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Lorsque le Chapitre Général de 1570 eut envoyé Dom Jacques Loyson, pour relever de ses ruines la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, il nomma, comme Prieur d'Abbeville, Dom Louis de Castres. Ce religieux, issu d'une noble famille originaire de Rumigny, en Tierrache, avait fait profession à la Chartreuse du Val- Saint-Pierre, le 10 décembre 1 55 1 . Les qualités de son esprit et de son cœur le firent bientôt distinguer par ses supérieurs qui l'appelèrent à remplir successivement les charges de Sacristain et de Procureur dans sa maison de profession. Après avoir passé quelque temps à la Chartreuse de Valenciennes, il fut Vicaire du Val-Saint-PierreTen 1 565, et Tannée suivante Prieur de Montreuil, jusqu'en 1570. L'historien de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés nous apprend que : « le Général de l'Ordre Dom « Bernard Carasse 1 ne fut pas étranger à cette « nomination. Visiteur de la province de Pi- « cardie, il avait pu apprécier la vertu, la pru- « dence et le zèle de Dom Louis de Castres et « il crut rendre un signalé service à la Char- « treuse de Notre-Dame-des-Prés, en le dési- « gnant comme supérieur de ce monastère.
1 Dom Bernard Carasse, originaire de Tarbes, profès de la Chartreuse de Paris, était Prieur du Mont-Dieu et Visiteur de la province de Picardie, lorsqu'il fut élu Général de l'Ordre. II gouverna, de i5t>6 au 8 septembre i586, date de sa mort.
Son attente ne fut par déçue1. » En effet Dom Louis remit en rapport les terres du couvent, rétablit l'ordre dans les finances et commença les travaux de réparation. Le Chapitre Général de 1570, ayant fait permuter les Prieurs de Montreuil et d'Abbeville, Dom Jacques Loyson, comme nous l'avons vu, vint prendre la direction de la Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés et Dom Louis de Castres le remplaça à Saint-Honoré2.
Dans ce nouveau poste, Dom Louis de Castres montra la plus grande prudence et fut assez heureux pour éviter les rapines et les ravages des Huguenots, grâce à l'énergie et au courage des compagnies bourgeoises d'Abbeville qui surveillaient les environs de la ville et donnaient sans cesse la chasse aux religionnaires.
La paix de Longjumeau, en rétablissant l'édit d'Amboise et en annulant toutes les restrictions que les catholiques y avaient fait apporter depuis, n'avait pu ramener le calme dans la province, et, dès Tannée suivante, les partis avaient repris les armes. Bientôt les concessions accordées aux Réformés, par Charles IX, d'après les conseils de la reine-mère, Catherine de Médicis, 8 août 1570, augmentèrent les inso-
* Op. cit. p. 121.
2 Archives de la Grande Chartreuse, fond de la Chartreuse du Val-Saint-Pierre. — Id. d'Abbeville.
lences des religionnaires. Les novateurs en armes (parcouraient le Ponthieu, propageaient partout leurs doctrines, conspiraient ouvertement, non seulement contre les catholiques, mais aussi contre les fidèles sujets du roi.
Les Chartreux, à l'abri d'un coup de main derrière les murailles de leur monastère, se trouvaient parfois dans une position critique, les vivres n'arrivant pas régulièrement au couvent. Cette vie de privations n'ébranla cependant pas le courage des moines. Sous l'inspiration de leur Prieur, ils offraient au Seigneur leurs souffrances, en expiation des blasphèmes et des impiétés dont les Huguenots se rendaient coupables ; jour et nuit, ils priaient avec une pieuse ardeur pour le salut de la patrie.
Au milieu de ces événements, Dom Louis de Castres fut appelé, par le Chapitre Général de 1576, à remplacer au Val-Saint-Pierre, Dom Jean Du Pont qui venait d'être nommé Prieur d'Abbeville. Huit ans plus tard, Dom Louis de Castres, après avoir été quelque temps Vicaire des moniales de Salettes fut désigné pour gouverner la Chartreuse du Val-Saint-Martin2
1 La Chartreuse de Salettes, sous le vocable de Aula Beatœ Marice, sur les bords du Rhône, fut fondée, en 1299, par le comte d'Albon, seigneur de la Tour, et sa famille.
2 La Chartreuse du Val-Saint-Martin de Sélignac, près de Bourg-en-Bresse, département de l'Ain, eut pour fondateurs, en 1200, Hugues de Coligny et Guillaume son frère.
deSélignac. Dans l'administration de ce monastère, le vénérable Prieur montra toutes les, qualités qui l'avaient fait remarquer à la Chartreuse de Saint-Honoré. Ami de la régularité, il prêchait par l'exemple et mettait tout son zèle à maintenir parmi ses religieux la discipline monastique. Ses vertus le signalèrent au Chapitre Général, et les Défïniteurs lui confièrent la charge de Convisiteur de la province de Bourgogne.
Pendant les quelques années que Dom Louis de Castres gouverna la Chartreuse du Val- Saint-Martin, il se dévoua entièrement au bien de sa maison. Les temps étaient difficiles; la peste sévissait dans toute la contrée, la contagion s'étendait de toutes parts. Les nobles et les riches avaient fui ce climat empesté et chaque jour voyait s'accroître le nombre des pauvres. Ils venaient souvent frapper à la porte du monastère réclamant quelque secours, et le Prieur, touché de l'état de ces malheureux multipliait ses aumônes, malgré la pénurie du couvent.
Nous avons une preuve de la misère des habitants de la contrée, dans une délibération de l'échevinage de Bourg, en date du 25 janvier 1587, « que pour l'injure du temps, y « est-il-dit, qui régnoit l'année passée, le « nombre des paovres estoit si grand, en la « présente ville, que pour coupper chemin à
« la confusion, il fut pourveu par délibération a de céans, au soulagement cTiceulx par ung « establissement qui fut faict par les maisons a jusques aux moyssons, lesquelles n'estant « si abondantes que Ton estimoit, la mesme « misère et calamité resgnent encores à pré- <l sent, avec un tel nombre de paovres men- « diants, par la présente vilje, qu'il n'est pos- « sible de les soulager aux portes; de sorte que « nuict et jour, ils crient par les rues et, non « sans occasion, d'aultant que bien souvent, « il s'en trouve de mort de faim et de pao- « vretté1 ».
Devant une telle misère, le saint Prieur était impuissant à soulager tous les malheureux qui venaient vers lui ; par suite des incursions nombreuses de bandes armées, les revenus de la Chartreuse étaient de beaucoup diminués. La disette régnait partout. Bientôt la position devint plus critique encore. La guerre entre Henri IV et Charles-Emmanuel de Savoie continuant, des soldats forcèrent l'enceinte du monastère, pillèrent et saccagèrent tout le couvent. Le Chapitre Général de cette même année 1 5g8 constata l'extrême pauvreté de cette maison2.
1 Jules Baux, Réunion à la France de Bresse, Bugey, etc. ap. Dom Ambroisc-Marie Bulliat, Chartreuse et seigneurie du Val-Saint-Martin de Sélignac. p. 97.
îbid. p. 99.
L'ancien Prieur de Saint-Honoré n'eut pas la douleur de voir toutes ces ruines, il venait d'être envoyé à la Chartreuse de Notre-Damede-Mont-Rieux, avec le titre de Prieur. Le z manuscrit, qui relate les principaux faits de l'histoire du Val-Saint-Pierre, nous apprend « que le mérite et la réputation du Prieur de Sélignac croissant de plus en plus, il fut choisi pour Visiteur principal de la province de Provence, » ayant été nommé Prieur de Mont-Rieux1, où il mourut « plein de jours et dans une heureuse vieillesse, le 26 octobre 092 2 ».
Le successeur de Dom Louis de Castres à Thuison, Dom Jean Du Pont, était profès de la Chartreuse de Paris, et avait gouverné le Val-Saint-Pierre, de 1574 à 1576. Le nouveau Prieur de Saint-Honoré, dès son arrivée, se trouva aux prises avec de nombreuses difficultés, l'état du monastère étant toujours des plus précaire. Rien ne laissait pressentir la fin de cette guerre civile et religieuse, qui semait dans toute la France la désolation et la ruine. Les campagnes du Ponthieu, ravagées sans cesse par des bandes de soudarts
• La Chartreuse de Notre-Dame-de-Mont-Rieux, près de Toulon, fut fondée en 1 1 1 7 par un gentilhomme italien et par les trois frères Geoffroy, Hugues et Falco de Solliès.
2 Ms. cit. ut supra.
indisciplinés, n'étaient plus cultivées, et les tenanciers du couvent se trouvaient dans l'impossibilité de payer leurs redevances, soit en nature, soit en argent.
CHoAcPIT%E X.
LIGUE DE LA SAINTE-UNION. — DOM LOUIS LEMIRRHE, PRIEUR DE SAINT-HONORÉ. — BIENFAITEURS DU COUVENT. — RAPPORTS DES CHARTREUX AVEC LES PARTISANS DE LA SAINTE-UNION. — PROCESSION DE LA LIGUE A ABBEVILLE. — OBSÈQUES DE JEANNE MOREL, MÈRE DE DOM JÉRÔME MARCHAND GÉNÉRAL DE L'ORDRE DES CHARTREUX. — MALADIE ÉPIDÉMIQUEA ABBEVILLE. — MORT DE DOM LOUIS LEMIRRHE.
'HORIZON politique s'assombrissait tous les jours de plus en plus ; les faiblesses du pouvoir royal allaient bientôt susciter de nouveaux désordres. Marie de Mèdicis, flottant au gré des circonstances et des intérêts du moment, n'ayant qu'un but fixe, maintenir par tous les moyens son pouvoir, venait de faire rendre à Blois, puis à Poitiers, des édits en faveur des Réformés.
DigitizOM
Le gouvernement de la Picardie, du Boulonnais et du Calaisis fut donné au prince de Condé, un des soutiens des Calvinistes. Par cet acte royal, les Réformés devenaient toutpuissants dans la contrée et les Catholiques avaient tout à craindre de leur haine. Une ligue ri se forma sous le commandement du seigneur a d'Humières, pour s'opposer à la prise de possession du nouveau gouverneur. Henri III dut céder et donna au prince de Condé, Saint-Jean d'Angély et Cognac, en compensation du gouvernement de la Picardie. Par sa résistance, la ligue picarde venait de montrer un exemple qui bientôt devait être suivi par la partie saine de la nation1.
Le peuple ne pouvait pardonner au roi ses prodigalités ruineuses et ses exactions fiscales, de plus il l'accusait de négocier avec les hérétiques et les ennemis de la France. Dès lors, dans son indignation, il voulut par lui même sauver et la patrie et la religion. Le pouvoir royal n'offrant plus de garanties suffisantes, étant même devenu, par ses accointances avec l'hérésie, suspect à la nation, elle s'organisa sans lui, malgré lui, pour défendre sa foi religieuse. La ligue de la Sainte-Union était fondée.
» Cf. Lefebvrc de Lezeau, De la Religion catholique en France, ms. de la bibliothèque Sainte-Geneviève, ap. Arch. Curieuses de l'hist. de France, ser. I, t. XIV.
« Ce sont les peuples, dit un auteur cont temporain, qui ont formé la ligue et en eux « résidoit la matière et substance d'icelle. Les « princes Lorrains n'en étoient que les acces- « soires, d'autant que la force consistoit au fait « de la religion embrassée et affectée par les « catholiques de bon cœur et sans feintise, et a pour ce avoient recours à ces princes qui « servoient à leur intention, sans qu'ils se « sentissent beaucoup obligés d'examiner par « quels motifs ces chefs étaient principalement « portés, pourvu qu'ils parvinssent à leurs « fins, pour lesquelles ils employaient tous les « moyens à eux possibles l. »
Bientôt les villes et les provinces s'unirent à ce grand mouvement populaire dont les auteurs étaient, suivant l'expression d'un auteur du temps, ce des personnes de grand esprit, mais de médiocre condition ». Les habitants d'Abbeville ne se déclarèrent pas de suite pour la nouvelle ligue, mais le clergé séculier et régulier applaudit, dès le principe, à cette opposition delà France catholique, contre les erreurs et les innovations qui voulaient lui arracher le précieux héritage de la foi de ses ancêtres. Les Chartreux de Saint-Honoré et leur vénérable Prieur, prosternés sur les dalles du sanctuaire,
1 Lefebvre de Lezeau. Ms. cit. ut supra.
prièrent pour le succès de la Sainte-Union. Ils pensaient, avec raison, qu'en supposant aux novateurs, la ligue luttait pour sauvegarder le salut des âmes et les intérêts divins de l'Église, qui sont ceux de la civilisation et de l'humanité. Cette cause leur paraissait digne de tous ' les dévouements.
Les concessions et les privilèges accordés aux Huguenots attiraient chaque jour dans leurs rangs de nouveaux prosélytes. Se sentant soutenus par le pouvoir, ils ne gardaient plus de mesures, rançonnaient les Catholiques et ravageaient leurs terres. Les propriétés du couvent de Saint-Honoré ne pouvaient échapper à leurs déprédations. La terre seigneuriale de Thésy, achetée par les Chartreux, en i3o,8, de leurs confrères, les religieux du Mont-Renaud, avait été tellement ruinée que, depuis plusieurs années, elle ne procurait plus aucun revenu. Cette propriété était cependant d'un certain rapport, si nous en croyons l'auteur anonyme du manuscrit de la Grande Chartreuse. Il fait remarquer que le monastère avait joui de cette terre, « long espace de temps, pour le plus grand profit de la maison ». L'absence de ses revenus, jointe aux suites des autres déprédations des Réformés, mettait le couvent de Thuison dans la position la plus précaire.
Pour obvier à ces difficultés, Dom Jean
Du Pont, de concert avec ses religieux, se décida, en i58o, à donner la terre de Thésy à surcens au seigneur de Sélincourt, Philippe de Sacespée, pour la somme de deux cents livres de rente seigneuriale. L'argent, provenant du pot-de-vin de ce bail, fut employé à Tachât d'une maison située à Laviers, chef-lieu du fief des Chartreux1. Cet arrangement ne dura pas longtemps, l'état de pénurie et de misère dans lequel se trouvait le monastère força le Prieur à vendre, avec l'assentiment du Chapitre Général, la seigneurie de Thésy. Philippe de Sacespée, plus en position que les Chartreux de défendre cette propriété, contre les courses des religionnaires, l'acheta pour la somme de «deux mille écus », payés « partie en argent, partie en rentes constituées2. »
Malgré ses efforts et tout son dévouement, Dom Jean Du Pont ne put faire sortir le monastère de l'état de gêne dans lequel il se trouvait. Ne se sentant pas le courage de demander de nouveaux sacrifices à ses religieux, il supplia le Chapitre Général d'accepter sa démission.
• A/s. cit. Kalendarium cit. — Cette maison fut achetée à Claude Barrast. Quelques années après la vente, en 1589, un nommé Jean Barrast se disant proche parent du vendeur et prétendant avoir quelque droit sur cette maison, les Chartreux furent contraints de lui donner « une certaine somme », pour obtenir sa renonciation.
2 Arch. de la Grande Chartreuse.
Un fait qui se passa vers cette époque montre la pénurie dans laquelle se trouvait le couvent de Saint-Honoré ; on le considérait comme le plus pauvre de la province. Dom Jean de l'Écluse, Prieur de la Chartreuse de Valenciennes et Visiteur, ayant été pris par des soldats Huguenots, au moment où il faisait la visite régulière des couvents dont il avait la surveillance, fut retenu prisonnier par les soudarts, dans l'espérance d'une riche rançon. Le Chapitre Général, informé de ce qui se passait, dut, pour fournir la somme demandée par les Huguenots, taxer les couvents de la province, d'après leurs ressources.
Le rôle établi dans cette circonstance a été conservé à la Grande Chartreuse. Le monastère de Valenciennes dut verser la somme de i5oo livres; le Mont-Dieu donna 45o livres; le Val-Saint-Esprit et le Val-Sainte-Aldegonde, chacun 400 livres ; le Val-Saint-Pierre, 36o livres. Les Chartreux de Noyon, deMontreuil, de Tournay, ainsi que les moniales de Gosnay, furent taxés à 200 livres. Seul le couvent de Saint-Honoré, à cause de sa pauvreté, fut porté au rôle, pour la somme de i5o livres. Charge bien lourde pour la communauté, privée de ce qui était nécessaire à l'entretien de ses membres1.
1 Arch. delà Grande Chartreuse.
Le Chapitre Général de 1 585, appelé à délibérer sur la démission présentée par Dom Jean Du Pont, accepta les raisons présentées par ce Prieur, lui accorda miséricorde et lui permit de se retirer dans sa maison de profession. Sept ans plus tard, l'ancien Prieur de Saint-Honoré y mourait saintement, le 21 avril 15921.
Dom Louis Lemirrhe fut appelé à succéder à Dom Jean Du Pont. Ce religieux, d'une famille bourgeoise très recommandable d'Abbeville, avait fait profession, en 1 558, sous le Priorat de Dom Nicolas Nourguier. Les progrès du jeune profès dans la vertu et les qualités éminentes dont Dieu l'avait doué attirèrent l'attention du Chapitre Général et l'engagèrent à lui confier les charges les plus élevées de l'Ordre. Bientôt il fut appelé à gouverner la Chartreuse de Vaucluse2; quelques années plus tard il était transféré au monastère du Val- Saint - Martin de Sélignac et devenait Convisiteur de la province de Bourgogne. Dans ces différents
1 Mr. des Prieurs d'Abbeville. — Ms. du Val-Saint- Pierre. — Dom Ganneron, Monumenta Cart. S. Honorati, ms. — Le manuscrit du British Muséum, Propago Ordinis Car tusiensis, nomme ce Prieur Jean du Puet et reporte sa mort à l'année 159 3.
2 La Chartreuse de Vaucluse, dans les montagnes du Jura, près de Saint-Claude, fut fondée, en n3y, par Hugues de Cuiseau.
postes, Dom Louis Lemirrhe, tout en maintenant la discipline régulière, sut s'attirer l'affection de ses religieux. A cause de sa grande réputation de vertu, le Chapitre Général l'envoya en mission près des moniales de La Celle- Notre-Dame1. Le relâchement s'était introduit dans ce monastère et, depuis la fin du XVe siècle, le Chapitre Général s'efforçait en vain de ramener les religieuses à la stricte observance des Statuts. Dom Lemirrhe ne fut pas plus heureux que ses prédécesseurs, et ne put, malgré ses efforts, faire disparaître les abus. Découragé il demanda à être rappelé, et en 1 585, il fut envoyé, comme Prieur, à Thuison où il avait fait prokssion. Vingt ans plus tard, la suppression du couvent de Poleteins fut effectuée, avec l'autorisation du Souverain Pontife, et les moniales furent transférées à la Chartreuse de Salettes 2.
Dom Louis Lemirrhe fit profiter la Char-
1 La Chartreuse de La Celle-Notre-Dame ou de Poleteins, dans le département de l'Ain, fut fondée, en i23o, par Marguerite de Bâgé, épouse d'Humbert Guichard de Beaujeu.
2 Les revenus de la Chartreuse de La Celle-Notre-Dame servirent, avec l'autorisation du pape Paul V, d'Henri IV et du duc de Savoie, à doter le monastère de Notre-Damedu-Lys, à Lyon, 1610. — D'après un mémoire de Dom Gabriel Prenel, Prieur de cette Chartreuse, on céda les revenus du couvent de Poleteins à la maison de Lyon, jusqu'à ce qu'elle eut pu achever ses bâtiments, et payer ses dettes. Cette situation n'était pas encore changée lorsque vint la Révolution.
îreuse cTAbbeville, de l'expérience acquise dans les différents postes qu'il avait occupés. Il gouverna avec prudence sa communauté et fut jugé digne d'être nommé Convisiteur de la province de Picardie.
L'horizon politique continuait de s'assombrir de plus en plus. La Sainte-Union avait pris une grande extension dans la Picardie, et, malgré l'intention du Prieur de Thuison de rester en dehors des commotions populaires, il ne fut pas toujours maître d'agir selon son désir. Dans ces temps d'effervescence, les événements furent plus forts que sa volonté, et il se trouva plusieurs fois dans la nécessité, comme nous le verrons plus loin, de se mêler aux manifestations des Ligueurs. La mort du duc d'Alençon avait précipité la marche des événements. Henri III n'ayant pas de postérité, Henri de Bourbon, roi de Navarre, principal chef des Réformés, devenait rhéritier présomptif de la couronne de France. Devant un tel danger, la volonté nationale se prononça avec énergie, contre l'avènement du roi huguenot et Henri III fut obligé de s'y soumettre. Toute concession était impossible depuis que le Pape avait lancé, contre Henri de Bourbon, une bulle d'excommunication et de déchéance.
Au milieu de l'effervescence populaire, qui
agitait la France entière, la Ligue grandissait dans des proportions effrayantes et tenait en échec les troupes royales. Le Ponthieu était sans cesse traversé par des bandes armées qui rançonnaient tous les habitants, sans exception. Plusieurs fois le duc d'Aumale, cousin germain des Guises, et le sieur de Rambures s'approchèrent d'Abbeville, sans pouvoir sen emparer. En 1 588, ce dernier, grand partisan de la Sainte-Union, parvint à se rendre maître d'un des faubourgs, sans autre résultat, toutefois, que de jeter la terreur dans les environs de la ville. Les troupes enrôlées sous son drapeau, ne recevant pas, le plus souvent, leur paie, s'indemnisaient sur les habitants, dévastaient les villages voisins, interceptaient et pillaient les subsistances qu'on envoyait aux Abbevillois et même les vivres des Chartreux de Thuison. Partout la famine se faisait sentir
A cette époque, la communauté de Saint- Honoré eut beaucoup à souffrir, et la modeste pitance des religieux fut bien souvent diminuée. Quelques personnes vinrent cependant au secours du monastère : le Kalendarium cite la demoiselle Marie Papin de Hamelet ; Messire Jean Savari, prêtre, docteur en Sorbonne ;
4 Cf. Louandre, op. cit.
Gilles Lamiré, seigneur de Nouvion1, et Charles Ledoux, de Dijon, commissaire général des vivres de l'armée du duc de Mayenne.
Ce «noble homme», comme l'appelle le Kalendarium, avait donné au couvent la somme de six cents livres, pour la fondation d'un obit solennel à chanter au jour anniversaire de sa mort. Dom Louis Lemirrhe ne put employer toute cette somme à constituer une rente : Il fut obligé, à cause de l'état de misère où se trouvait la communauté, d'en distraire cent cinquante livres « qui furent employées, dit le manuscrit de la Grande Chartreuse, pour la nourriture des religieux, à cause des troubles qui régnaient alors ». Charles Ledoux mourut, pendant le siège du Crotoy, le 29 avril i5g2 ; il fut inhumé dans l'église du couvent, « audessous de la lampe du chœur». Quelques années plus tard, ses héritiers donnaient au Révérend Père, Dom Jérôme Marchand, la somme de cent-cinquante livres, en déduction de ce que le monastère de Saint-Honoré devait à la Grande Chartreuse, le couvent se trouvant dans l'impossibilité de payer ses redevances2.
Cet état de misère devait encore s'aggraver ;
' Gilles Lamiré demanda que son cœur fût placé, après sa mort, dans le chœur de l'église des Chartreux « avec une plaque de cuivre et telle inscription qu'il plaira ». Ms. cit.
* Ibid.
Henri III, allié au roi de Navarre, continuait à combattre les Ligueurs dans la Picardie et le Ponthieu. La présence des gardes-françaises, dans la contrée, produisit une mauvaise impression sur les habitants; ils étaient indignés et se révoltaient à l'idée que les soldats du roi de France voulaient les forcer à être en paix avec les partisans d'Henri de Navarre, chef et soutien des hérétiques1.
Les États généraux venaient de se réunir dans la ville de Blois et avaient demandé à grands cris « une guerre immortelle et sans respit » contre les hérétiques. Henri III avait été obligé de céder au courant qui l'entraînait vers la Ligue et avait déclaré l'édit d'Union, loi fondamentale du royaume. L'espérance renaissait dans le cœur des catholiques, lorsque tout à coup, le bruit se répandit que le roi avait fait assassiner le duc de Guise et son frère le cardinal de Lorraine, les plus fermes champions du parti catholique. Jamais nouvelle n'eut de retentissement plus soudain. Tout le Ponthieu se souleva contre le roi ; par son attentat contre les Guises, il avait rompu tout lien avec la France catholique, désormais lui obéir devenait un crime.
« Cf. Satyre Ménippée, preuves, t. fil, p. io3. — Mém. de la Ligue, t. II, p. 2 etsq.
La décision des docteurs de la Sorbonne, du 7 janvier 1 58g, avait été publiée à Abbe- ' ville et dans toutes les églises de la contrée, elle disait : ce Le peuple de ce royaulme est « deslivré et deslié du serment de fidélité et « obéissance preste au susdit roy Henri. Le « mesme peuple peut licitement et en assurée « conscience estre armé et uni, recueillir de- <i niers et contribuer pour la desfense et con-
« servation de l'Eglise apostolique et romaine, « contre les conseils pleins de toute meschan- « ceté et efforts dudict roy. »
On accueillit avec enthousiasme la décision de la Sorbonne et Ton vit, dans Abbeville, le peuple manifester d'une manière énergique toute sa haine contre le tyran qui avait violé les lois « au notoire presjudice delà saincte foy « catholique, romaine et de rassemblée des a Éstats du royaulme ». Les prêtres faisaient retentir les églises de sanglantes invectives contre Henri de Valois. L'exaltation était à son comble. Au milieu de cette effervescence, les Chartreux priaient pour les nobles et malheureuses victimes de la politique du roi, mais ne paraissent pas s'être mêlés aux manifestations populaires. L'historien d' Abbeville ne signale que Saveuse, curé de Saint- Paul; Cavillon, curé de Sainte-Catherine; Rambert, gardien des Cordeliers; le mayeur Maupin; Pierre le
Boucher, lieutenant civil et criminel, et de Roucherolles , baron du Pont-Saint- Pierre, gouverneur de la ville1.
Lorsque la mort d'Henri III, tombé sous le poignard d'un illuminé, vint soulever la question de succession au trône, l'effervescence n'eut plus de borne. A ce moment les Chartreux apparaissent au dehors de leur cloître. Henri de Navarre, hérétique, relaps, excommunié par le Pape, ne pouvait être accepté comme roi parles catholiques. Toute la France se levait pour sauvegarder sa religion ; Abbeville suivit le mouvement. On ne se contenta pas d'armer les bourgeois et les habitants de la ville et des faubourgs, on força les prêtres et les moines des différents monastères à s'enrôler pour grossir les bataillons de la milice bourgeoise.
Formentin qui est, avec Hermant, le seul guide dans l'histoire de cette époque2, nous dit: « Comme on appréhendoit une surprise, la gar- « de devint plus exacte. Les ecclésiastiques de « la ville, qui avoient résolu, dès le g septema bre 1 589, d'endosser la cuirasse, sur la rea montrance et les ordres du duc de Mayenne, « du 2 septembre, audit an, exécutèrent cette j
1 Louandre, Hist. d'Abbcville, p. 3j5, iw édition. Formentin ap. Ernest Prarond. La Ligue à Abbeville. t. II, p.
a résolution. L'assemblée du clergé séculier et « régulier, s1 étant tenue à Saint- Vulfran, le 7 « janvier i5gi, on y choisit quinze capitaines, 1 sous les ordres desquels tous les moines et
« les ecclésiastiques furent rangés Le rôle
« suivant lequel chacun de ces quinze capi- « taines devait monter la garde, fut arrêté le « même jour en l'église de Saint-Vulfran, le « 19 du même mois. »
Que pouvaient faire les Chartreux de Saint- Honoré devant l'effervescence du peuple ? Leur place était certainement aux pieds des autels où ils devaient prier pour le salut de la patrie; mais comment résiter à l'exaltation de cette population qui s'armait, pour montrer son attachement à la religion sainte de ses ancêtres ? Comment ne pas suivre l'exemple donné par leurs confrères, les Bénédictins, les Cordeliers, les Minimes; comment refuser d'obtempérer aux remontrances et aux ordres du duc de Mayenne ?
Il est facile à certains historiens, qui ne veulent pas faire la part des circonstances, de jeter le blâme sur ces religieux qui, après avoir abandonné le monde pour se donner à Dieu dans la solitude, apparaissent en armes sur la place publique, occupent les corps de garde, ou veillent sur les remparts de la ville. Les Chartreux pouvaient-ils agir autrement; étaient-
ils libres de rester dans leurs cellules, ou d'élever leurs voix, jour et nuit, dans le sanctuaire, pour attirer la miséricorde divine sur la France ? Dom Louis Lemirrhe et ses religieux subirent une triste nécéssité. Le rôle qu'ils remplissaient n'était pas de leur choix.
L'historien d'Abbeville nous montre encore les religieux de Saint- Honoré mêlés à ces processions qu'on retrouve, à cette époque, dans ï toute la France et qui, par leur côté extravagant et burlesque, semblent jeter le ridicule sur ce grand mouvement national de la Ligue. Contentons-nous de citer :
« Curés et Vicaires, Bénédictins, Chartreux, « Minimes et Franciscains assistaient à ces « processions, armés de pertuisanes et d'arqué- « buses, le casque en tête et cuirassés. A leur « tête, on voyait Rambert, gardien des Corde- « liers et le Prieur de la Chartreuse, tenant la « croix d'une main et l'épée de l'autre. Venait « ensuite leur adjudant major Cavillon, curé « de Sainte-Catherine, qui réglait Tordre de la « marche et les feux de mousqueterie, avec « le chant alternatif des psaumes l. » Ne croirait-on pas entendre un écho de la satyre Ménippée ?
Nous devions citer ce passage de l'historien
• Louandrc, ffist. d'Abbeville, t. II, p. 6<).
d'Abbeville, mais nous doutons que cette procession ait eu lieu. Louandre s'est inspiré de Formentin et cet auteur ne jouit pas d'une grande autorité. Il se complaît à nous montrer les religieux dans leur accoutrement militaire « ils avoient, dit-il, le morion en tête, le cor- « selet et les jacques de maille sur le dos et « portoient des arquebuses ou des pertui- « sanes. » et ailleurs : « Rien nétoit plus « commique que de voir les moines le capuce « abatu, le froc retroussé à la ceinture, le « morion en tête et le mousquet sur l'épaule. » Il accompagne son récit de réflexions railleuses ; « En ce bulesque équipage, qui mar- « quoit plutôt le dérèglement d'esprit de ce « clergé que son zèle, le régiment se mit « en marche, fit le tour de la ville et se rendit « à l'église de Saint-Pierre, suivi d\ine mul- « titude de peuple qui en rioit 1 ».
Après avoir parlé de Rambert, Gardien des Cordeliers, et de « son sergent Cavillon », curé de Sainte-Catherine, qui dirigeaient « le régiment », il cite le Prieur des Chartreux et l'appelle Jean Du Pont, ignorant, sans doute, que ce Prieur avait quitté le monastère depuis
1 M. Prarond, dans son Histoire de la Ligue, fait à ce sujet la réflexion suivante : « Cela n'est pas probable. Dans les temps de passion, l'esprit de raillerie fait défaut, et si ia procession eut lieu, le peuple dut la suivre très sérieusement. » t. II, p. 2b<>
Ernest Prarond, L.r ligue à Abbeville de 1576 a 1 394.
1 585, c'est-à-dire six ans auparavant, et qu'il se trouvait alors dans la Chartreuse de Paris, où il mourait Tannée suivante.
Cette scène burlesque, les réflexions qui l'accompagnent et l'anachronisme commis par notre historien, nous font douter de sa véracité. Nous ne sommes pas seul de cette opinion. M. Prarond, tout en rapportant ce fait, ne paraît pas avoir grande confiance dans Formentin. Après avoir constaté la lacune existant dans les archives de cette époque, il ajoute : <c II nous faut dans cette infidélité forcée de « nos registres municipaux, nous résigner, « avec une confiance restreinte, à des témoi- « gnages bien postérieurs et qu'il ne nous est a plus possible de contrôler, à nos anciens « historiens Hermant et Formentin, qui écrite vent, le premier sur les délibérations de « Saint-Vulfran, du moins il l'affirme, le « second, je ne sais sur quelles garanties; « Waignart quoique plus vieux qu'eux et plus a digne de crédit, se tait1. »
Quoi qu'il en soit, tous les esprits étaient encore dans une agitation profonde, quand on apprit l'abjuration du Béarnais. Le roi de Navarre, héritier de cinquante rois catholiques,
t. il, p. 267.
avait compris que, pour monter sur le trône de France, il lui fallait revenir à la foi de ses ancêtres. Dans la basilique de Saint-Denis, sur le tombeau de ses pères, qu'il semblait prendre comme témoins de ses promesses, le descendant de nos vieux rois jura anathème à l'hérésie. Bientôt le Pape Clément VIII leva l'excommunication qui pesait sur le roi de Navarre, et la France acclama Henri IV, comme son souverain. La Ligue n'avait plus de raison d'être, elle se soumit, et les Chartreux, bénissant le Ciel de cet heureux événement, rentraient avec bonheur dans la chère solitude de leur cloître.
La misère continuait à sévir dans toute la contrée; les pauvres habitants des campagnes, ruinés par la guerre, mourants de faim, venaient, en grand nombre, frapper à la porte de la Chartreuse pour demander des secours. Malgré la pauvreté de sa communauté, Dom Louis Lemirrhe s'efforçait d'apporter quelque soulagement à leur détresse, mais les secours qu'il leur distribuait étaient forcément insuffisants. Cette misère existait encore, lorsqu'en 1594, Henri IV vint visiter la ville d'Abbeville. Le mayeur de Maupin, dans sa harangue, crut devoir supplier le roi « de vouloir prendre « commisération de son pauvre peuple des « champs, si extrêmement affligé et désolé par « les approvisions de la guerre et de celles des
« tailles, que la nécessité les contraignoit d'art bandonner leurs maisons et labours, pour « aller misérablement attendre la mort dedans « les bues, ou dans quelque coin de fumier'.»
Cette même année 1594, mourut, le 19 avril, une bienfaitrice du couvent, dame Jeanne Morel, d'Auxi-le-Château, mère du Révérend Père Dom Jérôme Marchand, Général de l'Ordre des Chartreux. Pendant le noviciat de son fils à Thuison, Jeanne Morel « avait fait beaucoup de bien au couvent ». A sa mort, elle lui laissa trente écus2. Dom Jérôme, désirant montrer tout le respect qu'il portait à sa mère, avait mandé à Dom Louis Lemirrhe d'en célébrer les obsèques dans l'église du couvent et d'y apporter toute la solennité qu'on aurait déployée si, lui Général de l'Ordre, était mort dans le monastère de Saint-Honoré. La dépouille mortelle de la mère de Dom Jérôme Marchand fut déposée sous les degrés du maître-autel de l'église3.
Le calme était rentré dans le monastère et les religieux s'adonnaient avec une nouvelle ferveur à la prière et à la méditation, lorsqu'une terrible maladie épidémique vint, vers le mois de juin 1596, jeter la désolation dans
« De Vérité, Hist. du Ponihieu. t. II, p. 1 35 - Kalendarium du couvent.
3 Ms. de la Grande Chartreuse.
la ville et les faubourgs d'Abbeville. Les victimes furent si nombreuses, que les habitants épouvantés abandonnèrent leurs maisons et se réfugièrent sous des tentes au milieu des champs, laissant les malades sans secours et les morts sans sépulture l.
Le manuscrit de la Grande Chartreuse, qui relate ces faits, ne nous dit pas quelle fut la conduite des Chartreux, au milieu de ces malheureux mourants privés de toute consolation, il se contente de rappeler que trois religieux moururent victimes du fléau. Parmi eux se trouvait le Prieur du couvent, Dom Louis Lemirrhe, qui rendit son âme à Dieu, le 17 octobre i5g6. Il avait été précédé, dans la tombe, par Dom Claude Fuzellier et par Dom Jean Cermoise ; le premier était mort, le 23 août, et le second, le 10 septembre 15962. Dom Louis Lemirrhe était un administrateur distingué; toutefois, mal servi par les circonstances, il ne put, malgré ses efforts, maintenir en bon état les affaires de la Chartreuse de Thuison. A sa mort, le couvent, par suite des exactions et des pertes subies pendant la guerre civile, voyait ses revenus diminués.
{ Ibid. — Louandre dans son Histoire d'Abbeville, dit que si on en croit la tradition, ce terrible fléau ne cessa de sévir qu'au bout de quinze mois. t. II, p. 89.
> Ms. cit. — Nécrologe du couvent, ms.
Plus heureux sous le point de vue spirituel, il avait su maintenir, par son exemple et ses exhortations, la discipline régulière. Le Père Ignace dans son Histoire ecclésiastique d'Abbeville rapporte que « du temps de ce Prieur, « la maison estoit florissante en toute sorte de « biens, il y avoit d'excellents religieux re- « marquables, en vertu, doctrine et sainteté, « tous natifs d'Abbeville1 ».
Le nécrologe du couvent nous donne les noms des religieux [qui furent les collaborateurs de Dom Louis Lemirrhe, dans le gouvernement de son monastère : ce sont, Dom Jean Le Vasseur que nous retrouverons, plus tard, Recteur de Saint-Honoré; Dom Charles Foache, ancien Procureur du couvent, mort antiquior, en i6o3; Dom Antoine de Bernay, Procureur de Thuison, de 1590 à i5q3, saint religieux qui mourut Vicaire de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés ; Dom Gilles Gallepoix, autre Procureur du monastère, de 1 5g3 à i5g4 ; Dom Pierre Lainier, son successeur à la Procure, de 1594 a 1598, dans la suite, jugé digne d'être nommé Recteur du couvent, et enfin Dom Claude Fuzellier, vénérable religieux, mort Sacristain, en 1596 2.
* Le Père Ignace- Joseph de Jésus-Maria, Carme déchaussé, Hist. eccîésiast. d'Abbeville et de V archidiaconé de Ponthieu. - Nécrologe du couvent de Saint-Honoré, ms.
Dom Louis Lemirrhe, dans les différents postes qu'il occupa et surtout dans la charge si importante de Convisiteur des provinces de Bourgogne et de Picardie, rendit de signalés services à l'Ordre. Il est considéré comme un des plus remarquables Prieurs de la Chartreuse de Saint-Honoré1.
1 Sur Dom Louis Lemirrhe, Cf. Dom François Ganneron, Monumenta Cartusiœ Sancti Honorati, ms. cit. — Syllabus Priorum Cart. S. Honorati, ms. cit. — Manuscrits de la Grande Chartreuse. — Manuscrit du Bristish Muséum. Propago Ordinis Cartusiensis.
CHoATITTiE XI.
DO M JÉRÔME MARCHAND, PROFÈS DE SAINT-HONORÉ ; SUCCESSIVE- MENT PROCUREUR, SCRIBE, VICAIRE ET MAITRE DES NOVICES DE LA GRANDE CHARTREUSE. — PRIEUR DU MONASTÈRE DU LYS-DU- SA1NT-ESPRIT. — GÉNÉRAL DE L'ORDRE. — FERMETÉ ET DOU- CEUR DE DOM JÉRÔME MARCHAND. — CHARITÉ ET VERTU DE CE GÉNÉRAL. — INCENDIE DE LA GRANDE CHARTREUSE. — MORT DE DOM JÉRÔME. — DOM JEAN LE VASSEUR, RECTEUR DU COU- VENT DE THUISON. — DOM ANTOINE DUBOIS, PRIEUR. — DOM JEAN DAGONNEAU, PRIEUR ET ÉCRIVAIN. — VISITEURS DU COU- VENT, PENDANT LE XVI* SIECLE.
UELQUES mois avant la mort de Dom Louis Lemirrhe, s'éteignait, à la Grande Chartreuse, un homme d'une vertu éminente, dont la mémoire est encore en vénération parmi les Chartreux. Ce saint religieux, avant d'occuper les premières charges de l'Ordre, s'était initié à la vie Cartu-
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sienne dans le monastère de Thuison. C'est donc pour nous un devoir, dans cette monographie écrite en l'honneur du couvent de Saint-Honoré, de rappeler le souvenir du plus ii illustre de ses enfants. En agissant ainsi, nous nous conformons à l'exemple donné par Dom François Ganneron. Ce savant religieux, dans ses Monumenta Cartusiœ sancti Honorati, précieux manuscrit de la bibliothèque d'Abbeville, consacre tout un chapitre à la biographie de ce vénérable religieux, considéré dans l'Ordre des Chartreux comme le plus parfait modèle de douceur, de bonté et de charité. Nous n'avons pas cru cependant devoir nous astreindre à suivre le manuscrit de Dom Ganneron. Il nous a paru plus utile, en retraçant la vie de l'ancien profès de Saint-Honoré, de faire connaître l'opinion des différents auteurs qui ont parlé de ce saint religieux.
Dom Jérôme Marchand naquit, en 1540, à Auxi-le-Château, de parents chrétiens, qui par leurs exemples avaient su inculquer à leur fils les plus nobles sentiments de charité et d'abnégation. Dès son enfance, les vertus de Jérôme Marchand laissaient pressentir que Dieu s'était réservé cette belle âme et devait l'appeler à son service. Après de brillantes études, le jeune homme reçut les saints Ordres et se dévoua, pendant quelque temps, à l'instruction des en-
fonts pauvres d'Auxi-le-Château. Ses talents l'appelèrent bientôt au collège d'Abbeville, où il fut chargé de l'enseignement des humanités. La grande piété du jeune professeur devait le mettre en rapport avec les Chartreux de Saint- Honoré. Pendant ses heures de loisirs, il aimait à venir s'entretenir avec ces vénérables solitaires et à assister à leurs pieux offices. Dans le calme profond du sanctuaire, il priait avec ferveur, avec délice ; il lui semblait que Dieu y parlait plus directement à son cœur, lui montrant les vanités des choses humaines et les douceurs de la contemplation. Persuadé que le divin Maître l'appelait à lui dans la solitude et lui désignait la voie dans laquelle il devait marcher, le jeune prêtre se décida à tout abandonner pour embrasser la vie de sacrifice et de pénitence des enfants de saint Bruno. En i562, à l'âge de vingt-deux ans, Jérôme Marchand prenait l'habit, dans la Chartreuse d'Abbeville. Peu d'années après sa profession, il occupait la charge de Procureur du couvent1.
A cette époque, la province de Picardie avait, comme Visiteur, le Prieur du Mont-Dieu, Dom Bernard Garasse, homme éminent qui devait bientôt être appelé à diriger l'Ordre tout en-
* Dom François Ganneron, Ms. cit.
tier. Ce religieux, en faisant la visite du monastère de Saint-Honoré, remarqua les nobles qualités et la haute vertu de Dom Jérôme Marchand. Quelques années plus tard, ayant été élu Général de l'Ordre1, il prit la résolution de s'attacher ce jeune religieux. Vers 1 566, il l'appela à la Grande Chartreuse pour lui confier la Procure du couvent.
Dans cette charge qui n'était cependant pas en rapport avec ses goûts et qu'il n'avait acceptée que par obéissance, il s'efforça de s'occuper consciencieusement des affaires matérielles du monastère; mais, disent ses biographes, il songeait plus à soulager les pauvres et les malheureux qu'à augmenter les biens dont il avait l'administration. A l'obédience de Vilette et de Saint-Étienne de Crossey, de même qu'au monastère de la Grande Chartreuse, il était considéré comme le père des pauvres. Il soignait avec respect, avec bonheur, les malheureux lépreux recueillis dans l'hôpital, construit près du couvent, et dont il avait la direction. Il leur disait la messe, chaque jour, les exhortait à la patience, et sans répulsion pour leur hor-
1 Dom Bernard Carasse, originaire de Tarbes, docteur en Sorbonne, fit profession à la Chartreuse de Paris. Il était Prieur du Mont-Dieu, lorsqu'il fut nommé Coadjuteur du R. P. Dom Pierre Sarde. Elu Général dans la même année, 1 566, il gouverna l'Ordre jusqu'au 8 septembre 1 586, date de sa mort.
rible maladie, leur rendait toute sorte de services et allait même jusqu'à les embrasser pour leur montrer son affection1. Le Révérend Père Général, l'ayant appris, lui fit défense de s'exposer ainsi sans nécessité. Le fait nous est rapporté par Chorier. Dom Bernard Carasse, nous dit-il : « qui eut sujet d'en appréhender « les suites, luy déffendit de les aborder, à « l'avenir, de si prez, et lui recommanda d'ac- « corder la retenue avec le zèle2. »
Le Général crut devoir, peu après, enlever Dom Marchand à la Procure, et en fit son secrétaire, mais voyant que les aspirations du saint religieux étaient portées vers la vie intérieure, il le nomma Vicaire de la Grande Chartreuse, puis maître des novices. Dans ces deux postes, il rendit de signalés services aux religieux confiés à ses soins, en les faisant marcher sûrement dans les voies de la perfection.
En 1 585 , le Révérend Père envoya Dom Jérôme Marchand à Lyon, pour entreprendre la construction d'une nouvelle Chartreuse. Le Chapitre Général venait d'accorder les subsides nécessaires à cette fondation nouvelle,
1 Dora François Ganrteron, Ms. cit. — Le Père Délie, Histoiredes antiquités de l'état monastique.
2 Chorier, Estât politique du Daupltiné, t. II, pp. ^79' 28:.
après s'être entendu avec un riche négociant, nommé Robivier. Celui-ci, dans l'intention de participer à cette fondation, donna une partie de sa fortune et se fît même Chartreux. Dom Jérôme conduisit toute cette affaire avec une prudence consommée et fut nommé Prieur du nouveau monastère1. II occupait encore ce poste, lorsqu'il fut élu Général de l'Ordre, en remplacement de Dom Jérôme Lignano, démissionnaire2. I
Cette élection eut lieu pendant la tenue du Chapitre Général de 1 588. Dom Marchand qui s'y trouvait, apprenant le résultat du vote, se cacha pour éviter un honneur dont, par modestie, il se croyait indigne. Mais le Chapitre Général ayant menacé d'excommunication quiconque , connaissant l'endroit où le nouvel élu se tenait caché, ne viendrait pas le faire connaître, l'humble religieux sortit de sa retraite et se résigna, quoiqu'en tremblant, à accepter le Généralat.
Dom Jérôme Marchand inaugura son administration par un acte de fermeté. A la mort du Révérend Père Dom Bernard Ca-
1 La Chartreuse du Lys-du-Saint-Esprit, dans la ville de Lyon, porte aussi le nom de Notre-Dame-du-Lys. — Henri III fit quelques largesses à ce monastère et s'en déclara le fondateur.
3 Le Père de Tracy, Notes sur les Ge'néraux de l'Ordre des Chartreux. Ap. Vie de saint Bruno, p. 276.
rasse, en i586, quelques religieux avaient formé le projet d'établir le Général de l'Ordre, dans la splendide Chartreuse de Pavie1, et de déposséder, par la même, la Grande Chartreuse de son privilège. Pour mieux réussir dans leur projet, les conjurés intriguèrent pour faire élire un Chartreux italien, Dom Jérôme Lignano2, Prieur de Bologne3. Celui-ci n'ayant pas été élu au premier tour de scrutin, ses partisans firent casser l'élection, sous prétexte de quelques vices de forme, et parvinrent dans un second scrutin à rallier la majorité des suffrages sur leur candidat.
Le complot, bientôt dévoilé, souleva l'indignation des religieux, et le Chapitre Général de 1 588 eut à régler cette grave affaire. Dom Lignano qui ne paraît pas avoir trempé dans cette intrigue, avait donné sa démission, mais Dom Jérôme Marchand crut devoir, pour sauvegarder la discipline, sévir contre
1 La Chartreuse de Notre-Dame-des-Grâces, près de Pavie, dans le Milanais, fut fondée en i3g6 par Jean Visconti Galéas, seigneur de Pavie, et Catherine Barnabo,son épouse.
3 Le Révérend Père Dom Jérôme Lignano, profès de la Chartreuse de Milan, était Prieur du monastère de Bologne, lorsque vers la fin de 1 586, il fut élu Général de l'Ordre ; il donna sa démission en 1 588, et mourut le 24 mai de cette année.
3 La Chartreuse de Saint-Jérôme, près de Bologne, dans les États du Pape, fut fondée en 1 334 Par François de Sero de Parme, chanoine de Bologne.
les auteurs de ce scandale. Dom Matthias Li- Cortin, profès du couvent de Paris, Vicaire de la Grande Chartreuse, chef du complot, fut privé de sa charge; Dom Jean Boëtte, profès de Bourg-Fontaine, Prieur de Saint-Hugonlet j Dom Fiacre Billard2, profès de Paris, Prieur de la Chartreuse du Liget, qui présidaient Té- i\ lection, subirent la môme peine, pour avoir a abusé de leur mandat, en refusant de confirmer la première élection. La destitution de k ces deux Prieurs, disent les Ephemerides Cartusianœ ; « devait servir à frapper d'une juste crainte, ceux qui seraient tentés d'imiter leur désobéissance et leur infidélité3. »
La plus grande sollicitude de Dom Jérôme Marchand, pendant son Généralat, fut de maintenir, dans l'Ordre, la discipline monastique et la ferveur des temps primitifs. De plus, il exigeait que ses religieux donnassent aussi, chaque jour, un certain temps à l'étude.
' La Chartreuse du Val-Saint-Hugon, près d'Arvillars, en Savoie, fut fondée en 1 172 par Hugues d'Arvillars et sa famille.
2 Au moment du complot, Dom Fiacre Billard était Prieur de la Chartreuse de Notre-Dame d'Aillon, en Savoie. 11 avait été nommé par le Révérend Père Dom Jérôme Lignano Prieur du monastère du Liget.
3 Dom Le Vasseur, Ephemerides Cartusianœ, manuscrit, au 19 avril, supplément. — Cf. Arch. de la Grande Chartreuse. Pièces diverses, n. 52. — L'abbé F. A. Lefebvre, Saint Bruno et l'Ordre des Chartreux, t. II, pp. 92. 93. 96.
Lui-même leur en montrait l'exemple. Dom Jérôme Marchand a laissé quelques traités de spiritualité et d'ascétisme. Le plus connu a pour titre : Exhortation à la pratique des vertus. Ce traité, tout en prouvant la douce piété et l'expérience remarquable du saint Général dans la direction des âmes, démontre sa science et sa connaissance approfondie des saintes Ecritures.
Le vénérable solitaire ne voulait gouverner que par la douceur, et ses ordres paraissaient être plutôt une prière qu'un commandement. Aussi austère pour lui-même qu'il était compatissant aux faiblesses de ses religieux, il poussait ses mortifications jusqu'à l'héroïsme. Parfois, il passait des nuits entières en prière et en oraison. A l'issue des matines, au milieu des ténèbres, il se rendait souvent, dans le préau du cloître réservé à la sépulture des religieux, et là, malgré l'hiver, les pieds nus, dans la neige, il oubliait les heures, en priant pour le repos de l'âme de ses frères1.
Dom Marchand refusait à son corps tout ce qui ne lui semblait pas d'une absolue nécessité; il ne buvait que de l'eau, ne mangeait que du pain bis, et le plus souvent n'usait pour
1 Dom François Ganneron, Ms. cit. — Le Père de Tracy, op. cit.
Dig
tout aliment que des pommes sauvages qui croissaient dans les environs du monastère. Toutes ces austérités altéraient à tel jf>oint sa santé, que le Chapitre Général se vit dans l'obligation de lui défendre de pratiquer aucune œuvre de mortification corporelle, sans l'as- k sentiment de deux anciens religieux qu'on lui désigna. Les Cartes capitulaires de cette époque portent : défense au Révérend Père de veiller le soir jusqu'aux matines ; défense de rester en oraison, en plein air, dans le cimetière, après l'office de nuit ; défense de faire des jeûnes en dehors de ceux ordonnés par la règle ; etc, etc1.
La charité du saint Prieur envers les pauvres était intarissable. Il donnait tout ce qui servait à son usage, même ses vêtements. Dans sa bonté, il ne se contentait pas de secourir généreusement les malheureux, il leur montrait une véritable affection, les accueillait avec bienveillance et savait trouver de douces paroles de consolation pour chacun d'eux.
Dom Jean Le Vasseur, dans son intéressant travail manuscrit, rapporte un fait qui dépeint trop bien la naïve bonté de Dom Jérôme Marchand, pour que nous le passions sous silence.
* lbid. — Cartes des Chapitres Généraux ; ap. La Grande Chartreuse, p. 108.
a Souvent il appelait quelque petit mendiant, le faisait mettre à sa table dans sa chambre, lui donnait son dîner et se contentait des croûtes de pain sales et dures qu'il trouvait dans le bissac de l'enfant. Dom Jérôme lui demandait ensuite sa bénédiction et lui suggérait en quels termes il devait la donner : Seigneur, mon Dieu, disait le petit pauvre, bénisse{ le frère Jérôme Marchand qui est un misérable pécheur. Le Révérend Père remettait ensuite au guichet les assiettes, bien vides cette fois, et le frère dépensier, qui connaissait la mortification de son supérieur, s'étonnait et se réjouissait de voir qu'il eût mangé de si bon appétit1. »
Parmi les malheureux si nombreux qui avaient recours à lui, les lépreux continuaient d'être l'objet de ses préférences. « Leur difformité et l'horreur de cette maladie, dit un de ses admirateurs, étaient des charmes et des appas à sa charité. » Un jour, ayant fait entrer un de ces pauvres malheureux dans sa cellule, il le coucha dans son lit et le soigna en secret. Le Procureur du couvent, Dom Nicolas Molin, ayant besoin de parler au Général et ignorant qu'il était absent, entra dans sa cellule. Quelle ne fut pas sa surprise, de
1 Ephemerides Cartusianœ, Ms. 26 septembre.
trouver ce malheureux dans le lit de Dom Marchand ! Le Procureur le fit sortir, mais le saint Général le rappela aussitôt et le conserva jusqu'à ce qu'il fut guéri l. i
Dieu éprouva par de grandes peines la patience de son serviteur. Pendant la guerre entre la France et la Savoie, la Grande Chartreuse eut tellement à souffrir des exactions continuelles des gens de guerre, que le Révérend Père, ne se trouvant plus en sûreté, fut obligé d'abandonner le monastère et de se réfugier à la Chartreuse d'Aillon. Plus tard, vers la fin de 1 588, la Correrie, l'hospice, la tannerie et la grange de Chartreusette, devinrent la proie des flammes, et le 3i octobre 1592, presque tout le monastère fut détruit par un terrible incendie. Dans ces deux circonstances, Dom Jérôme ne se laissa pas abattre. Par son énergie, et sa patience, il sut relever le courage de ses religieux sans asile et privés des choses les plus nécessaires à la vie.
L'auteur des Ephemerides donne certains dé- ■ tails sur la conduite tenue dans cette circonstance douloureuse par Dom Marchand. Lorsqu'on vint avertir le Révérend Père que le feu venait de se déclarer dans le monastère et menaçait de prendre des proportions effrayantes,
I Le Père de Tracy, op. cit.
Dom Jérôme « se rendit, non point sur le lieu du sinistre, mais droit à l'église. Ayant ouvert le tabernacle, il prit le saint ciboire entre ses mains et resta agenouillé au pied de l'autel dans le plus profond recueillement. Les religieux, après avoir travaillé quelque temps à maîtriser, mais en vain, la violence de l'incendie, venaient, l'un après l'autre, s'agenouiller autour de leur supérieur et prier avec lui. Les flammes gagnaient toujours, déjà la toiture de l'église était en feu, bientôt les cordes qui soutenaient les lampes du sanctuaire et du chœur furent brûlées, et les lampes tombèrent avec fracas sur le pavé. Le Révérend Père comprit à ce signe qu'il était temps de partir : accompagné de tous ses religieux, il se rendit en procession à la chapelle de Notre- Dame-de-Casalibus, pour y déposer la sainte Eucharistie. Lorsqu'il arriva au pré du Cernay, sur cette éminence qui domine tout le monastère, Dom Jérôme se tourna vers la Chartreuse en flammes, la bénit avec le Très- Saint-Sacrement, prononçant ces simples mais touchantes paroles : Sit nomen Domini benedktum in sœcula ».
Le pieux Général s'établit au milieu des ruines, avec le Procureur et le Sacristain ; chaque jour, il récitait dans l'église tous les offices, ne voulant pas, malgré l'absence forcée
de la communauté, que les louanges du Seigneur fussent interrompues dans le monastère. Les religieux s'étaient logés, comme ils pouvaient, à la Correrie, ou Maison d'en bas, non loin du monastère, et au couvent de Currière1, situé dans les limites du désert de Chartreuse.
Par une lettre d'une touchante simplicité, Dom Marchand porta, à. la connaissance de toutes les maisons de l'Ordre, la nouvelle de la destruction du monastère de la Grande Chartreuse. Le Prieur de Saint-Honoré reçut la lettre suivante :
« Gloire au Père au Fils et au Saint-Esprit : a Cette Grande Chartreuse que vous aimez « tant, cette mère commune de toutes nos mai- « sons, est réduite en cendres, elle ne peut « plus être habitée ! Après vous avoir fait a part de ce malheur, nous vous demandons « avant tout, mes Vénérables Pères, de vous « soumettre à la volonté de Dieu et de baiser « la main qui nous frappe ; ensuite, priez « pour nous, et si vous le pouvez, venez gé- « néreusement à notre secours. Tous les reliée gieux, dans chaque maison, se réuniront au « Chapitre, et, après avoir délibéré, nous en-
* La Chartreuse de Currière, fut fondée, en 1297, par Emblard d'Entremont qui fut plus tard évêque de Maurienne. En 1 338, le Chapitre Général réunit Currière à la Grande Chartreuse et y entretint quelques religieux.
« verront leur offrande d'après ce qui aura « été décidé : Nous n'exigeons rien, n'en « ayant pas le droit, c'est une aumône que « vous nous ferez en toute liberté.
« Donné en Chartreuse, à Currière qui nous « sert de refuge, ce mardi 12 novembre 1592. »
Nous ignorons quelle fut l'offrande des Chartreux d'Abbeville. Dans l'état de pénurie où se trouvait le monastère, ils ne purent, sans doute, venir bien généreusement au secours de la maison mère. Nous avons vu que les héritiers de Charles Ledoux envoyèrent, vers cette époque, à Dom Jérôme Marchand, cent cinquante livres, pour aider à payer ce que le couvent de Saint-Honoré devait à la Grande Chartreuse. Ne serait-ce pas une partie de la somme votée par les religieux de Thuison, réunis au Chapitre, et que les 'difficultés du moment ne leur permettaient pas de solder ?
La résignation et la patience de Dom Jérôme Marchand se montrèrent surtout dans tout son éclat, lorsque Dieu l'éprouva par la maladie. Il accepta ces nouvelles épreuves, en esprit de pénitence et sut trouver, dans la prière et l'oraison, la force nécessaire pour les supporter avec résignation. L'année qui précéda sa mort, quoique tourmenté de la goutte et pouvant à peine marcher, il voulut
encore porter le Saint-Sacrement à la procession de la Fête-Dieu. On rapporte que deux ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux, pendant tout le cours de la cérémonie. Ce fut la dernière fois qu'il officia 1 ; ses grandes souffrances l'obligèrent, dès lors, à garder la cellule.
Quelques mois plus tard, le 26 septembre 1594, Dom Jérôme Marchand s'endormait • paisiblement du dernier sommeil, laissant à ses frères le souvenir impérissable de ses exemples et de ses vertus. « A la fin, dit l'au- « teur de l'Estat politique du Dauphiné, il « désira, comme l'apôtre, de mourir et d'estre « avec Jésus-Christ. Ce violent désir abattit « ses forces. Il avoit dit à ses amis, après le c Chapitre Général de 1594, qu'ils ne le ver- « roient plus, ni lui, d'autres Chapitres.... « Le samedi, dix-septième du mois de sep- « tembre, il se mit au lit et ne s'en releva « plus ; néanmoins, ni les religieux, ni les « médecins ne voyoient point en lui de signe « de maladie. On jugeoit bien qu'il n'estoit « pas malade, à moins que la haine de la vie a ne fust sa maladie, et elle Testoit. Dieu « l'écouta. Il entra en agonie sans que l'on
4 Dom François Ganneron, Aïs. cit. — Le Père Délie, Hist. des antiq. de l'état monastique.