CHAPITRE XVI
Attitude du maréchal Bugcaud. — Clémence scandaleuse. — Lettres des prisonniers. — Envoi du général Cavaignac, — Hideuses manifestations. — Arrivée de l'émir. — Entrevue avec Abd-el-Kader. — Dans le pays des M'talsa. — Opiniâtreté politique d'Abd-el-Kader. — Négociations.
Le chapitre précédent me ramène tout naturellement à terminer l'histoire des prisonniers deSidi- Brahim et d'Aïn-Témouchent.
Le 2 juin, après avoir marché pendant environ deux heures dans les montagnes de l'Halaf, et pendant qu'on installait le bivouac, El-Hadj-Habib fit venir sous sa tente les onze captifs qui lui restaient, et leur apprit qu'Abd-el-Kader, menacé de se voir arracher les prisonniers par le Maroc, les avait fait périr; puis il ajouta :
— «Il y a beaucoup de la faute du maréchal: l'émir lui a écrit plusieurs fois sans obtenir de réponse; sa dernière lettre l'informait du sort qui menaçait ses soldats, si, au bout de vingt jours, le maréchal ne lui faisait pas connaître ses intentions. »
Frappés de stupeur, ils entendirent sans comprendre le reste des paroles de cet assassin. Leurs yeux n'avaient plus de larmes, leurs bouches plus de voix pour plaindre ces glorieuses infortunes!
Un bras impitoyable avait frappé, désarmés, endormis peut-être, de vaillants soldats qui s'étaient défendus si énergiquement à Sidi-Brahim !
Il est probable qu'El-Hadj-Habib ne communiqua pas à ses auditeurs l'incroyable proclamation du maréchal Bugeaud. En apprenant que la France ne répondrait pas à la barbarie de celui que l'on appelait le fils de Mahiddin par une vengeance qui pouvait être vingt fois plus forte, et qu'il ne serait fait aucun mal aux prisonniers arabes, ils auraient compris que leur existence ne tenait qu'à un fil.
Car, enfin, pour un maréchal de France commandant en chef, c'était se montrer bien indulgent que de déclarer que les quatre ou cinq mille prisonniers arabes, internés en France ou dans les places fortes des côtes de l'Algérie, n'avaient rien à craindre, lorsque l'on avait déjà octroyé l'aman aux tribus traîtresses du massif des Traras!
Le duc d'Aumale, en personne, avait anéanti la tribu des Oulad-Sulthan, dont le nom seul indique l'importance, pour de moins exécrables méfaits. Les Oulad-Sulthan ne nous avaient point trahis. Ils avaient suivi la fortune d'Ahmed, bey de Gonstantine, jusqu'au bout, et ils auraient dû bénéficier des
sentiments chevaleresques que l'on avait retrouvés tout à coup, à propos d^on ne sait trop quoi, pour épargner des misérables indignes de pitié, qui n'avaientd'autre raison d'être, avec les Beni-Snassen, que de servir d'avant-postes contre nous à Abd-el Kader, lorsqu'il se réfugiait dans le Maroc, et de le tenir au courant des marches et des contre-marches de nos colonnes.
Il est vrai que la clémence scandaleuse dont on avait usé envers les infâmes Traras avait peut-être les mêmes causes que celle qui couvrait les Beni- Snassen, à cheval sur notre frontière et sur celle du Maroc. Infanterie sans sacs et cavalerie en selle nue tombaient à chaque instant sur les Beni- Snassen, et il arrivait invariablement ceci d'étrange, quele produit des razzias que l'onfaisait sur eux/ewr était restitué. La correspondance des officiers de zouaves, présents sous les armes à cette époque, est remplie de plaintes amères sur les déceptions inexplicables, au cours desquelles on perdait cependant du monde de part et d'autre.
Mais revenons à nos onze prisonniers.
Le 0 juin, trois jours après la nouvelle du massacre, ils firent partir des lettres pour le général Gavaignac et pour le maréchal Bugeaud, les instruisant des faits qui s'étaient accomplis et les intéressant à leur situation désespérée.
Ils espéraient qu'en présence d'un événement
aussi inattendu, des dispositions nouvelles seraient prises pour les arracher à la mort qui les menaçait.
Mais nous avons vu que, comme gouverneur de l'Algérie, le maréchal était obligé de voir les choses d'une hauteur qui avait déjà amené le massacre des soldats, et de les apprécier tellement dans l'intérêt de l'avenir de la conquête, que les chefs pouvaient y rester aussi.
Le 13, à midi, le camp fut levé et porté en amont sur la Malouïa. Trois jours après, on allait bivouaquer sur rOued-Za.
Le 27 juin, le général Cavaignac écrivit au colonel de Cognord pour lui annoncer que ses lettres au maréchal lui avaient été adressées. Il envoyait six cents francs et deux croix pour MJVl. Larrazet et Thomas.
El-Hadj -Habib vint féliciter les nouveaux chevaliers; On ne peut, sans frémir, songer que les mêmes hommes, qui avaient été si joyeux et si complimenteurs lorsque les premières récompenses arrivèrent en décembre 1845, avaient, quelques mois plus tard, fait égorger les soldats de ceux dont ils pressaient les mains en signe d'allégresse.
A sa demande, on adressa le jour suivant au général Cavaignac la liste des prisonniers arabes qu'Abd-el-Kader réclamait si l'on était disposé à traiter d'un échange.
Puis, ils demeurèrent sans nouvelles, livrés aux
cruelles réflexions que leur inspirait l'incertitude de leur position.
Ils n'étaient plus l'objet d'aucune condescendance de la part de leurs gardiens; surveillés avec le plus grand soin, ils étaient suivis jusque dans leurs plus simples démarches.
Chaque matin, un Arabe du camp venait, le rire sur les lèvres, annoncera M. Barbutque c'était son dernier jour; accompagnant ces paroles d'un geste expressif, il indiquait que c'était sa tête qui devait être abattue.
Personne ne répondait à ces hideuses manifestations et les captifs étaient arrivés à attendre avec calme la fin de tous leurs maux; ils ne doutaient plus que, lassés d'une surveillance qui les fatiguait, les chefs arabes ne finissent par se débarrasser d'eux par la mort.
Le 18 juillet, Abd-el-Kader arriva au camp, accompagné de Bou-Hamedi, réconcilié avec lui, et de 400 cavaliers. Il n'y resta que le temps de recevoir les témoignages d'enthousiasme et les marques de respect des soldats qui ne l'avaient pas suivi dans ses dernières courses lointaines; puis il partit pour la daïra immédiatement.
Les prisonniers croyaient que Tarrivée du chef allait avancer leur destin et qu'il ne tarderait pas à les recevoir pour leur communiquer ses projets sur leur misérable sort.
Six jours après, le 24 juillet, ils n'avaient encore eu aucune communication de lui, lorsque le camp fut levé pour être porté dans Tintérieur du Maroc, à six lieues plus loin.
Le lendemain, après une nouvelle marche de quatre heures, on campa dans une forêt accidentée.
A leur arrivée au bivouac, ils virent El-Hadj-Bechir, le frère de lait d'Abd-el-Kader, et lui exprimèrent leur étonnement de n'avoir pas encore été présentés à son frère.
El-Hadj-Bechir répondit qu'il avait été souvent question d'une entrevue, mais que l'émir s'y était constamment refusé^ disant à ceux qui le pressaient :
— « Je n'ai rien à leur dire ; ils me parleront de leurs frères, et je ne pourrai leur répondre. »
De vives instances furent faites auprès d'El-Hadj- Bechir, qui revint quelque temps après avec ordre d'amener les prisonniers à Abd-el-Kader, disant que cette entrevue aurait lieu, pourvu toutefois qu'il ne fût f-ait aucune allusion au massacre du 24 avril.
Abd-el-Kader était assis par terre, au pied d'un arbre. Bou-Hamedi était à ses côtés.
Il avait le même chapelet qu'à leur première entrevue, était vêtu de la même manière, sans luxe, mais avec cette recherche ordinaire aux grands tolbas; ses burnous étaient relevés sur l'épaule droite ; sa main fine, blanche et déliée, ne ces-
sait de faire mouvoir les grains de son chapelet.
Il ne leva pas la tête, lorsque les onze prisonniers lui furent présentés. Ce fut Bou-Hamedi qui leur parla en son nom. Il dit que « l'émir, lassé de ne pas recevoir de lettres du maréchal, n'ayant plus de ressources pour nourrir les prisonniers et pressé par le Maroc, avait ordonné de les mettre à mort ».
Pendant cet entrelien, qui dura assez longtemps, Témir ne leva les yeux qu'un seul instant. Ayant arrêté Bou-Hamedi au milieu d'une phrase, il lui dit de lui montrer le chef; M. de Gognord s'étant nommé, Abd-el-Kader le fixa durant un moment inappréciable.
Après avoir pris congé de lui, chacun s'interrogea du regard, se demandant ses impressions à la suite de l'entrevue.
Ils pensèrent tous qu'Abd-el-Kader avait été profondément agité en voyant paraître devant lui des hommes qui pouvaient lui reprocher l'exécution à laquelle avait présidé son beau -frère, Mustaphaben-Thami.
Ce fut pour eux l'explication de ce silence glacé et de cette attitude si différente de celle de Bou- Hamedi, dont la bienveillance était toujours la même, parce qu'il était étranger à cet acte odieux.
Ils restèrent campés dans la forêt jusqu'au 30 juillet. Chaque jour, conduits par des faction-
naires, ils descendaient sur le bord du torrent, et passaient le temps sous de grands arbres, se laissant vivre en présence du calme de la nature, qui régnait si peu dans leur âme, et qui y fut pourtant ramené par cette contemplation incessante des objets qui les environnaient.
Le 31 juillet, on vint camper à Aïn-Zohra dans le pays des M'talsa, près des montagnes du Riff.
Dans les premiers jours d'août, M. Barbut, ayant la fièvre et tourmenté par la maladie, était allé prendre un bain au bord d'une fontaine, lorsque son gardien lui proposa la fuite, moyennant une somme de cent douros, qui lui serait remise lorsqu'ils seraient parvenus tous deux dans un poste français.
M. Barbut n'accueillit pas cette proposition et en parla au colonel, qui pensa, comme lui, que quelque perfidie était cachée sous ces bonnes intentions.
Le 10 août, le général Cavaignac, en envoyant cinq cents francs, annonçait que, d'après l'avis donné par le maréchal, le consul de Tanger était chargé de traiter de l'échange avec l'émir.
Cette nouvelle fut accueillie peu favorablement par le colonel de Cognord, car il savait bien qu'Abdel-Kader ne consentirait pas à ce mode de négociation.
En effet, le lendemain il répondait au général
Cavaignac que l'émir ne voulait traiter qu'avec les autorités de l'Algérie, dans une conférence qui se tiendrait sur un point du territoire français et près de la frontière.
Le 8 septembre, le général Cavaignac, toujours prévoyant pour eux, leur adressa mille francs, cherchant ainsi à améliorer leur sort. Il venait de transmettre les dernières lettres de M. de Cognord au maréchal, et il espérait que, dans un avenir prochain, la liberté leur serait rendue. Avec ce courrier arrivèrent des nouvelles de leurs parents, de leurs amis; ils furent ranimés, pendant quelques jours, par cette correspondance qui venait les chercher au milieu de leurs souffrances.
11 n'y en avait pas moins près d'un an que durait leur affreuse captivité et les longs jours qui se succédaient, tièdes oubrûlants, courbaient leurscorps et leurs esprits sous les angoisses et la misère.
L'opiniâtreté d'Abd-el-Kader à vouloir traiter directement avec les autorités de l'Algérie aurait rehaussé son caractère politique et fait croire qu'il n'avait dû être conduit à l'exécution du massacre que par un de ces moments de fièvre qui, chez les hommes puissants, laissent de si profondes blessures à l'humanité, s'il était resté ferme dans sa prétention.
Il avait, jusqu'à cette époque, conservé une grandeur imposante dans toutes ses relations avec nous ;
il avait toujours défendu de verser le sang français inutilement et, en 18i3, il renvoyait dans la province d'Alger, sans rançon, quatre-vingt-trois prisonniers, à la tête desquels se trouvait le capitaine d'état-major de Mirandol, qui a rendu un hommage éclatant à son caractère.
Dans les derniers événements, sa situation était presque désespérée, et si l'on joint à toutes ses angoisses de 1846 le ressentiment profond qu'il avait d'être considéré par ses ennemis comme un barbare, comme un pestiféré, avec lequel toutes relations sont suspendues ; pressé, d'autre part, par ses fanatiques lieutenants, qui le soutenaient dans la mauvaise fortune, on comprendra que, dans un moment d'exaspération, Abd-el-Kader ait donné plein pouvoir à Mustapha-ben-Thami, son beaufrère, qui quittait sa colonne expéditionnaire pour revenir au Maroc.
Ici, obligé de raconter d'abord les faits, je dois avertir le lecteur de réserver son jugement sur tout ce qui va suivre, jusqu'à ce que je puisse lui en donner l'explication, et de ne pas se hâter d'accuser l'émir de remplacer sa grandeur imposante par des finasseries de mercanti, se cachant derrière ses commis pour tondre au plus près des clients forcés, livrés par le hasard à sa discrétion.
Je ne me sens aucune tendresse pour Abd-el- Kader; mais des historiens ont avoué avoir eu la
main leste en écrivant qu'il avait voulu personnellement trafiquer de ses prisonniers. Je pense que si l'on a le droit strict de tuer un ennemi, on n'a pas celui de chercher à le présenter sous un aspect qui n'est pas le sien.
Le 18 septembre, Si-Mohammed, khodja de Sidir Kaddour-ben-Hallal, vint à la tente des officiers et, après quelques mots de conversation, leur dit que, s'ils voulaient racheter leur liberté par une rançon en argent, peut-être serait-il possible d'entrer en pourparlers. Il ajouta quil importait que Vémir 71 eût pas connaissance de cette négociation; que cette affaire se traiterait entre les khalifas et les prisonniers, en dehors de sa participation.
Le colonel accepta et offrit 20 000 francs pour la rançon. A la suite de cet entretien, Si-Mohammed se retira pour faire part à son maître du résultat de ses ouvertures.
Le lendemain, il revint et dit que les prétentions des khalifas étaient beaucoup plus élevées, et que la somme exigée était de 12 000 douros, ou 60000 francs.
Une discussion très vive s'engagea entre Si-Mohammed et les prisonniers. Ils tâchèrent de lui faire comprendre qu'ils se rachetaient eux-mêmes de leurs propres deniers — ce qui n'avait rien de bien flatteur pour le gouvernement français; -jenfin, après s'être tous consultés, le colonel offrit
6 000 douros, assurant que c'était là toute leur fortune, et qu'à défaut d'acceptation de ces offres, ils resteraient prisonniers.
Voilà à quoi la politique de M. Guizot et les coups de trique pour rire de M. de la Moricière avaient réduit des officiers français.
On a beaucoup admiré la grandeur de caractère de ces hommes, livrés aux misères les plus rudes, séparés de leurs compagnons d'infortune par une mare de sang qu'ils pouvaient augmenter du leur, et qui débattaient les conditions de leur liberté par quelques pièces de monnaie, espérant, à juste titre, que leur pays interviendrait en définitive pour payer leur rançon, mais ne voulant pas, après avoir tout sacrifié pour l'honneur de son drapeau, l'entraîner dans des conditions d'argent qu'ils considéraient comme très dures, eu égard à leur valeur personnelle. On a ajouté qu'ils ne s'estimaient pas assez et patati et patata.
La vérité est que jamais nation n'a reçu un soufflet pareil. J'ai enregistré scrupuleusement les sommes que Cavaignac avait fait parvenir au colonel Gourby de Cognord, lorsqu'il étaitàla tète d'un détachement considérable de prisonniers dépourvus de tout. Il y avait là de quoi le faire douter de la générosité du gouvernement. Aussi était-il tout naturel que ses compagnons et lui essayassent de traiter d'après le chiffre de leurs ressources propres. Ce n'est pas
glorieux pour la France; mais il n'y a pas à sortir de là. Si plus d'argent avait été mis à la disposition du colonel, Abd-el-Kader n'aurait pas eu la ressource d'invoquer comme excuse du massacre de ses prisonniers son impuissance à nourrir tant de monde.
Le 26 septembre, ils n'avaient encore reçu aucune réponse. Us se décidèrent à la demander à Si-Mohammed, qui leur dit que la somme était bien faible pour les khalifas, mais que l'influence de Si- Kaddour se ferait sentir en leur faveur s'ils voulaient, au moment de la mise en liberté, lui remettre mille francs, cinquante francs à un sergent arabe chargé de leur garde, et deux cents francs à luimême, négociateur de toute cette affaire.
Ces conditions furent acceptées.