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CHAPITRE XIV

L'Arbah. — Dépouilles opimes. — Les balles arabes. — Départ. — Expédition inutile. — Tenue fantaisiste. — Une petite bibliothèque. — Les devoirs d'un officier. — Marche rétrograde. — Au Conseil de guerre. — M. Grésy. — Oran.

Le matin, les compagnies d'élite sortent avec la cavalerie. Ma corvée de la veille me vaut de séjourner avec les compagnies du centre, et de reconnaître l'endroit où je me trouve.

Le paysage est charmant.

A une demi-lieue, à travers une ceinture de palmiers, par un beau soleil, on distingue les murailles blanches de l'Arbah. Ce village n'est pas en ruines.

Sur le fond du tableau, teintés de rose et de lilas par le soleil, se détachent les pics aigus d'une chaîne de montagnes éloignée d'environ trois lieues.

Cinq minarets bien bâtis, bien entretenus, rendent encore plus pittoresque et plus oriental ce séjour ravissant.

Autour du village sont des jardins plantés de figuiers, de grenadiers, d'abricotiers, etc.

Au milieu de Toasis coule un clair ruisseau d'eau exquise, qui fertilise assez les sables pour laisser croître de l'orge et quelques légumes, dans de petits carrés qui ressemblent aux cases d'un damier.

Les autres faces du camp sont encadrées de collines de sable 011 pousse en abondance l'herbe que les Arabes appellent le « chich »...

J'allais oublier de noter que, dans la journée d'hier, journée de poussière, de soleil et d'orage, trois coups de feu ont été tirés. Leur son indiquait des fusils français. C'étaient, en effet, trois soldats qui, à bout de forces, se faisaient sauter la cervelle, cachés dans les hautes herbes.

Je visite le village. Malgré les ordres, peut-être anodins, du colonel Renault, il était déjà pillé.

Cependant, tout en prenant la fuite, les habitants avaient fait des propositions de soumission et livré une certaine quantité d'orge et de dattes.

L'agha de Mascara avait accepté et distribué ces denrées. Malgré cela, les jardins avaient été dévastés, les clôtures et les serrures des maisons brisées. Le goum et les spahis indigènes ne respectaient pas niême les femmes de ceux qui s'étaient soumis.

Quelques-unes étaient jeunes, fort jolies, et pouvaient facilement exciter les désirs d'hommes en plaine depuis quinze jours par un soleil étouffant.

Mon ami Mutrecy trouva un fusil superbe, un de ceux distribués aux chefs par la confiance trop aveugle du gouvernement français. Un autre officier s'empara d'un tapis précieux. Il ne m'échut qu'un fusil de fabrique vraiment arabe, en assez mauvais état.

Chacun voulait ramasser quelques miettes du gâteau largement entamé par les cavaliers coreligionnaires de ces ennemis inoffensifs ; si bien que, vers le soir, ces pauvres gens, désespérés de voir ainsi violées les conditions du traité, s'amusèrent à tirer sur les avant-postes quelques coups de fusil, qui ne blessèrent personne.

Alors on se décida à donner des ordres sévères pour empêcher et prévenir le mal, qu'il était impossible de continuer, attendu qu'il n'y avait absolument plus rien à faire.

Le colonel, pendant ce temps, alla, dit-on, visiter quelques villages voisins où se tenaient cinq marabouts, personnages influents et disposés à se défendre.

A quatre heures du soir, je suis désigné pour porter des vivres à la colonne rapide, campée à cinq ou six lieues du camp, dans la direction de Chellâla. A onze heures, en route, nous la rencontrons qui revenait.

Dans ses reconnaissances des villages, elle a perdu le lieutenant de spahis Seitz tué avec trois de ses

cavaliers, en rôdant le long des jardins. Nous rentrons à cinq heures du matin.

Pendant la nuit, des coups de fusil ont encore été tirés sur les avant-postes. Les balles arabes, mal coulées, font un bruit extraordinaire dans l'air et s'entendent de fort loin. Aussi le colonel Renault prétend-il que les ennemis ont distingué sa tente dans l'obscurité et tirent spécialement sur lui. Il n'est pas blessé néanmoins, ni personne.

A midi, un grain épouvantable s'abat sur le camp. Éclairs, tonnerre et un demi-pied de grêlons, gros comme des noisettes. Beaucoup de bêtes du troupeau sont blessées.

Nous paraissons devoir prendre racine, où nous sommes. Le génie s'amuse à construire cinq fours de cent rations chacun. On distribue au soldat du blé, en guise de pain, et des dattes, au lieu de café.

Les compagnies, à l'instar du génie, se mettent à construire des fours particuliers, qui pourraient être excellents, mais que notre, départ empêche d'utiliser.

Le camp est levé le 6 juin à quatre heures et demie du matin. Nous prenons la direction des deux Chellâla.

Je ressens un peu de fièvre, et je ne suis pas le seul parmi les ofllciers. Ils montent à tour de rôle sur les chameaux ou sur les cacolets. Moi, je persiste à cheminer à pied.

m LA CFIASSE A L HOMME.

La ration de biscuit de 600 grammes est réduite à 300. On y ajoute 150 grammes de viande de mouton.

Nous campons à Oglet-el-Hammam, réunion de plusieurs puits.

Le 7, nous revenons vers les villages des Arbah; car il y en a deux : celui du nord et celui du midi. Nous dressons nos tentes beaucoup plus à gauche pour éviter les scènes de pillage. Nous avons fait pendant ces deux jours une douzaine de lieues en tout.

Et puis, nous recevons l'ordre de rentrer à Mascara !

C'était bien la peine de nous avoir fait avoir si chaud, si soif, et avaler tant de sable presque impalpable !

Il est vrai que nous sommes vainqueurs sur toute la ligne, à Texception des malheureux soldats, jeunes pour la plupart qui, démoralisés, sont restés en arrière, offrant aux Bédouins une proie facile, et ont jalonné de leurs cadavres la route que nous avons tracée.

Pour moi, cette expédition ne manquait pas d'agréments. J'avais à moi tout seul un mulet méchant, mais robuste, et une tente grande comme un salon où huit ou dix camarades pouvaient venir causer, rire et jouer, sans éprouver la moindre gêne. „

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J'avais pu me procurer un bien-être relatif, que ma délicatesse à ne pas charger la mule de mon capitaine m'avait empêché de me procurer il y a quelques mois. Et j'avais une garde-robe ! Trois chemises, deux tuniques, trois pantalons, dont deux en toile.

Du reste, rien n'était plus curieux que notre accoutrement pendant cette course : pantalon gris; guêtres idem; chapeau en feutre gris ou blanc, à larges bords pour nous garantir du soleil. Sur ce chapeau se balançait le plus agréablement possible une longue plume d'autruche, fruit de nos victoires et conquêtes.

Chacun la posait à sa manière. Celui-ci, tenant à l'ancien régime, avait pris le comte Almaviva pour modèle. Celui-là, une main sur la poignée du sabre, se campait fièrement en Fra-Diavolo.

Que l'on joigne à ce noble couvre-chef une canne de palmier, une cravate de soie portée à la Colin, et l'on aura une esquisse légère, mais authentique et fidèle, des héros de l'expédition du désert.

A cette tenue fantaisiste, les cavaliers, je veux dire les officiers montés du régiment, ajoutaient une espèce de camisole en flanelle blanche, d'un effet très pittoresque.

Au camp, l'uniforme était plus varié encore : un laisser-aller complet. Avec la tunique, on mettait de côté toute contrainte. Pour mon compte, je re-

cevais et rendais des visites, affublé d'une espèce de paletot en laine grise, acheté jadis à Avignon pour les beaux soirs de l'été.

Ce paletot, qui vaut bien quinze francs, m'est très utile, et c'est lui qui me couvre lorsqu'une étape un peu moins longue ou un rare séjour me permet de courir de tente en tente chercher des nouvelles.

J'ai adopté le système hygiénique des Arabes : ils prétendent que ce qui garantit du chaud, garantit du froid, ou plutôt que ce qui est sain en été est sain en hiver. Ils ne connaissent pas du tout l'usage de la toile, très peu celui du coton.

L'usage libre de l'une de mes cantines m'avait permis d'emporter cette fois une petite bibliothèque, qui manquait précédemment à mes sorties. Pauca^ sed bona.

D'abord; Un Million de faits, volume compact, nouvellement acheté, véritable encyclopédie, réduite à sa plus simple expression, mais suffisante pour les renseignements; mon fidèle Jocelyn, l'un de mes prix de rhétorique; les Orientales de Victor Hugo, couleur locale ; puis un vieux volume, imprimé sur papier de fil, à larges marges, que je dévorais en cachette, et qui excitait fort l'envie confiscatoire de mon professeur de troisième. Que de calottes il m'a values — alapas — de la part de mon père, vieux gardien de la pudeur antiquel C'est Rabelais.

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Ainsi donc, l'un portant l'autre, Rabelais, Yictor- Hugo, Lamartine et moi, nous avons gaiement traversé le désert saharien et celui de ma vie actuelle, en compagnie des chameaux, des Bédouins, etc.

Un peu de poésie n'était pas inutile après des marches atroces pour arriver aux villages des pauvres diables que nous venions dévaliser, au milieu d'une poussière chaude qui brûlait la gorge; d'une température de je ne sais combien de degrés, sans air, sans eau; de souffrances inouïes et sans soulagement possible, causées parleslèvresquis'épaississent et se collent, la langue qui se dessèche et se ravine, la bouche entière qui se fend peu à peu, et la fièvre qui brise les jambes et semble vous attacher à chaque pied un poids de cent kilogrammes.

Le devoir de l'officier est alors bien pénible. Il faut qu'il fasse abstraction de ses maux particuliers, pour encourager ses hommes, les exhorter, les relever s'ils sont abattus; porter leur sac, leur giberne, leur fusil; leur faire entrevoir une espérance qu'il n'a pas, celle d'un bivouac prochain. Il faut surtout qu'il voie ce spectacle d'un œil impassible ou qui fait semblant de l'être. Les traînards deviennent bientôt les victimes des Arabes, à moins qu'ils ne se tuent eux-mêmes.

Je n'en suis pas moins enchanté d'être venu

jusqu'à TArbah. En le quittant, pour ne jamais le revoir peut-être, je me retourne pour prendre et emporter en moi une dernière vue de ce charmant village, dont les murailles bleuâtres s'élèvent derrière un gracieux rideau de palmiers. Je ne puis me lasser de regarder les couleurs lilas que met le soleil sur ses maisons blanches, ses minarets. Quel riant aspect ont ses jardins plantés de petits groupes de figuiers, de grenadiers en fleur, d'abricotiers aux fruits déjà mûrs, plongeant leurs racines aux bords d'un frais ruisseau, qui semble chanter!

Notre marche rétrograde est aussi pénible que notre marche en avant. Le 16 juin, le colonel Renault, voyant qu'un convoi attendu n'arrive pas, réduit à la moitié notre ration de biscuit. Des dattes, del'orge ou du mouton de razzia remplacent l'autre moitié. Il se décide à ne plus flâner en route et à se rapprocher de Mascara : nous n'en sommes plus qu'à huit journées. Nous rêvons déjà dîner passable, sommeil prolongé... Le convoi arrive! Il faut manger ce qu'il apporte. Nous ne pouvons pas rentrer décemment en rapportant des vivres!... Et nous voilà faisant des crochets à la recherche des puits et des mares.

Si le vent du désert vient à les dessécher, bien des hommes disparaîtront encore et le convoi leur coûtera cher.

Le 23 juin nous voit près de Stitten et je suis de

garde aux bœufs, aux moutons et aux chameaux : c'est ma part de gloire.

Nous avons eu depuis quelques jours un temps abominable : tonnerre, éclairs, pluie et vent; mais un vent à enlever nos tentes, nous cinglant de grêlons gros comme des noisettes.

Nous marchons là-dessous comme des recteurs suivis des quatre Facultés : deux ou trois lieues par jour, à seule fin de consommer radicalement nos vivres, et que nos chameaux ne fassent pas tant le gros dos à notre entrée triomphale dans Mascara.

Elle eut enfin lieu le 3 juillet, cette entrée; mais elle ne me profita guère pour le moment.

Étant de garde au troupeau, j'avais été forcé de faire un rapport contre un malheureux soldat de ma compagnie, lequel s'était permis d'enlever et de tuer pour son usage personnel un mouton confié à sa probité comme à la mienne.

Le colonel Renault jugea un exemple nécessaire et décida que le coupable serait traduit devant le conseil de guerre, à Oran. Mon témoignage était indispensable.

Le 5 juillet, je partis pour cette ville, en diligence, et diligemment aussi, afin d'y attendre le jour et l'heure où il plairait au rapporteur d'instruire l'affaire, et auxjuges de la juger, cequidurapas mal de temps.

Je ne fis rien pour retarder, rien pour avancer le jugement. J'ignore même si j'aurais pu faire quelque chose dans un sens ou dans Fautre.

J'étais à Oran. Je m'y trouvais bien, sans soldat, sans service, avec de bons camarades, de belles Espagnoles, sans autres soucis que celui de passer le temps le plus gaiement possible, et aussi le plus économiquement, car l'argent se faisait rare.

Je ne me reconnaissais plus moi-même. J'apprenais à fumer, à boire du punch, à fréquenter des salons dorés d'un goût fort douteux, et d'une morale... moins douteuse encore.

En peu de jours, je devins sec comme un coucou, chose presque miraculeuse après une expédition dans les sables.

A Oran, j'appris que M. Grésy, le nouveau lieutenant-colonel nommé en remplacement de M. Glaparède, et tout fraîchement débarqué de France en Afrique pour la première fois de sa vie, avait introduit au régiment le système nouveau et redouté des théories, des leçons dans les chambres et autres horreurs.

Le colonel Renault, commandant la subdivision par intérim, le laissait faire, bien décidé du reste à profiter sans vergogne, au moment de l'inspection générale, des fruits de ce régime.

Tout cela ne m'épouvantait guère. Fraîchement sorti de Saint-Cyr, je me sentais capable, avec

quelques repassages, de tenir tête au lieutenantcolonel comme au général inspecteur.

Oran est devenu magnifique. Pendant les six derniers mois, la province avait reçu quatre mille colons ou marchands, dont le chef-lieu avait retenu la plus grande partie. Malheureusement, les environs ne sont que des sables. Fruits, jardinage, bétail, tout vient d'Espagne, ce qui explique le prix élevé des pensions : quatre-vingt-dix francs par mois.

Peut-être aussi cette ville est-elle dans une position trop pittoresque. Un ravin profond la coupe en deux parties et lui imprime capricieusement une forme irrégulière. On dirait un immense Y dont il faut sans cesse monter et descendre les branches.

Pour un officier de la garnison, cette situation rend le service pénible. Pour moi, ce n'était qu'un charme de plus.

Une promenade splendide, quoique très étroite, — élargie plus tard, bien plantée et nommée promenade Létang — a été taillée sur le flanc droit du ravin. Elle domine complètement la mer et, soit du côté de la rade, sillonnée par les barques des pêcheurs, soit du côté des montagnes escarpées de Santa-Gruz et de Saint-Grégoire, soit encore du côté de la ville, elle fournit des points de vue admirables.

L'œil se complaît à suivre les sinuosités de ce ravin qui, semblable à une immense nappe de verdure^ serpente à travers les maisons blanches dont ses deux pentes sont couvertes.

Si l'on jette, au milieu de ces masses vertes et blanches, les minarets pointus de quelques mosque'es, les dômes de nos églises, les ogives des marabouts perdus dans les jardins, l'on a sous le regard ravi, mais fatigué par la blancheur éclatante des édifices, un spectacle digne des Mille et une Nuits.

Telle Oran était alors et, chaque matin, en me levant, chaque soir, au coucher du soleil, j'admirais gratis ces oppositions d'ombre et de lumière, vigoureuses et changeantes à décourager les peintres espagnols et vénitiens réunis.

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