CHAPITRE VII
Géographie de l'honnêteté. — Boghar. — Un chien enragé. — Un marché arabe. — Sous les ordres du général Yusuf. — Son discours. — Sa biographie. — Le Christianisme et Mlle Weyer.
Le 17 février, le l^"" bataillon va, dès neuf heures du matin, au-devant d'un convoi qui nous est annoncé de Teniet. Nous le rencontrons près d'une petite redoute, poste avancé de cette place. Pendant la halte, nous visitons la redoute et nous faisons un succulent déjeuner de vin, de pain et de fromage de Gruyère. Nous prenons le café chez un capitaine de zéphyrs, M. Gouvion-Saint-Cyr, parent du maréchal, — il est resté capitaine, —et nous pouvons admirer un des héros de Mazagran, M. le capitaine Magnan, lieutenant lors du fait d'armes.
Le 18, par la route suivie hier, nous remontons les bords de l'Oued-Besabis. Le. temps tourne à la pluie et à la neige. Le ruisseau change de nom à la redoute et s'appelle l'Oued-Issa. Le fait est fréquent en Algérie, chaque tribu donne un nom différent;
au ruisseau qui traverse son territoire. De là des complications assez fréquentes de détails géographiques. Il devait en être de même autrefois chez les tribus de la Gaule.
Le convoi de la veille nous a amené vingt-cinq mille rations de biscuit, environ dix jours de vivres, car nous sommes deux mille quatre-vingt-seize parties prenantes et mangeantes dans la colonne.
Je constate que, décidément, il n'était pas besoin de fleuves, de montagnes, de douaniers, de bornages quelconques, pour apprendre à nos hommes s'ils étaient dans la province d'Oran ou dans celle d'Alger. Il leur suffisait de comparer les biscuits noirs, moisis, pleins de vers, de la région soumise à l'autorité de Bou-Haraoua — le père la Trique, comme les Arabes appelaient le général de la Moricière, — aux biscuits blancs, secs, savoureux, un vrai dessert, qu'ils venaient de recevoir et qui témoignaient que le bon, l'honnête maréchal Bugeaud nous tenait plus directement sous sa surveillance.
Nous apprenons l'affaire malheureuse arrivée au. 2^ bataillon léger d'Afrique, sous les ordres du commandant Prévost. Entouré par les Kabyles dans les montagnes de l'Ouarensenis, il a eu quatre hommes tués dont un fourrier. Un capitaine a eu la cuisse traversée. Il paraît que c'est le capitaine Cler. — Cet officier est devenu plus tard célèbre comme co-
LA CHASSE A L HOMME. 8i
lonel des zouaves de la Garde. Il a été tué, général, à Magenta.
Un agha du pays avait appelé le commandant Prévost afin de châtier les tribus, et trop de confiance aurait amené ce léger échec.
Nous marchons pendant trois lieues, le 19, par le mauvais temps, dans la direction de Boghar et campons près de l'Oued-Mghilah.
Le 20, nous faisons sept Heues, toujours dans la même direction. Nous traversons plusieurs petits ruisseaux d'eau salée. Des efflorescences salines se font remarquer dans les crevasses de nombreux monticules que nous franchissons avec assez de peine. Aussi le sol, de couleur cendrée, est-il nu et les collines sont-elles déboisées. Nous nous arrêtons près du beau marabout de Sidi-Bouzid.
Nous arrivons sous Boghar le 21. Toujours le même terrain. Un peu d'eau saumâtre dans le creux des nombreux oued que nous passons. Le sol s'enfonce et fuit sous le pied.
Nous entrons le 22 à Boghar.
Ce poste, comme tous ceux de la zone mihtaire, est situé sur une hauteur qui commande l'un des versants de la plaine du Ghéliff et de ses affluents. A Boghar aboutit la route de Médéah.
G'est un véritable nid d'aigle, ou plutôt de vautour, juché juste so'us le méridien d'Alger. Fondé depuis 1841, ce poste voit s'augmenter peu rapide-
ment ses habitants civils, à cause de l'éloignement des points intermédiaires et de la difficulté des communications. Il est à trente-cinq lieues d'Alger, à vingt-cinq de Tiaret. J'ai remarqué quelques maisons. La ville s'entoure d'une ceinture <le murs en forme de remparts. Peu de ressources comme vivres. L'eau y est bonne. Quelques bois résineux, thuyas, lentisques, etc. Dans les buissons, beaucoup d'asperges sauvages que je cueille et dont nous faisons de délicieuses omelettes.
A trois quarts de lieue de Boghar, dans la plaine, le vieux Boghari, oiiAbd-el-Kader avait jadis installé une fonderie, des moulins et quelques autres ouvrages importants, à l'aide de déserteurs de la légion étrangère. Tout cela est actuellement en ruines il n'y reste plus d'autres habitants que quelques pauvres familles arabes et des femmes à l'usage des caravanes.
Le 23, nous quittons Boghar, où je nesais ce que nous sommes venus faire, pour camper sur les bords del'Ôued-Medgilil, marcher pendant cinq lieues, le lendemain, et nous arrêtera une lieue et demie du marabout de Sidi-Bouzid. Le 25, deux compagnies du 3^ bataillon de notre régiment partent en reconnaissance avec un escadron de spahis et de chasseurs d'Afrique. On a, dit-on, entendu des coups de fusil pendant la nuit et même pendant la matinée.
La reconnaissance rentre au camp. Rien de nouveau et nous nous en allons... pas bien loin, jusqu'au marabout. Notre colonel a reçu un courrier du général Bedeau, qui lui demande des nouvelles d'Abd-el-Kader. L'émir a été écrasé net par Yusuf.
Le colonel a probablement répondu à son tour au général en lui demandant des nouvelles d'Abdel-Kader ainsi écrasé.
Ordre d'aller chercher des vivres à Boghar, dont nous sommes à six lieues. Contre-ordre. Un convoi nous vient de Teniet-el-Haad.
Notre nuit du 28 au 29 est assez accidentée; mais on ne nous décorera pas. Un factionnaire degrand'garde tire un coup de fusil sur un soldat, qui est légèrement atteint. Un chien, accusé de la rage, mord un factionnaire du 32% un voltigeur du même régiment et deux soldats du 56^ -
On panse les blessés; le chien ne se retrouve pas et je suis commandé pour aller, à une lieue et demie du camp, maintenir le bon ordre dans un marché arabe, ou plutôt pour voir ce qui s'y passe.
J'avais avec moi trente fantassins et six cavaliers. A mesure que j'approchais du marché, je voyais les sentiers qui y conduisaient couverts d'Arabes en revenant. Ils emmenaient avec eux les bœufs et les moutons achetés et il n'était que dix heure§ et demie du matin. :.:
Ce marché, complèterment en plaine, se tenait entre le camp et Boghar.
Lorsque je vins à le découvrir du haut d'une éminence, le nombre des Arabes qui s'y trouvaient me parut être encore de dix-huit cents à deux mille.
Je fis placer mes soldats dans un ravin d'où ils pouvaient voir sans être vus et, accompagné de^ deux fantassins et de quatre spahis indigènes, je me dirigeai vers la réunion : j'étais le premier Français qui y fût parvenu.
Les marchandises consistaient principalement en moutons, bœufs et chevaux. Ces derniers ne furent vendus qu'à la fin du marché, lorsque leurs possesseurs jugèrent qu'ils ne pouvaient s'en débarrasser plus avantageusement.
Le blé, l'orge, étaient représentés par quelques sacs; puis venaient. des figues, des raisins secs, des oranges; deux ou trois marchands juifs avaient un étalage de burnous blancs, de mauvais calicot, de ceintures et de quelque peu d'épicerie.
Je pus juger, par le bruit et les cris des vendeurs et des acheteurs, que les transactions allaient grand train.
Je me mis de la partie et voulus acheter de l'orge. Chose impossible! Quand je donnais le prix demandé, les Arabes, amis ou complices du vendeur, se groupaient autour de lui et surenchéris-
saient par des offres exorbitantes.il était difficile de s'entendre. Cependant, à l'aide d'un petit Boghari, je parvins à faire l'acquisition d'un peu d'orge, d'œufs, de figues et de raisins.
Les Arabes préfèrent le^ douros espagnols — 0 fr. 60 — à nos pièces de cinq francs et j'eus de la peine à les décider à accepter, pour le prix de mes achats, notre monnaie française.
Il n'y eut pas trop de querelles et pas du tout de sang répandu; de sorte que, vers deux heures, voyant le marché à peu près fini, je rejoignis le camp.
Je m'étais trouvé au milieu d'environ trois mille Arabes et, sur ce nombre, douze cents au moins étaient montés et bien armés de fusils et de longs poignards.
Certes, si ces gens-là avaient été audacieux, ils auraient pu facilement enlever mes trente hommes d'escorte, peut-être surprendre le camp et faire un mal considérable.
Autant qu'il m'a été permis d'en juger, cent cinquante ou cent soixante mille francs ont dû ce jour-là passer entre les mains des Arabes.
Notre camp reste immobile. Dans la nuit du 1" au 2 mars, un coup de feu est tiré pendant la nuit sur un Arabe conducteur du convoi, d'autres disent sur un soldat en chemise, qui s'éloignait des faisceaux sans avertir. Le temps est mauvais et
c'est sous la pluie que nous venons camper, près de Boghar, à El-Fékah, où nous nous joignons à d'autres troupes. Le bruit court que nous devons renforcer la colonne du général Bedeau dans la Kabylie, puisque nou* sommes placés sous les ordres du général Yusuf pour une expédition dans le Sud. C'est ce dernier bruit qui est le bon.
Le 4 mars, à trois heures, tous les officiers montés vont au-devant du général, auquel, le lendemain, les Arabes apportent une lionne tuée.
Je retrouve parmi son escorte un ancien camarade de collège, un petit-fils de M""^ Tallien, actuellement, après mainte vicissitude, brigadier de spahis. Il est superbe dans ses bottes plissées de maroquin rouge sans semelles ! Notre reconnaissance est arrosée de malaga et de frontignan, récoltés à Cette, dans une épicerie espagnole de Boghar. J'y ajoute du fromage de Marolles.
En remerciement de ma cordiale réception, lui m'envoie un morceau de la lionne tuée.
Le 7, nous entrons en campagne, à onze heures trois quarts. On ne saurait trop préciser dans cette expédition mémorable.
Notre colonne était composée, en infanterie : de dix bataillons des régiments vieux et éprouvés de l'Algérie, 6« léger, 13^ léger, 33^ et 56^ de ligne; en cavalerie, d'escadrons du 5^ chasseurs de France,' de chasseurs d'Afrique et du 1" spahis, plus de
cinquante-huit gendarmes, qui, venant tous de
Médéah, nous rejoignirent à une lieue environ de
Boghar. Le ternps s'était remis au beau pour la
circonstance.
■ Le général réunit tous les officiers de la colonne
ainsi constituée et, du haut d'un petit tertre, nous
tint à peu près ce langage :
« Messieurs, je suis fier que le maréchal m'ait fait le plaisir de me donner votre commandement — il prononçait commindemenne — et, d'abord, je vous préviens que je m'exprime difficilement, mais je compte sur votre indulgence : avec mes bons sentiments et ma bonne volonté, nous finirons par nous entendre.
« Je vais vous expliquer le but politique de la guerre. Abd-el-Kader, repoussé par le maréchal, est à dix-huit ou vingt lieues à l'est; d'un autre côté, sa daïra, que vous appelez Smalah, chassée par l'empereur du Maroc et poursuivie par le général Cavaignac, se dirige sur le Djebel-Amour. Notre but est d'atteindre l'un ou l'autre. Notre troupe est lourde; mais nous ferons des marches forcées, des marches de nuit, et, avec votre zèle, votre habileté et l'énergie du brave colonel qui vous commande, — ici, le colonel Renault salue, — nous parviendrons à des résultats. Je comptais ne partir que le 8, parce qu'Abd-el-Kader ne devait quitter la Kabylie que le 9 ou le 10; mais une
lettre du colonel Gamou m'a décidé. Du reste, messieurs, souvenez-vous que vous n'avez en moi qu'un ami et un camarade de plus. »
On applaudit ferme et l'on partit aussitôt.
Le petit discours d'Yusuf, débité lentement et avec un accent musical point du tout désagréable, inspira à nos anciens les réflexions suivantes :
On était étonné de voir, contre tous les règlements en vigueur, le colonel Renault se mettre sous les ordres d'un général au titre indigène. Il est vrai que d'autres colonels l'avaient fait avant lui.
On admira l'adresse dudit général, se servant du mot de daïra pour désigner la réunion des bagages et des femmes d'Abd-el-Kader. La smalah, ayant été prise par le duc d'Aumale (?), ne pouvait pas être reprise par Yusuf, sans exciter des clameurs dans les journaux et dans le public.
Enfin, ceux qui connaissaient, pour avoir déjà servi sous ses ordres, ce grand éreinteur d'hommes et de chevaux, furent médiocrement satisfaits de son annonce de marches forcées, de jour et de nuit. Ils prévirent des fatigues inouïes, et l'expérience justifia bientôt leurs prévisions.
Quant à moi, ce speech, rehaussé par l'éclat de la mise en scène, me plut. J'avais bon pied, bon œil, bon estomac, et je défiai in petto le biscuit sec l'eau saumâtre et les courses prolongées.
A quelle nationalité appartenait le général Yusuf ? Il l'ignorait lui-même, ainsi que son âge. On le disait né à l'île d'Elbe en 1807, ou dans le midi de la France, en 1810. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il avait été enlevé, tout enfant, par des pirates et emmené à Tunis, où sa rare beauté détermina le bey à Tacheter.
Ce prince le fit élever en musulman au milieu des femmes de son harem et l'eut bientôt pour favori.
Yusuf noua une intrigue amoureuse avec Kaboura, sa fille, et n'échappa à la mort qui l'attendait, à la suite de la découverte de sa liaison, que grâce à un brick français.
Nous étions à Alger — c'était à la fin de 1830 — le brick qui l'avait sauvé l'y débarqua. Sa conscience légère lui permit de se donner corps et âme à la France et il nous rendit d'abord de grands services comme interprète. Ensuite, son dévouement et sa bravoure, son habileté, sa connaissance des mœurs algériennes, son influence sur les indigènes, le firent nommer capitaine dans les spahis que Ton venait d'organiser. On lui dut la prise de Bône, en 1832. En 1836, il battit complètement Abd-el-Kader, lors de l'expédition de Tlemcen, et fut nommé bey de Constantine; mais, notre expédition contre cette ville ayant échoué en novembre, il ne put prendre possession de son beylick.
L'année 1887 le vit à Paris. Sa beauté mâle, autant que sa grâce et son habileté comme cavalier, attira tous les regards.
De retour à Alger, il obtint le commandement d'un détachement de spahis; un peu plus tard, des chasseurs d'Afrique. Il devint colonel d'un régiment de cavalerie légère et finit par voir toute la cavalerie irrégulière sous ses ordres.
Présent à la plupart des campagnes qui signalèrent l'administration du père Bugeaud, lequel le tenait en haute estime, il contribua beaucoup à la soumission du pays. Après la bataille d'Isly, il passa général hors cadres.
Revenu à Paris dans les premiers jours de 1845, il embrassa le christianisme et M^^^ Weyer, nièce du général Guilleminot ou du général Jacqueminot, — je ne sais trop lequel, — qu'il épousa. Voilà sa biographie officielle jusqu'à cette époque.