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CHAPITRE IX

Retour à Boghar. — Un mulet patriote. — Le commandant Vinoy. — L'Oued-Mghilah. — Feu et Miel. — Le réséda dans les sables. — Nombreuses tortues. — Deux coups d'obusier. — Description d'une razzia. — Prise de la smalah d'Abd-el-Kader.

- Le 18, nous retournons à Boghar chercher des TÎvres. La colonne Gamou vient avec nous. Elle rentrera, dit-on, à Médéah pour y jouir d'un repos qu'elle a mérité. Nous dressons nos tentes encore Une fois à Aïn-Oussrah, où nous rencontrons la colonne Carbuccia qui venait d'y faire séjour.

Dans ces régions privées d'eau et de bois, les étapes sont forcément marquées et ces rencontres fréquentes des mêmes troupes n'ont rien qui surprenne.

Nous faisons sept lieues le 19. Un lieutenant du 33% qui a préféré chasser au mulet qu'aux pouilleux de l'émir, m'en vend un, orné de son mauvais mais commode équipement indigène, pour la bagatelle de trois cent quatre-vingts francs. Ce marché

LA CHASSE A L HOMME. iOl

m ouvre des horizons tout neufs sur la guerre et les inconvénients qu'il peut y avoir à faire partie des colonnes lourdes. Enfin ! mon tour viendra peutêtre de chasser au mulet et de remplir mes poches aux dépens de qui il appartiendra.

En attendant, j'examine mon acquisition comme un vrai vétérinaire et avec toute la sollicitude que comporte un quadrupède sur la tête duquel on vient de placer ses e'conomies... L'animal était patriote! Il me gratifie d'un coup de pied qui fait pâlir les assistants. Deux pouces plus près, j'étais tué raidé ou fort mal en point. J'avais reçu le cadeau en pleine poitrine, heureusement à l'extrême longueur de la jambe. J'en fus quitte pour brosser ma tunique, sur laquelle le drôle avait imprimé son sabot poudreux.

Le 20, ma compagnie étant d'arrière-garde, je n'arrive à Boghar qu'à neuf heures du soir. Nous étions partis à six heures du matin. Je passai toute la journée à invectiver mes anciens professeurs de Saint-Gyr, qui s'étaient tant démenés pour me farcir la tête d'un tas d'histoires, quand ils auraient dû s'occuper avant tout des jambes !

Boghar ne nous est guère hospitalier. Pluie, ou plutôt déluge partiel. Il ne nous en faut pas moins procéder au chargement des vivres nécessaires au ravitaillement de la colonnCr

Je couche dans une petite tente-abri, en compa-

gnie d'une de mes escouades. Je suis gelé', mouillé jusqu'aux os, et dans l'impossibilité absolue de dormir, ma Lête et mes pieds dépassant les côtés de la tente. De sorte que je suis arrosé à jet continu par les deux extrémités.

Le 22, nous rompons pour dévorer deux lieues. La colonne Camou et le bataillon du 32^, commandé par le chef de bataillon Yinoy, partent avec nous. Quelques parapluies seraient préférables. Nous n'en causons pas moins avec nos camarades de misère,

Ils nous racontent que le commandant Vinoy, dont les troupiers, en campagne depuis onze mois, n'avaient plus ni capotes, ni pantalons, ni souliers, et dont les fusils étaient détériorés par le mauvais temps, a eu avec le général Yusuf, sous la tente de ce dernier, une scène des plus vives, et que, dans l'intérêt de ses hommes, il se serait formellement refusé à suivre cet enragé promeneur dans ses courses etfréaées.

Je sais bien que ce refus est attentatoire à la discipline, quoiqu'il y ait beaucoup à dire sur le commandement de soldats français par un étranger. Mais il fait honneur à la fermeté du commandant Vinoy.

Ses hommes sont dans un état déplorable. Leurs capotes sont devenues .des vestes. Leurs pantalons ont été remplacés par des espèces de caleçons en

peau de mouton et ils ont, à la place de souliers, des sandales quelconques, fabriquées avec la peau des bœufs dont, par bonheur, on les a nourris.

Le bataillon, quoique tout à fait dépourvu du prestige, le fameux prestige, de l'uniforme, a fait plus que son devoir et a donné tout ce qu'il pouvait donner.

L'humanité doit l'emporter sur toute autre considération... mais nous arrivons sur les bords de rOued-Mghilah et maître Yusuf, qui connaît le pays et aurait dû nous prévenir, en nous y lançant après les pluies, de nous méfier, ne nous a prévenus de rien du tout.

Nous entendons un bruit formidable qui croît à chaque instant et dont nous cherchons en vain la cause. Notre tête de colonne passe tranquillement le ruisseau, presque à sec; mais au moment où le convoi et le troupeau de moutons, poussé par des Arabes à moitié nus, traversent à leur tour, une avalanche d'eau subite, entraînant avec elle des arbres arrachés, des blocs de pierre, etc., etc., remplit rOued par-dessus les bords.

Un chameau tombe avec sa charge dans la perfide rivière et est entraîné par le courant. Un mulet du train file avec le chameau. On parvient à sauver le mulet. 11 portait des caisses de sucre.

Un fourrier de voltigeurs du 32^ s'aperçoit de l'accident. Il ramène une des caisses sur la rive, y fait

un trou et, tranquille comme le juste d'Horace au milieu de la confusion générale, se met gravement à sucer l'eau qui coule de la caisse et, homme prévoyant, en remplit son bidon. Je n'ai jamais tant ri.

La colonne est coupée en deux tronçons par le torrent. Je reste à l'arrière-garde sur la rive gauche, et ma tente s'ennuie d'être séparée de moi sur la Tïwe droite.

L'eau s'épuise peu à peu et, le 23, nous allons camper, après avoir fait quatre lieues, sur les bords d'une espèce de marécage, où le commandant Garbuccia nous avait annoncé du bois, du fourrage et de l'eau. Pas de bois, pas de fourrage et une mare devenue bientôt bourbeuse sous les pieds des chevaux et des mulets. Nous recueillons l'eau avec des cuillères pour faire la soupe et le café.

Le temps se met au beau.

Ma compagnie a la chance, le 24, de partir en avant, avec le génie et une compagnie du 33% pour préparer les voies aux bagages. Au bout de quatre lieues, nous rencontrons le Nahr-ou-Assel — feu et miel — rivière que l'on nous dit être plus loin le Chéliff et qui prend sa source près de Taghin.

Gonflé par les pluies, il a de six à huit pieds de profondeur, ce Feu et Miel, sur quinze de largeur.

Le commandant Garbuccia, désappointé, le fait remonter pendant une lieue et demie, afin de trouver un gué.

Le terrain, salé et sablonneux, produit du thym et des chrysanthèmes. Je remarque que plus on avance vers le sud, plus on dirait que la masse générale des eaux, visibles ou invisibles, coule dans cette direction, au lieu d'aller vers la Méditerranée. La végétation devient plus active et plus verte.

Le 25, nous laissons dans une petite redoute, construite en terre, au milieu d'une contrée pittoresque et assez fertile, le lieutenant Starck du 13^ léger, avec une espèce de dépôt provisoire de vivres et soixante-dix hommes de la colonne, à demi invalides ; et nous poussons pour notre compte jusqu'à une autre redoute, plus importante, nommée Chabouniah, d'oii nous décampons le 26 à quatre heures du matin.

La végétation devient de plus en plus belle et plus fournie, soit à cause du sol, soit sous l'influence de la saison. Une immense quantité de fleurs couvre les sables, entre autres le réséda, qui parfume l'air. De temps en temps percent les hampes courtes de tulipes jaunes, petites, à pétales pointus.

Nous campons au marabout de Zouaghi, sur les bords d'un petit ruisseau qui prend sa source au pied du Djebel-Noagah.

Un peu au delà de la montagne, une construction arabe, espèce de caravansérail inhabité, appelé Serghin, avec quelques figuiers.

Nous avons fait la grande halte dans une sorte

d'oasis où ces arbres abondent, entourée de murs et arrosée par une source magnifique d'eau excellente. Les tortues y sont en quantité.

Nous recevons un courrier qui nous apprend que la colonne Camou est sur les bords du Nahr-ou- Assel, et que Yusuf, avec sa colonne mobile, a razzié les tribus qui avaient offert la diffa, c'est-àdire l'hospitalité à Abd-el-Kader. Il paraît, de plus, que ces tribus, mal inspirées, ont tiré sur les Français.

Le 27, une étape de cinq lieues nous conduit à Couïba, où il nous est fait une distribution de moutons. Chaque offficier a le sien. On en accorde un par trente rationnaires. Ils ne s'étoufferont pas.

La journée du 28 est dure. La chaleur est très forte et nous avons neuf lieues à arpenter. Par bonheur, il y a un peu d'eau le long de la route. Nous nous dirigeons sur l'Oued-Meckraoula, où est Taghin.

A moitié route, nous traversons le terrain, témoin de la prise de la smalah par le duc d'Aumale (?).

En l'honneur de ce fait d'armes, le Corse Carbuccia, espérant que l'aile des Zéphyrs — rien des bataillons d'infanterie légère d'Afrique — porterait droit la fumée et le bruit de son canon jusqu'à Médéah où se trouve actuellement, dit-on, le duc d'Aumale, fait tirer deux coups d'obusier à poudre.

Sans prétendre rabaisser les services du duc d'Aumale et de ses frères en Algérie, il est permis de dire que les coups d'obusier innocentsde M. Carbuccia étaient un acte de courtisanerie, montrant trop l'envie des épaulettes de lieutenant-colonel. Le tapage fait en France suffisait amplement.

Prise de smalah, réunion de tentes d'un grand personnage, ou prise de douar, réunion de tentes d'une simple tribu, kif-kif comme dit l'Arabe, et représentent l'une et l'autre une razzia, dont la description est la même pour tous les cas :

Aussitôt l'emplacement de la tribu connu, — dit le colonel de Montagnac, — chacun se lance, se disperse dans une direction quelconque. On arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux, leurs femmes, leurs enfants. Tout ce monde se sauve dans tous les sens. Les coups de fusil partent de tous les côtés sur les misérables surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants poursuivis, sont bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent. Les bœufs, les moutons, les chèvres, les chameaux, les chevaux, tous les bestiaux enfin qui fuient, sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le tue, le dépèce ; c'est l'affaire d'une minute. Celui-là poursuit un veau sur lequel il roule, cul pardessus tête, dans le fond d'un ravin. Les autres se jettent sur les tentes, où ils se chargent de butin; et chacun sort de là affublé, couvert de tapis, de paquets de laine, portant des pots de beurre, des poules, des armes et une foule d'autres choses que l'on trouve en

grande quantité dans des douars souvent très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut emporter, et bêtes et gens sont conduits en convoi. Tout cela crie, tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On quitte alors la position, fier de son succès ; alors commence la fusillade. Les cavaliers, qui d'abord avaient pris la fuite, reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos. Ils harcèlent les arrièregardes; on leur riposte: on les éloigne et l'on rentre avec ses prises, glorieux trophées d'une brillante journée. Aussitôt arrivés, grande distribution de moutons, de chèvres, etc. De tous les côtés, on égorge ces malheureux innocents qui, encore tout palpitants, frémissentdans la marmite du troupier toujours affamé. Tout le monde est satisfait : les voraces se sont rempli l'estomac; le général en chef a grossi ses approvisionnements. Chacun envisage l'avenir avec quiétude et s'endort en attendant une nouvelle marche de nuit.

La smalah d'Abd-el-Kader, composée surtout de malades, de femmes, de vieillards, d'enfants^ agglome'ration encombrante où se noyaient les réguliers préposés à sa garde, présentait un chiffre de plus de douze mille personnes. Tout cela formait, près de Taghin, une ville de tentes d'une étendue de deux kilomètres.

Pendant que le jeune prince marchait droit sur elle, à la tête de treize cents baïonnettes et de six cents chevaux, le général Bugeaud, gouverneur général, campait vers le sud-est de l'Ouarensenis, La Moricière s'avançait à trois journées de la co-

lonne lancée en avant et pour que la smalah ne pût passer entre ces derniers corps, l'immense tribu des Arars, déployée comme un vaste filet jusqu'aux abords de Tiaret, lui barrait le chemin du Tell ou faisait semblant de le lui barrer.

La brusque attaque du duc d'Aumale, alors âgé de vingt ans, avec cinq cents chevaux de son avantgarde, conduits par le colonel Yusuf et le lieutenant-colonel Morris, avait été hardie, sans doute, mais non pas téméraire, et elle avait eu facilement raison d'une multitude affolée, encombrée de bagages et de bêtes de charge, au milieu de laquelle les réguliers n'avaient pu même se servir de leurs armes et s'étaient vus bientôt entraînés ou renversés par la foule, tout le monde se précipitant vers le désert, en chassant devant soi les troupeaux aussi épouvantés que leurs maîtres.

Trois mille six cents prisonniers, les tentes de l'émir, sa correspondance, son trésor, quatre drapeaux, un canon, deux affûts, un grand nombre d'objets précieux pris par le duc; deux mille cinq cents prisonniers avec chevaux, troupeaux et bagages, tombés au pouvoir de La Moricière; un engagement victorieux avec les débris de la smalah, au pied du plateau de Djeda, engagement dans lequel l'émir avait perdu deux cent cinquante tués, cent quarante prisonniers, trois cents fusils, des caisses de tambours, cent cinquante cha-

meaux, des chevaux et l'un des cinq drapeaux que l'on portait devant lui, constituaient un triomphe qui avait valu au général Bugeaud le bâton de maréchal de France, ainsi que les trois étoiles au duc d'Aumale, à La Moricière et à Ghangarnier.

Et pourtant ce triomphe était un échec, puisque l'objectif de l'expédition n'avait pas été atteint : Abd-el-Kader s'était encore une fois dérobé, d'abord devant La Moricière, ensuite au combat de Djeda. Or, si l'on pouvait soupçonner le général de peu d'enthousiasme pour cette prise, la précipitation du duc d'Aumale à se jeter sur la smalah y avait peut-être apporté un obstacle non moins sérieux.

Le prince était trop jeune pour conduire l'avantgarde en pareille circonstance, surtout sans autres guides que Yusuf et le brave et bouillant Morris, et il n'allait pas tarder à montrer dans le commandement de la province de Gonstantine, qui avait accompagné sa nomination au grade de lieutenant général, que les grands ont besoin, comme tous les autres hommes, des leçons de l'expérience.

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