‹ La chasse à l'homme; guerres d'AlgérieChapitre 23 sur 51 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dissidences. — Intrigues de Bou-Hamedi. — Refus d'obéissance. — Aveux d'Abd-el-Kader. — Le massacre. — Proclamation du maréchal Bugeaud. — Profond découragement de l'émir. — Départ pour les oasis. — Les violettes de Caclirou. — Frendali. — L'Oued-Askoura, l'Oued-el-Naçeur. — Nouveaux faits d'armes! — Fatigues surhumaines.

Les prisonniers vécurent dans ce long supplice jusqu'au 18 juin. Toutes leurs pensées étaient pour leurs soldats. Sur eux s'était reportée toute leur sollicitude ; mais quelle était leur destinée depuis le 2i avril? Ils ne la connurent que le 2 juin.

Vers la fm de mars 1846, ou dans le commencement d'avril, des lettres extrêmement importantes étaient arrivées du camp de l'émir, en expédition à cette époque.

Le khalifa Bou-Hamedi recevait Tordre de remettre le commandement de la daïra à Mustaphaben-Thami et de venir rejoindre Abd-el-Kader avec la tribu des Beni-Amer.

Depuis longtemps déjà des germes de dissolution

LA CHASSE A L HOMME. lo9

s'étaient produits dans le sein de la daïra. Abd-el- Kader craignait que, poussé par son esprit aventureux, Bou-Hamedi ne se détachât de lui. Il donnait alors des ordres formels, pensant qu'ils arriveraient en temps utile, pour arrêter les dissidences dont il était menacé.

Ces nouvelles avaient apporté une grande agitation dans les esprits et réveillé les susceptibilités en excitant la haine de Bou-Hamedi contre Ben- Thami.

Mustapha-ben-Thami était donc tout-puissant auprès de l'émir, puisqu'il devenait le chef de la daïra; cette pensée germait dans l'esprit de son rival et il résolut de reconquérir^ par l'apparence des grands services rendus, une influence qui lui échappait.

Il fît intriguer auprès des Beni-Amer, pour les porter à refuser de se rendre auprès de l'émir.

Cette occasion fut saisie avec empressement par les chefs de cette tribu, qui répondirent qu'ils étaient dans la plus grande misère, et nullement en état de prendre part à la guerre active qu'Abdel-Kader faisait encore.

Ils négocièrent directement avec Bou-Zian-Ould- Chaouï, grand chef marocain, pour se mettre sous sa protection. Bou-Hamedi, qui était l'âme de toutes ces intrigues, écrivit alors à son maître que les Beni-Amer, refusant d'exécuter son ordre, venaient

de se réfugier dans l'ouest, et que, déplorant tous ces malheurs, il allait intervenir, au moyen de son influence, pour lui ramener ces nombreux dissidents.

L'émir, qui était informé par d'autres agents de la situation des affaires à ladaïra, comprit les ruses de Bou-Hamedi, et celui-ci, devenant inquiet des conséquences de toutes ses intrigues, s'enfuit luimême chez Bou-Zian-Ould-Chaouï.

Mustapha-ben-Thami resta avec la tribu des Hachem. La dissolution de la daïra était opérée.

A la nouvelle de ces faits si importants pour lui, l'émir envoya l'ordre à Mustapha-ben-Thami de se mettre en marche avec les Hachem et de venir le rejoindre dans le sud,

La misère et le découragement étaient tels, au milieu de ces populations, qu'elles résistèrent à l'ordre donné et refusèrent de se mettre en marche, disant à Ben-Thami d'écrire à Abd-el-Kader pour lui demander de continuer leur séjour au Maroc.

Il lui écrivit, en effet, m'instruisait des malheurs et de la misère qui l'environnaient et de la charge énorme qui pesait sur lui, resté seul à la garde des prisonniers que les Hachem étaient obligés de nourrir, eux qui n'étaient déjà aucune ressource pour faire vivre leurs femmes et leurs enfants.

Il s'étendit longuement sur ce sujet et demandait de nouvelles instructions. Quelques jours

après le départ de ces dépêches, on reçut l'ordre de se défaire des prisonniers par la mort et de ne conserver que les chefs, qui ne pouvaient nullement embarrasser par suite de leur faible nombre.

Abd-el-Kader lui-même a reconnu avoir donné cet ordre dans une lettre qu'il adressa, un peu avant sa reddition, au roi Louis-Philippe, et oi^i il dit textuellement :

« Lorsque nous avons eu en notre pouvoir un certain nombre des vôtres, nous écrivîmes plus de trois fois au maréchal Bugeaud et au général La Moricière ; nous n'avons reçu aucune réponse. Tous les courriers porteurs de nos lettres ont été emprisonnés. Nous nous sommes dit : c'est là une trahison que les Français emploient hors d'habitude, lorsqu'ils étaient les premiers à blâmer les autres en pareille circonstance. Il est d'usage immémorial, pourtant, qu'un envoyé, porteur d'une missive, doit être considéré entièrement étranger à toute espèce d'inimitié entre deux adversaires. »

(Le bach-chaouch, envoyé à Tiaret, porteur des lettres d'Abd-el-Kader, avait été effectivement retenu, mais parce que le messager avait été surpris en flagrant délit d'espionnage, profitant de sa mission pour troubler le pays.)

(( Alors des bruits se répandirent parmi les Arabes. On a dit : Les prisonniers français qui ont été enlevés parla force seront enlevés aussi par la force.

Puis les Français promirent de fortes sommes à celui qui les conduirait aux premiers postes français. Puis ils imaginèrent un autre moyen. Ils ont pensé que le sultan de Fez est à même d'obtenir leur délivrance. Ils ont publié dans notre territoire qu'il est chargé de les délivrer des mains d'Abd-el- Kader et de les envoyer à leurs compatriotes malgré notre vouloir. Nous nous sommes dit :

« Gomment est-il possible que des chefs français, guerriers et puissants, ayant une connaissance parfaite des hommes et des choses, puissent avoir de pareilles idées ? Ce qui vient à l'appui de tout ceci, c'est qu'un grand nombre de Marocains venaient tous les jours visiter les prisonniers français.

u MM. Bugeand et La Moricière ne s'étant pas occupés de cette affaire et conservant pour nous la même haine, quoique cependant n'ignorant rien de ce qui nous concerne, n'ont pu avoir un instant de tranquillité à notre égard, ainsi que vous le savez. U accroissement de notre colère a été tel que nous nous sommes décidé à ordonner le massacre.

« Nous n'avions établi aucune différence entre eux et nos troupes, quant à ce qui concerne la nourriture et le couchage ; bien plus, ils avaient la faveur d'avoir la viande, le café et autres choses.

« Dès que nous nous sommes convaincu que

parmi le nombre des prisonniers se trouvaient des chefs appartenant à de bonnes familles, hommes d'honneur et qui n'ont pas voulu se laisser tenter par la fuite au milieu de leur esclavage, nous avons applaudi à leur conduite, et nous nous sommes empressé d'ordonner qu'ils ne fussent pas mis à mort, les ayant préférés aux autres, qui ont été massacrés.

« En définitive, dans cette circonstance, les chefs de votre armée sont la principale cause de ce malheur, puisquils n'ont pas voulu accepter des propositions d'échange. »

Le jour même du départ de leurs officiers, à la tombée de la nuit, les prisonniers furent réunis sur un rang, après avoir reçu l'ordre d'apporter tous les effets avec eux. Quand on les eut ainsi rassemblés, les fantassins réguliers les emmenèrent par groupes de six dans leurs gourbis, et vers minuit, un cri des soldats d'Abd-el-Kader donna le signal de la mort de ces malheureux.

Seuls, le clairon Rolland et le chasseur Delpech, du 8^ bataillon, parvinrent à s'échapper et gagnèrent Lalla-Maghrnia.

Le maréchal Bugeaud adressa à ce sujet aux Arabes et aux Kabyles la proclamation suivante :

Arabes et Kabyles, vous aurez peut-être appris l'acte barbare exécuté sur 300 prisonniers français par Abd-

e]-Kader, fils de Mahiddin, que vous appeliez autrefois votre sultan. Voyant que ces prisonniers étaient réclamés par l'empereur du Maroc ou qu'ils allaient être délivrés par notre armée, ou bien enfin qu'ils étaient incommodes à nourrir et à garder, il a ordonné de les égorger, et ils ont été égorgés.

Tout Arabe doué de bon sens et de religion comprendra que c'est là un acte de désespoir qui prouve que Je fils de Mahiddin est abandonné de Dieu et des hommes.

On comprendra aussi qu'il n'est pas plus humain envers les musulmans qu'envers les chrétiens : car, en assassinant les 300 prisonniers de Djemaa-Ghazaouet, il exposait à notre vengeance les 4000 ou 5000 prisonniers arabes qui sont en France ou dans nos places, sur les côtes de l'Algérie. Cette crainte, à défaut de religion, aurait dû l'arrêter, mais il est aussi féroce que les lions et les panthères. Il recueillera les fruits de son horrible conduite.

L'empereur Muley-Abd-er-Rahman n'aura pour lui aucun intérêt, et les Arabes qui lui restaient encore attachés ne pourront pas conserver leur amour à celui qui a commis le meurtre de 300 prisonniers sans aucune nécessité.

Ne craignez pas que nous répondions à sa barbarie par une vengeance qui pourrait être vingt fois plus forte; il ne sera fait aucun mal aux prisonniers arabes, et ils seront traités comme ils l'étaient auparavant.

Vous verrez par là l'énorme différence qu'il y a entre notre humanité et le caractère d'Abd-el-Kader.

Vous regretterez certainement d'avoir sacrifié vos biens et vos personnes pour défendre la cause d'un homme aussi exécrable.

Cette proclamation enfantine n'empêchait pas que le maréchal avait répondu par un refus à la proposition d'échange des prisonniers que lui avait fait faire l'émir, et l'excuse que l'on s'est efforcé de lui chercher, en proclamant qu'il était obhgé, comme gouverneur de l'Algérie, de voir les choses d'un point de vue d'une hauteur que Ton n'explique pas, et de les apprécier dans l'intérêt de l'avenir de la conquête, ne tient pas debout.

Elle toucha moins l'émir, s'il en eût connaissance, que la défection de la tribu sacrée des Hachem, qui compromettait au plus haut point son prestige, et la réprobation qu'excita autour de lui le crime aussi odieux qu'inutile qu'il venait de commettre. Chacun comprenait que la bénédiction d'Allah ne pouvait plus s'étendre sur des mains rougies du sang de tant d'innocentes victimes.

Le lendemain de cet horrible attentat, il parut plongé, d'ailleurs, dans un grand abattement, dont ses lieutenants ne parvinrent pas à le tirer. En vain Bou-Maza voulut l'attirer à de nouvelles invasions ; l'émir, cachant sous l'enveloppe de la prudence et de la réserve son profond découragement, se refusa à le suivre. Celui-ci se sépara de lui, se jeta d'abord dans l'Ouarensenis, puis s'avança vers le sud jusqu'au pays des Oulad-Naïl.

De sorte que, rentrés le 12 mai à Mascara, nous

reçûmes le 17 l'ordre de repartir immédiatement pour nous diriger aussi vers le sud.

La nouvelle colonne expéditionnaire devait se composer de trois bataillons du 6° léger; deux bataillons du 44^ ; quatre pièces de canon ; des spa-, bis, etc.

L'annonce de cette brusque sortie fut accueillie avec peine par tous ceux qui se rappelaient les fatigues inouïes de la campagne que le régiment venait de faire. A ces fatigues allaient infailliblement se joindre, vu la saison, les horreurs de la soif et de la chaleur dans un pays de sables, sans abri et sans végétation. Ma santé physique et morale me permettant de tout supporter, je dois dire que ces impressions pessimistes ne furent pas les miennes.

Loin de là, ma curiosité, plus que jamais en éveil, se réjouit, in petto, de visiter enfin ces oasis dont des relations, véridiques ou arrangées, m'avaient tracé tant de tableaux magiques.

Le 18, mon bataillon, le 1^% faisait la grande halte à Cachrou, dans une splendide vallée au sud de Mascara, ancien patrimoine de la famille d'Abdel-Kader. Eaux délicieuses. Bosquets de grenadiers, d'orangers, et jusqu'à des violettes! Ce fut la première et la dernière fois que j'en ai cueilli en Algérie.

Nous campâmes le soir, à cinq heures — nous

étions partis à six heures du matin, —sur les bords d'un ruisseau insignifiant, décoré du nom d'Oued- Sempta.

Le 19, nos S'^ et 3^ bataillons nous rejoignirent en nous apportant la nomination comme souslieutenant du sergent Biadelli, candidat malheureux à Saint-Gyr, engagé à vingt et un ans.

Quatre petites étapes nous menèrent à Frendah. Ce village, où nous avions déjà campé, était aussi gracieux, aussi boisé, aussi arrosé que possible. Sa proximité de Mascara l'avait garanti des ennemis et des amis. De nombreux petits canaux en faisaient un site exceptionnel de culture, de verdure et de fraîcheur.

Le colonel y laissa quelques malades sous le commandement du sous-lieutenant Pascal qu'il n'aimait pas — à tort ou à raison. — Ce dépôt devait grossir plus tard.

Le 24, les pessimistes purent se congratuler de leur perspicacité. Nous eûmes neuf lieues à faire sur un vaste plateau nu et peu accidenté, par un vent d'une violence rare. On perdit un soldat. Le colonel, furieux, infligea quinze jours d'arrêts de rigueur aux commandants de compagnies qui avaient des hommes aux cacolets. 11 prétendait qu'on aurait dû prévoir leurs fatigues et leurs pieds blessés, et les laisser à Frendah. François — le soldat perdu s'appelait François — ne se retrouva pas,

et nous campâmes siins lui au marabout de Sidi- Mansour.

Le 25, à rOued-Askoura, la colonne vit arriver soixante-quinze mille rations de biscuit et une quantité de chameaux, chargés de petits tonneaux et d'outrés contenant deux jours d'eau, à raison de huit litres par personne et par jour.

Le 26, une marche de neuf lieues et demie nous conduit sur les bords de l'Oued-el-Naçeur, que nous remontons le lendemain pour gagner l'Oued- Hachiche où nous campons serrés le plus possible, pour ne pas donner l'éveil. Les sonneries sont défendues. Les armes sont chargées de balles coupées en quatre, — tradition du général Yusuf que notre colonel parait décidé à prendre pour modèle pendant cette campagne.

La ration d'orge est réduite de quatre kilogrammes à trois; mais cela n'embarrasse pas le souslieutenant chargé du service administratif. Nos trois kilos en représentent toujours pour lui quatre.

A onze heures du soir, les compagnies d'élite partent en hâte et j'y fais pour la première fois mon apprentissage avec nos voltigeurs, sans capitaine. Nous emportons des vivres, pas de tentes; rien qu'un mulet pour tous les officiers. Comme notre consigne est plus que jamais de prendre Abdel-Kader, mort ou vif, nous nous abattons sur des tribus que nous soulageons de six à sept mille mou-

Ions, deux ou trois cents bœufs et quelques douzaines de chameaux.

Ce fait d'armes accompli, nous rejoignons la colonne à environ trois lieues deStitten.Le soir, deux soldats du génie s'étant aventurés dans un bois près du camp sont assommés par les Arabes.

En deux étapes nous gagnons un village abandonné et en ruines. Nous achevons de le démolir et faisons prisonnier un magnifique cheval blanc. Autre Abd-el-Kader.

Le 31, mon bataillon est d'arrière-garde, après le convoi, après le troupeau. Douze mortelles lieues. Fatigue atroce. Nous marchons enveloppés du nuage de poussière que soulèvent nos milliers d'animaux.

Le caporal Gabrielli disparait avec deux hommes du 6^ léger. Le 44° a laissé le long des grosses touffes d'alfa le tiers de son effectif, ainsi que la plupart des chameaux et des moutons confiés à sa garde. Nous ramassons et relevons tout, hommes et bêtes, avec force coups de bâton.

A dix heures du soir, — nous sommes partis à cinq heures du matin, — nous arrivons au gîte, moulus et harassés.

Heureusement, mon mulet arrivé avant moi, avec les bagages, avait permis de planter ma tente dans le sable. Je m'y fourrai et m'étendis sur ma peau de mouton, sans penser à manger, tant j'étais las.

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