CHAPITRE VIII
Encore une lettre du colonel de Montagnac. — Fin de la bio- ^ graphie du général Yusuf. — Ain-Oussrah. — Aïn-ben- . Nahr. — Champ de bataille du colonel Camou. — L'empire des perdrix et des lièvres. — Le canard des Chotts. — Déroute d'Abd-el-Kader. — Un drapeau de l'émir. — Étrange délivrance.
Je trouve dans la correspondance du colonel de Montagnac une lettre que cet officier écrivait lorsqu'il n'était encore que capitaine au 1" régiment de ligne. Elle est presque entièrement consacrée à Yusuf. Ce que je vais en mettre sous les yeux du lecteur m'aidera à terminer, sinon l'histoire complète de notre commandant en chef, du moins celle de la partie de sa vie où son nom causa quelque rumeur :
Oran, 18 mars 1840.
J'étais à Oran avec ma compagnie, tandis qu'on se battait à trois lieues de là, à Miserguin. Croyez-vous que ce soit exaspérant ?
Le 12 de ce mois, trois ôii quatre cents cavaliers ara-
Les vinrent enlever les troupeaux de nos douars qui paissaient à trois quarts de lieue du camp. Maître YousoufF, le fameux colonel Yousouff, le héros du jour, qui commande à Miserguin, où il se trouve avec son régiment de spahis et huit compagnies du i" de ligne, averti aussitôt, ne tarde pas à se mettre en campagne avec tout son régiment de spahis, qu'il fait suivre par quatre compagnies du centre du 3^ bataillon du l^'^ de ligne.
Son régiment déployé en tirailleurs, il s'avance en toute sécurité, sans se faire éclairer, sans prendre aucune des précautions qu'on ne néglige jamais impunément à la guerre, surtout avec un ennemi aussi audacieux, aussi rusé que celui que nous avons à combattre. Gomme réserve, il n'a que deux des quatre compagnies d'infanterie, déployées en tirailleurs en arrière.
La fusillade s'engage de loin avec quelques centaines de bédouins qui fuient devant lui et l'encouragent ainsi à se porter en avant. Mais arrivé à une lieue de Miserguin, dans ce beau vallon de Ïlemcen-Meth, il est accueilli par des hourras formidables et, de tous les côtés, sortent des nuées d'Arabes. Les spahis sont bientôt débordés. Le désordre se met dans leurs rangs; la déroute est complète. Toute l'énergie des officiers est impuissante pour arrêter une masse de fuyards terrorisés. Le peu de Français et de Turcs qui font partie de ce corps résistent seuls; les indigènes les ont abandonnés.
L'ennemi, enhardi par la faiblesse des nôtres, les poursuit à outrance ; il y met un tel acharnement que ses cavaliers traversent pêle-mêle, avec nos spahis, une ligne de tirailleurs formée de deux compagnies du régiment.
Rien ne les arrête, ni le feu de nos tirailleurs qui les attendent à bout portant, ni celui des deux autres com-
pagnies de réserve, qui sont restées plus en arrière sous le commandement de M. le chef de bataillon d Anthouard.
Nos deux compagnies de tirailleurs, abandonnées par les spahis en fuite, sont entourées par des nuées de cavaliers qui, persuadés que ces hommes, à pied et divisés sur une ligne assez étendue, ne peuvent leur résister, se précipitent sur eux avec fureur.
Nos deux compagnies, trop faibles pour lutter, en plaine surtout, contre cette avalanche de cavaliers qui les assaillent de toutes parts, se réunissent par petits paquets et rejoignent en bon ordre les deux compagnies de réserve. La manœuvre était dangereuse, sous le feu d'ennemis aussi nombreux ; mais elle a été parfaitement exécutée, et ces petits hérissons dont chaque épine lançait une balle bien ajustée, ont maintenu à distance nos intrépides adversaires, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leurs camarades.
Les quatre compagnies réunies, à deux lieues du €amp, privées de cavalerie, serrées de près, n'ayant pour toute ressource que deux obusiers de montagne, 5e mettent alors en retraite et regagnent, à une demilieue de là, les quatre autres compagnies du centre du régiment, qui étaient restées en réserve à Miserguin, mais que le colonel Yousouff, dans sa détresse, avait fait venir pour porter secours aux troupes engagées. Déjà ce petit bataillon était lui-même très vivement aux prises avec les Arabes qui s'étaient jetés à la poursuite des spahis, impossibles à rallier, lorsque M. d'Anthouard, âvec ses quatre compagnies du 5^ bataillon, vint les rejoindre.
C'est alors que, sur l'ordre insensé du colonel Yousoutf, 5'exécuta, au plus vif de l'action, un mouvement qui
pouvait avoir les conséquences les plus funestes. Pour donner passage aux quatre compagnies qui venaient se fondre avec lui, le commandant Mermet dut ouvrir son carré. Il en résulta un désordre pendant lequel nos malheureux fantassins furent très exposés. Si l'imbécile dont on veut faire un héros avait eu la moindre notion de notre tactique, il aurait compris que deux bataillons échelonnés pour battre en retraite se seraient soutenus réciproquement et auraient fait beaucoup plus de mal à l'ennemi, sans lui donner autant de prise qu'un seul bataillon en l'air.
Le carré formé par les huit compagnies du 1®^ de ligne, ayant dans son intérieur les cacolets, les blessés, deux obusiers et, devinez qui, je vous le donne en mille, — Yousouff, Yousouff le colonel de cavalerie, que son régiment en désarroi cherche partout pour se rallier, — ce carré est attaqué sur toutes ses faces par des milliers de cavaliers qui semblent sortir de terre. Ils reçoivent a vingt-cinq pas le feu de nos hommes. Ces décharges réitérées ne les découragent pas. Ils reviennent avec' plus d'audace et toujours plus nombreux, en poussant leur cri rauque, lâcher leurs coups de fusil à portée de pistolet. Nos petits soldats, dont l'aplomb, dans cette circonstance, est d'autant plus admirable qu'ils assistaient pour la première fois de leur vie à pareille fête, les attendent avec calme, et leur ripostent par des coups dont la justesse a dû être appréciée par nos ennemis, qui ont payé cher leur témérité.
Enfin le bataillon, composé de huit compagnies du centre, formant à peu près 600 hommes, abandonné à lui-même à une lieue et demie du camp, se voit enveloppé pendant une heure par trois ou quatre mille cavaliers, et se retire lentement, sans avoir donné prise à
LA CHASSE A L HOMME. 9d
nos féroces assaillants, qui croyaient cette proie facile à saisir, et qui déjà voyaient les têtes de chacun de nos pioupioiis accrochées à l'arçon de leurs selles.
Heureusement que le tourloiirou sait défendre ses oreilles !
Les Arabes ne se sont retirés qu'à cinq heures et demie du soir, lorsqu'ils ont aperçu les renforts venant d'Oran déboucher sur les hauteurs de Miserguin.
Cette retraite fait le plus grand honneur au brave commandant Mermet, qui" a su maintenir son bataillon dans un ordre parfait, et imprimer, par ses paroles militaires quelquefois facétieuses, par son sang-froid, le sentiment de leur devoir et de leur force à des hommes qui pour la première fois de leur vie entendaient la musique des balles. L'honneur de cette journée revient donc sans partage au commandant Mermet, quoi qu'en dise notre niais de général, dans un bulletin absurde, où il attribue aux habiles dispositions prises par le brave colonel Yousouff tout le succès de l'affaire.
Il est beau, le succès! parlons-en : une déroute du régiment de spahis, déroute qui, sans la bonne contenance de nos pauvres petits pioupious, entraînait la perte de toute la province d'Oran!
Si les Arabes, au lieu de s'emballer à la poursuite des spahis et de s'acharner contre notre carré, s'étaient, par un mouvemont tournant, portés sur Miserguin, ils y entraient sans la moindre difficulté, — Yousouff ayant enlevé toutes les troupes qui gardaient le camp. Si même ils n'avaient pas été arrêtés dans leur succès par notre petit bataillon, ils se précipitaient d'un seul trait dans le camp et y massacraient tout ce qui s'y trouvait.
Maîtres de ce point important qui est la clef de l'enceinte que nous nous sommes réservée, ils coupaient de
leur ligne de retraite les troupes venant d'Oran, et qui seraient arrivées trop tard pour empêcher ce désastre; ils pénétraient jusqu'à Oran, qu'on avait dégarni de toutes ses troupes, et anéantissaient toutes les tribus alliées qui sont venues chercher protection sous le canon de la place.
Dès lors, répandus dans les montagnes jusqu'à Mersel-Kébir, ils étaient maîtres de toutes nos communications, et nous ne pouvions plus mettre le nez hors des murs de la ville sans recevoir des coups de fusil.
Telles eussent été les conséquences de l'équipée de maître Yousouif dont, malgré tout, on veut faire un héros, et, qui plus est, le héros de cette journée où il a mérité qu'on lui enlève tout commandement.
Le brave commandant Mermet a rempli là une belle page de sa vie militaire, et, du reste, l'opinion de l'armée est unanime pour proclamer qu'il a sauvé la province d'Oran.
Les Arabes nos alliés ont tellement apprécié notre conduite dans cette affaire, et le service immense que nous avons rendu au pays, qu'ils ne savent comment nous exprimer leur satisfaction, leur joie. Eux, si peu expansifs de nature, venaient nous baiser les mains, prenaient les pans de capote de nos soldats pour les porter à leurs lèvres. Partout, dans leurs tribus, il n'est question que de cette affaire, et ils exaltent bien haut le petit troupier français. Lorsque nous sommes arrivés sur le lieu du combat, au moment où les derniers coups de fusil se tiraient, j'ai entendu quelques chefs arabes qui suivaient l'état-major du général, et qui avaient été obligés de se retirer dans notre carré lors de la déroute des spahis, dire : « C'était un blockhaus de feu. » Cette expression énergique de la part de ces hommes, bons
juges en pareille matière, prouve bien la belle contenance de nos braves petits fantassins.
Eh bien!... cette affaire qui honore notre i^'^ de ligne a déjà été exploitée à son détriment par quelques intrigants, jaloux de la part de gloire qui lui revenait.
Il y a déjà eu quatre bulletins de faits pour cette escarmouche : le premier, pour Yousouff tout seul; le deuxième, pour citer ceux qui se sont particulièrement distingués, et tous les officiers de spahis y sont portés; un troisième, pour parler du commandant de place et du capitaine du génie qui étaient restés bien tranquillement au camp; enfin un quatrième, pour nommer deux officiers du régiment, un capitaine et un souslieutenant, dont l'oubli faisait par trop hurler. Ces deux officiers commandaient les compagnies de piquet, et c'est grâce à leur sang-froid que ces deux compagnies ont été sauvées.
Chacun se demandait comment, après les fautes qu'il avait commises, on avait pu citer Yousouff. Gomme toujours, il y a de satanés farceurs qui ont le nez plus fin que les autres ; ils ont découvert le pot aux roses : notre fameux général a dans le régiment de spahis un neveu, le fils de Lannes, qui ne veut plus être Lannes — nom trop roturier et sentant un peu le moulin — et qui s'appelle Montebello. Ce neveu a le malheur de n'être que capitaine, ce qui est vraiment désobligeant pour le fils d'un maréchal de France, et son excellent oncle veut à toute force le faire passer chef d'escadron.
Pour que Yousouff veuille bien le désigner utilement dans son rapport, il fallait naturellement que le général fît ressortir Yousouff. Et voilà!... Ce que ces tripotages ont soulevé de hurlements est difficile à dire...
Dans faffaire du 12, notre régiment a eu six hommes
tués, vingt-cinq blessés dont un capitaine et un lieutenant. Les spahis ont perdu cinquante hommes et trente chevaux. Ils étaient deux cents. Nos douars ont perdu trois hommes; deux canonniers ont été blessés; deux mulets ont été tués dans l'intérieur du carré, ainsi que le soldat du train qui les conduisait.
Les spahis ont en outre quinze déserteurs et une dizaine de blessés. On voit, par la disproportion qu'il y a entre les blessés et les morts, qu'ils ont été taillés k merci.
La déroute de Miserguin n'empêcha pas Tavancément d'Yn suf, ni la régularisation de sa position après Laghouat et le coup d'État.
Il prit rang dans l'état-major général pour subir, comme général français, un échec encore plus sérieux que celui qu'il avait éprouvé comme colonel indigène. Les bachi-bouzoucks, dont il avait entrepris de faire les spahis de l'armée d'Orient, lui craquèrent dans la main et, tandis que les Russes sabraient son cadre français, resté seul en leur présence, lui, courait après ses cavaliers.
Les dédommagements ne lui manquèrent pas plus alors qu'autrefois. Il reçut le commandement de la division d'Alger, après le licenciement de ses spahis orientaux qui, s'il faut en croire les mauvaises langues, lui rapporta encore autre chose.
On a dit qu'il avait vendu un bon prix les plus belles armes de sa troupe, renvoyée dans ses foyers,
les mains dans les poches, armes emmagasinées par lui dans son palais — en bois — de la rue des Spahis, à Varna.
De tout ce que dessus, je crois pouvoir conclure que l'on a récompensé militcm'ement Yusuf de ses services politiques et qu'en lui accordant des éclairs de bravoure, on ne saurait le considérer que comme un assez pauvre soldat.
Sous l'impression de sa légende que j'ai rapportée avant de la faire suivre de la lettre du colonel de Montagnac, je ne pensais pas ainsi pendant qu'il nous haranguait du haut de son tertre, ayant près de lui M. Weyer et le lieutenant de Carayon- Latour, entouré des officiers de spahis et de chasseurs d'Afrique, resplendissants.
De taille moyenne, la barbe d'un noir magnifique, il était si joli homme dans sa tenue toute battante neuve ! Seulement, qu'il fût né dans notre midi, en Italie, en Sicile ou à l'île d'Elbe, il me sembla que, s'il lui passait jamais par la tête de chercher ses parents, qu'il ne connaissait pas, il n'avait chance de les rencontrer que parmi les Juifs, dont il avait le type et le nez plus qu'aquilin.
Le 8 mars 1846, nous quittâmes El-Fékah à six heures et demie du matin pour aller bivouaquer à Aïn-Oussrah.
Les compagnies d'élite du 6^ léger, du 32^ et du •56^ mettent leurs sacs sur les mulets et forment
avec la cavalerie une colonne légère qui prend plusieurs fois le pas de course.
A Aïn-Oussrah, nous rencontrons le colonel Camou, du 58% avec des bataillons du SB*' et du 52^ La veille, ils ont eu une affaire que l'on dit brillante, avec l'arrière-garde d'Abd-el-Kader. Ils lui ont enlevé les troupeaux qu'il avait razzie's sur les tribus et tué environ cinquante hommes, sans avoir d'autre mal qu'un chasseur à cheval blessé. L'émir se serait enfoncé dans le sud-est. Je déjeune avec le morceau de lionne donné par mon ami, le brigadier de spahis. Malgré la marinade, je lui trouve un goût excessivement fauve et sauvage. La viande est tendre, blanche et ressemble assez à du veau.
Le 9, notre général a des inquiétudes. Nous partons à deux heures du matin. Il y a séparation dans les colonnes. La colonne mobile reste au camp dans un but qui ne nous est pas indiqué; un bataillon du 33" va se ravitailler à Boghar.
Après trois lieues de marche, nous arrivons à Aïn-Ben-Nahr. L'eau en est salée. Tout près, le théâtre du combat du colonel Camou. Sur le champ de bataille, deux chevaux percés de balles et les cadavres de deux hommes que le lieutenant-colonel O'Keeffe, du 56% fait enterrer.
Nos hommes de corvée rapportent de trois quarts de lieue de là, avec du bois, des débris de palan-
LA CHASSE A l'homme. lOi
quins à l'usage des femmes et que l'on ajuste sur le bât des chameaux, — on les nomme atatiches, — des bagues grossières, des couteaux, etc. Ces trouvailles indiquent la direction prise par les fuyards.
Le colonel Camou campe avec nous. Il doit nous quitter le lendemain pour se diriger vers le sud, en nous laissant en subsistance une soixantaine d'hommes éclopés du 22% du 33% des chasseurs et des zouaves.
Nous nous reposons indéfiniment. Le 12, un courrier, payé, dit-on, cent vingt francs, nous apporte des nouvelles de la colonne légère restée sous les ordres du général Yusuf.
Il est à environ vingt lieues de nous et à cinq lieues d'Abd-el-Kader. Le colonel Camou est sur la gauche. Nous occupons le centre, un peu en arrière. Au sud de notre camp, je remarque quelques frênes auxquels leur dureté et la sécheresse du sol doivent faire accorder un âge avancé. Nous sommes dans l'empire des perdrix et des lièvres et je me prépare à les inviter à dîner à tour de rôle; mais le diabolique courrier de cent vingt francs a apporté, avec la gazette, Fordre de rétrograder jusqu'à Aïn-Oussrah : nous devons y attendre un convoi de Boghar, escorté par un bataillon du 33^ sous les ordres du commandant Carbuccia. Nous partons à sept heures du matin. En arrivant au camp, mon
capitaine, M. Bohn, grand chasseur devant FÉtern^l, tue un magnifique canard, dit des Chotts ou du Sahara, au plumage terre de Sienne, avec un superbe collier noir. Le haut de l'aile est d'un blanc très pur; les plumes moyennes sont d'un noir bronzé; les rémiges, noires, ainsi que la queue; la tête blanche, ornée d'une huppe peu prononcée. Le bec et les pattes sont très noirs. Le dessous du corps est d'une couleur brique plus foncée que celle du dessus.
- Notre farniente continue. C'est l'instant ou jamais des réflexions et des conjectures. Nous espérons qu'Abd-el-Kader, chassé par le maréchal, battu par le général Yusuf à Taza, par le colonel Camou à Aïn-Ben-Nahr, démoralisé par les forces supérieures qui le pressent et l'entourent de trois côtés, n'échappera pas à la cavalerie toute fraîche, arrivée de BUdah et de Médéah. S'il en est autrement, il est imprenable, et il faudra renoncer à jamais à l'espoir de s'emparer par la force de cet habile antagoniste, que nos espions n'ont pas plutôt signalé sur un point qu'il en est à quinze ou vingt lieues, fortifiant par sa présence et ses prédications les partisans de la guerre sainte, razziant nos amis, compromettant les indifi'érents et les tièdes par des obtentions forcées de cavaliers, d'argent et de vivres.
Le 15, deux courriers, venus de Boghar vers trois
heures, annoncent que le convoi expédié de ce poste n'arrivera que demain. Cependant le lieutenant-colonel O'Keeffe donne Tordre de se tenir prêt à partir et de remplir d'eau tous les tonneaux disponibles.
Le 16, une lettre du général Yusuf, datée du 14, nous apprend un brillant succès. Abd-el-Kader, surpris, s'est enfui avec quinze ou seize cavaliers. Ses bagages et ses mulets sont entre nos mains. Il s'est esquivé du côté de l'ouest, probablement vers le Djebel-Amour.
Le général a délivré M. Lacote, lieutenant du train, fait prisonnier au mois de septembre dernier à Tiaret, oii il était chargé des affaires arabes, et l'interprète Lévy. Yusuf a poursuivi l'émir jusqu'à cinq lieues de son camp.
A dix heures et demie, arrive enfin le convoi commandé par M. Carbuccia, et le 17, à trois heures du soir, nous levons notre camp.
Nous faisons neuf lieues et rejoignons les colonnes Yusuf et Camou.
Voici les détails de l'affaire du 13 :
Avec la cavalerie ont marché les compagnies d'élite, commandées par MM. Gola et Fermier. Les hommes, montés sur des mulets, ont fait trentequatre lieues en trente-six heures.
. A une heure du matin, on tombe sur le canip d'Abd-el-Kader.
Le général Yusuf, mal informé, avait laissé allumer du feu par les hommes à cause du froid. Aussitôt les vedettes ennemies tirent deux coups de fusil, qui prouvent par leur voisinage qu'elles avaient aperçu la colonne.
Celle-ci se met en marche et, après un défilé difficile, où les cavaliers ne peuvent passer qu'un à un et à pied, on aperçoit les tentes de l'émir. Les feux étaient encore allumés. Deux côtés du camp étaient formés par les chevaux, les tentes au milieu.
On espérait qu'Abd-el-Kader y serait encore ; mais, au premier signal d'alarme, il était parti. On prend une quarantaine de mulets — au lieu de huit cents; — une centaine sont volés par les maraudeurs arabes. Trois drapeaux, douze prisonniers, quelques chevaux, quelques moutons, tels sont les fruits de la victoire.
Parmi les tentes se trouvaient celles d'Abd-el- Kader et de son lieutenant Bou-Hamedi.
Les premiers qui pénétrèrent dans le camp de l'émir furent le maréchal des logis de spahis Lafayette et M. Lamy, lieutenant d'état-major, détaché au 56^
Celui-ci dit à Lafayette : « Ramassez ce tapis. » C'était un drapeau que l'obscurité l'empêchait de bien voir. Il s'en est arraché les cheveux de colère.
L'émir est poursuivi pendant cinq lieues comme
LA CHASSE A L HOMME. lOo
on nous l'avait dit. Ses cavaliers se dispersent peu à peu et une quinzaine seulement, mieux montés, restent avec lui.
Ses bagages, chargés sur des mulets, nous échappent.
Quant à la délivrance de MM. Lévy et Lacote, elle est triste. Avant de fuir, les réguliers d'Abd-el- Kader les avaient criblés de balles. M. Lévy est mort. On sauvera peut-être M. Lacote, bien qu'il soit percé de trois coups de feu. Sur sept qu'on lui a tirés, quatre ont raté. Il n'y a pas eu d'autres coups de fusil, après ceux des vedettes.
Le général Yusuf doit continuer sa poursuite dans le Djebel-Amour. La colonne lourde le rejoindra à Taghin.
C'est égal, s'il n'a jamais autrement battu Abdel-Kader, il n'a pas beaucoup grevé le budget de l'État en frais de plomb et de poudre. Et cette précaution d'allumer du feu pour prévenir l'ennemi ! Et cette cavalerie engagée à la queue leu leu dans un défilé pour ne pas lui tomber trop vivement dessus I Maître Yusuf est un bien grand général.