‹ La chasse à l'homme; guerres d'AlgérieChapitre 22 sur 51 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

MM. Lacote et Lévy. — Une lettre du gouverneur de Melilla. — Serment de Bou-Hamedi. — Levée du camp. — La colonne de Sidi-Brahim. — En vue de Melilla. — Fuite de Moulin, d'Ismaël et de Poggi. — Le scorbut. — Retour de Bou-Hamedi. — Mustapha-Ben-Thami. — Villefeu. — Un couscoussou. — Préparation du massacre.

Le khalifa Bou-Hamedi, venant de chez Abd-el- Kader, arriva au camp. Dès que sa tente fut dressée, il appela les officiers, leur fit apporter le café et leurrerait cent trente francs.

Peu de jours après, il partit pour les Beni- Snassen en se chargeant de lettres pour le général Gavaignac.

Le 1 9 décembre, on reçut des lettres venant de chez Abd-el-Kader, en expédition sur les Hauts Plateaux. n y en avait une de M. Lacote, heutenant, chef du bureau arabe de Tiaret. Cet officier était tombé dans un guet-apens avec douze cavaliers du 9^ chasseurs. Hs s'étaient défendus désespérément. Onze avaient été tués et M. Lacote fait prisonnier.

i4G LA CHASSE A L HOMME.

Nous avons vu comment l'attaque du 13 mars 1846 tentée par le général Yusuf sur le camp de Témir avait été funeste à MM. Lacote et Lévy, que les cavaliers arabes criblèrent de balles pour qu'ils ne retombassent pas entre les mains des Français. M. Lacote, que l'on espérait réchapper, transporté à l'hôpital de Boghar, y mourut au bout d'un mois.

Le khalifa Bou-Hamedi revint escorté par un bataillon de deux cent cmquante réguliers, commandés par Moctar-ben-Aïssa, homme d'une férocité sauvage et d'un courage indomptable. Il apportait des lettres du général Cavaignac, qui renfermaient de riches étrennes pour quelques-uns des captifs.

Le commandant de Cognord était nommé, à la fois, lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur. Barbut, Barbier et Testard étaient décorés de la croix de chevalier.

Le 8 janvier, un des officiers, allant à l'eau, rencontra un Arabe qui lui jeta un morceau de papier en forme de lettre.

C'était une missive écrite depuis six semaines et signée Demetrîo-Maria de Benitto, colonel gouverneur de Melilla. Cet officier supérieur disait qu'il venait d'apprendre que des Français, victimes de leur courage, étaient prisonniers, non loin de lui, chez les Arabes, et qu'il leur adressait ce papier, pensant qu'il pourrait parvenir jusqu'à l'un d'eux,

lequel devrait se confier sans crainte à l'Arabe dont la mission était de l'amener à Melilla.

Cette lettre, pleine de bons sentiments, toucha profondément le cœur des prisonniers; mais elle les trouva peu disposés à l'exécution du projet qu'elle indiquait, quoique de violents désirs de revoir la patrie se fussent manifestés chez eux, depuis la réception de ce billet.

Ils refoulèrent bientôt ces aspirations à la liberté, personne d'entre eux ne voulant accepter la responsabilité morale de livrer à de plus grandes rigueurs les compagnons dont il fallait se séparer.

On répondit au gouverneur de Melilla qu'il était impossible de profiter de son offre généreuse et que le salut de tous exigeait impérieusement ce refus.

Le docteur Gabasse, en allant à la rivière, remit cette réponse au messager, qui s'enfuit.

Le P'' février, Bou-Hamedi reçut les officiers dans sa tente avec le meilleur accueil ; puis, s'adressant au colonel de Gognord, il lui dit que l'émir lui avait confié la mission de faire l'échange des prisonniers, et qu'il était urgent que le général Gavaignac en fût tout de suite averti. Donnant alors plus de force à sa voix, en même temps que son visage exprimait des sentiments opposés à ceux qu'il avait témoignés dans ses relations précédentes : « Je sais, s'écriat-il, qu'un général français veut m'arracher mes prisonniers. Je jure par la tête du Prophète que

jamais il ne vous aura sans traité, et si les circonstances lui devenaient favorables, je saurais remplir les devoirs que m'impose ma position auprès de

vous. ))

Le colonel s'empressa d'écrire pour le général Cavaignac un compte rendu de cette importante conversation. Le lendemain, Bou-Hamedi emporta la lettre pour la faire parvenir à Tlemcen.

Le 9 février, à midi, le camp fut levé précipitamment et on se mit rapidement en marche vers l'ouest, remontant le cours de la Malouïa. Sur le flanc droit de la colonne, environ à quatre kilomètres, fuyait aussi la daïra.

Ce mouvement imprévu avait été nécessité par des nouvelles inquiétantes : le général Cavaignac, sorti deLalla-Maghrnia, s'avançait vers la frontière du Maroc, à la tête de quatre mille fantassins et de quatre cents cavaliers. Bou-Hamedi avait mis la daïra en mouvement pour la soustraire à un coup de main possible de l'ennemi.

Au momentdu départ, quatre malades affaiblis par les souffrances et ne pouvant marcher avaient été laissés au camp pour être transportés sur des mulets.

Le soir, le colonel, inquiet sur leur sort, demanda ce qu'ils étaient devenus. On lui répondit avec assurance qu'ils rejoindraient plus loin. Quelques jours après, leurs camarades apprirent qu'ils avaient été passés par les armes.

Le 10, le départ eut lieu à deux heures du matin, et on ne s'arrêta qu'à une heure de l'aprèsmidi.

Quelles horribles fatigues pendant cette journée! Sans eau, les malheureux captifs suivaient, nupieds, des sentiers à peine tracés, au milieu de montagnes arides coupées par des ravins sans fond, qu'il fallait gravir et redescendre. Leurs forces trahissaient leur courage ; enfin, brisés par la fatigue et mourant de soif, ils s'arrêtèrent à des puits qui étaient le terme de leur course.

Deux hommes qui ne purent suivre furent impitoyablement massacrés.

Infortunés! ils fuyaient la délivrance.

La colonne Gavaignac, suivant la même route que le chevaleresque de Montagnac, passait, le 11 février, sur le théâtre du drame ourdi par la trahison, à la suite duquel les braves de Djemmaa- Ghazaouet avaient succombé.

Au pied d'un petit mamelon, appelé Kokbat-el- Mezzouk, encore tout humecté de leur sang, les soldats de Gavaignac retrouvèrent les ossements de leurs glorieux camarades, formant un carré régulier, au milieu duquel de Montagnac, près d'expirer, criait à sa troupe pour suprême adieu de mourir comme lui plutôt que de se rendre.

Par les ordres du général, ces restes furent recueillis avec un soin religieux et placés dans une

fosse sur laquelle s'éleva plus tard la colonne de Sidl-Brahhn.

Un deuxième monument fut érigé dans la vallée de rOued-Mersa, sur l'emplacement même du figuier oij succombèrent le capitaine de Géreauxet sa compagnie de carabiniers.

Le véritable tombeau des chassews est dans le cimetière de Nemours, oii ont été transférés les restes mortels de ces braves gens.

Leurs noms figuraient sur les deux plus larges faces; mais les caractères en ont été dégradés complètement et il est aujourd'hui impossible d'en recomposer un seul.

Les Traras, auteurs de leur perte, peuvent, en revanche, passer fiers à côté d'eux. Grâce à la mansuétude du général de la Moricière, le sang que ces tribus ont fait répandre ne leur a rien coûté.

Pendant trois jours, la daïra resta cachée dans des gorges désolées. Le 1^, on vint camper sur le faîte d'une montagne qui dominait une vaste plaine et la mer. Elle était située à peu près à hauteur de la petite ville marocaine appelée Glahia, et de son sommet on distinguait Melilla.

Pour la première fois, les prisonniers apercevaient Melilla. Quelques heures de marche auraient terminé toutes leurs souffrances. La mer était là, calme et majestueuse : une barque sur la mer, c'était encore la liberté. Ainsi, de toutes parts, ne

LA CHASSE A L HOMME. loi

s'offraient à leurs yeux que des images d'une lourde servitude et d'une délivrance dont le mirage trompeur remplissait leur âme d'amertume. La fatalité' les rejetait dans l'intérieur de ce cercle de douleurs d'où la plupart ne devaient sortir que par la mort.

Le 15, le camp fut levé de grand matin et assis, après quatre heures de marche, sur les bords de la Malouïa.

Depuis le jour du départ, les soldats étaient livrés de nouveau aux plus indignes traitements. Chaque parole qui leur était adressée était accompagnée de coups de bâton et de crosse de fusil. C'était par ces rudes moyens d'encouragement qu'ils parvenaient, dans les marches, à suivre les colonnes.

Le désespoir était dans tous les esprits. Le caporal Moulin, du 8^ bataillon, déclara au colonel qu'il était disposé à tout braver pour recouvrer sa liberté par la fuite, plutôt que d'endurer ces cruels traitements. Il devait profiter de la première occasion favorable pour s'échapper.

Cette occasion se présenta bientôt.

Le 17, les Beni-Amer firent une grande fête en face du camp. Une brillante fantasia signala la joie des populations.

Suivant l'usage, de nombreux coups de fusil furent tirés, et les prisonniers eurent leur part de

réjouissance : on leur apporta de larges plats de couscoussou. Pendant cette fête, Moulin s'échappa, suivi d'Ismaël et de Poggi.

Le 18, dès le matin, on les ramena au camp. Bou-Hamedi les condamna à mort, en laissant le colonel libre de choisir leur supplice : être fusillés ou mourir sous le bâton.

Le colonel se rendit auprès du khalifa, et lui demanda, avec les instances les plus vives , la vie de ces infortunés. Sa demande fut exaucée. Il puisa dans son cœur ces inspirations touchantes qui désarment les plus endurcis. Jamais prières ne furent plus pressantes pour des existences plus menacées.

Jusqu'au 24, le camp ne fit aucun mouvement. Les soldats, frappés de terreur par les faits qui s'accomplissaient chaque jour, étaient résignés, et quelques-uns d'entre eux, à défaut d'espérance, désiraient que la mort vînt mettre fin à ces fatigues inouïes.

Le 24 février, on marcha environ cinq heures et on installa le camp près d'Assi-Berkan.

Une colline, de laquelle on apercevait encore Melilla, devint le but de promenade des officiers. Un magnifique panorama se déroulait en avant d'eux. Aussi loin qu'ils pouvaient s'étendre, leurs regards apercevaient la mer, sur laquelle erraient quelques navires dont les voiles blanches brillaient

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et s'effaçaient tour à tour, mais qui n'abordaient pas cette côte inhospitalière.

Ils furent arrachés à ces instants de calme par une maladie affreuse qui manquait à leurs maux. Le scorbut se déclara parmi eux. Le docteur Cabasse, sans remèdes puissants contre le mal, multipliait en vain ses soins et son zèle; ses seules ressources consistaient en sulfate de quinine, pour la médecine, et quelques instruments, pour la chirurgie. Un envoi de médicaments, précieux comme la santé qu'ils apportaient, avec des lettres du général Cavaignac et 1180 francs, arrivèrent au moment où le moral, éprouvé tant de fois, allait succomber sous le poids de la misère et de l'infortune.

Depuis le 9 février, aucune distribution de viande n'avait été faite : on donna quelques morceaux de mouton le 10 mars.

Le 12, le camp fut transporté à trois heures de marche en aval d'Assi-Berkan, sur la Malouïa. Ce nouveau séjour fut des plus tristes; les forces des prisonniers s'épuisaient; on cessa de distribuer de la viande.

Le P'^ avril, Bou-Hamedi revint au camp suivi d'un troupeau de chèvres et de moutons. Il distribua onze chèvres. C'était, depuis près de deux mois, la seconde fois que les prisonniers en mangeaient.

A partir de cette époque, des aliments plus abon-

dants furent accordés, mais il était trop tard pour quelques malheureux qui n'avaient pas la force nécessaire pour supporter de pareilles privations.

Le 6 avril, la nouvelle se répandit dans le camp que Berkani et El -Hadj -Mustapha- ben-Thami, beau-frère d'Abd-el-Kader, venant de la colonne de l'émir, étaient arrivés à la daïra. Ils avaient quitté celui-ci sur les confins de la province d'Alger et deConstantine dans le sud.

Ces chefs ne vinrent au camp que le 10.

Le colonel de Gognord et les officiers pensaient que Mustapha-ben-Thami se hâterait de les visiter. Arrivant de chez Abd-el-Kader, ils espéraient qu'il leur donnerait quelques paroles de consolation ou d'espérance.

Sa visite fut des moins sympathiques.

Bou-Hamedi avait habitué les officiers à des rapports bienveillants et dignes, en opposition avec ceux que Ben-Thami leur faisait pressentir. Tous furent impressionnés péniblement, après avoir vu ce personnage.

Le 21, Si-Saïd, frère d'Abd-el-Kader, habitant près d'Oudjda, amena au camp Villefeu, du l^'" bataillon de chasseurs, pris par l'émir, le 29 novembre 1845, aux environs de Takedempt. Ce jeune soldat marchait depuis cette époque pour rejoindre, dans le Maroc, les autres prisonniers. A la vue des frères dont il était séparé depuis longtemps,

ce malheureux, qui avait traversé les plus rudes épreuves, seul, sans appui, avait retrouvé, disait-il, la liberté, en arrivant au milieu de ses camarades. Il venait y chercher la mort.

Ben-Thami ne revenait plus au camp depuis son étrange visite. Personne d'entre les prisonniers ne l'avait revu à l'époque du 24 avril, lorsqu'on vint les prévenir qu'il les attendait à sadaïra pour manger un couscoussou.

El-Hadj-Habib, chargé de cette mission, pressa le départ.

Les invités étaient le colonel de Cognord, le souslieutenant Larrazet, le lieutenant Marin, Hillerain, le docteur Cabasse, Thomas, Barbut, les hussards Metz et Testard, Michel, du 41% et Trotté, du S^Dataillon.

Les soldats, ayant connaissance'de cette invitation et voyant avec chagrin tous les officiers s'y rendre, les supplièrent de ne pas les abandonner. Le lieutenant Marin voulut rester au camp; El-Hadj-Habib s'y opposa, se montrant fort étonné de toutes ces préoccupations pour une politesse qui semblait toute naturelle.

n fallut partir, malgré les représentations du colonel de Cognord. Cette séparation fut cruelle. H y avait entre tous ces hommes un silencieux échange de terribles pressentiments.

Longtemps les soldats accompagnèrent leurs

chefs du regard. Un pli du terrain les leur déroba bientôt. Ils ne devaient plus se revoir....

Le docteur était à cheval. Quatre mulets portaient le bagage, les tentes et les couvertures.

Au lieu d'arriver chez Ben-Thami, les invités furent tout étonnés de se trouver, le soir, chez les Hachem. On leur fit cette réponse évasive que le projet était changé et que, le lendemain, ils iraient chez Seliman, le chef de cette tribu.

En effet, le 55, à neuf heures du matin, ils entraient sous sa tente. Son accueil fut des plus mauvais. Un mouvement considérable agitait son douar. Luf-même paraissait fort préoccupé et sa physionomie exprimait une sombre inquiétude. A chaque instant arrivaient à sa tente des cavaliers qui s'entretenaient confidentiellement avec lui.

Tous les invités chez Ben-Thami s'étonnèrent de ces allées et venues continuelles. Ils ne cessaient de questionner les gens qui les entouraient. Leurs demandes restèrent sans réponse.

Le cœur remph d'angoisses, le 26, à quatre heures du soir, ils quittèrent Seliman pour rentrer au camp où ils devaient retrouver leurs soldats. Quelle ne fut pas leur douleur, lorsque, à leur arrivée à El-Zaoui, on leur dit que les autres prisonniers étaient tous partis, montés sur des chameaux, pour rejoindre la colonne de l'émir!

Pendant qu'ils commentaient tristement cette

nouvelle, M. Cabasse reçut l'ordre de remettre son fusil de chasse. On les fit entrer sous une tente, pêle-mêle avec des prisonniers arabes enchaînés, des voleurs et des assassins, puis on entoura ce réduit de hauts buissons d'épines, en dehors desquels veillaient de nombreux factionnaires.

Ces rigueurs inattendues ne leur laissèrent aucun doute sur le sort qui leur était réservé. Ils attendirent la mort avec calme et résignation. Sans armes, sans défense contre un ennemi nombreux, ils désiraient la fin de leur triste existence.

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