‹ La chartreuse de Saint-Honoré à Thuison près d'AbbevilleChapitre 7 sur 85 · VISITEURS DE LA PROVINCE PENDANT LE XV* SIECLE · texte numérisé non relu

VISITEURS DE LA PROVINCE PENDANT LE XV* SIECLE

ES religieux de la Chartreuse de Saint - Honoré, appelés à user du droit qui leur était accordé par les Statuts, se réunirent sous la présidence de deux Prieurs voisins pour procéder, à l'élection du successeur de Dom Eustache Guillon. Leur choix sarréta sur un vénérable solitaire, Dom André

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Hanézart qui déjà avait gouverné la communauté de 1444 à 1447. Ce religieux dirigeait depuis quelques années le couvent des moniales du Mont-Sainte-Marie, à Gosnay, lorsqu'il fut rappelé à Thuison en 1454. Homme d'un grand mérite et d'une vertu éminente,il avait été jugé digne d'être élevé par le Chapitre Général, au poste de Convisiteur de la province de Picardie, et les religieux de Saint- Honoré ne pouvaient faire un choix plus utile au bien de leur communauté.

Le nouveau Prieur continua l'œuvre de son prédécesseur et s'efforça de réparer, autant qu'il le put, les pertes subies par le monastère. La position était difficile, mais la Providence suscita quelques nobles bienfaiteurs qui lui prêtèrent un généreux concours. Parmi eux nous devons citer maître Eustache Tassart Paillet, bourgeois du Vieil-Hesdin, et Marguerite, son épouse, qui, en 1 46 1 , donnèrent «pour la fondation d'un religieux » , autrement dit pour l'entretien d'un religieux, « une rente de quarante livres dix sols à prendre annuellement sur la communauté du Vieil-Hesdin1.

1 Kalendarium, ms. cit. — Dom Ganneron, ms. cit. — Cette rente donnée par Eustache Tassart fut remboursée en 1612. Le couvent reçut, tant pour le fond que pour les arrérages, la somme de i ,5oo livres. Dom Jacques Censier, Prieur de la maison à cette époque, acheta, avec la somme remboursée, du consentement du Chapitre Général, des rentes

Ce genre de secours était de la plus grande utilité au monastère. Dans les premières années de la fondation, les cellules du cloître avaient, il est vrai, été dotées, mais les guerres continuelles qui, depuis plus d'un siècle ruinaient le Ponthieu, avaient eu pour résultat, comme nous l'avons déjà fait remarquer, de diminuer les revenus de la communauté. Parfois les dévastations des bandes armées, répandues dans la province, privèrent le couvent des rentes qui, affectées sur certaines maisons, disparaissaient lorsque ces immeubles étaient détruits ou brûlés par l'ennemi. De nouvelles fondations devenaient donc nécessaires pour donner aux religieux leur modeste pitance et les vêtements nécessaires.

Dom André Hanézart ne se contenta pas de donner ses soins au temporel du couvent, il réussit aussi à maintenir la discipline régulière parmi ses religieux. Malgré les tristes préoccupations de ces temps troublés, il excitait ses frères à correspondre, par le travail intellectuel, à la pieuse volonté de leur saint fondateur qui considérait l'étude comme un moyen de rendre ses disciples plus aptes à pratiquer les vertus monastiques et à les faire avancer plus sûrement dans les voies de la perfection.

sur le clergé et la ville de Paris. — Archives de ta Grande Chartreuse.

Les Chartreux de Thuison continuaient toujours à copier des manuscrits, et c'est sous le Priorat de Dom André qu'un calligraphe distingué du couvent, Dom Jacques Hanin, fut envoyé à la Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés. Ce religieux, dont nous avons déjà parlé, mettait une telle ardeur et une si grande persévérance dans la transcription des manuscrits qu'il y épuisait ses forces ; plus d'une fois il fut obligé d'abandonner des travaux commencés. Nous en trouvons la preuve dans une note écrite de sa main, à la fin d'un cueilloir de l'Hôtel-Dieu de Montreuil-sur-Mer, à la date de 1464. Il y est dit : Aussy me a faict a lesdict maistre et seurs dudict Ostel de la « charité grament quant ie faisois ledict re- « gistre et me ont faict visiter à leurs despens « par leur bon amy, maistre Jehan Lebigeois, « médechin, pour cause que ie estois moult « fort et grief malade en faisant et escripvant « icelui et croy que ce n'eust este ledict mais- « tre Jehan qui en faveur d'iceulx me visita « fort et les biens qu'ils me firent : ie fusse mort « ou cheu en une langueur toulte ma vie 1 ».

En terminant ce cueilloir, Dom Jacques Hanin ne se donne aucun repos. Il nous apprend

* Arch. de i Hôtel-Dieu de Montreuil, Cueilloir cote A, 4, case 10.

lui-même, dans une autre note, que le lendemain il commençait, sur vélin, un livre liturgique pour la Chartreuse de Saint-Honoré. Le bon religieux ne pouvait oublier la maison où il avait fait profession et où il s'était formé à l'art du calligraphe et du miniaturiste. Dorn Jacques resta à la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés jusque vers la fin de 1477. Sa santé s'altérant de plus en plus, ses supérieurs l'obligèrent à prendre quelque repos et le renvoyèrent, selon son désir, au monastère de Thuison. Il y mourut Tannée suivante le 3 février 1478 x.

Dom Jacques Hanin fut un des derniers copistes de manuscrits : l'imprimerie commençait à se faire connaître. Les Chartreux applaudirent à cette invention qui, en leur épargnant la nécessité de passer de longs mois à transcrire un manuscrit, leur donnait plus de temps pour l'étude. Ils se mirent en rapport avec les premiers imprimeurs et leur communiquèrent les plus précieux manuscrits de leurs bibliothèques2.

Dom André Hanézart s'était entièrement dévoué à la tâche qu'il avait entreprise, mais après

{ Ms. de la Grande Chartreuse.

2 Les Chartreux se firent eux-mêmes imprimeurs. Le premier ouvrage, avec une date certaine, sorti d'une presse cartusienne,apour titre Historia flendœ crucis et fut imprimé à Parme per fratres Cartusiœ, en 1477, un an avant la mort de Dora Jacques Hanin. — Cf. La Grande Chartreuse, par un Chartreux, p. 285.

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avoir gouverné pendant onze ans la maison de Saint-Honoré, fatigué des sollicitudes du pouvoir, il supplia le Chapitre Général d'accepter sa démission et de l'autoriser à se retirer dans une cellule du cloître pour s'occuper exclusivement de Dieu et du salut de son âme. Le Chapitre Général ne crut pas, sans doute, devoir accéder de suite au désir exprimé par le pieux solitaire, car nous voyons encore, en 1464, Dom André assister, de concert avec Dom Charles Griétens, Prieur du Mont-Dieu, à l'élection du Prieur de la Chartreuse de Neuville, Dom Laurent Dubuisson1. Cependant, Tannée suivante, le Chapitre Général fit miséricorde au Prieur de Saint-Honoré et lui permit de rester dans le couvent d'Abbeville où il termina saintement ses jours, le 3 décembre 1473 2.

L'élection du successeur de Dom André Hanézart prit une certaine importance, à cause de la présence des Pères Visiteurs de la province. Dom Jean Martin fut élu à la majorité des voix, vers la fin de Tannée 1464, et, nous apprend Fauteur anonyme de la liste des Prieurs d'Abbeville, « son élection fut ratifiée et con-

1 Voir notre ouvrage La Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés, p. 73.

2 Ms. cit. — Le manuscrit du Brilish Muséum reporte la date de la mort de Dom André Hanézart à l'année 1476, mais nous croyons qu'il est dans l'erreur et nous aimons mieux nous en rapporter aux manuscrits de la Grande Chartreuse.

firmée par le Révérend Père », Dom Jean Zeewen Van Roesendael. Le nouveau Prieur issu d'une honorable famille d'Abbeville fut, jeune encore, appelé par Dieu à la vocation monastique. Désireux de s'éloigner du monde, il vint frapper à la porte de la Chartreuse de Saint-Honoré et supplia Dom Firmin Le Ver, alors Prieur, de le recevoir dans la blanche tribu des enfants de saint Bruno. Dom Jean Martin fit profession, en 1420. Nous ignorons s'il resta toujours au couvent de Thuison, et quelle charge on lui confia pendant les quarantecinq années écoulées entre sa profession et l'élection qui le plaçait à la tête de la communauté de Saint-Honoré. Homme d'une grande piété, il soccupa d'une manière toute spéciale des intérêts spirituels des religieux confiés à ses soins, et sut leur faire aimer cette vie d'abnégation et de sacrifice, qui a donné aux Chartreux une place si éminente dans l'estime et l'admiration des peuples.

Pendant son court priorat, il fit la translation solennelle des nombreuses reliques que possédait le monastère, en présence de sa communauté et des Prieurs des monastères du Val- Saint-Esprit, de Gosnay et du Mont-Saint-André, de Tournay. Le Chapitre de la cathédrale d'Amiens venait de placer les précieux ossements du corps de saint Honoré dans une

riche châsse d'argent et avait offert aux Chartreux l'ancien reliquaire « qui était, dit le manuscrit de la Grande Chartreuse, une caisse en forme de tombeau de bois doré ». Dom Jean y déposa les reliques de divers saints, disséminées jusque-là dans les chapelles du couvent. Le procès-verbal de cette translation porte la date du Vendredi-Saint de Tan 14671. Ce fut aussi aux sollicitations et aux prières de ce Prieur que Tannée précédente le Révérend Père, de concert avec le Chapitre Général, avait accordé l'autorisation de célébrer solennellement, dans l'église de la Chartreuse d'Abbeville, la fête de saint Spératetses compagnons martyrs d'Afrique2.

Le Chapitre Général, pour des raisons inconnues, remplaça, en 1467, Dom Jean Martin qui gouvernait le monastère à peine depuis trois ans, et lui donna comme successeur Dom Robert Fare. Ce religieux avait fait profession à Saint-Honoré, sous Dom Jean Barbier. Entièrement adonné aux exercices de la vie intérieure, il était resté plus de trente ans dans la solitude de sa cellule. Les embarras et les soucis, inhérents à la charge qu'on lui imposait, lui

1 Procùs-verbal de la translation des reliques. Pièces justificatives n. 35.

- Autorisation de célébrer solennellement la fête de SJint Spérat et ses compagnons. Pièces justificatives, n.

devinrent bientôt tellement pénibles, qu'il demanda souvent avec instance au Révérend Père de lui accorder miséricorde. Le Chapitre Général de 1470 accéda enfin à son désir et lui permit de rentrer dans le cloître, où il mourut le 26 janvier 1484'.

Sous ce Prieur, un arrangement longtemps désiré intervint entre Téchevinage d'Abbeville et la communauté de Thuison. Les fourches patibulaires de la justice étaient placées au-dessus du couvent, sur un terrain appartenant aux religieux et « joignant les vignes d'y ceux Chartreux ». Ce voisinage était désagréable et pénible à ces solitaires. Aux jours d'exécution, ils étaient troublés dans leurs prières par le tumulte de la foule accourue pour jouir de ces horribles spectacles ; de plus, du cloître et des jardins ils voyaient les suppliciés suspendus au gibet. Ils avaient sollicité sans grand résultat le déplacement des fourches patibulaires. Enfin le 23 août 1467, porteurs de « lettres de faveur » du duc de Bourgogne, les Chartreux firent accepter aux mayeur et échevins d'Abbeville un endroit plus convenable, « près àzY arbre le Vicomte2 ». Malgré l'accord survenu dans cette circonstance, la justice pa-

{Ms. anonyme cit. — Syllabus Priorum, ms. -Chron. dePonthieu, par Rhumet, ms.de la Bibliothèque nationale.

tibulaire resta encore longtemps dans l'endroit primitif. Si nous en croyons une note de M. Traullé1, ce fut seulement en 1 5 1 6 que la ville fit construire de nouvelles fourches, près de Y arbre le Vicomte, au-dessus de la cavée Marcadée.

Robert Fare eut pour successeur Dom Matthieu de Gand, profès du Mont-Saint- André de Tournay. Les manuscrits de la Grande Chartreuse nous le représentent comme un religieux austère et d'une grande piété. Il honorait les reliques des saints, d'une dévotion toute particulière, et cherchait à en recueillir ungrand nombre, les considérant comme les véritables richesses de son monastère. L'auteur de la liste manuscrite des Prieurs de Saint-Honoré constate que, le i5 novembre 1470, Dom Matthieu de Gand renferma les nombreuses reliques possédées par le couvent de Thuison « dans plusieurs chasses de bois doré » et qu'il les fit placer « en une grande niche pratiquée dans le mur du sanctuaire à l'endroit où Ton chante l'Évangile*3. »

' Ap. E. Prarond, La Topographie historique et topographique d'Abbeville, t. II, p. 472.

' Ms. de la Grande Chartreuse. — Cf. ms. Siffait. — Sur les reliques honore'es à la Chartreuse de Saint-Honoré, voir le Père Ignace, Hist. Eccîés. d'Abbeville. Le catalogue complet des reliques de ce monastère se trouve à la Grande Chartreuse et dans le manuscrit de Dom François Ganneron.

Le Père Ignace, dans son Histoire Ecclésiastique d'Abbeville, nous apprend que « toutes i ces reliques sont très bien enchâssées dans « des reliquaires et tenues avec grande révé- « rence à l'église ou à la sacristie. On ne les « fait voir qu'avec grand respect aux séculiers. « Le Père Chartreux qui les montre met une « estoleau col et allume quelques cierges, spé- « cialementau chef de saint Honoré l. »

La régularité la plus parfaite régnait dans le couvent et la vie austère de ces vénérables solitaires continuait de faire l'édification des fidèles ; malheureusement, la guerre allait de nouveau jeter la consternation au milieu de ces moines, dont l'existence tout entière se passait à prier Dieu pour la société et à réparer par leurs mortifications les iniquités du monde. Les soldats de Charles-le-Téméraire, sous les ordres du sire d'Esquerdes, venaient de s'emparer, par ruse, de la ville d'Abbeville, et se répandant dans les campagnes environnantes commettaient les exactions les plus criantes. Le monastère de Saint-Honoré ne put échapper à la rapacité de ces soldats indisciplinés ; il

1 Le Père Ignace, op. cit. p. 201. — Le chef de saint Honoré était renfermé dans un buste d'argent doré, orné de pierres précieuses et de perles fines. Dans la suite de cette monographie, nous donnerons la description détaillée de ce magnifique reliquaire.

fut rançonné sans pitié. Qu'importait aux vainqueurs si les religieux, sans ressources pour eux-mêmes, étaient impuissants à venir au secours des malheureux affamés qui se présentaient si nombreux à la porte du couvent? Sous prétexte de garantir la ville de toute surprise, le sired'Esquerdes avait fait brûler les faubourgs et avait causé, par là même, de grandes pertes aux Chartreux. Les pauvres religieux vivaient au milieu d'inquiétudes incessantes, ne pouvant fermer leur monastère pour s'opposer aux exactions de l'ennemi, ils se trouvaient toujours à la merci d'une soldatesque impie, ivre de meurtre et de pillage [.

Au milieu de ces scènes de désolation, nous trouvons parmi les bienfaiteurs du couvent, Jeanne Marbrier, veuve de Jean Chambellan, qui donne aux Chartreux une rente à prendre sur le moulin de Riquebourg à Abbeville2, tandis que Jean de la Couture, frère Donné du monastère, abandonnait au couvent « trente sols de cens sur la maison appelée les Marmouzets, à Saint-Riquier3. »

1 Sur les atrocités des soldats du sire d'Esquerdes, Cf. Louandre, Hist. d'Abbeville; De Vérité, Hist. du Comté de Ponthieu, t. I, p. 3o3 ; Pierre Le Prêtre, abbé de Saint-Riquier, Chroniques abrégées des rois de France.

2 Kalendarium cit. — Cette rente est évaluée, d'après la déclaration de 1 728, à 48 livres 6 sols.

» Ibid.

Dom xMatthieu de Gand, désolé de l'état désespéré dans lequel se trouvait son monastère et se sentant dans l'impuissance de faire face à ces malheurs, demanda à retourner dans sa maison de profession. Le Chapitre Général lui fit miséricorde en 1474 et le renvoya à la Chartreuse de Tournay. Ce religieux fut dans la suite nommé Vicaire des moniales de Gosnay, mais, en 1480, Dom Jean Loiseau, Prieur du Mont -Saint -André, étant venu à mourir, Dom Matthieu fut élu Prieur et revint dans ce monastère. Après avoir gouverné la Chartreuse de Tournay, pendant quelques années, il se retira dans le cloître et y mourut, simple religieux, le 19 juin i5o2 l.

Dans les circonstances difficiles où se trouvait le monastère de Saint-Honoré, il fallait un Prieur énergique et intelligent, capable de faire face aux difficultés présentes. Le Chapitre Général le trouva dans la personne de Dom Baudouin Parris. Ce religieux, profès de la Chartreuse du Val-Sainte-Aldegonde, près de Saint- Omer, avait fait ses preuves ; deux fois il avait été nommé Prieur de Notre-Dame-des-Prés, près de Montreuil et il avait rendu d'éminents services à ce monastère. Il le gouvernait encore lorsque la lettre du Chapitre Général lui inti-

1 Mss. de la Grande Chartreuse.

ma l'ordre de prendre la direction de la Chartreuse d'Abbeville, 1474'.

A peine arrivé dans ce monastère, Dom Baudouin vit la position, déjà si critique, s'aggraver encore. Les Anglais reparurent dans le Ponthieu ; Édouard IV, roi d'Angleterre, ravagea toute la contrée et sans respect pour la trêve signée avec Louis XI, roi de France, envoya ses soldats dans toutes les directions pour rançonner le pays. Le monastère de Thuison était une proie trop facile pour échapper à la rapacité des Anglais, ils s'en emparèrent, mais n'y trouvant presque rien à piller, ils commirent toutes sortes de dégâts, et, dans leur fureur impie et sacrilège, brisèrent et détruisirent tout ce qu'ils trouvèrent dans l'église. Les religieux de Saint-Honoré n'eurent de tranquillité qu'au moment où le roi d'Angleterre se fut retiré à Calais et que le duc de Bourgogne eut fait sa paix avec Louis XI.

Au milieu des ruines de son monastère, sans ressources pour les réparer, que pouvait faire

1 Ibid. — La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, p. 84 et 3j3. — Dom Baudouin fut Prieur de Neuville, la première fois de 14G1 à 14G4 et la seconde fois de 1471 à 1474. Dans la monographie de ce monastère nous avons commis une erreur en avançant que Dom Baudouin quitta, en 1464, cette maison pour exercer la charge de Prieur à Saint-Honoré. Ce religieux vint en effet, à cette époque, à Abbeville, comme simple religieux. Il ne fut appelé à prendre la direction de la Chartreuse de Saint-Honoré qu'en 1474.

le Prieur? Les propriétés du couvent étaient restées sans culture, faute de chevaux pour les labourer ; les tenanciers étaient réduits à une telle misère qu'ils ne pouvaient plus se procurer le blé nécessaire pour ensemencer leurs terres ; les dîmes, censives et autres droits n'étaient plus perçus, à cause de la ruine des censitaires. Dans cette position critique, les religieux de Saint-Honoré eurent beaucoup à souffrir, mais soutenus par l'exemple de leur saint Prieur, ils supportèrent leur misère avec résignation.

Toutefois Dom Baudouin crut devoir porter ses réclamations devant le duc Charles de Bourgogne et lui faire connaître les exactions et les dégâts causés au monastère par ses soldats et ses anciens alliés. Le noble duc, impuissant à réparer tant de ruines, voulut cependant montrer tout l'intérêt qu'il portait aux enfants de saint Bruno, et par lettres-patentes datées de Nuits, au mois de février 1474, il amortit « plusieurs parties de rentes et héritages acquis par les religieux de Saint-Honoré1. »

Quelques âmes pieuses, touchées de l'état de pénurie dans lequel se trouvait le monastère, vinrent aussi au secours des religieux, mais leurs offrandes, tout en permettant d'apporter un soulagement momentané à la misère du cou-

1 Chron. de Ponthieu, par Rhmnet, ms. Biblioth. nationale.

vent, ne permirent pas d'entreprendre les réparations les plus essentielles. Ce fut seulement à la fin du siècle que les successeurs de Dom Baudouin Parris parvinrent à rendre à la Chartreuse son ancienne prospérité.

Parmi les bienfaiteurs de cette époque, nous pouvons citer : Messire Jean Le Villain, conseiller et avocat du roi à Abbeville. Ce riche particulier donna aux Chartreux a un droit de dîme sur le terroir des Alleux et ès environs ». Cette donation avait sans doute une certaine importance, puisque la Carte du Chapitre Général de 1473 déclare que Jean Le Villain doit être considéré comme un bienfaiteur de la Chartreuse d'Abbeville1. Jean Langlés, bourgeois d'Abbeville fit don de « dix écus pour acheter un calice2. » Le portier du monastère, Jean de Warcheville, dit Frérot, dont nous avons déjà parlé, ne s'était pas contenté d'abandonner ce que le couvent lui devait pour ses gages, il avait auparavant fait cession au monastère de « onze journaux de terre, en trois pièces, situées au terroir de Saint- Maxens3. »

1 Arch. de la Grande Chartreuse.

- Kalendarium. Ms. cit. — Appendice n. 2. Bienpileurs du couvent.

3 Ibid. — Dom François Ganneron, dans son manuscrit, appelle ce portier Jean de Marcheville. Celui-ci mourut dans le monastère de Thuison en 1476.

Le manuscrit de Dom Schwengel, Prieur de la Chartreuse du Paradis-de-Notre-Dame, à Dantzich, nous fait aussi connaître, dans le même temps, le nom d'un autre bienfaiteur du couvent ; malheureusement il n'entre dans aucune explication. Ce bienfaiteur se nommait Jean Wildam. Ce nom paraît être anglais ; serait-ce un des officiers d'Edouard IV, qui, honteux de ses déprédations dans le monastère, aurait voulu, dans son repentir, réparer par ses offrandes le tort qu'il avait causé aux Chartreux 1 ?

Jean, évêque de Bethléem, agissant comme vicaire général de Louis de Gaucourt, évêque d'Amiens, vint, vers cette époque, apporter quelque consolation aux religieux de Saint-Honoré et à leur vénérable Prieur, Dom Baudouin Parris. Ému, en voyant l'état de délabrement et de ruines dans lequel se trouvaient le monastère et l'église du couvent, il voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venir au secours des Chartreux. C'est pourquoi il accorda des faveurs spirituelles à tous les fidèles qui aideraient les religieux dans la réparation des lieux réguliers. La pièce officielle, datée d'Abbeville du 2 juin 1478, porte que l'évêque Jean, à cause de sa particulière affection pour la Chartreuse de

1 A/s. du Brilish Muséum, n. 17085.

Saint-Honoré, concède annuellement, au nom de l'évêque d'Amiens, quarante jours d'indulgence, et en son nom, quarante autres jours, à tous les fidèles de l'un ou de l'autre sexe qui, repentants de leurs fautes et s'étant confessés, visiteront l'église du couvent et participeront par leurs offrandes aux réparations et reconstructions du monastère, à l'embellissement et à l'ornementation de l'église, ainsi qu'à l'entretien des religieux

A ces âges de foi, les faveurs spirituelles accordées par l'évêque Jean furent, sans doute, un puissant stimulant pour encourager les fidèles à venir en aide aux Chartreux. Plus d'un habitant d'Abbeville et de la contrée vint apporter son offrande, dans l'intention de relever cette sainte maison de ses ruines. Mais le Kalendarium, tout en relatant les noms des principaux bienfaiteurs, est trop souvent avare de dates, et l'historien ne peut, au milieu de tous ces personnages, démêler ceux qui se rattachent à cette époque. Qu'importait aux pieux religieux de se rappeler les circonstances où on était venu au secours de leur couvent -, une seule chose leur paraissait essentielle : ne pas oublier les noms de leurs bienfaiteurs, afin de

1 Lettre de Jean, évêque de Bethléem, en faveur de h Chartreuse de Saint-Honoré. Pièces justificatives, n.36.

prier pour eux et de demander au divin maître de les recevoir dans sa miséricorde l.

L'année qui suivit la visite de l'évêque de Bethléem, Dom Baudouin Parris demanda miséricorde au Chapitre Général, laissant à un Prieur plus jeune le soin de continuer les réparations à peine commencées. Fatigué des responsabilités du pouvoir, il désirait se recueillir dans la solitude et se préparer, par la prière et la mortification, à paraître devant le Souverain Juge. Le Chapitre Général de 1479 ayant accepté sa démission, Dom Baudouin se retira dans une cellule du cloître, où il mourut saintement, le i5 juillet 1496. Les définiteurs du Chapitre Général, en souvenir des grands services que Dom Baudouin Parris avait rendus à l'Ordre, étant Prieur deNotre-Dame-des- Préset de Saint-Honoré d'Abbeville, lui accordèrent la faveur exceptionnelle d'une messe de la Sainte- Vierge dans toutes les maisons de la province de Picardie2.

Les archives de l'Ordre gardent le silence sur le successeur de Dom Baudouin Parris, elles se contentent de nous apprendre qu'il portait le nom de Jean et qu'il mourut le 9 novembre. Ce Prieur resta bien peu de temps en

1 Voir appendice n. 2. Bienfaiteurs de la Chartreuse de Saint-Honoré '.

- Ms cit. — Arck, delà Grande Chartreuse.

charge, puisque nommé en 1479, il était déjà remplacé en 1480. Est-il mort le 9 novembre de cette même année, ou donna-t-il sa démission ? nous l'ignorons.

Son successeur Dom Robert Hanon, profès de Saint-Honoré, resta, peu de temps aussi, à la tête de la communauté. Nous avons déjà parlé de ce religieux, en citant les calligraphes con- j nus du monastère de Thuison. Il était Procureur du couvent lorsqu'il fut nommé Prieur. En 1482, le Chapitre Général acceptait sa démission. Un manuscrit de la Grande Chartreuse fait la réflexion suivante : « Dom Robert Hanon obtint miséricorde, soit à cause de son âge ou de ses infirmités ou quelque autre cause que nous ignorons. » Ce religieux était un homme de valeur et avant d'être nommé Prieur du monastère d'Abbeville, il avait dû occuper des postes importants dans l'Ordre. On trouve son nom avec le titre de Scribe de Chartreuse, c'est-à-dire, secrétaire du Révérend Père Général , au bas d'une copie d'un bref apostolique par lequel le Souverain Pontife accordait des indulgences particulières à l'Ordre'. Dom Robert Hanon donna une somme importante pour la reconstruction partielle du monastère, et à sa mort, arrivée le 3 octo-

« Jbid.

bre 1483 le Chapitre Général, nous apprend encore le manuscrit que nous venons de citer, lui accorda, « comme singulier bienfaiteur de sa maison de profession », un plein monachat dans la province de Picardie 2.

Sous le gouvernement de Dom Robert Hanon, nous trouvons, comme bienfaitrice du monastère, Jeanne, femme de Pierre Vignon. Un parent de celui-ci, Dom Jean Vignon, religieux du monastère de Thuison, donna aussi à cette époque quatre-vingt livres parisis 3.

Le Général de TOrdre, Dom Antoine du Charne 4, nomma pour succéder à Dom Robert Hanon, un saint et savant religieux déjà avancé en âge, Dom Jean Martin, que nous avons vu diriger la Chartreuse de Saint-Honoré, de 1465 à 1467. Depuis lors, il était resté dans sa cellule, édifiant ses frères par ses vertus et ses austérités. Il reprit le pouvoir pour terminer l'œuvre de réparation du monastère commencée par Dom Baudouin Parris et ses successeurs. Dom Jean Martin, à force de patience et d'éco-

1 Le manuscrit du British Muséum reporte la mort de Dom Robert Hanon à l'année 1483.

â Le plein monachat consiste en trente messes, un anniversaire et deux psautiers complets.

' Kalendarium cit.

* Dom Antoine du Charne, ancien Prieur de la Chartreuse dApponay, gouverna l'Ordre de 1481 à 1494. Après avoir donné sa démission, il se retira à Apponay où il mourut le 3 mars 1 5 1 1.

nomie, parvint, pendant les onze années qui! gouverna la communauté de Thuison, à effacer les traces des déprédations et des ruines laissées par les Bourguignons et les Anglais. La Providence vint, sans doute, à son secours, en suscitant autour de lui de nobles et généreux bienfaiteurs. Le Kalendarium ne nous donne aucun nom. Il est vrai que les offrandes ont pu être faites en pur don, sans obligation de prière particulière et, par conséquent, il n'y avait aucune nécessité de les transcrire sur les tableaux de fondation.

Toutefois, en dehors de messire Jean Jougle, diacre, chanoine de l'église de Rouen, qui, vers i486, aida puissamment le Prieur dans son œuvre, les archives de la Grande Chartreuse nous ont conservé les Chartes de deux prélats accordant de nouvelles indulgences à tous ceux qui viendraient au secours des Chartreux de Saint-Honoré. La première est datée d'Abbeville, le 24 octobre 1490, et émane de Tristan de Salazar, archevêque de Sens 1 ; la seconde est donnée par Pierre, évèque d'Amiens, et porte la date du i3 mai 1491 2.

Ces deux Chartes ont de grands rapports entre elles ; les deux prélats accordent qua-

* Charte de Tristan de Salajar. Pièces justificatives, n. 3;. 3 Charte de Pierre, évêque d'Amiens, en faveur des Chartreux d'Abbeville. Pièces justificatives, n. 38.

rante jours d'indulgences à tous les fidèles de l'un et l'autre sexe, chaque fois que visitant l'église des Chartreux, ils feront quelque offrande au couvent, ou participeront à l'ornementation de ce pieux sanctuaire. Cependant la Charte de Pévêque d'Amiens présente une particularité; elle nous apprend qu'à certains jours de fête on faisait des processions dans le couvent et que les fidèles y étaient admis. Le prélat concède les mêmes indulgences à ceux qui assisteront aux processions faites en l'honneur de saint Honoré, ou y porteront la châsse de cet illustre pontife.

Dom Jean Martin ne s'occupait pas seulement de relever les ruines du monastère, l'objet de ses incessantes préoccupations était surtout de maintenir la régularité monastique au milieu de ses religieux. Sous sa sage et paternelle direction, les offices conventuels avaient repris leur cours et la plus grande ferveur régnait dans toute la communauté. Heureux de ces résultats, le Chapitre Général voulut honorer les vertus de Thumble Prieur d'Abbeville. En 1485, les définiteurs le nommèrent Convisiteur, et quelques années plus tard, en 1488, Visiteur principal de la province de Picardie. Dom Jean Martin conserva cette dernière dignité, jusqu'à sa mort arrivée le 28 novembre 1493. Ce vénérable Prieur était âgé

de quatre-vingt-treize ans et avait vécu soixante-treize ans sous la robe du Chartreux

Les religieux de Saint-Honoré, inconsolables de la mort de leur père bien-aimé, sefforcèrent de lui donner un digne successeur. Les voix se réunirent sur un profès de la maison, dont la vie sainte et austère faisait l'admiration et l'édification de ses confrères, Dom Jean Du Pont. Cet humble religieux, dédaigneux des honneurs, apprit avec douleur sa nomination. Il avait quitté le monde pour se donner entièrement à Dieu dans la solitude, et il était effrayé de la responsabilité dont il allait être chargé, toutefois il dut accepter, le Révérend Père Dom Antoine du Charne ayant approuvé son élection.

Le nouveau Prieur continua avec succès l'œuvre de son prédécesseur, grâce aux largesses de Loys d'Abbeville, dit d'Ivergny, seigneur d'Ercourt, Caubert et autres lieux, et de Mathilde Loubon, épouse du baron de Colembert. Le premier avait offert au couvent cent livres tournois, et la seconde, cinquante écus d'or. A ces bienfaiteurs nous devons encore ajouter les noms de Noël Vasseur, veuve de Jean Patrichon ; Jean Dumoulin et Philippine de Boi-

• A/s. de la Grande Chartreuse. — Dom François Ganneron, ms. cit. — Syllabus Priorum, ms. cit. — A/5, du British Muséum.

net; Guillaume, curé de l'église Saint-Paul ; Jean Le Paigneur et son fils Bernard de Puchadam. Jean le Paigneur avait donné pour l'entretien d'un religieux, la moitié d'une maison « près du pont de Thousion1, » avec la cinquième partie de l'autre moitié ; les Chartreux achetèrent le reste avec les deux cent cinquante livres qui leur avaient été offertes par messire Guillaume, curé de Saint-Paul2.

Dom Jean Du Pont, par sa bonté et sa douceur, sut se concilier la confiance et l'affection des religieux soumis à ses soins. Les éminentes qualités qu'il montra dans la direction de sa maison, engagèrent le Chapitre Général de 1494 à le nommer Convisiteur de la province ; l'année suivante, il fut élevé à la dignité de Visiteur. Dom Du Pont occupait encore cette charge lorsque Dieu l'appela à lui. Il s'endormit du sommeil des justes, le 22 octobre de l'année i5oi. De même que son prédécesseur, il eut, en mourant, tous les biens spirituels accordés aux Visiteurs, c'est-à-dire, un plein monachat,avec les psautiers dans tout l'Ordre, et un anniversaire perpétuel3.

1 Sur le pont de Thousion, voir la note de M. Armand Van Robais. Mém. de la Société d'Émulation d' Abbeville.

î Kalendarium cit. — Voir Bienfaiteurs de la Chartreuse de Saint- Honoré, appendice n. 2.

a Ms. cit. ut supra. — Afs. du British Muséum.

Dans le premier chapitre, nous avons appelé l'attention des lecteurs sur l'importance donnée par les Chartreux à la Visite des maisons de l'Ordre. En terminant ce chapitre, nous donnerons les noms des religieux délégués pendant le XVe siècle, pour faire la Visite réglementaire de la Chartreuse de Saint-Honoré-lès-Abbeville.

Les Visiteurs de la province de Picardie furent : Dom Jean d'Aussay ou d'Ausson, Prieur de la Chartreuse de Gosnay, Visiteur, vers 1440; Dom Eustache Guillon, Prieur de Neuville-sous-Montreuil, Convisiteur, en 1441 ; Dom André Hanézart, Vicaire des moniales de Gosnay, puis Prieur d'Abbeville, Convisiteur, en 144g; Dom Charles Griétens, Prieur du Mont-Dieu, Convisiteur, en 1464; Dom Simon Hanézart, Prieur de Longuenesse, près de Saint- Orner, Visiteur de 1467 à 1471 ; Dom Pierre de Cléry, Prieur de Gosnay, Visiteur, vers 1472; Dom Jean de Teneremonde, Prieur de Gosnay, Visiteur, vers 1475 jusqu'en 1477; Dom Olivier Jacques, Prieur de Valenciennes, Convisiteur, de 1476 à 1478; Dom Pierre Deiponne, Prieur de Gosnay, Visiteur, de 1478 à 1483; Dom Simon Leteneur, Prieur de Noyon, Visiteur, de 1483 à 1484; Dom N..., Prieur de Gosnay, Visiteur, de 1484 k i486; Dom N..., Prieurdu Mont-Dieu, Visiteur, en 1487; Dom JeanMar-

tin, Prieur d'Abbeville, Convisiteur, en 1485, puis Visiteur, de 1488 à 1493 ; Dom Jacques Ricassel, Prieur de Gosnay, Convisiteur, vers 1493 ; Dom Pierre de Vignacourt, Prieur de Neuville, Visiteur, de 1493 à 1495; Dom Jean Du Pont, Prieur de Saint- Honoré d'Abbcville, Convisiteur, en 1494, Visiteur, de 1495 à i5oi l.

' Cette liste, malheureusement incomplète, a été dressée d'après les manuscrits et les archives de la Grande Chartreuse, la chronique manuscrite du monastère du Val-Saint-Esprit de Gosnay et le manuscrit de Dom Schwengel sur l'Ordre des Chartreux, au British Muséum.

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CHcAT>I7%E VIL

DESCRIPTION DU MONASTERE DE SAINT-HONORÉ AU COMMENCEMENT DU XVI* SIÈCLE. — CHAPELLE DE SAINTE-MARGUERITE RÉSERVÉE AUX FEMMES. — DESCRIPTION DE l'ÉGLISE DU COUVENT. — RÉ- TABLES D'AUTELS SAUVÉS DE LA DESTRUCTION GÉNÉRALE PEN- DANT LA RÉVOLUTION. — GRAND CLOITRE ET HABITATIONS DES CHARTREUX. — CIMETIERE DU COUVENT. — DÉPENDANCES DU MONASTÈRE.

U moment où commence le XVIe siècle, le monastère de Saint-Honoré avait repris son ancien aspect ; les ruines amoncelées, depuis de nombreuses années, par les ennemis de la France, étaient réparées. La guerre viendra encore causer de nouvelles alarmes aux solitaires de Thuison, mais les bâtiments de la Chartreuse ne semblent pas avoir trop souffert des dernières incursions des Anglais et des Impériaux. Le couvent ne subit

presque pas de changements, jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, époque de sa reconstruction totale, d'après des plans nouveaux. Jusque-là, des réparations et des reconstructions partielles eurent lieu plusieurs fois, mais le plan primitif fut toujours conservé.

Relevons, dans la pensée, ce vieux moutier, pieux et antique souvenir du Moyen-Age, rendons la vie à ces tristes ruines, ressuscitons pour un instant cette humble Chartreuse, une des gloires du Ponthieu. Grâce aux plans qui nous ont été gracieusement communiqués, grâce surtout aux notes et aux dessins du manuscrit Sifïait, que nous devons à l'obligeance de M. Oswald Macqueron, il nous est possible de donner une description exacte du monastère de Saint-Honoré au XVIe siècle.

La Chartreuse, bâtie sur le penchant dune petite colline exposée au soleil du midi, étageait ses constructions sur les bords de la rivière de Novion1, se cachait derrière de grands arbres et n'offrait à l'œil du passant que l'aspect

I Cette rivière prend sa source à Saint-Riquier, sous le nom de Scardon, elle se divise en deux bras aux Quatre- Moulins. Au sud, le bras conserve son nom de Scardon, et au nord, il prend la désignation de Nouvion. Cette rivière se jette dans la Somme en aval du pont d'Abbeville. Le Père Ignace dans son Histoire ecclésiastique d'Abbeville, nous apprend que la petite rivière de Novion « a son origine de trois fontaines : la première vient de Notre-Dame de Lheure; la seconde de Saint-Riquier et la troisième de Drucat »,

sévère de ses murailles de clôture, flanquées à chaque angle d'une tour peu élevée, avec ses meurtrières et son toit aigu. La grande entrée du monastère, placée à l'angle nord du couvent, sur la route qui conduit à la ville, non loin de l'église de Notre-Dame-de-la-Chapelle, était accompagnée d'une petite porte basse et d'une tour, dans laquelle « le portier montait pour répondre à ceux qui rappelaient la nuit1. » Cette entrée donnait accès à une première cour où se trouvait le parloir des dames. Les religieux y recevaient leurs parentes qui désiraient les entretenir, les femmes n'ayant pas le droit de franchir la clôture. Près du parloir était la chapelle de Sainte-Marguerite, antique sanctuaire aux arceaux gothiques et aux fenêtres en ogive ornées de meneaux, souvenir des anciens Templiers de Thuison. Cette chapelle réservée aux femmes servit de sépulture à plusieurs personnages qui, par leurs largesses participèrent à la fondation de la Chartreuse : nous avons donné leurs noms dans le cours de cette monographie.

Après avoir franchi la seconde porte, on entrait dans la cour d'honneur, donnant accès, d'un côté aux appartements réservés aux étrangers, et de l'autre au petit cloître, ainsi qu'à la

' Mss. connus sous le nom de manuscrits Siffait.

— lij-j. —

chapelle de famille, autrement dit des frères. Au fond était l'église, qui ne présentait qu une partie de sa façade latérale, le reste se trouvant caché par le petit cloître, la sacristie et lâcha-

Vue partielle du monastère de Thuison.

Dessin tiré du manuscrit Siffait.

pelle de famille ; seules les larges fenêtres, avec leurs meneaux flamboyants et leurs archivoltes fortement acccusées, apparaissaient au-dessus de ces constructions. Un clocher à huit pans, d'une certaine élégance, s'élevait vers le mi-

lieu du toit de l'église et dominait tout le monastère. La flèche qui le surmontait avait été détruite ou était tombée de vétusté. Plus tard cette flèche fut remplacée par une coupole sans caractère architectural qui nuisait à l'ensemble du monument.

A l'extrémité de l'église, à l'angle sud du sanctuaire, à proximité du cloître et faisant saillie du côté de la cellule du Père Sacristain, était placée la tour de l'horloge l. Cette construction, surmontée d'une flèche aiguë, paraît avoir été détruite pendant les guerres contre les Anglais. Au XVIe siècle, il n'en restait plus que la partie inférieure qu'on utilisa en y établissant une chapelle. Nous avons reproduit cette tour dans le plan d'ensemble, pour permettre au lecteur de mieux juger l'aspect général du monastère.

Le portail de l'église, placé à l'extrémité de la façade latérale, offrait un gracieux spécimen de l'architecture gothique de la fin du XVe siècle, avec son arc à contre-courbures, ses moulures saillantes, ses dentelles de pierre, ses amortissements ornés de fleurs, de feuillages et de choux frisés profondément et richement fouillés. De chaque côté, sur de puissants

1 Dans toutes les Chartreuses, la tour de l'horloge est, même encore de nos jours, indépendante du clocher de l'église.

contreforts qui servaient d'accompagnement au portail, se dressait une haute statue, appuyée sur un culot ouvragé et surmonté d'un dais en forme de pinacle, enrichi de frontons à jour et de clochetons finement découpés. La statue de saint Bruno était placée au milieu du tympan, enrichi de légères sculptures, où l'artiste avait dépensé un véritable talent.

L'église ne possédait qu'une seule nef, dont la voûte, ornée d'arcs doublcaux et de nervures, reposait sur des culs-de-lampe feuillages. Elle mesurait à l'intérieur trente mètres de long, sur sept mètres de large, et était divisée en quatre parties : le sanctuaire, le chœur des Pères le chœur des frères et la partie réservée aux domestiques et ouvriers du couvent, ainsi qu'aux fidèles qui désiraient assister aux offices de la communauté.

Le sanctuaire, à chevet plat, était éclairé par une large baie percée dans le pignon. Cette baie, d'après le dessin un peu informe qui nous en reste, paraissait être plus ancienne que les autres fenêtres de la nef. D'un style plus pur et plus sévère, elle était divisée par trois meneaux, laissant, dans son tympan, s'épanouir trois roses qui portaient le caractère du XIVe siècle. Le maître-autel, élevé de trois degrés, était surmonté, en dehors des gradins et du tabernacle, d'un rétable en chêne richement sculpté et en-

tièrement doré, représentant la Passion de Notre -Seigneur. Ce magnifique ouvragï de sculpture n'était visible qu aux jours de fête, ordinairement il était fermé par des volets ornés de peintures. Quatre sujets y étaient représentés : la sainte Vierge et saint Jean-Baptiste, les deux premiers patrons de toute Chartreuse; saint Honoré, patron particulier du monastère, et saint Hugues, évêque de Lincoln, un des plus illustres enfants de saint Bruno'.

Comme accompagnement de l'autel, deux grandes statues de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste étaient placées sur le mur du fond et garnissaient le vide avec leurs supports et leurs dais à clochetons. Au-dessus de l'endroit où on chante l'évangile, on avait pratiqué une niche « creusée dans la muraille et garnie de bois en sculpture » pour recevoir une partie des saintes reliques du couvent2.

Le chœur des moines renfermait, de chaque côté, seize stalles en chêne richement travaillées et recouvertes d'un dais. Ces stalles étaient « en belle sculpture de la même façon que celles de la cathédrale d'Amiens », dit le manuscrit Siffait. Il était éclairé par quatre fenêtres en style flamboyant du XVe siècle, gar-

1 Ms. Siffciit. / - lbid.

nies de vitraux représentant la transfiguration de Notre-Seigneur au mont Thabor; la Samaritaine au puits, écoutant la parole du Sauveur; le lépreux se lavant dans le Jourdain, et le baptême de Notre-Seigneur par saint Jean-Baptiste1.

La clôture du chœur des religieux était fermée par trois stalles établies, en retour, de chaque côté et par une large porte à jour, aussi en chêne sculpté, souvenir des anciens jubés. Cette porte était remarquable par l'élégance et le fini du travail. Le tympan du fronton renfermait, à l'extérieur du chœur, un bas-relief représentant les saintes femmes et le disciple bien-aimé ; ils entouraient la sainte Mère du Christ ayant, sur ses genoux, le corps de son divin Fils, descendu de la croix. Du côté du chœur, le même tympan était orné d'un autre groupe : « VEcce Homo et quatre juifs qui lui font dérision, » dit le manuscrit Siffait. Comme amortissement au haut du fronton, ouvragé et garni de crochets feuillages, on voyait Notre-Seigneur Jésus-Christ, attaché à la croix. Au pied de cette croix se trouvaient les statuettes de la Vierge Marie et de saint Jean l'Évangéliste2.

* D'après le manuscrit Siffait, la fenêtre du chevet de l'église et une des fenêtres du chœur des religieux étaient restées en verre blanc.

* Ms. Siffait.

Le chœur des frères renfermait trois autels. Contre la boiserie des stalles, formant retour, du côté de l'évangile, s'élevait l'autel de Saint- Bruno. Au-dessus des gradins était placé un tableau, où le fondateur de l'Ordre des Chartreux e est représenté dans des rochers, à ge- « noux, priant et ayant les bras étendus ; derb rière lui, — dit le manuscrit qui nous sert de « guide dans cette description,— on y voit dans « un éloignement plusieurs autres religieux <t priant en différents lieux, et encore, dans un « plus long éloignement, on y voit la représen- « tation du couvent de la Grande Chartreuse.1» Du côté de l'épître, il n'y avait pas d'autel, remplacement était réservé pour le passage des frères venant à l'église par le cloître. Sur la boiserie des stalles, était placé un grand tableau représentant le crucifiement et les faits les plus importants de la vie de Notre-Seigneur. Devant cette peinture se trouvaient les bancs des frères \

Sur un plan plus rapproché de la porte d'entrée,on avait placé deux autels: à droite, l'autel de la Sainte-Vierge; à gauche, derrière les bancs des frères, celui de Saint-Honoré. Les rétables en chêne de ces deux autels ont été sauvés de

1 ibid.

• Ibid.

la destruction générale, au moment de la Révolution. Nous sommes heureux de pouvoir donner une description exacte de ces curieux spécimens de la sculpture sur bois à la fin du Moyen- Age. Ce sont peut-être les seuls objets qui restent comme souvenir de la Chartreuse de Thuison.

Le rétable de l'autel de la Sainte-Vierge se trouve actuellement dans l'église de Saint-Paul d'Abbeville1. Il est divisé en trois compartiments et reproduit des scènes de la vie de la sainte Vierge.

Le compartiment de droite du côté de l'évangile, rappelle le mariage de Ja sainte Vierge. La scène se passe dans une église gothique, aux voûtes supportées par de sveltes colonnettes. Le grand prêtre place la main droite de saint Joseph dans celle de la descendante de David. Six personnages assistent à la cérémonie : trois femmes, en gracieux costume du XVe siècle semblent accompagner la Vierge, une d'elles porte un petit agneau dans les plis de son manteau-, trois hommes, dont un couvert d'une ar-

1 Cf. Archives de l'église Saint-Paul. — M. l'abbé Corbelet est dans l'erreur en disant, dans son Hagiographie du diocèse d'Amiens, que ce rétable était originairement dans l'église des Carmes; les auteurs du manuscrit Siflait prouvent le contraire, d'une manière péremptoire : Ce retable a été donné à l'église Saint-Paul, après la Révolution, par la famille de Vadicourt.

mure, sont placés derrière saint Joseph. Ce dernier est représenté, sous les traits d'un vieillard, presque chauve, s'appuyant sur un bâton. La Vierge, les cheveux flottants en longues boucles sur les épaules, porte le riche costume des châtelaines du Moyen-Age.

Le compartiment du milieu , plus élevé que les deux autres, représente le mystère de l'Annonciation. Au premier plan la Vierge, les mains jointes, est agenouillée devant un prie-Dieu, sur lequel est ouvert un livre à fermoir, tandis que l'ange Gabriel, placé à sa droite et revêtu de l'aube, de l'étole et de la chape, se tient debout, déployant une banderole avec ces mots : 3uc MUvia $val\a pUttû. Les différents objets d'ameublement sont fort curieux, malgré les effets de perspective trop naïvement ménagés. Au fond de l'appartement, une cheminée à large manteau, couverte de fines arabesques et allant en se rétrécissant; à gauche de la cheminée, un fauteuil à haut dossier et un lit à baldaquin avec ses deux oreillers; à droite, une sorte de chaire gothique et, faisant avant-corps, l'entrée d'une cage d'escalier du même style. Vers le haut de la cheminée, de chaque côté, deux tableaux représentent la visite de la sainte Vierge à sainte Elisabeth, et l'apparition de l'ange à Zacharie, lui annonçant la naissance de Jean-Baptiste.

Le troisième compartiment reproduit l'histoire de la naissance du Sauveur. Au premier plan, l'enfant Jésus repose sur une natte d'osier relevée de terre par une botte de paille; la Vierge est en adoration devant lui, tandis que saint Joseph, la tête couverte d'un chaperon, son bâton sous le bras, tient une bougie, qu'il vient de retirer de sa lanterne, et s'approche pour considérer l'enfant Dieu. Au second plan, deux jeunes clercs, portant chacun un chandelier, sortent d'un édifice en ruine et semblent précéder un ange qu'on aperçoit dans l'intérieur du monument. Derrière la Vierge, un bœuf et un âne sont à l'étable; dans le lointain, sur la montagne, des bergers endormis près de leurs troupeaux et un ange qui vient leur annoncer la bonne nouvelle.

Ce rétable, selon l'usage général du Moyen- Age, était fermé par des volets qui malheureusement n'existent plus. On y avait peint d'un côté une descente de croix, de l'autre la mise dans le tombeau, et vers le haut, l'apparition de Notre-Seigneur à sainte Madeleine. Sur le dessus du rétabie étaient placées les statues de la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus dans ses bras, de sainte Barbe et de sainte Catherine d'Alexandrie K

1 Ms. Siffait.

Le rétable de l'autel de Saint-Honoré faisait pendant à celui de la Sainte-Vierge; il est dans les mêmes proportions, et aussi divisé en trois compartiments. On le conserve précieusement dans l'église paroissiale du Crotoy1.

Le compartiment du côté de l'évangile représente la consécration épiscopale de saint Honoré. Quatre évêquesen chape, la tête couverte de la mitre entourent le récipiendaire qui, revêtu de la chasuble, les mains jointes, est assis sur le siège épiscopal et reçoit l'imposition de la mitre. Dans le fond apparaissent un chanoine, Taumusse sur le bras, et un officier d'église. Au premier plan deux jeunes clercs sont debout de chaque côté, l'un porte le livre, l'autre la crosse.

Le compartiment du milieu rappelle un des faits miraculeux de la vie de saint Honoré : l'apparition, au-dessus de l'autel, d'une main divine, bénissant le calice au moment où le vénérable prélat prononce les paroles de la consécration. Le bienheureux Honoré revêtu

1 M. Dusevel dans une lettre à M. Boucher de Perthes, Mémoires de la Société d'Émulation d' Abbeville, pense que ce rétable provenait de l'église Saint-Wulfran, mais cette opinion n'est pas admissible lorsqu'on connaît les détails donnés par les auteurs du manuscrit Siffait. — Le rétable de Saint-Honoré a été acheté et offert à l'église du Crotoy par Dom Florentin-Félix Delahaye. Cet ancien bénédictin de l'abbaye de Saint -Nicaise, de Reims, aprèsavoir été curé de Favières, était venu mourir au Crotoy.

de ses ornements pontificaux est à l'autel, le diacre et le sous-diacre sont à genoux, tandis que deux prêtres en chape faisant face au public, placés debout de chaque côté de l'autel, portent, l'un la mitre, l'autre le bâton pastoral de l'évêque. Deux jeunes clercs aussi à genoux, tiennent chacun un cierge, et complètent la scène. A la vue du prodige, ils sont dans l'admiration. La main miraculeuse qui devait se trouver vers le haut du rétable a été brisée.

Le troisième sujet représente la cérémonie de l'invention des reliques des saints Fuscien, Victoric et Gentien, martyrisés au village de Sains, par ordre de Rictius Varus, préfet de la Gaule Belgique. On ignora pendant plusieurs siècles le lieu de la sépulture des saints martyrs ; le bienheureux Honoré eut le bonheur de les retrouver, d'après les indications données en songe à Lupicien, prêtre de la ville d'Amiens. Saint Honoré, en chape et couvert de la mitre, encense les corps des trois saints que Ton vient de découvrir. Le fossoyeur est encore là, dans une attitude de pieux recueillement, s'appuyant sur sa bêche. Près de l'évêque, se tiennent un prêtre en chape et un chanoine, l'aumusse sur le bras, ce dernier porte d'une main la crosse et de l'autre la navette. Sur le côté, un personnage couvert d'un haut bonnet, la

main derrière le dos, relève les longues manches de sa robe. Au second plan, se trouvent deux autres personnages laïques et dans le fond deux femmes avec des coiffures en forme de turban, une femme du peuple et trois jeunes clercs.

Sur les volets placés pour garantir ce magnifique rétable, on avait peint le Sauveur faisant la cène avec ses disciples, et les apôtres dormant, tandis que leur divin maître prie dans le jardin des Oliviers. Au-dessus du rétable, se trouvaient les statues de saint Honoré, de saint Nicolas et de saint Hugues de Lincoln1.

Les dais qui surmontent les divers sujets traités dans ces deux rétables, sont d'une grande richesse, parfaitement ordonnés et fouillés avec une délicatesse telle que la sculpture semble 'vouloir rivaliser avec l'orfèvrerie. Chaque compartiment présente un dais qui fait saillie et se subdivise en pans coupés, séparés par de gracieuses colonnettes et de légers contre-forts, surmontés de clochetons. Les pans sont ornés d'arcs surbaissés à contre-courbures enjolivées de crochets et d'amortissements feuillagés. L'ensemble est relié par des ornements formant fenestrages et délicatement découpés à jour.

1 A/5. Biffait. — Voir plus haut, page 106, la note sur saint Hugues de Lincoln.

Ces deux rétables parfaitement conservés sont remarquables par la beauté et le fini du travail. Le relief est fortement accusé; les personnages du premier plan se détachent même complètement de l'ensemble, les groupes sont heureusement disposés et prouvent un véritable talent de la part des artistes qui ont dessiné ces bas-reliefs. Il y a là un sujet d'étude d'autant plus intéressant que le sculpteur s'est servi des costumes de l'époque où il créait son œuvre. Ornements épiscopaux et sacerdotaux, habillements d'hommes et de femmes, coiffures accessoires, tout présente le type du XVe siècle1.

Selon le vieil usage du Moyen-Age, les autels du chœur des frères étaient garnis, sur les côtés, de riches rideaux « soutenus, nous dit le manuscrit SifFait, par deux colonnes de cuivre ». Un grillage en bois séparait les autels de la Vierge Marie et de Saint-Honoré, de l'espace réservé aux domestiques et aux ouvriers du couvent. On y accédait par une porte, en forme de haute grille, d'un gracieux dessin, présentant comme amortissement de son fronton gothique, les statuettes des saints archanges Michel, Gabriel et Raphaël2.

1 Cf. M. Em. Detignières, Les rétables de l'église Saint-Paul d'Abbet'ille et de l'église du Crotqy ; ap. Mém. delà Société d'Émulation d'A bbeville.

Ms. Siffait.— M. Oswald Macqueron, d'Abbeville, possède une exellente copie de ce manuscrit.

Avant de continuer la description du monastère, il est utile de faire remarquer que l'église était le seul endroit où les Chartreux mirent en œuvre quelque richesse architecturale ; les autres constructions étaient d'une grande simplicité, l'ensemble était sévère, un peu froid, peut-être, mais vraiment monastique.

L'église, dont nous venons de donner la description, longeait le côté nord du grand cloître. Celui-ci était éclairé par des baies ouvertes sur le préau ; cette succession non interrompue de larges ogives donnait une certaine élégance à cette partie du couvent. Le grand cloître présentait la forme d'un parallélogramme irrégulier, sa base étant plus large que son sommet. Non seulement il était placé à un niveau inférieur au sol de l'église, de près d'un mètre, mais il était construit en pente, pour arriver jusqu'au bord de la rivière. Ce moyen avait été adopté dans l'intention d'éviter, sans doute, de trop coûteux terrassements, ou mieux encore, pour ménager l'exposition du midi à l'église et aux autres constructions avoisinantes.

Le côté du cloître longeant l'église et le réfectoire des Pères avait cinquante-quatre mètres trente-huit centimètres de longueur, sur deux mètres vingt-cinq centimètres de largeur, tandis que les deux côtés descendant vers

ra

la rivière, mesuraient cinquante-deux mètres cinquante centimètres, sur deux mètres quatre-vingt-dix centimètres, et le quatrième côté avait une longueur de soixante et un mètres, sur un mètre quarante et un centimètres de largeur1. On ne saurait s'expliquer la raison de ces différences de largeur du grand cloître. Si, du côté où se trouvaient l'église et le réfectoire, il pouvait y avoir nécessité de donner des dimensions plus grandes, tous les religieux se trouvant réunis au même moment sur ce point, du moins on est en droit de s'étonner que les trois autres côtés n'aient pas reçu une largeur uniforme.

Toutes les cellules, marquées d'une lettre de l'alphabet, selon l'usage reçu dans l'Ordre, ouvraient sur le grand cloître. D'une grande simplicité, entièrement séparées les unes des autres, elles étaient placées, quatre à l'Est, quatre au Sud, et trois à l'Ouest. La quatrième cellule de ce côté était restée inachevée.

D'après le plan qui nous sert de guide, chacune de ces cellules contenait un atelier ou laboratoire, dans lequel le religieux devait chaque jour s'occuper du travail manuel, aux heures marquées par les Statuts ; une chambre où il priait, étudiait, prenait ses repas et se re-

1 Ms. Sijait.

posait sur une dure couchette ; un promenoir et enfin un petit jardin dans lequel il prenait sa récréation. Toutes les fenêtres de la cellule et du promenoir s'ouvraient sur le jardin, cultivé avec soin par l'humble habitant de cette demeure. La cellule du Père Vicaire, placée à l'angle sud-est du cloître, était plus vaste que les autres. Ce religieux, faisant l'office de maître des novices, avait besoin d'une plus vaste salle pour les réunir avec les jeunes profès, leur faire le cours de théologie et les préparer à recevoir les saints Ordres.

Avant de sortir du cloître, calme et silencieuse demeure des enfants de saint Bruno, le visiteur s'arrêtait un instant dans le cimetière de la communauté, placé dans le préau du grand cloître, à l'angle nord-est. Là reposaient plusieurs générations de moines qui, à l'ombre d'une grande croix de pierre, attendaient le jour de la résurrection. Quelques tertres de gazon, des petites croix de bois, sans un nom, sans une date, telle était la dernière demeure des solitaires de Saint-Honoré. Toutefois un pieux souvenir les suivait dans la tombe : leurs frères avaient écrit leurs noms au nécrologe du couvent et priaient pour eux. Hélas ! le souffle révolutionnaire a passé : la croix de pierre a été brisée, le nécrologe brûlé ou jeté au vent, les tertres ont été nivelés, les supplications ne re-

ternissent plus dans l'enceinte sacrée, les enfants de saint Bruno sont oubliés, inconnus.

Près du cimetière, à l'angle intérieur du cloître, entre le sanctuaire de l'église et la cellule 'J du Père Sacristain, se trouvait un petit oratoire renfermant les statues artistiques de saint Pierre, de saint Paul et de saint Jacques1. Sur ss ce même côté du cloître, un peu plus loin que le cimetière, s'ouvrait la chapelle de Saint-Jean- Baptiste, réservée au Père Prieur, gracieux petit sanctuaire gothique qui montrait dans le préau ses ogives à lancettes et ses antiques contre-forts. Cette construction, d'après les dessins qui nous en ont été conservés, paraît avoir appartenu à la fondation primitive.

De l'angle de la cour d'honneur, entre le pignon de l'église et le réfectoire des religieux, s'ouvrait un large couloir voûté qui communiquait avec le grand cloître, donnant accès par un double escalier à la cellule du Prieur et à celle du Procureur. Ces deux dignitaires, à cause de leurs rapports obligés avec les étrangers, ne résidaient pas dans le cloître. Près de la cellule du Prieur, placée au-dessus du couloir dont nous venons de parler, se trouvait la bibliothèque du couvent. Le logement, réservé au

4 Daprès le Ms. Siffait on a placé ces statues en cet endroit, en 1 583. Cette chapelle se trouve sur l'emplacement de l'ancienne tour de l'horloge.

Prieur, s étendait non seulement sur le couloir mais s'avançait au-dessus du cloître, faisant saillie sur les constructions avoisinantes. Le Procureur habitait à proximité du quartier des frères, de façon à surveiller leurs obédiences, diriger l'exploitation agricole et donner ses ordres aux domestiques de la maison. Non loin de sa cellule s'élevait le pavillon de l'horloge qui fut construit après la destruction de l'ancienne tour dont nous avons déjà parlé.

Le grand jardin du monastère s'étendait derrière les demeures des religieux, du côté de l'Ouest, et descendait jusqu'à la rivière ; il faisait encore partie de la clôture. Au delà du quartier des étrangers se trouvaient la bassecour et ses importantes dépendances, granges, hangars, écuries, vacheries, bergeries et étables. La brasserie1 placée plus près de la rivière, était entièrement séparée des autres constructions.

Tel était l'état de la Chartreuse de Saint-Honoré, à la mort de Dom Jean Du Pont. Les derniers Prieurs avaient travaillé, avec persévérance, au rétablissement de leur monastère, et leurs etforts avaient été couronnés de succès.

« Cf. Ms. Siffait.

CHqAcP1TcRJE VI il

IX)M PIERRE DELEAU SUCCÈDE A DOM JEAN DU PONT. — SUITE DES PRIEURS. — DOM JACQUES BOUCHER. — ÉTAT PROSPERE DU COUVENT. — RELIGIEUX REMARQUABLES DE CETTE EPOQUE. — RAVAGES DES ANGLAIS ET DES IMPÉRIAUX DANS LE PONTHIEU. — BIENFAITEURS DU COUVENT. — HOSPITALITÉ DONNEE AUX CHARTREUX DE NOTRE- DAME-DES-PRÉS DANS LE MONASTERE DE THU1SON. — DOM JEAN ROHAULT ET DOM NICOLAS NOURGU1EK ÉMINENTS PRIEURS DE SAINT- HONORÉ.

'APRÈS les usages en vigueur dans l'Ordre et la teneur des Statuts, la communauté était en droit de nommer, par élection, le successeur de Dom Du Pont, mais elle abandonna ce privilège et demanda au Chapitre Général de lui donner un Prieur. En attendant la réunion du Chapitre, le Prieur de la Chartreuse de Tournay, en

qualité de Convisiteur de la province, envoya pour gouverner provisoirement le monastère de Thuison, avec le titre de Recteur, Dom Jean Boyart, profès du couvent de Valenciennes. Ce religieux resta peu de temps au pouvoir, le Chapitre Général de i5o2 ayant nommé un Prieur à Saint-Honoré, Dom Jean fut envoyé à Gosnay, comme Vicaire des Moniales. Il mourut dans cette maison, le 19 juin i53'2, « plein de jours et de bonnes œuvres »

Le Prieur choisi par le Chapitre Général pour succéder à Dom Jean Du Pont, fut Dom Pierre Deleau, profès de la Chartreuse de Thuison. Ce choix fut accepté avec bonheur par la corn- j munauté qui avait su apprécier les vertus du nouveau Prieur ; mais l'humble religieux, se croyant incapable de remplir cette charge, fit les plus grandes instances pour obtenir sa démission. Il gouverna cependant sa communauté, avec sagesse, pendant près de deux ans. En 1504, le Chapitre Général accéda à son désir et lui permit de rentrer dans le cloître, où il mourut saintement, avec le titre d'Antiquior, le 25 juin de Tannée i5i6 ~.

En même temps que le Chapitre Général faisait miséricorde à Dom Pierre Deleau, Dom

1 Manuscrit de la Grande Chartreuse.

2 Ibid. — Syllabus Priorum, ms. cit.

Remy de la Feuille, profès et Vicaire du couvent, était nommé Recteur. Ce vénérable solitaire ne put diriger longtemps le monastère ; brisé par l'âge et les austérités, il mourut au mois de février i5o5. l.

Pour remplacer Dom Remy, la communauté nomma, par élection, Dom Jacques Boucher, que l'on trouve encore écrit Louchier. Cette nomination fut confirmée par le Révérend Père Général, Dom François du Puy 2. Dom Jacques Boucher était encore jeune lorsqu'il fut placé à la tète du couvent de Saint-Honoré. Il avait fait profession dans la maison, vers Tannée 1498 ; quoique n'ayant rempli aucune charge, ses éminentes qualités étaient connues et l'avaient désigné au choix de ses frères.

A peine nommé Prieur, Dom Jean Boucher donna tout son temps à la direction spirituelle des religieux confiés à ses soins. Par ses exemples, il sut les conduire dans la voie de la perfection, et par ses exhortations il parvint à leur faire envisager, dans toute sa sublimité, la sainteté de leur vocation : intercéder pour les

1 Le Révérend Père Dom François du Puy, docteur en droit civil et en droit canonique, avait été, avant de se faire Chartreux, officiai des evechés de Valence et de Grenoble. Il fit profession à la Grande Chartreuse, fut élu Général, en 1 5o3, et gouverna l'Ordre jusqu'au 17 septembre 1 5z 1 , date de sa mort.

crimes du monde, désarmer la colère de Dieu, faire violence à sa justice, rétablir l'harmonie entre le ciel et la terre. La renommée de ferveur des pieux solitaires de Saint-Honoré se répandit bientôt dans toute la contrée et attira de nombreux novices dans la solitude de Thuison.

Le jeune Prieur ne se contentait pas de faire pratiquer à ses religieux cette violence évangélique, proclamée par Jésus-Christ comme la loi réparatrice de l'humanité sur la terre, il voulait que tous s'adonnassent à l'étude. Son but n'était pas de faire des savants, mais il pensait, avec raison, qu'en étudiant l' Écriture- Sainte, les Pères de l'Église, les auteurs ascétiques, ses religieux trouveraient un sûr et puissant aliment à leur piété. Savant lui-même, il aimait les livres, et pouvait répéter à ses moines les paroles d'un autre Chartreux: « Nos « livres sont nos délices et nos richesses en « temps de paix, nos armes offensives et dé- « fensives en temps de guerre, notre nourri- « ture dans la faim, notre médecine dans la « maladie1. «

Dom Jacques Boucher, par sa direction aussi sage qu'éclairée, forma plusieurs religieux

1 Paroles de saint Hugues de Lincoln, ap. Mabillon, Ré- Jlexions sur la réponse de M. de R.incé. ton!. 11, p. 139.

éminents, parmi lesquels on peut citer : Dom Jacques Quinepaye, renommé par ses vertus et ses austérités, « Homme pacifique, dit un vieux manuscrit, d'une vie exemplaire, dont la mémoire est en bénédiction » : Dom Pierre Boucher, cousin du Prieur d'Abbeville et son Vicaire, en i5o6; ce religieux ayant été nommé Prieur de la Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés, rendit les plus importants services à ce monastère, pendant les dix années de son gouvernement 1 : Dom Louis Dubois, natif d'Auxile-Chàteau, homme remarquable par ses talents et ses vertus, qui fut jugé digne de gouverner successivement les Chartreuses de Paris2, du Liget3 et du Mont-Dieu, enfin Dom Jean Rohault, d'Abbeville, que nous retrouverons bientôt à la tête de la communauté de Thuison.

Les talents d'administrateur de Dom Jacques Boucher engagèrent le Chapitre Général à pro-

1 Voir notre ouv rage, La Chartreuse de Nolre-Dame-des- Prés, à Neuville près de Montreuil-sur-Mer, p. 95 et 98.

' La Chartreuse de Paris fut fondée par Louis IX, roi de France. La Charte de fondation est de 1259. Ils s'établirent d'abord à Gentilly, mais le roi leur ayant donné, dans la ville de Paris, le château de Vauvert, situé près de l'endroit où se trouve actuellement le palais du Luxembourg, ils y bâtirent leur monastère, en 1259.

3 La Chartreuse du Liget ou de Saint-Jean, près de Loches, tut fondée, en 1 178, par Henri, duc de Normandie et comte d'Angers, plus tard roi d'Angleterre, sous le nom de Henri II.

fiter de son expérience des affaires. Il fut envoyé en diverses circonstances à la Chartreuse du Val-des-Vertus en Ecosse, avec les pouvoirs de Visiteur commissaire. Dans ces différentes missions, nous apprend un manuscrit de la Grande Chartreuse, il remplit son mandat « d'une manière satisfaisante. »

La tranquillité, qui régnait depuis quelques années dans le Ponthieu, avait permis à Dom Jacques Boucher de rétablir les affaires temporelles du monastère, lorsque la guerre éclata de nouveau. Charles-Quint et Henri VIII s'étaient alliés contre le roi de France, François Ier. Les Anglais et les Impériaux envahirent le Ponthieu et le Boulonnais, et ravagèrent tout le pays. Plusieurs propriétés du couvent eurent encore à souffrir, et Dom Jacques dut de nouveau travailler à réparer les dégâts occasionnés par les déprédations de l'ennemi.

Les bienfaiteurs connus, de cette époque, sont messire Jean de Blotefière, écuyer, sieur de Haise et d'Yonval, élu des aides du roi, en Ponthieu ; Anne Le Normant, son épouse ; Jean de Blotefière, seigneur de Froyères, neveu du précédent, et Adrienne de Cesseval, sa nièce. Cette noble famille, entre autres bienfaits,

I Cette Chartreuse, près de la ville de Penh, est peu connue, on ignore la date de sa fondation. Elle fut supprimée dans la première moitié du XVe siècle.

donne au couvent une rente de quarante livres parisis pour l'entretien d'un religieux. Les héritiers du seigneur d'Yonval ayant remboursé un quart de cette rente, à cause des nécessités présentes du monastère, le reste fut affecté sur une maison, située dans la rue Saint-Gilles et appartenant à Hector Leblond, avocat. Jean de Blotefîère était mort, le 14 avril i52o; il fut inhumé dans l'église des Chartreux « au côté droit du chœur où est son épitaphe, proche la porte du cloître ». Les tombeaux des autres membres de la famille furent dans la suite, placés au même endroit 1 .

Vers 1529, Perrine Mas, veuve d'Elngérand Rohault, bourgeois d'Abbeville, fit présent au monastère de mille livres, à l'occasion de la profession de son fils, Dom Jean Rohault. Cette somme fut employée à l'acquisition de plusieurs pièces de terre sur le territoire des Zoteux et de Franvilliers. Perrine Mas ne se contenta pas de cette offrande, nous la retrouverons encore parmi les bienfaiteurs2 du couvent, lorsque son fils sera Prieur de Saint- Honoré,

Quelques années plus tard, en i534, Pierre de Fosseux légua aux Chartreux, par testa-

• Kalendarium du couvent, ms.

2 Ibid.

— igo —

ment passé par devant Christophe Blotefière, licencié ès lois, avocat et conseiller au siège de la sénéchaussée d'Abbeville, une rente de vingt boisseaux de sel à prendre sur les salines de Verton. Voici le passage du testament qui concerne le legs fait aux religieux de Saint-Honoré : « Je donne et laisse pour Dieu et en au- « mone aux Chartreux de Thuison-lez-Abbe- « ville, afin d être participant à leurs prières « et oraisons, le nombre de vingt boisseaux de « sel de rente, que j'ai le droit de prendre, sur a plusieurs, aux salines de Verton. Et si mes « héritiers voudroient donner empêchement en « la jouissance dudit légat auxdicts religieux, « je veux donner et laisse en récompense du- « dict sel, le fief de Laymage de Verton1, tenu « du sieur de Neuilly2. »

Dom Jacques Boucher gouvernait la Chartreuse, avec succès, depuis trente-deux ans, lorsqu'il manifesta le désir de se retirer dans une cellule du cloître et d'abandonner le pouvoir. Malgré les supplications de ses religieux, il persista dans son dessein, voulant, disait-il, se préparer à la mort par la prière et la médi-

' Verton, commune de l'arrondissement de Montreuil-sur- Mer, département du Pas-de-Calais.

2 Copie du testament de Pierre Le Fosseuw Archives de la Grande Chartreuse. — Ce testament est daté d'Abbeville, le i3 septembre 1 534-

— lyi —

îation. Le Chapitre Général de 1 536 lui fit miséricorde, mais désirant ne pas priver la Chartreuse de Saint- Honoré de l'expérience acquise, par ce vénérable religieux, dans la direction des âmes, il le nomma Vicaire du couvent. Quelques années plus tard il mourut, entouré de la vénération de ses frères, le 20 mars 1 540, après avoir vécu cinquantetrois ans dans l'Ordre l.

En acceptant la démission de Dom Jacques Boucher, le Chapitre Général nomma, pour le remplacer, Dom Jean Rohault, que Ton trouve encore écrit Rohaut, d'une famille distinguée d'Abbeville, comptant parmi ses membres plusieurs mayeurs de la ville. Ce jeune homme, appelé par Dieu à la vie monastique, abandonna une belle position selon le monde, pour se dévouer tout entier au Seigneur, dans la solitude de Thuison. Le Prieur Dom Jacques Boucher remarqua les qualités du jeune religieux et le prit comme auxiliaire. En i532, il lui confia la charge de Procureur et se déchargea sur lui des affaires temporelles qui concernaient le monastère : Dom Jean Rohault occupait encore ce poste lorsqu'il fut

' Mt. de la Grande Chartreuse. — Dom Ganneron, Mottumenta Cartusia' Sancii Honorait. Ms. — Syllabus Priorum, ms. cit.

appelé à succéder à Dom Jacques Boucher, en i 536.

Le nouveau Prieur suivit la ligne de conduite qui lui avait été tracée par son prédécesseur, et tout en s'occupant à maintenir la régularité dans sa communauté, il s'efforça d'apporter quelques améliorations au monastère. Dom Jean Rohault fut puissamment aidé, dans cette œuvre, par sa famille. Déjà, nous avons vu Perrine Mas, sa mère, donner au couvent une somme de mille livres, lors de la profession de son fils. Lorsque celui-ci fut nommé Prieur, elle donna libre cours à sa générosité. Elle fit cons-

truire à ses frais et dota une cellule « à un des coins du cloître où est la lettre D ». Elle céda aussi au monastère une rente de cinquante sols à prendre sur une maison et quelques pièces de terre situées à Port, et enfin établit la fondation de « deux cierges continuellement brûlants, durant le service divin, pendant Toctave du Saint- Sacrement ». Ces diverses dotations reçurent l'assentiment et l'approbation du Chapitre Général de i538'. Perrine Mas fut inhumée dans le sanctuaire de l'église des Chartreux « à l'endroit où l'on chante l'évangile2. »

« Kaletidarium. cit. — Ms. de la Grande Chartreuse. ~ Notes Mss. de la Grande Chartreuse.

Parmi les autres bienfaiteurs de cette époque, nous trouvons la demoiselle Noëlle Vasseur, veuve de Jean Patrichon et sœur de Dom Jean Vasseur, profès du monastère, et Marie Galant, épouse de Jean Demay, seigneur de Poupincourt, mayeur d'Abbeville. Cette bienfaitrice du couvent fut inhumée dans le sanctuaire de l'église « sous l'Évangelier ». Au XVIII0 siècle, on pouvait encore voir l'inscription rappelant cette sépulture, elle entourait une croix de cuivre encastrée dans la muraille, « près ledit Evangelier1 ». Malheureusement, elle n'est pas parvenue jusqu'à nous.

Dom Jean Rohault, après avoir gouverné avec sagesse la Chartreuse de Saint-Honoré, pendant l'espace de treize ans, mourut regretté de ses religieux, le 4 août 1549. Pendant son Priorat, il donna l'hospitalité à Dom Jacques Daquin, Prieur de Notre-Dame-des-Prés et à ses religieux. Ceux-ci avaient dû abandonner leur monastère saccagé par les lansquenets de l'armée des comtes de Bures et de Rœux ; pendant quelque temps ils s'étaient cachés dans les bois et n'étaient parvenus à gagner Abbeville qu'au milieu de grands dangers. Dom Jacques Daquin ne put, dans sa douleur, survivre au désastre qui venait de ruiner son mo-

1 Kalendarium, ms. cit.

nastère, il rendit sa belle âme au Seigneur, dans la Chartreuse de Saint- Honoré, le 1 1 septembre 1 538. Il était profès du monastère de Thuison et y avait rempli, pendant quelques années, la charge de Procureur1.

A la mort de Dom Jean Rohault, la communauté, appelée à lui élire un successeur, abandonna son droit, et s'en remit pour le choix du futur Prieur à la décision du Révérend Père Dom Jean Volon2. Celui-ci paraît avoir attendu la réunion du Chapitre Général, puisque Dom Rohault étant mort le 4 août 1549, son successeur ne fut nommé qu'en i55o. L'intérim fut rempli par Dom Nicolas Hacquerel, profès de Noyon, envoyé, à cet effet, à Thuison, par les Pères Visiteurs.

Le Prieur nommé, en i55o, fut Dom Simon Lombard, profès de la Chartreuse du Mont- Saint-André de Tournay. Ce religieux, remarquable par sa piété et sa prudence, était Prieur du Val-Saint-Pierre, depuis dix ans, lorsqu'il fut transféré à la Chartreuse de Saint-Honoré.

Dans ce nouveau poste, Dom Simon continua l'œuvre de ses prédécesseurs, sut profiter

1 Voir notre monographie, La Chartreuse de Notre-Damedes-Prés, p. 10G.

J Dom Jean Volon, profès de Ja Grande Chartreuse, fut élu Général de l'Ordre, en 1546; il remplit cette charge pendant six ans et mourut la veille des ides de février 1 553.

des heureux résultats qu'ils avaient obtenus et maintint la plus parfaite régularité dans la communauté. Plus que jamais, les solitaires de Thuison furent un sujet de grande édification pour les fidèles.

Un manuscrit de la Grande Chartreuse nous donne, en quelques mots, le portrait de Dom Simon Lombard : « C'était un homme reli- « gieux et craignant Dieu, qui administra dans « le spirituel comme dans le temporel, avec « beaucoup de prudence et de sagesse, faisant « tour à tour l'office de Marthe et de Marie, « maisétantplus porté pour l'office de Marie1.»

Dans son humilité, Dom Simon regrettait le temps où, simple religieux, il passait de si heureux jours dans la solitude de sa cellule, s'entretenant avec Dieu dans la prière et la méditation. Il aspirait après le moment où il serait débarrassé des honneurs et ne se lassait pas de demander miséricorde. Le Chapitre Général de 1 553 se laissa fléchir et envoya Dom Simon Lombard à la Chartreuse du Val-Saint-Pierre pour y exercer les fonctions de Vicaire. Ce saint religieux mourut dans cette charge, le 17 juillet 1557 2.

Son successeur fut tiré de la Chartreuse du Mont-Renaud, près de Noyon. Homme d'une

1 Ms. cit. ut supra.

2 Ibid.

grande piété, Dom David Henriez était rélève du célèbre Dom Simon Barbier, et il sut, dans la direction du monastère de Thuison, mettre en pratique les leçons du maître éclairé qui F avait initié dans les secrets de la vie intérieure. Pendant son Priorat, le Ponthieu fut de nouveau ravagé par les Impériaux. En 1 554,1e duc de Savoie, à la tête de trente mille hommes, passa T Authie, se répandit dans la contrée et envoya de fortes colonnes dévaster le territoire d'Abbeville. Ses soldats s'avancèrent jusque sous les murs de la ville, saccageant tout sur leur passage et mettant le feu à quantité de villages'.

Dans cette circonstance, le monastère de Saint-Honoré ne paraît pas avoir souffert, mais quelques-unes des propriétés du couvent furent tellement ravagées, que les tenanciers ne purent payer leurs redevances. Dom David Henriez supporta avec résignation ce nouveau malheur; la Providence vint à son secours. Messire Alexandre Le Clerc, chanoine et pénitencier de la cathédrale d'Amiens, venait de mourir, en léguant toute sa fortune à la Chartreuse. Cette donation permit de réparer les désastres occasionnés par l'ennemi.

L'auteur anonyme du manuscrit sur la Chartreuse d'Abbeville, écrit la note suivante:

■ Louandre, Hist. d'Abbeville, t. IL p. 39.

« Messire Alexandre Leclerc nous a donné a beaucoup pendant sa vie, et à sa mort nous « a fait son légataire universel. Il nous a « donné en argent quatorze mille livres, ses « meubles, sa bibliothèque et sa maison, aux « charges et conditions de lui dire tous les « jours une messe pour le repos de son âme. » En souvenir des largesses de ce généreux bienfaiteur, les Chartreux firent placer au-dessus de la porte de la sacristie une plaque de cuivre. On y lisait :

« A la gloire de Dieu et pour mémoire à la postérité :

« Noble et admirable personne maître Ale- « xandre Le Clerc, en son vivant, prêtre « chanoine et pénitencier de la cathédrale « d'Amiens, ayant eu une singulière affection « pour TOrdre sacré des Pères Chartreux et « nommément de cette sainte maison de Saint- « Honoré-lez-Abbeville, a donné et légué par « son testament et dernière volonté, du 5 no- « vembre 1 552, tous et chacun les biens tem- « porels qu'il avait plu à la divine providence « lui répartir; à la charge de dire et célébrer, « en cette église, à perpétuité, une messe basse « pour le repos de son âme et de celles de ses « bienfaiteurs et amis trépassés. En sorte « qu'en tant qu'il se pourra faire, celle du « lundi spécialement en l'honneur de la très-

« sainte Trinité et les autres jours selon la dè-

« votion du célébrant. Décéda le 2 octobre ta

« 1 555, et son corps repose en l'église cathé- à

« drale d'Amiens, lequel avait pieusement ser- £

« vi Dieu, l'espace de quarante-quatre ans à

« la grande gloire et édification du clergé et

« du peuple. û

« Priez Dieu pour son àme. » si

Dom David Henriez gouvernait la communauté de Saint-Honoré, depuis trois ans, 12 lorsque le Chapitre Général de 1 556 l'envoya au Val-Saint-Pierre, avec le titre de Prieur. L'année suivante, il obtenait sa démission et retournait dans sa maison de profession, avec la charge de Vicaire. Il y mourut le 19 août i56i

Dom Louis de Willebech, que Ton trouve en core écrit de Willeberg, avait fait profession à Thuison, et était depuis quelques années Vicaire des moniales du Mont-Sainte-Marie, à Gosnay, quand il fut nommé Prieur de la Chartreuse d'Abbeville par le Chapitre Général de i556. Ce vénérable Père ne fit que passer. Le 24 avril de Tannée suivante, il rendait son âme à son divin maître2.

Le Chapitre Général de i55y nomma, comme Prieur de Saint-Honoré, Dom Nicolas Nour-

{ Ms. du Val-Saint-Pierre.

- Ms. de la Grande Chartreuse. — Ms. du British Muséum.

guier, profès du Mont-Renaud, près de Noyon. Ce religieux était alors Prieur de la Chartreuse de Montreuil. Le Révérend Père Dom Pierre Sarde1, confiant dans les capacités de Dom Nicolas, l'avait envoyé pour réparer ce monastère ruiné de nouveau par les Impériaux et les Anglais. Les manuscrits de la Grande Chartreuse nous apprennent que la pénurie était telle dans le couvent de Notre-Dame-des-Prés, que la pitance des religieux fut non seulement diminuée, mais réduite au pain et à Teau, et que le Prieur se trouva dans l'obligation de faire appel à la charité des provinces de Picardie et de France.

Les efforts tentés par Dom Nicolas Nourguier ne furent pas couronnés de succès. Découragé, et se considérant, dans son humilité, comme incapable de dominer la situation, il sollicita sa démission. Le Chapitre Général de i55y lui répondit : « Nous ne faisons pas miséricorde « au Prieur de Notre-Dame-des-Prés, mais « nous le supplions, dans le Seigneur, de se « conduire avec prudence dans le gouverne- « ment des biens de sa maison, comme il a « toujours été fait jusqu'à présent. » Toutefois,

' Le Révérend Père Dom Pierre Sarde, profès de la Chartreuse de Notre-Dame-de-Cahors, fut successivement Prieur de Glandier, de Port-Sainte-Marie et de Cahors. Il fut élu Général, en 1 554, 11 gouverna l'Ordre jusqu'au 26 juillet 1 566. date de sa mort.

après de nouvelles instances, le Révérend Père Dom Pierre Sarde, au mois d'août suivant, le nomma Prieur de Saint-Honoré1.

Dans son nouveau poste, Dom Nicolas Nourguier montra les grandes qualités qui le distinguaient et dirigea avec sagesse et prudence sa communauté, jusqu'en 1 565, époque où il fut nommé Prieur de la Chartreuse de

Noyon. Il gouverna ce monastère, jusqu'en 1570, mais accablé par son grand âge et ses infirmités, il obtint de se retirer dans le cloître où il mourut saintement, le 10 juillet 1573. A cause des services rendus à l'Ordre par ce vénérable religieux, le Chapitre Général lui accorda la faveur d'une messe de Beata dans tout l'Ordre.

L'auteur de l'histoire de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés a fait le plus bel éloge de Dom Nicolas Nourguier2. Ce religieux, ditil, x était un administrateur habile, mais il ne « fut pas secondé par les événements. On peut « le considérer comme un des plus remar- « quables Prieurs de Neuville. Au milieu des « privations exceptionnelles imposées à ses « religieux, il sut, par sa vive piété, donner un « élan nouveau aux sentiments d'abnégation,

1 Ms. cit. — Voir notre monographie, La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés . p. 117.

■i Op. cit. p. 118.

b de dévouement et de sacrifice, qui sont les « plus beaux fleurons de la couronne cartu- « sienne. Le nécrologe des Chartreux résume « en quatre mots les vertus et les qualités de « ce Prieur : il était « vir religiosus et sagax « œconomus. »

CHcAcPIT'T\E IX.

COMMENCEMENT DES TROUBLES SUSCITÉS PAR LES RÉFORMÉS. — DOM JEAN DESNYAN, PRIEUR DE SAINT-HONORÉ. — DOM JACQUES LOYSON. — SERVICES RENDUS A L'ORDRE DES CHARTREUX PAR CE PRIEUR. — EXTENSION DE LA RÉFORME. — COURSES DES HUGUENOTS DANS LE PONTHIEU. — ÉTAT PRECAIRE DU MONAS- TÈRE DE THUISON. — DOM LOUIS DE CASTRES, PRIEUR DU COU- VENT.

| OM Nicolas Nourguier, avant de mou- I rir, eut la douleur de voir le com- | mencement des troubles suscités dans

le Ponthieu par les partisans de la soi-disant réforme religieuse. Ceux-ci, puisant leurs principes dans les dénégations anti-chrétiennes du sectaire de Wittemberg, attaquaient ouvertement les sacrements de l'Église romaine, ses doctrines, ses croyances les plus vénérées. Dans le principe, la révolution n'était que dans les

idées, mais bientôt elle entra dans le domaine des faits. Pour propager les théories du protestantisme, on offrait à chacun, avec le prétendu droit de libre examen, le moyen de secouer le joug de toute autorité. La révolte politique et sociale ne tarda pas à paraître comme la conséquence inévitable de la révolte religieuse. Les idées démagogiques, répandues dans les nouvelles doctrines, remuaient trop profondément les passions populaires pour que le salut de l'État ne fût pas exposé à un grave danger.

Au moment de la mort de Dom Nicolas Nourguier, les novateurs partisans de Calvin étaient encore peu nombreux à Abbeville, mais ils avaient pour soutien le gouverneur, Robert- Saint-Delis d'Haucourt, et se réunissaient souvent dans des conciliabules secrets. Bientôt il y eut de graves désordres dans la ville, toutefois Témotion populaire n'eut pas d'écho dans le monastère de Thuison ; la solitude des pieux enfants de saint Bruno ne fut pas troublée. Dom Jean Desnyan, successeur de Dom Nicolas, dirigeait sagement la communauté.

Dom Jean Desnyan avait fait profession à la Chartreuse de Fontaine-Notre-Dame1, et, avant

« La Chartreuse de Fontaine-Notre-Dame, autrement dit de Bourg-Fontaine, dans la foret de Villers-Cotterets, dans le département de l'Aisne, fut fondée, en 1 3.2 5, par Charles de France, comte de Valois.

de venir à Abbeville, avait gouverné pendant de longues années la Chartreuse du Mont- Renaud, près de Noyon. Nommé Prieur de Saint-Honoré, en 1 565 , il y resta à peine une année, le Chapitre Général l'ayant envoyé à Bellary, pour réparer les ruines du monastère de rAnnonciation-de-la-Sainte-Vierge 1 brûlé par les Calvinistes. Dom Jean Desnyan, nommé à ce poste, en 1 566, ne put voir la fin des travaux qu'il y entreprit, il mourait dans cette Chartreuse, en 1577. Les services rendus à l'Ordre par ce vénérable religieux lui valurent la faveur d'une messe de Beata dans les deux provinces de Picardie et de France2.

Au départ de Dom Jean Desnyan, le Chapitre Général plaça, à la tête de la communauté de Thuison, Dom Jacques Loyson, profès de la maison. Procureur depuis i56o, il avait déjà rendu d'éminents services au monastère, et ses qualités d'administrateur avaient été signalées par les Pères Visiteurs au Révérend Père Général. Au milieu des horreurs de la guerre civile et religieuse qui jetaient la terreur dans toute la contrée, il y avait nécessité de mettre

1 La Chartreuse de Bellary, au milieu des bois près de Cosne-sur- Loire, dans le département de la Nièvre, fut fondée en 1209, par Henri, seigneur de Donzy, comte de Nivernais.

2 Ms. de la Grande Chartreuse.

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le pouvoir entre les mains d'un homme intelligent, énergique, qui fût à la hauteur des circonstances difficiles du moment. « Il fallait, dit le « manuscrit de la Grande Chartreuse, un « homme vigilant et entendu dans le gouver- « nement temporel de la maison, afin que la « substance temporelle pût soutenir la disci- « pline régulière ; on trouva cet homme dans « Dom Jacques Loyson. »

Les partisans de la religion soi-disant réformée étaient devenus plus nombreux dans la ville d'Abbeville et dans les faubourgs. Plus \ d'une fois, des rixes sanglantes et des massacres eurent lieu entre Catholiques et Calvinistes. Des bandes armées, composées de religionnaires, battaient la campagne, rançonnaient 3 et pillaient les habitants. En haine de la religion catholique ils dévastaient les églises et les couvents ; les religieux de Saint-Honoré, cachés derrière les hautes murailles de leur monastère, ne purent toujours éviter leurs exactions et leurs pillages. François Cocqueville, un des chefs du parti calviniste, commit de telles horreurs qu'il attira l'armée royale dans le Ponthieu1.

En 1 568, le maréchal de Brissac, gouverneur de Picardie, vint à Abbeville, pour pro-

* Cf. Louandre, Histoire d' Abbeville et du comté du Ponthieu. t. II, p 52.

tégerla ville et les environs contre les courses des Huguenots. La présence de ses soldats, ou pour mieux dire, des bandits enrôlés sous son drapeau, ne fit qu'aggraver la position. Sous prétexte de défendre les habitants ils vivaient chez eux à discrétion, dévastaient et volaient ce qui était à leur convenance. Dom Jacques Loyson ne put toujours empêcher les déprédations des soldats du maréchal de Brissac, mais du moins il parvint à sauver, son monastère.

La fermeté et l'énergie déployées dans ces circonstances par le Prieur de Saint-Honoré engagèrent ses supérieurs à l'envoyer à la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, « pour remettre cette maison qui était encore en plus mauvais état, » dit notre manuscrit. En effet le monastère de Neuville n'avait pu encore relever les ruines successivement accumulées par les Anglais et les Impériaux. Dom Louis de Castres avait bien commencé les réparations, mais nommé Prieur de Saint-Honoré, il avait dû laisser son œuvre inachevée. Dom Jacques Loyson continua les travaux et, en donnant une nouvelle splendeur à l'église et au monastère, mérita le titre de second fondateur

1 Ms. cit. Voir notre ouvrage La Chartreuse de Notre- Dame des-PréS) pp. 122, 127 et sq.

En 1 574, pour des causes qui nous sont inconnues, le Chapitre Général éloigna le Prieur de Notre-Dame-des-Prés : « il fut démis pour son bien, dit le manuscrit sur les Prieurs d'Abbeville, mais au grand regret et pour le malheur de sa maison ». Deux ans plus tard, il reprenait la direction de la Chartreuse de Neuville. Les Huguenots avaient commis de nouvelles déprédations, saccagé et profané l'église. L'humble et saint Prieur se remit de nouveau à l'œuvre et, en 1 584, tout étant réparé, l'évêque de Boulogne, Claude-André Dormy, vint réconcilier l'église*. L'année suivante, Dom Jacques Loyson eut à supporter de tristes épreuves. Tourmenté par des perplexités, des inquiétudes, des angoisses intérieures, il se considéra comme incapable de continuer à diriger sa 'communauté, donna sa démission et se retira dans le cloître avec la charge de Vicaire ; il mourut dans ce monastère, le 22 février 1592 2.

Nous avons délaissé un instant la Chartreuse de Saint-Honoré, pour suivre un de ses enfants dans les différents postes qu'il occupa avec tant de distinction. Nous devions cet hommage à son mérite éminent.

1 Ibid.

2 La Chartreuse de N.-D.-des-Prés, pp. i3i, iJ2.

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