ne voulut pas se priver d'un administrateur aussi éminent et l'envoya, en 1447, prendre la direction de la Chartreuse de Saint-Honoré l.
Dans ce poste, Dom Eustache Guillon sut sauvegarder les intérêts de la maison qui lui était confiée. Depuis 1420, les Chartreux de Thuison ne recevaient plus les rentes et les re-
• Sur Dom Eustache Guillon ou Guisson, voir l'abbé F. Lefebvre, op. cil. ut supra, p. 70.
devances qu'ils possédaient au Crotoy, les Anglais maîtres de cette ville s'en étaient emparés et ne laissaient rien parvenir jusqu'au couvent. Les réclamations du Prieur de Saint- Honoré furent vaines, mais le duc de Bourgogne ayant repris cette ville à ses anciens alliés, Dom Eustache fît de nouvelles instances, près de ce puissant seigneur, pour rentrer en possession de ce qui appartenait à son monastère, et grâce à la protection du duc, il parvint, en 1449, a rentrer en jouissance des revenus enlevés aux Chartreux1.
La discipline régulière était l'objet de tous les soins de Dom Eustache Guillon ; non seulement il voulait que ses religieux observassent tous les points de la règle concernant la méditation, la prière et le chant liturgique, mais il tenait aussi à ce que les prescriptions des Statuts, obligeant tous les religieux à s'occuper de l'étude et de la transcription des manuscrits, fussent en vigueur. A cette époque, la Chartreuse de Saint-Honoré possédait plusieurs calligraphies remarquables et pouvait venir au secours des maisons moins bien partagées.
Cet amour du travail et de l'étude excitait l'admiration de tous ceux qui venaient visiter le monastère. Un religieux, profès de la maison
< Notes manuscrites de la Grande Chartreuse.
du Val-Sainte-Aldegonde, hôte de Saint-Honoré, Dom Jacques Wirch de Terremonde, voulut venir en aide à ces pieux travailleurs et donna au couvent trente-deux manuscrits.
L'auteur anonyme, qui nous fait connaître cette particularité, ajoute : « Ce Dom Jacques, avant « sa profession, fit beaucoup de bien à la Char- « treuse d'Abbeville^our qui il étoit très-affec- <i tionné,et contribua de plus à lui faire beau- <r coup de bien par le moyen de ses parents 1 ».
Parmi les autres bienfaiteurs qui vinrent alors au secours des Chartreux, nous trouvons, vers 1446, un prêtre nommé Pierre Letellier, « lequel, nous dit le Kalendarium, a fait beau- « coup de bien au monastère ». Par donation du 14 avril 1447, Antoine de Hardentuin, seigneur de Guigny, La Motte et iMaison-lès-Ponthieu, céda au couvent un droit de dîme 2 sur
4 Ms. cil. — Dom Jacques Wirch de Terremonde, était docteur en l'un et l'autre droit ; il fut Prieur de Notre-Dame de Macourt, près de Valenciennes et de Notre-Dame-des- Prés, à Neuville. Il mourut, simple religieux, au Val-Sainte- Aldegonde, le 20 mars 1462. Ce Chartreux avait pour frère Dora Jean de Terremonde qui fut successivement Prieur du Val-Saint-Pierre, près de Verviers ; du Val-Saint-Martin, à Sélignac ; du Val-Saint-Esprit à Gosnay, et Visiteur de la province de Picardie. — Cf. Ms. des Chartreux de Gosnay. — La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, p. 71.
3 Ce droit de dîme fut loue par bail de 1 5 19 à l'Hôtel -Dieu d'Abbeville, à raison de « six septiers de bled et autant d'a- « voine ». Le Révérend Père General, Dom François du Puy avait autorisé ce bail par lettre du 9 mai i5i8. — Arch. deîa Grande Chartreuse. — Ganneron, ms. cit.
les territoires de La Motte1, d'Auvillers2, de Forestmoutier et de Le Titre. En 1450, Henri le Borgne et Jacqueline son épouse donnèrent aussi un droit de dîme à prendre sur Noyelles. L'année suivante, la demoiselle Marie Dubos, dame de Villeroy, épouse de Philippe de Fosseux, seigneur d'Arly, touchée de la pénurie dans laquelle se trouvaient les Chartreux, fit don au couvent d'une somme de mille livres parisis dont les revenus devaient servir à l'entretien d'un religieux. Wallerand de Beauval, fils et héritier de la dame de Villeroy « loua et approuva » cette fondation3.
Sous la sage administration de Dom Eustache Guillon, la Chartreuse de Saint-Honoré, sans être dans un état prospère, semblait du moins vouloir se relever, lorsque de nouvelles calamités vinrent mettre son existence en péril. Les Anglais avaient reparu dans la contrée ; sous le commandement de Talbot, comte Shrewsburyet de Waterford, de lord Falconbridge et de sir Thomas Kiriel, ils faisaient des courses continuelles dans le Ponthieu, ravageaient les campagnes aux environs d'Abbeville, et rançonnaient sans merci les habitants. Les terres
• La Motte-Buleux, hameau dépendant d'Auvillers.
2 Auvillers, Ouviller, commune du canton d'Abbeville,
3 Kalendarium, ms. cit.— Voir Appendice n. 2. — Ganneron, ms. cit.
des Chartreux ne devaient pas être plus épargnées que les autres, et leurs tenanciers dépouillés et ruinés ne pouvaient payer leurs redevances.
Le peuple exaspéré de ces brigandages, s'était armé ; soutenu par les soldats du duc de Bourgogne et les milices communales d'Abbeville, il surveillait les mouvements de l'ennemi, surprenait parfois des bandes de fourrageurs et les massacrait sans pitié. Un jour les Anglais surpris dans un endroit du Ponthieu où les Chartreux possédaient plusieurs fiefs, entre Nouvion et Forêt-l'Abbaye, furent refoulés dans les bois où on leur tua sept cents hommes. Ces échecs partiels ne parvinrent cependant pas à démoraliser les Anglais ; maîtres de nouveau de la ville du Crotoy, ils continuèrent à semer dans la contrée le meurtre et l'incendie
Philippe-le-Bon qui, plus d'une fois, avait montré son attachement et sa vénération profonde pour les enfants de saint Bruno2, dési-
' Cf. Louandre, Hist. d'Abbeville.
% Philippe-le-Bon avait, une première fois, fait rentrer les religieux de Saint-Honoré en jouissance de leurs revenus enlevés par les Anglais au Crotoy ; il avait aussi secouru les Chartreux de Notre-Dame-des-Prés. Par lettres-patentes datées de Lille, le 10 janvier 1436, il affranchissait ce monastère de « toutes décimes, subsides, tailles, subventions et exactions » et avait confirmé tous les privilèges accordés à ce couvent par le comte de Boulogne. — Cf. Lequien. Ms. sur l'histoire de Boulogne ; ap. La Chartreuse de Notre- Dame-des-Prés, p. 6g.
rait sincèrement secourir les religieux de Saint- Honoré, dans la triste situation où ils se trouvaient. Toutefois, il ne put les protéger contre les rapines des Anglais et leur faire rendre les terres que le couvent possédait au Crotoy,et qui étaient de nouveau tombées entre les mains de l'ennemi.
Le noble duc, souvent éloigné d'Abbeville, ne pouvait guère empêcher les Anglais de ravager les propriétés du monastère de Thuison. Chaque jour apportait aux Chartreux un nouveau désastre. Les pauvres religieux vivaient sous Timpression de la terreur la plus vive. Ils avaient tout à craindre des soldats anglais qui sans cesse menaçaient de les massacrer et de brûler leur monastère.
Au milieu de ces alarmes continuelles, le pieux et vénérable Prieur de Saint-Honoré, accablé de vieillesse et d'autérités, voyait ses forces diminuer et pressentant sa fin prochaine, s'efforçait de consoler ses religieux. De plus grands malheurs devaient encore assaillir le couvent, mais Dom Eustache Guillon ne vit point la destruction d'une partie du monastère, et la profanation de son église. Le Seigneur l'appela à lui le 18 août 1454'.
< Sur Dom Eustache Guillon Cf. ms. cit. de la Grande Chartreuse. — Dom Ganneron, ms. cit. — Ms. du Bristish Muséum.
La vie du saint religieux avait été bien remplie. Dans les différents postes qu'il avait occupés comme Prieur, à Neuville, à Gosnay, et à Abbeville, il avait rendu d'importants services à l'Ordre. Par sa sage administration, il avait réparé bien des ruines, tandis que par sa bonté et sa bienveillance il s'était attiré l'affection de tous les religieux. Sa mémoire est restée longtemps en bénédiction parmi ses frères.
CHun>IT?{E VI.
DOM ANDRE HANÉZART, PRIEUR DE THUlSON. — NÉCESSITÉ DE FONDATIONS NOUVELLES. — DOM JACQUES HAN1N A LA CHAR- TREUSE DE NEUVILLE. — TRANSLATION DE RELIQUES SOUS DOM JEAN MARTIN. — ARRANGEMENT CONCERNANT LES FOUR- CHES PATIBULAIRES d'aBBEVILLE. — SUCCESSION DES PRIEURS.
— EXACTIONS DES IMPÉRIAUX ET DES ANGLAIS. — SERVICES RENDUS PAR DOM BAUDOUIN PARRIS. — CONCESSIONS DE CHAR- LES DUC DE BOURGOGNE. — BIENFAITEURS DU COUVENT. — IN- DULGENCES ÉPISCOPALES ACCORDÉES EN FAVEUR DU MONASTERE.