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CHAPITRE XI

Ce que coûte un baril d'oreilles coupées. — L'honneur de la France. — Rentrée à Mascara. — Massacre des prisonniers de la colonne Montagnac. — Leur histoire rétrospective. — Un coup de pistolet de l'émir. — Les chouaris. — La mère d'Abd-el-Kader. — Les femmes de l'émir. — Le soldat Turgis. — Les prisonniers d'Aïn-Témouchent.

Nous prenons, pour battre en retraite, à peu près le même chemin que nous avons suivi en venant vers le sud. Je revois presque tous les mêmes campements, mais dans une situation d'esprit bien différente et avec des idées nouvelles; sans souliers, demi-nu, comme les camarades, et content, comme eux, de ne plus avoir à contribuer au gonflement des bulletins du général Yusuf, où nous prenions huit cents superbes mulets, là où j'en avais compté quarante-deux, et dans quel état ! des spectres de mulets, aussitôt abattus qu'enlevés.

11 est vrai que nous rapportons un plein baril d'oreilles, récoltées paire à paire sur les prisonniers, amis ou ennemis. Il contient même celles

d'un de nos cinquante-huit gendarmes, mort de maladie. Deux pièces de cent sous de plus ne sont pas à dédaigner.

Notre plus belle razzia, faite sur les Oulad-Naïl, a re'ellement été de vingt-cinq mille moutons et de six cents chameaux, chargés de butin, prêts à décamper. Le simple soldat aurait dû recevoir, pour la part unique de prise à laquelle il a droit, environ vingt-cinq ou trente francs. Notre général a préféré empocher à peu près le tout. Il s'est arrangé avec l'administration et les tribus voisines. Beau cadeau de noces pour M""^ Yusuf !

En compensation, sur six cents chevaux emmenés, il a presque tout perdu. C'était la cavalerie la plus belle et la plus neuve de l'Algérie. Mais, avec des courses de trois jours et trois nuits sans orge dans un pays de sables, dénué d'herbes mangeables pour ces pauvres bêtes, il en est venu bien vite à bout. La France est riche, on le dit sans cesse et nous le savions déjà. Pourtant c'est lui faire payer bien cher les étoiles des épaulettes du général Yusuf et les galons de son képi, que de confier à un tel homme tant de soldats, tant de chevaux, tant de bêtes de transport.

C'est aux finances de notre pays que ce général a fait la guerre et si, à ces dépenses incalculables, on ajoute des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à

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coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides, on comprendra que ce ne sont pas seulement l'argent et le sang français qui ont été prodigués, mais la dignité et l'honneur de notre nation.

Les villages que nous avons rencontrés abandonnés par leurs habitants, ont été brûlés et saccagés ; les provisions de dattes, trésor que ces pauvres gens étaient hors d'état de remplacer, ont été gaspillées; on a coupé leurs palmiers, leurs abricotiers, parce que les propriétaires n'avaient pas eu la force nécessaire pour résister à leur émir et lui fermer un passage, ouvert à tout le monde chez ces tribus nomades.

Toutes ces barbaries ont été commises sans tirer un coup de fusil ; car les populations s'enfuyaient devant nous, chassant leurs troupeaux et leurs femmes, délaissant leurs villages, qui ne sont guère que des entrepôts pour les caravanes.

Singuliers moyens de nous faire aimer et de civiliser! Les haines s'enveniment et grandissent. Abd-el-Kader, mort ou pris, ne terminerait plus rien. Il se lèverait vingt autres Abd-el-Kader.

Voici Mascara!

Lorsque j'y étais arrivé d'Oran^ cette ville ne m'avait rien offert de bien pittoresque. Elle me semble aujourd'hui splendide. Son ,vin bleu est

exquis. Toutes ses femmes sont adorables. Gomme elle s'est embellie depuis cent vingt jours que je l'ai quittée!

Une terrible nouvelle nous y attendait, celle du massacre sur les bords de la Malouïa des prisonniers de Sidi-Brahim et d'Aïn-Témouchent. C'est horrible ! Mais ce sont peut-être les tristes représailles des cruautés commises par Yusuf pendant la dernière sortie. Ces massacres de gens que les Arabes ne pouvaient ni nourrir, ni soigner, ni abandonner au risque de voir divulguer par eux leur situation critique, avaient à la rigueur pour excuse contestable, mais pour excuse, la nécessité. Rien n'était capable d'atténuer les crimes d'Yusuf, tuant pour le plaisir de tuer des êtres inoffensifs, qui n'auraient pu fournir sur notre colonne que des nouvelles décourageantes pour les ennemis.

Après le combat du 23 septembre, les prisonniers de la colonne Montagnac avaient été conduits au camp de l'émir, défigurés, couverts de sang et de poussière. Le commandant Courby de Gognord, la figure ouverte d'un coup de sabre, avait au cou une plaie large et béante. Un Arabe, l'ayant cru mort sur le champ de bataille, avait commencé à lui enlever la tète, lorsque le khalifa Bou-Hamedi, reconnaissant le chef à ses vêtements, avait arrêté le bras du meurtrier.

A la nuit tombante, ils arrivèrent devant la tente

d'Abd-el-Kader, autour de laquelle s'agitait une grande foule de gens de tout âge et de toute condition. Tous, jeunes et vieux, esclaves et maîtres, entassaient en pyramides les têtes coupées des soldats morts sur les différents points du champ de bataille de la journée.

L'émir avait une blessure qui teignait de sang ses burnous. Il ne s'était pas ménagé pendant la lutte et l'on a dit que ce fut lui qui tua d'un coup de pistolet, en lui criant son nom, le capitaine Gentil de Saint-Alphonse .

Il fit donner l'ordre aux braves qu'il avait devant lui de prendre, les unes après les autres, les têtes de leurs camarades, de les laver au cours d'eau prochain, et de les oindre, pour les conserver, de miel et de graisse.

Cette inqualifiable mission remplie, un chef arabe désigna à chacun la tente dans laquelle il devait être reçu pour la nuit.

Le 24 septembre^ avant le jour, ils furent reconduits devant la tente d'Abd-el-Kader, près de laquelle étaient rassemblés vingt mulets portant des chouaris, sortes de paniers en palmier à deux compartiments, mal fixés sur leurs bâts.

Des Arabes d'une tribu voisine amenèrent le hus sard Metz, qui, après s'être échappé, avait été pris par eux et complètement dépouillé.

11 fallut reprendre les têtes lavées la veille au soir

et les entasser dix par dix dans les chouaris préparés sur les mulets. Les plus grièvement blessés, les mourants, furent placés, à cheval ou assis, les pieds appuyés sur les têtes de leurs camarades.

Le commandant de Gognord avait un mulet pour lui. C'était le seul qui ne portât pas de têtes. Quoique atteint de cinq blessures, il le donna à un soldat et s'apprêta à marcher à pied.

Les prisonniers réunis étaient au nombre de soixante-douze, dont soixante-huit blessés. Ils allaient laisser derrière eux les cadavres de trois cent cinquante-sept de leurs camarades, tués la veille.

Une centaine de cavaliers ou fantassins formaient l'escorte du convoi. En tête marchait un certain Mohammed, qu'on appelait commandant. A l'arrière-garde venait Abd-el-Kader avec un parti assez nombreux.

On marcha tout le jour, sans halte et sans eau, les retardataires impitoyablement ramenés en avant à coups de bâton.

A la nuit, on arriva, après le passage de la frontière du Maroc, en vue d'un village des Beni-Snassen. Une distribution de mauvais couscoussou et de galette vint réparer les fatigues de cette épouvantable journée.

Le 25, le départ se fît au point du jour. Une seule halte eut heu dans la journée. Un mulet étant tombé dans un ravin, les tristes reliques qu'il portait s'é-

chappèrent ot roulèrent avec lui. Les plus valides furent contraints d'aller les ramasser; quand le compte fut reconnu exact, on se remit en route.

Vers le soir, on s'arrêta sur la rive droite de la Malouïa. Les mulets furent déchargés de leurs fardeaux et ce fut au milieu de ces restes insensibles que l'on put dormir et manger les galettes qui avaient été distribuées.

Le 56, on traversa à gué la Malouïa et, après avoir gravi, sur la rive gauche, les pentes de plusieurs plateaux successifs, on aperçut au milieu des jujubiers sauvages, la daïra — ou deïra — d'Abd-el- Kader.

Les tentes qui la composaient, réunies par groupes inégaux de trois, quatre ou cinq, suivant l'importance de la famille, occupaient près de deux lieues de terrain.

Chaque groupe avait ses troupeaux particuliers, qui paissaient tranquillement au milieu de leurs maîtres.

La foule se porta à la rencontre des chrétiens et, dès les premières tentes, les chefs de famille vinrent chercher les soldats pour les emmener dans leurs douars.

Mohammed, le commandant, continua son chemin en faisant repousser les Arabes qui se pressaient sur son passage, et conduisit les officiers vers une grande tente entourée d'un buisson d'épi-

nés fort élevé. C'était là qu'habitait la mère d'Abdel-Kader.

Après les saluts d'usage, elle prit la parole et, rappelant avec dignité les événements qui venaient de se succéder, elle s'écria :

« Qu'êtes-vous venus faire dans notre pays? Il reposait calme et prospère, et vous y avez semé les orages et la désolation de la guerre ! C'est la volonté de Dieu qui s'accomplit; mais ce Dieu est toutpuissant et ses desseins impénétrables... Peut-être vous rendra-t-il, en un jour de pardon, à votre pays et à vos familles. »

Quatre jeunes femmes sortirent de la tente, précédés de serviteurs portant des mets qui devaient composer le repas. C'étaient du lait frais ou aigri, des dattes, des figues fraîches^ du pain arabe, du couscoussou et de Teau dans des gedha, sébiles en bois. Le couscoussou était servi dans un plateau en bois appelé gecâh.

Pendant que leurs hôtes mangeaient, elles suivaient leurs mouvements avec une curiosité toute bienveillante.

Trois d'entre elles étaient blanches, la quatrième noire; toutes jeunes et belles; la moins âgée pouvait avoir treize ou quatorze ans. C'étaient les femmes de l'émir.

Après ce repas, Mohammed conduisit les prisonniers vers une sorte de dais circulaire en bois, sou-

tenu par un pilier et orné de franges, sous lequel étaient rassemblés des vieillards avec Ben-Arach, le trésorier d'Abd-el-Kader.

Leur accueil fut imposant et grave, mais bienveillant.

En quittant cette réunion, les prisonniers virent se précipiter dans leurs bras un homme couvert d'un burnous et d'un pantalon français. C'était un soldat du 56® de ligne^ nommé Turgis,pris chez les Djafra, au mois d'avril 1845, avec deux de ses camarades, morts depuis quelque temps déjà.

Il leur apprit que tout était préparé pour les recevoir dans un camp voisin et les assura qu'il les rejoindrait bientôt, car il allait demander à partager leur sort. Il appartenait à El-Hadj-Bechir, frère de lait d'Abd-el-Kader, qui avait épousé Thérèse Gilles, jeune fille française, prise avec sa mère par El-Hadj-Habid aux environs de Mascara. Elle s'était faite musulmane ; sa mère était dans sa tente et lui servait en quelque sorte de domestique.

Yers cinq heures du soir, Mohammed conduisit les prisonniers sur le bord de la Malouïa, dans un camp occupé par un bataillon de réguliers et commandé par le nègre El-Hadj-Salem.

Un emplacement entouré de buissons de jujubiers avait été tracé, au milieu duquel étaient dressées quelques tentes en mauvais état. MM. de Cognord et Barbut en prirent une, pendant que

MM. Larrazet et Thomas allaient en occuper une autre. Le reste de la troupe se dispersa dans les abris.

A la nuit, Mohammed vint prendre congé du commandant de Gognord, lui disant qu'il allait rejoindre Abd-el-Kader, qui lui avait ordonné de demander une lettre pour le général Gavaignac, commandant la subdivision de Tlemcen, dans laquelle seraient indiqués le nombre et le nom des prisonniers. Le commandant dicta la lettre au maréchal des logis chef Barbut et Mohammed monta à cheval, porteur de ce message.

Des sources d'eau chaude ayant été découvertes près du camp, les blessés y furent transportés plusieurs fois par jour et obtinrent en peu de temps une amélioration sensible, qui ne fut pour un trop grand nombre qu'une halte avant la mort.

La nourriture fut réglée : chaque jour on devait recevoir une ration de viande et d'orge.

Le 4 octobre arrivèrent deux cent vingt Français : M. Lévy, interprète, dix hommes du 8e bataillon de chasseurs, trois hussards, un soldat du 15® léger, ordonnance du colonel de Montagnac, tous combattants de Sidi-Brahim, pris au moment où ils allaient arriver à Djemmaa-Ghazaouet. Le reste formait le détachement d'Aïn-Témouchent, commandé par M. Marin, lieutenant au 15^ léger, en compagnie de M. Hillerain, lieutenant au 14® de ligne, et du docteur Gabasse.

Le 10 octobre, l'interprète Lévy fut dirigé sur le camp d'Abd-el-Kader. Nous avons vu comment on l'assassina dans le sud de la province d'Alger.

Le 17, le feu se déclara dans le camp. En un instant les flammes dévorèrent les abris en lauriersroses construits par les soldats. Les effets qui leur restaient furent consumés ou volés par les Arabes, toujours attentifs au pillage. .

Le soir de ce jour néfaste, on reçut des lettres des généraux de la Moricière et Gavaignac, mille francs à l'adresse du commandant de Cognord, cent francs pour M. Larrazet et un paquet de médicaments pour le docteur Gabasse.

M. de Gognord acheta aussitôt des babouches et de grands haïks en laine, bien épais, bien chauds, pour garantir les soldats des rigueurs prochaines de la mauvaise saison.

Jusqu'au 19 novembre, le temps s'écoula, calme et monotone.

Les officiers n'étaient pas maltraités des Arabes; m.ais les soldats, en allant au bois ou à l'eau, étaient l'objet des traitements les plus indignes. La sûreté de tous, plus que celle de leur personne, prescrivait l'abnégation et la patience; cependantlarage était dans tous les cœurs et l'humiliation sur tous les visages.

Le 19 novembre, de nouveaux secours furent adressés au commandant par le général Gavaignac.

Cette période delà captivité fut marquée par des décès, tant par suite de blessures que par la privation d'aliments sains et nourrissants. Pendant plusieurs jours, les prisonniers avaient été mis à la demi-ration d'orge, nourriture insuffisante pour des corps débilités et épuisés.

Les fièvres commençaient à sévir, à mesure que la saison s'avançait. Les nuits étaient devenues froides et humides et rien ne faisait présager un meilleur avenir.

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