CHAPITRE VI
Tiaret. — Longue scène de désolation. — Résultats qu'aurait la prise d'Abd-el-Kader. — Systèmes adoptés à l'égard des Arabes. — Le général de la Moricière. — Réminiscences de la guerre d'Espagne. — Pauvres soldats ! — Razzias électriques.
Notre chasse du mois de mai avait été plantureuse. Les sacs des hommes rempKs et les mulets chargés à nouveau,, on se remit en route.
Le 8 février 1846, nous étions sur les bords de la Mina, que nous passâmes à gué, pour établir notre camp tout près. La rivière forme en cet endroit une cascade de sept à huit mètres d'un effet très pittoresque dans la saison des pluies.
Au bas de la chute, on pêche de gros barbeaux, le seul poisson mangeable des rivières lentes et arides de la province d'Oran. Sur le flanc droit, on remarque une espèce de canal creusé dans le roc, ouvrage, dit-on, des Romains, qui ont occupé le poste voisin de Tiaret. Je crois plutôt ce canal, l'œuvre des Arabes. Ce peuple avait poussé fort
loin l'art d'arroser les terres, en tirant parti du peu d'eau fourni par les montagnes.
Le 9 nous entrâmes à Tiaret, à six kilomètres de ïa Mina. Ancienne colonie romaine, Tiaret possédait, lors de notre occupation, des ruines qui se fondirent peu à peu dans nos constructions militaires ou civiles.
En y arrivant, on doute si le village est encore en ruines ou en bâtisses inachevées. Sur la gauche, je remarque un petit marabout placé sur une éminence et d'un effet charmant.
La colline sur laquelle est Tiaret est dominée par d'autres collines. Rien de plus monotone que les vastes plaines dénudées qui se déroulent à son horizon : au printemps, néanmoins, elles doivent donner d'excellents fourrages.
Tout au loin, à dix ou douze lieues, sont les montagnes de Goudgila.
Il y a à Tiaret un hôpital militaire, un pavillon pour les officiers, deux casernes et un cercle muni d'une bibliothèque, que nous ne fûmes pas admis à visiter.
On voyait quelques jardins potagers au bas du poste, et de nombreux troupeaux, appartenant aux tribus amies, paissaient sur les plateaux.
Ce fut en vainque nous essayâmes de renouveler nos provisions épuisées. Quatre femmes, dont deux Espagnoles, Theresa etCarolina, tenaient
des espèces de cabarets-épiceries, vidés radicalement par le passage des troupes.
Le 10, nos mulets étant approvisionnés à cent quarante quintaux d'orge et les soldats à six jours de vivres, nous quittons Tiaret à midi et, à quatre heures et demie, après avoir traversé le défilé d'Aïn- Torich, magnifique position militaire, qui ne fut pas défendue, nous campions près d'un marabout à quatre ou cinq kilomètres au delà de ce défilé.
Le lendemain, par un temps aû'reux de neige fondue, nous arrivons à Loha où le bois fait défaut. Cependant le colonel avait prévenu la veille qu'on en trouverait au bivouac. Nous sommes réduits à faire le café et la bouillie de farine avec des racines d'herbes mouillées.
Le Moniteur du 21 janvier nous apprend le combat du général Yusuf contre Abd-el-Kader et le beau trait du maréchal des logis de spahis Weyer qui a dit au capitaine de Valabrègue, des chasseurs d'Afrique, dont le cheval avait été tué : « Vous êtes plus utile que moi, mon capitaine, prenez mon cheval. «
M. de Valabrègue est le fils de la fameuse chanteuse Gatalani, et Weyer le beau-frère d'Yusuf.
Weyer sera décoré pour avoir donné son cheval et le capitaine nommé commandant pour l'avoir accepté.
Terrible journée le 12. Ma compagnie se trouve
d'arrière-garde, on part à six heures du matin. Une pluie glaciale, mêlée de neige et de grésil, nous accompagne jusqu'au bivouac.
La colonne arriva promptement à Ben-Tamrah, mais il n'en fut pas de même de la A" du l^"" bataillon.
La route n'a été pour nous qu'une longue scène de désolation. A chaque pas, on rencontrait les cadavres des malheureux Arabes employés aux convois et ceux de leurs bêtes réquisitionnées. Nos soldats furent admirables de résignation, de courage et de charité.
Nous relevons les morts, nous réveillons les endormis, nous rechargeons les bêtes de somme et à six heures du soir, douze heures pour faire trois ou quatre lieues, nous touchons au port, c'est-àdire au camp.
Yêtu d'une simple tunique, les bras et les mains gelés, je suis plongé à mon arrivée sous ma tente dans un amas de paille coupée — on en avait découvert deux ou trois silos ; — des frictions énergiques de kirsch administrées par une cantinière du 6« léger ramenèrent la circulation dans mes bras ; mais les mains, surtout les deux petits doigts, furent longtemps malades. Pas de bois encore une fois. Cent dix-huit ânes sont gelés; près de deux cents sacs d'orge perdus; cinq ou six soldats de mon régiment manquent à l'appel; le Se*" et le
3-2° en perdent trois pendant la nuit. Avec des hommes moins éprouvés, c'eût été un désastre épouvantable.
Le 13, à huit heures et demie du matin, en route par un magnifique soleil pour Teniet-el-Haad. Le colonel nous apprend qu'Abd-el-Kader a razzié des tribus amies à vingt-cinq lieues d'Alger et que son lieutenant Ben-Salem est sur les bords de l'Iser, à chevalsur la route d'Oran. Des courriers arabes nous avaient rejoints dans la nuit. Ils avaient été complètement dévalisés par les partisans de l'émir, sauf un qui avait caché ses dépêches, je ne sais comment. Nous campons à Aïn-Oussrah, puis sur les rives de l'Oued-Besabis, oii nous séjournons. Nous sommes à environ cinq lieues de Teniel-el- Haad, où s'en retourne un convoi de chameaux qui nous est arrivé de Boghar.
Indépendamment d'approvisionnements pour nous, ce convoi avait pris à Tiaret de l'orge destinée à la colonne Pélissier, avec laquelle nous devions faire jonction à Teniet-el-Haad. Les retards de la route causés par le mauvais temps ont empêché cette jonction, et nous apprenons que le colonel Pélissier, manquant de vivres, a quitté Teniet.
Lés gens entendus prétendent que nos courtes marches et notre séjour actuel étaient un calcul de la part du colonel Renault. Il ne se souciait nulle-
ment de se placer sous les ordres du colonel Pélissier, dont il connaissait le caractère énergique et qui, par son ancienneté de grade et sa position dans l'état-major, aurait été hiérarchiquement son chef.
Ces appréciations sont discutées dans le camp, mais, bien entendu, nul ne peut donner une solution exacte.
Quoi qu'il en soit, après des marches incessantes et pénibles, un jour de repos est le bien venu.
C'est l'heure des réparations pour les guenilles, l'heure des réflexions pour ceux qui ont le malheur de réfléchir. Or, je trouve dans mon journal des pensées sur la valeur desquelles il y a sans doute quelque chose à rabattre. Cependant ces phrases écrites sous l'impression du moment, dans le recueillement éloigné des états-majors et de leur entourage, contiennent une portion importante de vérité.
La prise d'Abd-el-Kader renverserait trop d'espérances, détruirait trop d'ambitions. L'émir une fois prisonnier, la tête de l'insurrection une fois domptée, la guerre serait finie, et alors comment devenir général, voire même maréchal? Ce n'est que par les combats que l'on peut acquérir des grades.
. ■ Le seul homme consciencieux de l'Algérie, c'est l'homme indignement attaqué par les avocats hargneux de la Chambre, c'est le maréchal Bugeaud,
duc d'Isly. Il veut combattre, il veut pacifier, il veut coloniser et, pour ces trois volontés, il a des plans judicieux.
Pour satisfaire aux criailleries des journaux soidisant libéraux, le général de la Moricière s'est empressé d'adopter un système politique contraire à celui du maréchal, le système de la clémence. Or ce général est brave, il sait entraîner ses hommes; mais a-t-il du jugement? C'est ce que l'avenir nous apprendra.
D'ailleurs, il n'est pas besoin d'avoir pratiqué longtemps les gens que nous combattons etd'avoir longtemps étudié leur caractère, pour comprendre que, sous notre double titre de conquérants et de chrétiens, nous sommes également odieux aux peuples dont nous occupons le pays. Leur soumission sera donc difficile.
Ce n'est qu'en suivant encore, durant de longues années, le système de nos prédécesseurs : le sabre et le bâton, ce n'est que par l'inspiration de la crainte que l'on pourra espérer dompter le caractère fanatique et exalté des Arabes.
Je crois le général de la Moricière assez intelligent pour comprendre que ce système, suivi par les généraux Négrier, Bedeau, Bourjolly, Cavaignac, est le seul bon. Mais il faut à son orgueil ou à son amour-propre quelque chose de neuf. Il faut être plus tard gouverneur de l'Algérie.
x\ussi, au lieu d'anéantir les Traras, acculés à la mer, après Sidi-Brahim, il faut leur tendre la main et leur accorder un trop généreux pardon. - Ceux qui parlent de l'affection du soldat pour La Moricière mentent impudemment. S'il a des amis, ce sont ces ambitieux qui, rangés sous sa bannière, forment, en dénigrant le vieux mare'chal, ce fameux cercle d'admiration mutuelle de la province d'Oran, cercle où la louange, comme un ballon, va et vient de l'un à l'autre membre.
Gomment le soldat, le simple soldat, en plaine depuis onze mois, abîmé de privations, sans souliers, sans capote, sans pain et sans café, épuisé par des marches incessantes de jour et de nuit; pourrait-il aimer un pareil général? J'en appelle à tous ceux qu'il a conduits devant des champs de blé à peine mûrs en leur disant de son ton gouailleur, son vingtième cigare à la bouche : « Vous voulez du pain?... En voilà! » J'en appelle aux zouaves, à ces zouaves qu'il a formés. J'en appelle aux braves soldats du 3^ léger qu'il a renvoyés exténués à Mascara en entendant leurs cris d'indignation et leurs menaces. J'en appelle au colonel de ce régiment;, le digne M. Gachot, qui a payé au prix de son honnêteté intacte le droit et l'honneur de rester huit ans avec son grade en Algérie, tandis que tant d'autres, après quelques campagnes, voyaient pleuvoir sur leur épaulette les étoiles expédiées
de Paris, sur la demande intéressée des chefs.
Le général de la Moricière n'aime que les subordonnés flatteurs et de son parti.
11 est au plus mal avec le général Cavaignac qui commande à Tlemcen. Cette ville manque de tout. Lepainy coùteun franc cinquante centimes le kilo, et le vin un franc quarante centimes le litre, parce que La Moricière a défendu de diriger sur le lieu de résidence de Cavaignac d'autres convois que des convois de poudre. Si celui-ci réclame, on lui répond d'Oran : « Ravitaillez-vous par Djemmaa, » où l'on sait qu'en hiver les bestiaux ne peuvent aborder. On ne transmet pas ses rapports non plus que ses propositions au ministre. Tout cela s'entasse dans les cartons de la division.
Les généraux Bourjolly et Géry vont payer par leur rappel en France, c'est-à-dire par une disgrâce, l'opposition qu'ils ont voulu faire à M. de la Moricière. N'est-ce pas ce grand homme qui disait au général Korte, lequel avait failli s'emparer de l'émir : a Mais, général, y pensez-vous ? Vous vouliez donc nous mettre sous la remise? »
On a beau multiplier les colonnes, tant que les chefs, plus ou moins habiles, plus ou moins consciencieux, qui les commandent, ne s'entendront pas entre eux, et poursuivront, comme les maréchaux de l'Empire pendant la guerre d'Espagne, de vaines satisfactions d'amour-propre, l'émir ne
sera pas pris. La paix, alors inévitable, ferait trop
de tort à leur ambition.
En somme, dans cette nouvelle croisade de la civilisation contre la barbarie, ce qu'il faut admirer c'est d'abord la troupe, puis les officiers subalternes et, parmi les officiers supérieurs, ceux qui font leur devoir sans s'attendre à ce que les honneurs et les décorations s'amoncellent sur eux.
Les officiers ne reçoivent même pas l'indemnité accordée aux camps moins dangereux de Bordeaux et de Lyon. Obligés de payer quatre-vingts francs de pension pour mal vivre à Mascara et à Tiaret, subissant en plaine toutes les privations, forcés de renouveler à leur rentrée en garnison tous leurs effets usés pendant les sorties, de se monter, de s'équiper, de remplacer les pertes à leurs frais, de payer les bêtes qui périssent et leur chère nourriture, ils s'épuisent et deviennent vieux à trentecinq ans, blanchis, non par l'âge, mais par les nuits passées sur la terre gelée, ou par les journées de quarante degrés de chaleur et les fatigues de toute sorte.
Et les soldats, les pauvres soldats! Je renonce à peindre leurs soufî'rances physiques et morales. Déjà je les ai vus, la faim au ventre, se disputer les entrailles des animaux crevés ou égorgés, faire cuire sur des racines d'herbes mouillées ou sur des ossements cette répugnante nourriture de la dévorer.
Je les ai vus couverts de vermine, la capote percée 'de trous rapiécés avec de la peau de mouton, et réduits à des chaussures taillées à l'abattoir, quand on voulait bien le leur permettre.
J'ai vu ces malheureux soldats passer des nuits atroces, se lever le lendemain les mains et les pieds gonflés par le froid, leur habit gelé sur eux, ou bien par le soleil, obligés de marcher sous un ciel de plomb, sans eau, devenir bleus, et perdre la vie ou la raison en cinq ou six minutes. Et qu'ont-ils à espérer? rien, pas même un grade, pas même une croix, dont le gouvernement n'a jamais été plus avare.
A quoi bon tant de misère? Depuis que nous battons la campagne sous les ordres du brillant colonel du 6^ léger^ qu'avons-nous fait, en définitive? Sauf les coups tirés sur les perdrix ou les lièvres, jamais la poudre n'a parlé contre l'ennemi. Nous avons exécuté des razzias dans lesquelles les amis n'ont pas été plus ménagés que les adversaires, et quelquefois l'Aurore aux doigts de rose a découvert les erreurs de la nuit.
On rendait alors aux gens pillés les restes de leurs troupeaux, un tiers à peine ; mais leurs tentes avaient été brûlées, les moutons et les bœufs distribués aux hommes ou tués clandestinement par eux. Que voulez-vous? les chefs s'étaient trompés ou les espions avaient une vengeance particulière à assouvir.
Cela n'empêchera pas les secrétaires de passer les jours et les nuits à décrire, en termes pompeux» ces tragiques méprises. Bientôt les presses gémiront pour apprendre à la France entière les hauts faits, ainsi que les noms, triés sur le volet, d'une douzaine de héros sans coup férir, aux talents, à l'habileté, au courage desquels on aura dû ces faciles triomphes.