CHAPITRE XVII
Acte de mauvaise foi. — Un certificat. — Délivrance. — Le plan du maréchal Bugeaud. — Éventualités menaçantes. — Les ordres du ministre de la guerre. — La rançon et l'échange.— Émoi du maréchal Bugeaud. — Un ambassadeur renvoyé. — Détachement de prisonniers. — Le caïd Osman. — Grands effets de petites causes.
Quelque temps après, Si-Mohammed revint annoncer qu'El-Hadj-Habib viendrait essayer de faire augmenter la somme, qu'il irait jusqu'à la menace pour y contraindre les captifs, mais qu'il fallait rester insensible à tous ses discours, quels qu'ils pussent être.
Si-Mohammed manda près de lui le colonel le 1" octobre. Ils reprirent ensemble les mêmes entretiens que précédemment. C'étaient 60000 francs qu'il fallait donner. Le colonel n'écouta ni les discours ni les menaces, et resta ferme dans les premières conditions du traité. Ce singulier négociateur se retira non satisfait de ses tentatives.
Le 5 octobre, Si-Mohammed vint prévenir le colo-
nel d'écrire le jour même à Melilla pour avoir la somme convenue qui devait se monter à 6 000 douros espagnols, tandis qu'il n'avait été fait mention que de douros français.
Cet acte de mauvaise foi changeait la somme, en la portant à 33 000 francs. Il fallut cependant se résigner à cette augmentation. Si-Mohammed fit faire alors à chacun des prisonniers un certificat ainsi conçu :
J'ai été bien traité pendant ma captivité chez l'émir. J'ai reçu pour nourriture du blé, du sucre, du café, de la viande, du beurre et des ognons. Je n'ai été ni frappé ni insulté. Nous avons écrit une fois, de la part du khahfa Bou-Hamedi, pour l'échange des prisonniers lorsque Abd-el-Kader était dans le Sahara; la réponse de M. le maréchal ne nous est pas parvenue.
Lorsque nos hommes ont été sacrifiés, nous avons demandé les motifs qui avaient amené cet acte ; on nous a répondu que c'était parce que le Maroc voulait les avoir de force.
Abd-el-Kader nous renvoie à Melilla sans qu'il nous ait personnellement demandé d'argent.
Aïn-Zohra, 5 octobre 1846.
Ce ne fut qu'après la signature de ce certificat qu'un cavalier, mis à la disposition des captifs, porta au gouverneur de Melilla une lettre du colonel de Cognord et que les onze Français restés au pouvoir de l'émir purent espérer enfin recouvrer leur liberté.
Ils n'en virent luire le jour que le 25 novembre. Vers trois heures de l'après-midi, ils étaient sur la plage en face de Melilla et d'une balancelle qui devait les transporter à la ville.
En les apercevant, M. Durande, lieutenant devaisseau, se jeta à la nage pour venir au-devant d'eux.
Leur rançon fut comptée aux Arabes qui les avaient accompagnés et, le 26 novembre, à la suite d'un repas donné par les officiers de la garnison de Melilla et présidé par le gouverneur, les prisonniers délivrés s'embarquèrent sur la balancelle de M. Du" rande, qui les transporta àDjemmaa-Ghazaouet, où ils arrivèrent le 27, à cinq heures du matin, sans être attendus.
Lors de leur capture et surtout quand, presque aussitôt, se fut produit l'échec d'Aïn-ïémouchent, le gouvernement français avait exprimé l'opinion qu'il ne fallait pas repousser d'une manière absolue les tentatives d'échange qui pourraient être faites par Abd-el-Kader avec les autorités de l'Algérie.
Mais le maréchal Bugeaud, auquel son malencontreux traité de la Tafna était resté sur le cœur, ne voulait plus à aucun prix avoir rien à débattre avec l'émir.
. En outre, il était avant tout préoccupé d'éviter de faire quoi que ce fût pouvant consolider le prestige et l'influence d'un homme qu'il considérait comme son ennemi personnel, ou les lui rendre, et il pen-
sait que le parti le plus sûr pour délivrer les captifs était de faire de nombreux et importants prisonniers marocains, qui ne devraient être rendus à l'empereur que lorsque lui-même aurait négocié le retour de ceux que Vex-émir avait entre les mains.
Ce plan n'avait pas souri à M. Guizot. Il était capable de nous mener tout droit à un nouvel Isly suivi d'un autre Tanger, compliqué d'un second Mogador, nous attirant une guerre avec nos amis d'outre-Manche!
Le gouverneur général, battu sur ce terrain, s'était réfugié sur un autre, d'oii Abd-el-Kader était toujours exclu. Il ne lui fallait plus Abd-er-Rahman. Il disait qu'un simple traité d'échange entre un de ses lieutenants, le général Gavaignac par exemple, et Mustapha-ben-Thami, ne pouvant pas rehausser considérablement chez les Arabes l'éclat d'une puissance à jamais perdue, était ce qu'il y avait de mieux à faire.
Mais cette idée n'avait pas été plus tôt prise en considération qu'il s'était empressé de la démolir de fond en comble.
Elle avait un côté extrêmement fâcheux. Elle rendait à l'ex-émir des personnages importants — car c'étaient ceux-là qu'il s'empresserait, bien entendu, de réclamer, — et, avec leur aide, Abd-el-Kader trouverait de nouveaux appuis, qui lui permettraient
de relever l'état de ses affaires tout à fait compromis en Algérie.
Cette éventualité menaçante le rendait tellement perplexe que, tout en écrivant au ministre : «Le malheur de ceux qui restent des nôtres a quelque chose de si inté7^essant, de si respectable, que, selon moi, nous ne devrions pas hésiter à passer par-dessus ce danger, » il se hâtait d'ajouter : « Toutefois je crois qu'il est prudent d'attendre quelque temps encore... » Quoi? Le suprême assassinat?
Et il en était revenu à ses moutons, ou peu s'en fallait. Il voulait employer l'influence de l'empereur du Maroc ! Il s'adressa dans ce but à M. Léon Roches, interprète, et à M. de Ghasteau, consul général à Tanger, qui ne lui laissèrent pas longtemps ses illusions. Il n'y avait rien à faire en présence de l'inertie du gouvernement marocain, — qu'Abd-el- Kader n'avait pas encore poussé à bout, — et Abder-Rahman était tenu à de grands ménagements envers son hôte.
D'un autre côté, Miloud-ben-Arach, trésorier de l'émir, qui l'avait abandonné pour se réfugier chez l'empereur, écrivait et disait qu'il connaissait les intentions de son ancien maître, et que jamais il n'entrerait en pourparlers à l'égard des prisonniers avec la cour de Fez, par laquelle il avait déjà été trompé.
En désespoir de cause, le maréchal s'était ra-
2d4 LA CHASSE A L HOMME.
battu sur une invasion rapide du territoire marocain, qui avait fait trembler les Tuileries. Avec ce diable d'homme, on aurait la guerre et la marine anglaise sur les bras I
Le gouvernement royal, pour conjurer ce péril, était alors entré de sa personne en campagne. Le capitaine Ghamberet, aide de camp du ministre de la guerre, avait été envoyé directeaient au général Cavaignac, porteur de dépêches lui prescrivant d'entrer en relations avec l'émir pour obtenir la liberté des derniers captifs. On connaissait le nom et le nombre des Arabes qu'il réclamerait par la lettre de M. Courby de Cognord dont j'ai parlé. On allait tout de suite faire embarquer pour l'Algérie ceux qui se trouvaient détenus en France.
Le général avait écrit, le o octobre 1846, au colonel en lui envoyant mille francs, que les ouvertures indirectes faites par Abd-el-Kader au sujet d'un échange étaient acceptées et que les personnes que celui-ci demandait ne tarderaient pas à arriver à Oran.
Cette lettre et les mille francs, qu'Abd-el-Kader dut recevoir le 15 octobre, ne furent pas remis à M. de Cognord, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque les bases du traité entre les prisonniers et Si-Mohammed, khodja de Sidi-Kaddour, avaient élé posées dès le 18 septembre.
Il est vrai qu'à la lecture des dépêches du général Gavaignac, Abd-el-Kader aurait pu rompre sans retard les négociations d'argent engagées entre ses khalifas et le colonel; mais, si le maréchal avait eu une foule d'idées qui ne valaient rien, il en était venu une à l'émir qui pouvait être bonne, quoique toute seule.
Les autorités de la province d'Oran ayant été avisées par le gouverneur de Melilla de ce qui se passait, le général d'Arbouville lui avait envoyé trente-trois mille francs par M. le lieutenant de vaisseau Durande, parti avec une balancelle, pendant que les prisonniers arabes étaient rassemblés dans le plus grand secret à Mers-el-Kebir.
La rançon et l'échange se trouvaient ainsi préparés en dehors du maréchal, qui aurait été capable de faire tout manquer sous l'empire de ses préoccupations.
Aussi, grand fut son émoi, quand le colonel de Gognord lui présenta, à Oran, Kada-ben-Hachmi, porteur de trois lettres d'Abd-el-Kader : une pour le roi des Français, une pour le maréchal Soult, et la troisième pour Bou-Darba, More fort riche en résidence à Marseille.
L'ex-émir envoyant une ambassade à Paris! Abdel-Kader traitant de souverain à souverain avec Louis-Philippe ! Il y avait là de quoi mettre le feu aux quatre coins de l'Algérie.
La casquette légendaire se dressa comme par le mauvais temps.
Est-e]]e au mauvais temps ou bien au beau ?
Pencbe-t-elle, coquette ?
S'il la met droite comme un sbako,
Nous aurons du nouveau.
As-tu vu la casquette,
La casquette, As-tu vu la casquette Au pèr' Bugeaud ?
Le pèr' Bugeaud, tout frémissant, prit à Kadaben-Hachmi la lettre adressée à notre monarque et celle destinée au maréchal Soult, en l'assurant qu'il les ferait parvenir à destination, et le congédia avec ces paroles :
— « Ton maître ne peut s'adresser qu'à moi. Je représente ici le roi. Il désire la paix. Il ne peut l'obtenir par un traité, puisqu'il nest rien — (ces trois mots nous coûtaient chacun bien près de cent têtes). — Il n'a que deux chemins à prendre pour redevenir quelque chose : c'est de reprendre son pays par la force des armes ou de venir se rendre au roi des Français. Dis-lui que s'il nous avait envoyé nos prisonniers sans rançon — il l'avait déjà fait une fois, — je lui en aurais rendu trois pour un — pour une centaine, on ne lui en avait pas rendu un seul, — mais puisqu'il a fait payer la liberté de
ceux-ci et égorgé les autres, je ne lui dois rien que de l'indignation pour sa barbarie. »
Et Kada-ben-Hachmi, dépouillé de ses fonctions d'ambassadeur, dut rejoindre x\bd-el-Kader en traversant le pays à cheval avec une faible suite.
L'émir avait refusé l'échange en dernier lieu, moins à cause du besoin qu'il pouvait avoir des trente-trois mille francs, prix de la rançon, que parce qu'il espérait que son envoyé parviendrait en France aux pieds du roi.
Il avait puissamment agi auprès du gouverneur de Melilla pour que le colonel et ses compagnons fussent dirigés immédiatement vers l'Espagne ou vers la France, afin de les soustraire tout d'abord aux autorités françaises d'Algérie. Il ne s'attendait pas que les choses tourneraient comme elles avaient tourné, et que son ambassadeur lui serait renvoyé d'Oran par le diplomate rancuneux qu'il avait roulé à la Tafna.
Le 3 décembre 1846, je fus appelé chez le commandant de la place qui m'avertit que, le lendemain, j'aurais à conduire à Oran un détachement de prisonniers arabes, espagnols et même français. Dans ce groupe se trouvaient plusieurs individus accusés d'assassinat. Aussi les Arabes prisonniers disaient-ils à leurs camarades espagnols, avec le geste énergique d'un homme qui met en joue : <( Moi morto, toi morto ! »
Le A décembre j'étais prêt, mais mon mulet ne l'était pas. Chargé de mes cantines, il les mit lestement par terre et se sauva dans les tribus voisines, peut-être dans son pays natal.
Je donnai son signalement et mis les bureaux arabes à ses trousses. Un mulet de l'administration, requis par le commandant de la place, remplaça provisoirement mon déserteur, mais non les quatre cent quatre-vingts francs qu'il me coûtait.
Mes criminels étaient au nombre de vingt. Pour les garder, on m'avait donné cinq ou six hommes libérés et peu disciplinés par conséquent, que je devais également laissera Oran.
A deux lieues de cette ville, en descendant le Crève-Cœur, un orage épouvantable éclata sur nous. Réellement ceux de la France ne sont que rosée en comparaison. Une obscurité noire, et plus noire encore parles éclairs, nous aveugla; la grêle tomba énorme. Impossible de surveiller les prisonniers qui firent comme l'escorte et se mirent à l'abri sous les arbres. Quand l'orage fut passé, il en manquait la moitié à l'appel, et j'étais fort embarrassé.
Cependant tout s'arrangea. Les uns rentrèrent à Mascara, où ils furent saisis par la police militaire. D'autres, plus avisés, coururent dans les tribus, s'emparèrent d'ânes qu'ils rencontrèrent, puis, poursuivis par les Arabes, qui ont un singu-.
lier flair pour reconnaître les voleurs et les assassins, firent au Sig, par des sentiers détournés, une entrée triomphale sur leurs paisibles montures. Ces derniers couchèrent dans des silos et ne marchèrent plus que les poings solidement liés.
Le 7, j'étais à Oran, avec mon détachement diminué de deux ou trois têtes. Heureusement, une lettre officielle, venue par la diligence^ avait averti le général du mécompte qui m'était survenu. Il se contenta du nombre d'hôtes que je lui présentai, et les fit aussitôt fourrer en prison.
Avec nous, mais en liberté, voyageait un singulier personnage, qui a longtemps marqué dans la province d'Oran et ailleurs. C'était un sous-lieutenant de spahis, servant au titre indigène et nommé le caïd Osman.
-Il était difficile, même à ses camarades de régiment, de pénétrer dans la vie passée et présente de cet homme. On le supposait Prussien, et son accent tudesque ne démentait pas cette origine. On racontait qu'il avait assassiné dans son pays natal, qu'il était condamné à mort et qu'après une série d'aventures plus faciles à supposer qu'à décrire, il avait trouvé dans la trop généreuse hospitalité française un refuge commode.
Il était brave et se battait aussi bien en plaine contre les Arabes qu'en duel avec les Français; mais, en somme, il ne valait pas cher.
C'était la première fois que je subissais le contact de ce personnage, dont j'avais à peine entendu parler. Notre connaissance se fît, bien entendu à mes dépens.
11 voyageait avec une Espagnole, jeune et mignonne, sa maîtresse, qu'il appelait familièrement la Chica, et qui l'aimait, le vénérait, l'adorait comme un dieu.
Aux dîners des gîtes d'étape, le caïd Osman me laissa sans façon le soin de régler le compte de ses repas et de ceux de sa Dulcinée, en me disant que le remboursement se ferait à Oran. Je l'attends encore et l'attendrai toujours ou, pour mieux dire, je ne l'attends plus.
Après s'être montré aux armées d'Orient et de Chine, il disparut à celle du Mexique, en J 863. ou 1864, et, depuis lors, jamais plus personne n'a ouï parler du caïd Osman.
Le général Thierry, commandant à Oran, me reçut le jour de mon arrivée et me dit : « Vous partirez demain avec le convoi pour Mascara. »
Or, il pleuvait à verse. J'étais chargé de nombreuses commissions d'achat et de ravitaillement pour mes camarades, et cet ordre donné par celui qu'on appelait Sidi-Bou-Alouf — le seigneur père du... sanglier domestique — et que l'on redoutait, sans raison, me déplut souverainement.
Je vis alors que les petites causes produisent
souvent de grands effets. Je me rappelai ce lieutenant, qui avait jadis marié sa fille, à la noce de laquelle j'avais manqué. J'allai le voir et, vidant un verre de madère pendant qu'il buvait une bouteille de vin bleu, je lui racontai ma mauvaise fortune.
Il me dit : u Cela ne sera pas ainsi. Allons chez le général. »
Le général Thierry ne reçut que lui. J'ignore ce qui se passa entre ces deux personnages ; mais le lieutenant revint avec l'autorisation pour moi de rester jusqu'au convoi prochain, c'est-à-dire huit, dix ou peut-être quinze jours. J'offris une deuxième bouteille de vin bleu qui fut acceptée, et je dégustai un second verre de madère, en admirant les décrets de la Providence qui, d'un ancien marchand d'hommes et de femmes, devenu mon collègue à cinquante ans, faisaient pour moi un protecteur.