CHAPITRE XV
M. de Salvandy. — Discours malheureux. — Comme on trompe un ministre. — Séjour à l'hôpital. — Triomphe oratoire. — En diligence. — Le village du Sig. — Retour à Mascara. — Le général Renault. — Saïda. — Une légende arabe. — Le lion.
M. de Salvandy, le général en chef de l'instruction publique, est arrivé. L'accueil ne fut pas de prime abord aussi noble, aussi imposant que je l'eusse voulu pour le premier ministre qui vint de France visiter l'Algérie.
Je croyais de bonne foi à une mission politique, utile aux intérêts des colons. J'ignorais que ce grand personnage avait marié sa fille à M. Rivet, capitaine d'état-major, et que la remise de la jeune épouse dans les bras de son époux motivait son voyage, au moins autant que l'inspection de notre possession africaine au point de vue civil.
Le lendemain du débarquement, grande réception, grands saluts, auxquels j'eus la curiosité de prendre part.
Le ministre avait son habit de ministre, une perruque noire magnifiquement bouclée, une casquette tout à fait militaire avec douze galons comme celle d'un maréchal de France, et une longue et large visière à la Bugeaud.
Habitué par les cancans des feuilles publiques à me figurer M. de Salvandy sous les traits élégants d'un jeune premier du Gymnase, je fus un peu désenchanté en le voyant au naturel. Tout est faux de ce que l'on dit de lui, exceplé son toupet. Il est gros, il a le nez et les joues colorés d'un Bourguignon, et tout cela pend d'une façon déplorable.
Malgré sa cravate blanche et ses bottes vernies, il était loin d'égaler en majesté la prestance des vieux chefs arabes. Je rougissais pour mon pays de l'aspect vulgaire de son ministre.
Son discours a paru satisfaire peu de personnes extra-officielles. Il sentait trop l'homme du monde, poli, instruit, courtisan, et pas assez le représentant du roi de la vieille France, envoyé pour voir et connaître la France nouvelle.
C'étaient des réflexions banales, des éloges sur notre tenue, comme si, pour voir un ministre, les officiers ne mettaient pas d'habitude ce qu'ils ont de mieux.
Lorsque le 5^ de ligne lui fut présenté, après lui avoir dit en substance les mêmes paroles qu'au 44'^ et au 3^ léger, dans lequel je m'étais faufilé,
M. de Salvandy eut néanmoins Vadresse de rappeler aux officiers de ce régiment sa conduite aux trois journées glorieuses de juillet 1830, conduite populaire, sans doute, et profitable à la nouvelle dynastie, mais qui, en somme, avait fait peu d'honneur au 5% et à la façon dont il interprétait le serment de fidélité et les devoirs de l'honneur militaire. Il avait courageusement refusé de tirer sur le peuple, lorsque son colonel le lui commandait.
Si en 1831 et 1835, à Paris, en 1831 et 1834, à Lyon, les troupes avaient agi de la même manière, où seraient aujourd'hui le roi Louis-Philippe et son noble ministre M. Alonzo-Narcisse comte de Salvandy?
Quoi qu'il en soit, Oran avait pris un air de fête. Tout le monde était beau. Les hôpitaux avaient été nettoyés, les gamelles des soldats mieux remplies. Douze cents cavaliers arabes des environs vinrent fantasier devant le ministre ébahi, prêts à lui envoyer des coups de fusil, dès qu'il aurait tourné le dos.
Deux jours après, il repartait, enthousiasmé de ce qu'il avait vu, nous promettant d'en faire bon rapport à Sa Majesté, comme s'il civait vu le vrai; comme si les malheureux colons de Miserghin et du Signe mouraient pas, soixante-cinq sur cent, de la fièvre; et comme si les dix-huit cents soldats, alors malades dans les hôpitaux d'Oran, lui avaient
été présentés dans leur état ordinaire de saleté et d'abandon. On a beau être ministre de l'Instruction publique, on n'est pas parfait.
Je pus mieux voir que Son Excellence ce qui se passait dans les hôpitaux par suite d'une circonstance qui n'avait rien de particulièrement singulier, mais qui m'inspira une idée assez singulière.
Deux officiers du 6^ léger se marièrent à Oran. L'un, sous-lieutenant et mauvais drôle, mort plus tard lieutenant aux zouaves, par suite d'ivrognerie, épousait sa cousine, fille d'un restaurateur. L'autre, capitaine, unissait son âge mûr aux roses printanières de la fille d'un ancien tambour-major du régiment, devenu sous-lieutenant, ancien cantinier, ancien marchand d'hommes, et qui, soit par lui, soit par sa femme, avait obtenu du galant général Thierry, son ancien colonel, une belle concession, sise aux portes d'Oran, dont il jouissait avec solde entière.
Pour échapper à l'ennui de ces deux cérémonies qui se passaient à huit jours d'intervalle, j'obtins d'un docteur complaisant un billet qui me fit entrer à l'hôpital sous prétexte de fièvre, de dysenterie et autres maux.
Je rencontrai dans les salles trois noms impersonnellement historiques : M. de Malherbe, M. Bessières, chefs de bataillon au 44°; M Bernadette, chef de bataillon au 12^ léger. J'y trouvai en-
core M. de Carondelet, chef de bataillon au 41^.
Les trois premiers souffraient de je ne sais quoi. Le quatrième, ancien capitaine au 6° léger, avait reçu une balle dans l'œil qui le torturait, et l'a torturé, malgré les efforts de la science, jusqu'à sa mort, arrivée lorsqu'il fut général de division.
La journée se passait à faire le whist, oii je fus assez heureux, et la semaine s'écoula, gaiement pour moi, à l'abri des cérémonies nuptiales qui m'avaient sérieusement menacé.
Au bout de deux mois et demi d'attente, le jour du jugement de l'homme au mouton finit par se lever, et je dus comparaître.
Mon témoignage ne fut que la défense de Taccusé. Tout en certifiant le délit, je fis valoir les circonstances atténuantes de la faim, de l'occasion, de l'herbe tendre, et aussi les six mois de prison préventive déjà subis par le pauvre garçon. Bref, je rendis facile la tâche de son avocat.
Le conseil de guerre se déclara suffisamment éclairé et, à l'unanimité, acquitta le prévenu.
Ce fut mon premier triomphe oratoire et peu d'autres le suivirent. Mais je constatai que j'avais manqué ma vocation. J'aurais dû être avocat, plaiderlepouraujourd'hui,demainle contre, et, suivant le précepte du grand maître romain, in omni causa duas contrarias causas explicare. C'était trop tard.
Ma cause actuelle étant dûment entendue et mon
homme, blanc comme neige, acquitté en bonne orme, je n'avais plus qu'à dire adieu à mon dolce farniente d'Oran et à rejoindre en toute hâte le 6*" léger à Mascara, oîi ma présence pouvait être devenue nécessaire.
Je repris la diligence et mon voyage s'effectua sans encombre.
J'eus la compagnie du lieutenant-colonel Bosquet et du commandant Gharras jusqu'au Sig.
Ils sortent tous les deux, ainsi que La Moricière et Cavaignac, de l'École polytechnique et font partie de cette camarilla d'officiers d'artillerie et du génie qui, passés par une loi injuste — summum jus, summa injuria — dans l'infanterie, grâce à la combinaison des formations nouvelles, viennent ôter aux officiers de Saint-Cyr une part considérable de l'avancement.
Quel que soit le mérite de ces messieurs, on peut trouver chez nous aussi bien, et, d'ailleurs, est-ce que le génie et l'artillerie n'ont pas besoin d'officiers hors ligne?
Le commandant Gharras fut, en 1830, l'un des élèves de l'École polytechnique délégués au gouvernement provisoire.
Il paraît qu'il était fort républicain alors et ne demandait que deux cent mille têtes pour extirper radicalement les vieilles racines de tous les vieux abus.
En 1835 , étant capitaine d'artillerie à Saint- Étienne, il fut envoyé, dit-on, par punition en Algérie pour certains articles trop démocratiques publiés dans ]e National. C'était une singulière punition que celle de lui octroyer une faveur qui n'a servi qu'à son avancement.
Du reste, autre temps, autres mœurs. Il est devenu l'ami du duc d'Aumale; l'appelle, tantôt « monseigneur », tantôt «mon prince » ; et sa fortune particulière permet à ce républicain-aristocrate des réceptions princières, où figurent sûrement sa maîtresse juive, Aïcha, et très probablement aussi les maîtresses du jeune duc.
Dans la diligence était encore un capitaine d'artillerie, nommé Gauthier, le grand entrepreneur et la tête de l'Union agricole du Sig. lia des projets de colonisation superbes, dans les vallées du Sig, de la Tafna, de la Mina, du Ghéliff et .dans la Métidja. Ses interlocuteurs, Bosquet et Charras, souriaient en l'écoutant et, en aparté, l'un d'eux disait : « Tout cela sonne faux. »
M. Gauthier pouvait donc se tromper, à dire d'experts plus entendus que moi. Il pouvait trop présumer de ses forces et de ses capitaux; mais il a l'air honnête homme et plein de son sujet. Il appartenait à l'état-major particulier du maréchal, tandis que Gharras et Bosquet ne juraient que par La Moricière.
Le village du Sig que j'avais vu si gai, si riant, était désert. On aurait dit que le choléra ou les colonnes du général Yusuf l'avaient traversé.
Maisons fermées ou à demi sorties de terre. Sur cent colons, soixante-quinze avaient été malades ou l'étaient encore; morts les vingt-cinq autres; tout ce qui pouvait se déplacer émigrait.
C'est la fièvre qui, à trois reprises, a décimé cette population : fièvre due à quoi? On l'ignore. Peutêtre au remuement malsain de trop de terres. Peutêtre au régime anti-hygiénique des colons. Peut-être à l'influence locale ordinaire. Aussi mesuis-je bien gardé, en couchant au Sig, de mêlera mon vin son eau dont la réputation n'est pas brillante.
J'arrive à Mascara. Le i"'' bataillon, auquel j'appartiens titulairement, est allé sur je ne sais quelle route faire ce que les légions romaines faisaient dans l'antiquité, aux mêmes endroits : des chemins pour les colons et des maisons pour des chefs arabes.
Je suis désigné par le colonel pour servir à la i" compagnie du 3° bataillon. Ce n'est plus le même colonel, ô merveille! Nous avons maintenant M. O'Keeffe, l'ex-lieutenant-colonel du 56^ Je lui rends visite, ainsi qu'au lieutenant-colonel Grésy.
Ni l'un ni l'autre n'a paru surpris ou mécontent de mon séjour plus que prolongé au chef-heu de la province.
QueMascara est triste lorsque l'on revient d'Oran! Pas de troupes, peu d'officiers et beaucoup de service. Tout le monde est çà et là, faisant casser ou cassant des pierres pour les voies de communications. Il reste cependant l'homme du jour, que je me suis abstenu d'aller voir, le colonel Renault l'Arrière-Garde, devenu le général Renault, tout court, et sublime, m'a-t-ondit, d'incommensurable orgueil.
Il a décroché enfin ces deux étoiles après lesquelles il soupirait, à faire croire qu'il était victime de la plus criante injustice et des passe-droits les plus scandaleux! Le pauvre homme! Il n'avait que trois ans de grade de colonel et, durant ces trois années, pour lui de mortelle attente, il avait été nommé commandeur de la Légion d'honneur.
Il ne se plaindra plus maintenant... à moins que la troisième étoile n'excite chez lui les mêmes crises nerveuses que les deux autres.
Être singulier. Jamais il n'a témoigné qu'il fût satisfait et il a le droit de se vanter d'avoir eu le plus bel avancement de l'armée d'Afrique.
Il est né en 1809. Le voilà général de brigade à trente-sept ans. L'homme se trouve-t-il à la hauteur de la dignité? Pour lui, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Ce n'est pourtant pas l'opinion générale.
Il est d'une bravoure à toute épreuve. C'est un grand mérite. Cette bravoure, ou plutôt cette témé-
rite, l'a fait blesser trois fois, et toujours au bon moment, sous les yeux du maréchal et des princes. Il fuit par goût, mieux encore par système, la compagnie des élèves de Saint-Cyr, d'où il est cependant sorti, après avoir fait, il est vrai, trois années d'école, au lieu des deux habituelles.
11 a pris pour officier d'ordonnance un parvenu assez instruit qui l'aide à se conduire, à faire ses plans et à rédiger ses mémoires. Deux élèves de l'école, mes camarades^, ont refusé de collaborer à ce dernier travail, qui mentait trop à l'avantage du chef, selon leur conscience.
En plaine, l'ex-colonel s'étendait sur les tapis de sa tente, ayant autour de lui des cartes et des bougies allumées. Le factionnaire avait l'ordre de ne laisser entrer personne qui pût troubler ses veilles laborieuses; et bientôt un ronflement sonore, autant qu'intempestif, prouvait que les bougies, brûlant toujours, n'éclairaient plus que le sommeil réparateur des forces du tacticien.
Un jour d'audience, il demandait à des chefs arabes s'ils connaissaient Renault, le colonel du 6^ léger. Les Bédouins, surpris, répondirent qu'ils connaissaient La Moricière — le père la Trique — Bugeaud, le père du soldat, Cavaignac, le roseau peint en fer, mais qu'ils ignoraient profondément Rinault, céros et même féroce.
Furieux, Renault sauta sur sa canne et les chassa
en s'écriant : « Je vais vous apprendre à le connaître, moi, Renault! »
Cette sortie fit un scandale de tous les diables.
Un mois après mon départ d'Oran, ce fut le tour du bataillon où J'étais détaché d'imiter les vieilles légions romaines et nous partîmes pour Saïda, à dix-huit lieues de Mascara, partagées en quatre étapes ravissantes de fraîcheur, d'eau délicieuse et de verdure. On campe sur l'Oued-Froha, à la redoute de rOuiserte, au marabout de Sidi-Aïssa- Mamo et l'on gagne Saïda, au sud de Mascara.
Gomme à Boghar, on avait abandonné le vieux village pour en construire un neuf sur les hauteurs.
Ce poste, entouré de murs peu élevés mais suffisants pour arrêter les efforts des Arabes, en général plus cavaliers que fantassins, avait son personnel administratif au grand complet : commandant de la place, employés des subsistances et des hôpitaux, gardes du génie, etc.
Le vieux Saïda, occupé quelque temps par Abdel-Kader, chassé de ïakedempt et de Mascara, est en plaine, à deux ou trois kilomètres du nouveau. Je n'eus pas le temps de le visiter, car nous fûmes expédiés sur les Hauts Plateaux, à cinq ou six lieues de Saïda, pour surveiller je ne sais quelles tribus en fermentation. Cette sortie, peu fatigante, a laissé aussi fort peu de traces dans mes souvenirs.
Je passai mon temps à regarder travailler sur
les routes et à lire quelques ouvrages sur l'Algérie.
J'essayai, à l'aide du langage ^aèir, de causer avec les nombreux Arabes qui apportaient au camp les bêtes qu'ils ne mangeaient pas : lièvres, porcsépics, sangliers, etc.
Le lion revenant souvent dans nos conversations, l'un de nos interlocuteurs habituels me raconta un jour la légende suivante :
« Allah, causant avec le lion pour se désennuyer, lui demanda ce qu'il était capable de porter.
« Celui-ci, fier de sa force, répondit qu'il pouvait porter un chameau, avec sa gueule et sur son dos, un taureau avec sa gueule seulement, et qu'il était de la force de quarante hommes.
« Allah, pour le punir de sa vanité, lui dit : « Tu porteras un bœuf, soit; mais tu traîneras le mouton. »
Et les Arabes sont persuadés qu'il en est ainsi. Peut-être ont-ils raison, la dent du lion ne trouvant pas prise dans la toison épaisse de ce dernier animal.
Ils croient aussi qu'avec des pierres ou la lame d'un sabre, ils peuvent effrayer et écarter le lion; mais ils se gardent bien de lui tirer des coups de fusil. Il en est de convaincus que le choc du fer contre le fer, par exemple du fourreau du sabre sur rétrier, intimide le Hon et l'empêche d'attaquer.
Nous l'entendions souvent rugir et fréquemment
nous rencontrions ses traces. Saïda, du reste, veut dire lionne, puisque Saïd^ seigneur, est le nom du lion. Cette famille peu commode doit être nombreuse dans les ravins profonds et boisés qui entourent notre établissement.
Mon éducation au sujet des mœurs de ces grands fauves resta incomplète, car, le 21 novembre, nous étions paisiblement rentrés à Mascara, où nous ne tardâmes pas à recevoir des nouvelles d'Abd-el- Kader.
11 était non moins tranquille que nous, dans le Maroc, à Aïn-Zohra, à vingt-cinq lieues de notre frontière, en train de chercher à se débarrasser de ceux des nôtres qu'il n'avait pas fait exterminer.