CHAPITRE X
Une lettre du duc d'Aumale à la Reine. — Rapport sur les opérations contre les Oulad-Sulthan. — Jugement sur le duc d'Aumale. — Les soldats murmurent. — Tètes de Français et oreilles d'Arabes. — Zacchar. — Grande razzia dTusuf. — L'homme plus fort que le cheval. — Une décollation. — Restitution équivoque. — Cruelles fatigues du retour. — Les suicidés.
Quoique d'un intérêt très rétrospectif et rendant un peu longue la parenthèse par laquelle j'ai interrompu ce journal, je placerai ici une lettre du duc d'Aumale à la reine Marie-Amélie et un rapport, dû à la plume de quelque secrétaire, lequel a gardé l'incognito. Ces deux pièces prouveront la justesse de l'axiome que j'ai formulé.
r: caL.^yf-z,jt^ ^ <V «t-î»»^ ->->o fc-# -cA*-»-!/» ^-<-c«<^ 9'^*>-^iSco.
LA CHASSE A l'hOMME. Hg
£t^ Ov^ U-tO
aucys-€^ / ?^ .Ct»Y ^'^''**^ ^Loc^cc-cfr,'*-'
J jt, ÔoLOrau^A^ ô*-*' c.c*' ':?>a,o-«^^^«»-**^ï- «,-^t-e^^C««,
'tT adc^ty» 'T^^y'
Z^^,-^ 13d!i*%<, 'Tu^.^'^n^i cH*.*^^>#c-c-^v^ Arz^
^tj&>9^ e^s2ÊioC;>^ >2*^
Rapport
Constantine, le 24 mai 1844.
Le Prince a continué ses opérations contre les Ouled- Sulthan avec le plus grand succès. Cette tribu a été
complètement détruite ou dispersée. Les grands se sont rendus à son quartier général pour demander l'aman.
Mais pendant que ceci se passait dans les montagnes du Belezma, un drame affreux se jouait à Biskara.
Pendant le séjour de la colonne expéditionnaire dÉms cette place, en mars dernier, on avait organisé, pour y tenir garnison, un détachement du bataillon des tirailleurs indigènes de Gonstanline, détachement dans lequel étaient entrés par enrôlement des gens du pays et des déserteurs du corps des réguliers de Mohammed Séghir, khalifa d'Abd-el-Kader dans les Zibans.
Le Prince avait fait mettre d'autorité, et par réquisition, une somme de soixante-huit mille francs à la disposition du commandant de ce détachement, pour assurer le service de la solde pendant une année entière.
En outre, les denrées provenant des contributions en nature levées dans les Zibans étaient restées entre les mains du détachement pour sa subsistance.
Dans la nuit du il au 12 mai, une portion du détachement a introduit par trahison dans la Kasbah le khalifa d'Abd-el-Kader et ses réguliers.
Les trois officiers — tous Français! — MM. Petitgaud, lieutenant de tirailleurs, commandant supérieur; Grochard, sous-lieutenant au même corps ; Arcelin, chirurgien aide-major, — les sous-officiers, ainsi que les tirailleurs indigènes de Gonstanline, qui n'étaient pas dans le complot, ont été surpris et égorgés dans leurs lits; un des deux sous-officiers français, le sergent-major Pelisse, a pu seul s'échapper.
Les armes, les munitions de guerre et de bouche, la caisse et le matériel laissés à Biskara sont tombés au pouvoir de l'ennemi.
En apprenant cette nouvelle, le Prince a laissé une
colonne dans le pays de Belezma pour achever la soumission des Ouled-Sulthan, et est parti lel6 de Batna avec 3 600hommeset9oOchevauxpourallerreprendreBiskara.
11 a laissé son infanterie à El-Kantara et, avec sa cavalerie, est arrivé le 18 à sept heures du matin devant Biskara. Le khalifa en était sorti la veille, emportant le trésor, les armes et les munitions de toute espèce.
Les détails qui me sont donnés par ceux qui ont visité le théâtre de la scène d'horreur qui a ensanglanté la Kasbah, font un mal affreux! Je n'ai pas la force de vous les retracer.
Le jeune général de division commandant la province de Constantine avait éprouvé là un rude échec, dû à beaucoup d'imprévoyance. On n'en fit pas tant de bruit que de la prise de la smalah et aucun peintre ne le prit pour sujet. Je me hâte d'ajouter que le duc d'Aumale n'en devait pas moins justifier bientôt cette appréciation de M. de Montagnac, alors chef de bataillon au 61% à Philippeville : « Elle est réellement fort bien notre jeune Altesse. Il y a en elleun jugementtrès droit, très ferme, et un esprit sérieux étonnant pour son âge. Non seulement c'est un prince charmant, des plus aimables, plein de franchise et d'entrain, mais c'est un homme. La belle province de Constantine a bien besoin d'un prince comme celui-là pour la relever. »
29 mars 18^6. — Nous rejoignons à El-Beïda, surla rive droite de l'Oued-Ghéliff, la colonne Yusuf,
qui nous quitte à six heures du soir, emmenant le bataillon du 33^ On parle d'une expédition à Aïn- Madhy, à cent au sud lieues d'Alger. Cependant Yusuf n'emporte avec lui que pour un jour de vivres.
Nuit épouvantable.
La pluie n'a pas cessé une minute. Impossible, tant le sable est détrempé, de penser à mettre debout les tentes. On a essayé en vain de combattre le froid par des feux allumés au moyen de l'alfa. Le feu n'a produit que de la fumée. Le matin nous sommes presque aveugles et noirs comme des nègres.
Le 30, nous séjournons. Nos troupes sont fatiguées et commencent à murmurer. Nos compagnies sont réduites à 45 hommes, par suite des malades laissés à Boghar et à Chabouniah. Le bruit que nous rentrerons vers le 15 avril, commence à circuler.
Le 31, nous revoyons la colonne Yusuf. Elle ramène trois mille moutons, cent bœufs et, coupées à des prisonniers, une douzaine de paires d'oreilles.
Le 1" avril, trois compagnies partent pour Tenietel-Haad. Le bataillon du 56^ reste à la redoute de Chabouniah. Les autres troupes doivent prendre dix jours de vivres et former deux colonnes sous les ordres des colonels Camou et Renault.
Le 2, nous nous remettons en route pour avaler onze lieues. La colonne Renault est d'avant-garde. Nous laissons Sidi-Bouzid sur la droite et Zénina sur la gauche. Zénina est une espèce de ville arabe, précédemment visitée et saccagée par Yusuf.
Le 3, les compagnies d'élite et la cavalerie partent à trois heures du matin. Nous les rejoignons à la grande halte à Amrah. Dans la matinée, on trouve trois têtes de soldats de la colonne Camou. Nous coupons des oreilles d'Arabes, ceux-ci des têtes de Français. On les dissimule pour ne pas effrayer les heureux mortels qui possèdent encore les leurs.
On marche jusqu'à huit heures du soir. Quelques touffes d'alfa, allumées, servent à nous guider... et à prévenir l'ennemi, s'il rôde aux environs. Coups de fusil à l'arrière-garde. Ce sont de pauvres diables qui, désespérés, à bout de forces, ne voulant pas être martyrisés par les Arabes, à notre suite, se font sauter la cervelle. Nous retrouvons notre général à Zacchar.
Il parait que, dans la journée, Yusuf, trompé par un nuage de poussière soulevé par le vent, s'est cru sur les traces de l'ennemi : aussitôt, cavaliers de prendre le galop et fantassins, le pas de course.
L'erreur est reconnue et on apprend par les espions indigènes qu'il ne s'agissait que d'un troupeau, lequel avait sur nous une avance de dix lieues.
Cependant les éclaireurs du général ont vu les réguliers d'Abd-el-Kader, qui n'existaient plus depuis huit jours; mais, trop fatigués, ils n'ont pu les atteindre.
Les hommes^ mécontents etharassés, prétendent que ce sont là des bruits semés par notre grand chef, comme un moyen d'encouragement. Il en est bien capable.
Zacchar, village abandonné, se compose de quelques maisons arabes en ruines, et de grands jardins où l'on trouve des grenadiers, des figuiers, des abricotiers et des pêchers. Toutes les feuilles en ont été mangées par les chevaux qui crèvent de faim. On n'y rencontre qu'une vieille femme à moitié nue qui, le visage couvert d'ordures, implore notre pitié.
Le 5, il nous arrive, khalifa en tête, avec un drapeau rouge, jaune et vert, et un autre bleu, rouge et vert, trois cents cavaliers du goum de Laghouat, alors nos amis. Leurs chevaux sont presque tous blancs. Le khalifa peut avoir une cinquantaine d'années. Signe particulier : est très laid.
La colonne légère part à cinq heures du soir avec quatre jours de vivres. Nous sommes vissés à Zacchar. Je me promène dans les jardins. Ils sont encombrés d'herbes parasites. Çà et là quelques touffes d'orge. Aucune trace de feu dans les maisons, ni d'habitation récente. Pas d'autres meubles
que quelques grands paniers préparés pour la récolte ou abandonnés par les naturels.
Le vent du désert souffle avec violence, saupoudrant de sable nos tentes et notre cuisine en plein air. Nous découvrons, entre deux rochers, une jolie fontaine. Nous démolissons les maisons de Zacchar pour en brûler les pauvres matériaux. Pas de nouvelles de la colonne du général Yusuf.
On dit qu'à quinze lieues de notre camp commence le petit désert, zone sablonneuse, sans eau, que les troupeaux ne peuvent traverser. De sorte que les diverses fractions des Oulad-Naïl qu'il parait qu'Yusuf poursuit, ne sauraient lui échapper. D'ailleurs, sur les limites de ce désert, circule un goum ami, peut-être celui de Laghouat, qui attend les fugitifs pour leur couper la route et les vivres.
Le 8, à onze heures du soir, un courrier apporte la nouvelle d'une grande razzia exécutée par Yusuf.
Nous le revoyons, en effet, le lendemain à quatre heures du soir, campés que nous sommes près d'un oued inconnu. Il a 8 000 moutons, 150 bœufs, 300 chameaux et beaucoup de dattes. Les Laghouatis ont emmené 1 200 chèvres et 8 000 moutons pour leur part. Il fait bon être de nos amis.
La cavalerie a été engagée. Un spahi est mort. Deux gendarmes sont blessés. M. Talma, lieutenant de spahis, a eu un cheval tué sous lui. Le capitaine
de gendarmerie Duvignot a reçu une balle dans son képi et une autre dans la bouche de son cheval. Les voltigeurs du 6" léger ont échangé quelques coups de fusil avec les fuyards. On était à dix-sept lieues de Zacchar.
Yusuf a conduit l'affaire en véritable hurluberlu, la cavalerie en désordre, l'infanterie au pas de course, joutant à qui arriverait le premier. Un voltigeur du 33° et deux du 6^ léger reçoivent chacun cent francs et seront cités àl'ordre pour leur vélocité. Cette guerre est décidément un attentat perpétuel à la discipline par le pillage, à l'ordre militaire par la fureur des citations et des récompenses.
Nous remontons notre oued innommé qui nous mène à Charef, village en ruines et depuis longtemps inhabité; puis nous allons de campement en campement sans savoir comment ils s'appellent. Les hommes portent l'eau à bras dans de grands bidons et la boivent en route, malgré les ordres et les menaces.
Le 12, jour de Pâques, on distribue un mouton par compagnie pour les officiers et un autre mouton pour quinze hommes. Un peu d'eau boueuse fait couler cette viande.
Nous apprenons que M. Claparède, notre lieutenant-colonel que nous n'avions jamais vu, et qui commandait un poste à Tenez ou à Orléansville, est nommé colonel du 51^
Le 13, un village abandonné nous offre d'excellente eau et de l'orge en vert à discrétion. Nous y trouvons une vieille femme — elles nous poursuivent — qui, malade, n'a pu suivre ses concitoyens.
Nous restons avec elle le 14. Notre cavalerie se disloque de faim et de misère. Je n'aurais jamais cru l'homme plus fort que le cheval et plus capable de supporter la même quantité de privations et de fatigues. Il est vrai que plusieurs soldats se sont suicidés, ressource que n'ont pas les animaux.
J'assiste à une décollation. J'avais vu le 9 fusiller trois Arabes, coupables d'avoir fait des silos de biscuit pour leur propre compte à la suite d'une razzia. Aujourd'hui ce fut plus hideux.
On avait pris quatre Arabes la nuit dernière. L'un d'eux, coupable d'avoir tenté de s'évader, est jugé par Yusuf et condamné à mort.
Vers les quatre heures, un piquet, composé de spahis et d'un brigadier indigène faisant fonctions de chaouch ou de bourreau, conduisit le malheureux sur le lieu du supplice, à vingt pas de la grand'garde.
Il avait les mains liées derrière le dos ; on le fît asseoir ou s'accroupir sur les genoux, le cou baissé ; puis le brigadier frappa...
Le sabre s'enfonça d'un pouce et demi; l'Arabe tomba, le cou entr'ouvert, le sang jaillissant à flots. Il chantait toujours son chant de mort et ré-
pétait : Allah illah Allah Mohammed rassoul Allah.
Un deuxième coup, puis un troisième, ne parvinrent pas à séparer la tête du tronc. Alors le spahi prit par la barbe cette tête à moitié coupée et scia avec son sabre ce qui restait du cou. Le sabre ne coupait pas.
— Prends un mouss (couteau) ; — lui cria en arabe un autre spahi indigène. Le brigadier releva la tête et demanda en français un couteau aux assistants. La peau fut coupée, le corps tomba et la tête resta entre les mains du chaouch. L'œuvre de justice était accomplie et Yusuf comptait un exploit de plus.
Cette tête, jetée par terre, roula près du corps. Un soldat du 35% un Corse, lui coupa les deux oreilles, pour recevoir la prime ; car notre général, ancien musulman, paie les oreilles des sectateurs du prophète qu'on lui apporte.
Les trois autres prisonniers assistaient à cette boucherie. Rien n'égala la fermeté du patient, si ce n'est la barbarie du bourreau et la stupeur de l'assistance. Je revins avec la fièvre.
Les parts que nous attendions toujours de la razzia dont je viens de parler, ne nous feront pas mal à la poche. Le général Yusuf a donné l'ordre de tout restituer, sauf, bien entendu, ce qu'ont emmené nos amis de Laghouat qui, se doutant du tour, sont déjà loin. Nous restons les seules vie-
times de cet acte de probité. On murmure qu'il ne s'est pas accompli gratuitement.
Nuit agitée. La cavalerie sort de neuf à onze heures. Les compagnies d'élite partent à leur tour à trois heures du matin et ne rentrent qu'à trois heures du soir.
On a trouvé, en fouillant un village, des silos remplis de tellis, espèces de grands sacs en tapisserie grossière, employés pour les transports, et des outils d'origine française, tels que rabots, vis de pressoir, etc. Un spahi a mis la main sur sept cent cinquante francs en douros, cachés dans une peau de bouc.
Tout sert aux Arabes pour dissimuler leur argent : pots de beurre, trous sous les cendres du foyer, couffins remplis de dattes, sans préjudice de leurs personnes et des loques qui les recouvrent. Mais rien n'échappe à l'avidité du soldat, chez lequel le flair s'est développé et qui s'est vite mis au courant des plus insoupçonnables ruses. Il fouille impitoyablement ces malheureux et les femmes mêmes n'évitent pas ses recherches indiscrètes.
Le 15, nous entendons avec plaisir sonner le réveil à quatre heures et demie. La campagne est terminée et nous avons l'ordre de revenir àMascara. Il était temps !
Nos bruyants et sémillants escadrons, de 85 à 90 chevaux, étaient presque réduits à ceux des offi-
ciers. Le vétérinaire militaire avait fait tout abattre, afin de ne pas laisser entre les mains des Arabes de pauvres bêtes éreintées qu'un peu de repos et quelques soins auraient facilement remises en bon état. Les selles et les brides du gouvernement jonchaient les sables du désert, tandis que nos gendarmes, empêtrés dans leurs lourdes bottes, portaient sur le dos leurs harnachements, leur propriété, pour ne pas tout perdre, sachant que l'État, d'après un tarif vieux de cinquante ans, ne leur allouait que la moitié de la valeur des effets disparus à l'ennemi.
Une douzaine d'hommes, épuisés de soif, de faim, de fatigue, de soleil, après des marches forcées de trente heures de suite, sans autre arrêt qu'un quart d'heure toutes les deux heures, s'étaient brûlé la cervelle. Ils gisaient dans l'alfa ou dans les sables, festins pour les bandes de chacals et les vautours, avec leurs camarades, restés en arrière, décapités par les Arabes, les victimes de la fièvre ou de la dysenterie, et les misérables massacrés par Yusuf. Heureusement qu'on avait sauvé fusils et cartouches !
Nous sommes depuis longtemps sans pain et les vers mangent plus que nous de notre biscuit.
Mon pantalon, déchiré par les épines acérées des jujubiers sauvages, est à moitié gris, à moitié rouge. Ma tunique percée au coude, a pris les di-
mensions d'une petite veste, le bas m'ayant servi à mal raccommoder le haut, et je suis un des mieux de la colonne !
Quand je songe que j'ai reçu d'amis de France des lettres où ils me croyaient dans le propre paradis de Mohammed, entouré de houris, toutes jeunes, toutes belles, toutes séduisantes I Précisément alors, aidé de quatre spahis et jugé digne de ce poste de confiance, j'étais le berger de trois cents chameaux, parmi lesquels il s'en trouvait de malins comme des bossus, chargé de les faire paître et de protéger contre toutes les attaques possibles leur sieste et leur laborieuse digestion.
Des houris I Les pauvres créatures que j'ai quelquefois rencontrées, se salissaient, de propos délibéré, horriblement le visage pour éviter, non pas l'homme, mais le chrétien.
Je n'ai pas vu plus de jolies femmes que de gazelles; en revanche, des hyènes, des chacals, de hideux lézards et d'ignobles crapauds, en quantité.