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CHAPITRE XVIII

Un bal chez le général de la Moricièrc. — Jugement du lieutenant Marin. — L'affaire de l'Oued-el-Hammam. — Une cérémonie funèbre. — Consommation d'un mariage juif. — Singulière panique. — Retour à Mascara. > — Séjour à Saïda. — Le commandant supérieur de Saïda, — Heur et malheur d'un sergent-major du génie.

L'avant-veille de mon arrivée à Oran, le général de la Moricière avait donné en Thonneur des officiers rendus par Abd-el-Kader un bal splendide, dans lequel une dame, femme d'un capitaine du 44% magnifique par ses cheveux noirs et ses yeux bordelais, avait laissé tomber galamment son mouchoir aux pieds du général, ébahi et charmé.

En pays musulman, c'est le contraire qui a lieu. La dame n'en parvint pas moins à ses fins, malgré cette dérogation aux usages. Son vieux mari fut envoyé commandant de place sur les frontières du Maroc, et elle resta à Oran, non loin du jeune général de division.

Je ne vis pas même les prisonniers. Ils s'em-

barquaient pour la France le jour où j'arrivais.

A cette époque eut lieu le jugement du lieutenant Marin, du 15^ léger.

Cet officier, chevalier de la Légion d'honneur, commandait le détachement d'Aïn-Témouchent; entouré par des forces supérieures aux siennes et croyant ne pouvoir résister avec deux cents hommes malades ou convalescents, dit-on, placés sous ses ordres, il avait jugé nécessaire de se rendre à l'émir en rase campagne.

Le conseil de guerre appliqua strictement la loi et le condamna à mort.

Plus tard, M. Dupin, procureur général près la Cour de cassation, toujours en vertu du précepte de Cicéron : « in omni causa, duas causas explicare, » plaida l'incompétence du conseil de guerre, la nullité du jugement et peut-être aussi l'innocence de M. Marin. Toujours est-il qu'il ne fut pas fusillé, soit par grâce, soit autrement.

Une pudeur naturelle à tout officier, une sensibilité dont je m'honore, m'empêchèrent d'assister aux débats de ce procès. Dans la ville, la décision du conseil surprit bien des gens.

La déposition des témoins, même à charge, avait été favorable à l'accusé. Malade lui-même, il avait été jugé par l'opinion publique, toujours opposée aux conseils de guerre, moins coupable qu'on ne l'avait cru d'abord.

Il était évident, selon moi, que pour sauver Marin vivant, ces témoins s'étaient appesantis sur les méfaits des morts. On disait, entre autres choses, que M. Hillerain était bien plus coupable que lui; mais il avait la responsabilité du commandement et tombait sous le coup de la loi.

Quoi qu'il en soit, de pareilles défaillances étaient heureusement rares dans l'armée d'Afrique, qui avait l'habitude de recevoir d'autres exemples. Je n'en citerai qu'un seul, parce que mon régiment contribua, pour une part importante, à le donner.

Le 24 juillet 1843, un détachement de 250 hommes de diverses armes, 6^ léger, l^'' bataillon d'Afrique et sapeurs-conducteurs, était campé sur TOued-el- Hammam, derrière une enceinte de pierres sèches. A l'aube, Abd-el-Kader en personne l'assaillit à la tête de 600 cavaliers et de 200 fantassins.

A peine si le combat avait duré vingt minutes que le chef de bataillon Leblond, du 6^ léger, tomba percé de balles. Cette mort, qui aurait pu désorganiser la défense, ne la rendit que plus furieuse. Faure, lieutenant de sapeurs-conducteurs, Dubos, lieutenant au 6^ léger, Boeteau, sous-lieutenant au l^'' bataillon d'Afrique, en devinrent l'âme.

Vingt fois les Arabes arrivent jusqu'à toucher la frêle muraille qui abrite ces braves gens, vingt fois ils sont repoussés avec des pertes cruelles.

Les intrépides officiers parcourent les rangs pour animer leurs soldats, presque tous récemment venus de France, les encouragent et leur montrent comment on fait son devoir.

Au bout d'une heure de vains efforts, l'émir cessa le combat et ordonna la retraite, après avoir perdu au pied d'un misérable retranchement les meilleurs de ses réguliers.

Les Français ne comptaient que quelques morts et un nombre relativement insignifiant de blessés ; mais leurs chefs étaient d'autres hommes que ceux qui commandaient à l'affaire d'Aïn-Témouchent ou, pour mieux dire, du marabout de Sidi-Moussa, qui en est à trois kilomètres.

Mes journées se passaient dans l'oisiveté et j'étais à l'affût de tout ce qui pouvait intéresser ma curiosité de jeune homme et de Français. Il me fut donné d'assister à deux cérémonies juives que je transcris ici au point de vue de la couleur locale, et comme étude de mœurs.

La première de ces cérémonies était funèbre.

Une femme juive, ma voisine, jeune encore, avait perdu son mari depuis déjà trois mois. Elle le pleurait néanmoins et le faisait pleurer, mais si bruyamment, que j'entrai dans la maison pourvoir ce qui s'y passait.

Plusieurs pleureuses à gages, à ce que je compris, étaient autour de la veuve et, avec elles, les

parentes du défunt, les siennes, ainsi que beaucoup de commères du voisinage.

Elles entonnaient des complaintes, en hébreu, sur un mode lent et lamentable, puis elles accompagnaient ce chant de mouvements de mains, comme si elles allaient se déchirer le visage à coups d'ongles.

Peu à peu, l'assemblée entière s'attendrit au chant qui, insensiblement, augmentait d'intensité. La veuve suivait l'exemple général. Tout le monde pleurait plus ou moins, suivant le degré de parenté, et s'arrachait plus ou moins les joues et les cheveux. Cependant, il est juste dédire que les voisines et les parentes éloignées ne faisaient que le geste. Quant à la veuve, sa figure était en sang.

Ce singulier manège dura deux heures. Les matrones partirent : tout rentra dans le silence. Peutêtre était-ce la clôture du deuil.

La seconde cérémonie, moins lugubre en apparence, me fut aussi triste.

C'était la fête, juive aussi, de la consommation d'un mariage.

Un matin, la maison que j'habitais retentit de ces cris perçants qui, chez les Juifs comme chez les Arabes, indiquent une fête ou tout autre événement agréable.

En descendant, je ne fus point surpris de voir toute la juiverie de la maison en grande tenue. Je

m'approchai des femmes et leur dis d'un ton doux : Festa, festa!

On me répondit : Festa, et on me fit signe d'entrer.

Tout d'abord, près de la porte étaient étalés, sur une table, plusieurs flacons de cette anisette, fabriquée je ne sais où, pour l'usage spécial des Juifs, et des assiettes pleines de ces gâteaux qui sentent, les uns l'anis, les autres la pommade.

Je fis honneur à ces préliminaires offerts à tous venants, à tous passants. Ensuite, je m'enquis des motifs de la solennité. Je compris que la petite Varika ou Farika, âgée de treize ans et mariée depuis six mois, avait, la nuit passée, consommé son mariage, et que c'était ce changement d'une pauvre enfant en pauvre victime, que l'on célébrait comme une fête.

On me racontait la chose gravement, comme simple et naturelle.

La jeune épouse était étendue, tout habillée, sur un lit aussi bien orné que possible. Elle avait ses plus riches atours et me parut d'une beauté suffisante. Chose rare à Oran, où l'humidité et la saleté des maisons juives ôtent promptement le duvet et la fraîcheur du teint, rendent les yeux malades et les visages pâles et scrofuleux. Je m'approchai de l'enfant et lui fis signe que je buvais à sa santé. Elle me remercia d'un sourire. Peu après,

elle se leva et vint s'asseoir en chancelant dans la chambre.

Son mari, grand gaillard brun, robuste et d'environ trente-cinq ans, était son oncle maternel, lï avait l'air tout fier de son exploit et recevait, le nez au vent, les compliments hébreux qu'on lui adressait. Je ne pus m'empêcher de plaindre cette fillette, point encore formée, et son pauvre petit corps meurtri par les embrassements brutaux de ce grand dadais.

Ses amies venaient successivement la voir, la complimenter avec de jeunes enfants, et chacune, à tour de rôle, présidait la table, jusqu'à l'arrivée d'une autre connaissance. Le tout avec accompagnement d'anisette, de gâteaux à l'huile et de hurlements joyeux. Une nièce, âgée de douze ans, mariée depuis trois mois^ mais qui attendait encore sa première nuit, assistait, curieuse et folâtre, à cette fête, dont elle paraissait essayer de deviner le sens et l'à-propos.

Un convoi, escorté par deux bataillons du 5^ de ligne, sous les ordres du colonel Roche, devait partir d'Oran le 21 décembre. Le général Thierry m'ordonna d'en profiter pour regagner Mascara. J'obéis, mais un peu tard, ce qui me valut une singulière panique.

J'avais déjeuné avec quelques amis, et le déjeuner s'était prolongé par le café et les adieux, jusque

vers deux heures de l'après-midi, lorsque je m'aperçus qu'il était temps de me mettre en route.

Mon ordonnance, mon mulet, chargé de mes bagages et de mon sabre, étaient partis à six heures du matin. Je comptais surmes bonnes jambes pour franchir lestement les cinq ou six lieues de la première étape et rejoindre au Tlélat le colonel Roche et son convoi. Mais j'avais calculé sans tenir compte de la brièveté des jours du mois de décembre, et de l'absence de crépuscule dans ces pays méridionaux.

Il était près de cinq heures et j'avais fait les deux tiers du chemin, lorsque la nuit tomba, nuit sans lune, avec la seule clarté vague des étoiles.

De loin, sur ma gauche et en avant, j'aperçus tout à coup deux formes blanches, qui me parurent énormes, soit par un effet d'optique, soit par un effet d'imagination.

J'étais seul, bien entendu, et ma mémoire trop fidèle me rappela comme en un éclair tous les bruits sinistres répandus à Oran et, entre autres, l'assassinat de ce sergent-major du génie qui, appelé à surveiller certains travaux de la route que je suivais, avait trouvé naguère dans les tentes voisines les douceurs de l'amour et les affres de la mort.

11 était trop tard pour reculer, et le statu quo était impossible. Je m'armai dans chaque main d'une grosse pierre et j'avançai. Les formes res-

talent immobiles. Quand je fus vis-à-vis d'elles, un transport héroïque me saisit, et je lançai vigoureusement mes pierres droit sur le couple blanchâtre. Aussitôt, à mon grand effroi, je l'avoue, je vis se dresser deux longues machines, leurs flancs s'allonger prodigieusement adroite et à gauche, et le tout s'envoler et disparaître.

C'étaient, je pense, deux cigognes ou deux hérons, qui ne durent pas éprouver une peur moindre que la mienne.

Je me mis à rire de mon courage et de ma frayeur et, plutôt courant que marchant, j'arrivai au camp de Tlélat, où je trouvai mon ordonnance et les officiers que je connaissais, déjà inquiets de mon absence.

A rOued-Hammam, au lieu de passer le pont, je quittai bravement mes habits, et je savourai les délices prématurées d'un bain, dans ces eaux tièdes, même au mois de décembre, au grand effroi du colonel Roche qui, nouvellementdébarqué de France, voyait partout des Arabes en embuscade, et se croyait, sur la route d'Oran à Mascara, fréquentée par des diligences isolées, en plein pays ennemi.

Je revis Mascara le ^26 décembre et il s'en retourna paisiblement avec ses deux bataillons, sa tâche étant terminée.

Mon retour fut fêté vigoureusement. J'apportais avec moi, plus tard qu'on ne l'espérait, il est vrai^

1^ sucre, le café, les barils d'eau-de-vie et de vin commandés avant mon départ. J'appris avec plaisir que mon mulet fugitif avait été ramené à Mascara pendant mon absence et que le bureau arabe, pour reconnaître le bon vouloir et la probité des Bédouins, leur avait octroyé une gratification de quatre douros. Je payai gaiement cette dette, qui élevait le prix de mon vigoureux mais sauvage collaborateur à la somme ronde de cinq cents livres.

Les loisirs de la garnison de Mascara n'étaient jamais bien longs. Le 4 janvier 1847, après les cérémonies et les visites aussi officielles qu'ennuyeuses du jour de l'an, mon bataillon dut retourner à Saïda, par ordre du général Renault.

Nos mulets étaient fortement chargés de provisions, Saïda ne me déplaisait pas. La route se fit joyeusement.

Le 7, nousnousinstallionsde notre mieux, à l'aide de nos peaux de mouton et de bottes de paille, dans un pavillon construit spécialement pour l'usage des officiers.

Le commandant supérieur de Saïda et de son cercle était un capitaine du 56% long, sec, en lunettes, fort ancien de grade. Il était proposé chaque année pour chef de bataillon par son colonel; mais, malgré son réel mérite et des qualités sérieuses, M. Brun était constamment ajourné par le général de la Moricière, auquel il ne plaisait pas.

Il nous laissa fort tranquilles, officiers et soldats, pendantle temps quenous passâmes sous ses ordres. Deux compagnies restèrent à Saïda pour y faire le service. Les quatre autres du bataillon montèrent sur les plateaux travailler aux routes.

Mon capitaine, M. Bohn, grand chasseur et bon tireur, remplit les fonctions de commandant de la place et de sous-intendant. Son frère, mon lieutenant, le seconda dans ces fonctions. Gela nousvalut^ de lapart des colons et des ad ministrateurs militaires, quelques améliorations à notre pension comme prix et comme qualité.

Je dois avouer que, malgré tout son me'rite, notre commandant supérieur avait un grand défaut : c'était celui de redouter pour son village fortifié une insurrection. Sa petite responsabilité semblait l'écraser.

Cette crainte lui suggéra deux idées : la première de hausser les murs de Saïda, afin de défiler complètement la garnison des hauteurs voisines ; la seconde de couper tout d'un coup d'énormes choux qui croissaient en paix dans les jardins extérieurs, et, n'en pouvaient mais, sous prétexte que ces coquins de Bédouins étaient bien capables de s'embusquer derrière ces magnifiques légumes.

Ce fut une désolation dans la colonie. Tant de choux coupés à la fois faisaient une récolte hors de proportion avec les besoins immédiats. On les

conserva comme on put et mon capitaine, fidèle enfant de l'Alsace, essaya de confectionner un baril de choucroute, qui ne réussit pas au gré de ses désirs.

L'exhaussement des murs fut entrepris avec le concours énergique de nos soldats et d'une grande quantité de petits bourriquots, gais, bruyants, pimpants et même galants.

Ce travail fit ressortir au delà de toute expression l'importance d'un homme jusqu'alors peu connu. C'était un sergent-major du génie, remplissant à la fois les fonctions de garde et de chef de l'arme, lequel avait d'excellentes raisons pour pousser le capitaine Brun à ces très inutiles dépenses.

Du jour où pelles et pioches entrèrent en activité, la tenue de leur directeur devint fantaisiste. Chaque convoi lui amenait des paniers de vin de Bordeaux et de Champagne, bientôt vidés en compagnie des heureux sous-offlciers du 6^ léger. Si les Arabes apportaient sur le marché de Saïda des peaux de lions, de panthères ou de magnifiques dépouilles d'autruche, elles étaient rapidement enlevées par le sergent-major du génie, devenu en quelques semaines aqssi riche qu'un nabab indien.

Je lui ai vu payer vingt-cinq douros une autruche mâle, garnie de toutes ses belles plumes et. assommée par les Arabes assez adroitement pour

ne pas les gâter. Je ne parle pas des œufs d'autruche, qui se vendaient au prix moyen de trois francs cinquante centimes à quatre francs la pièce, et dont il acheta plusieurs douzaines.

Cette existence que venaient encore agrémenter de belles Espagnoles ne pouvait se prolonger longtemps. Quelques mois après, durant notre sortie, nous apprîmes que le chef du génie de la place de Saida avait été arrêté, conduit à Oran sous bonne escorte, traduit devant un conseil de guerre et condamné à pas mal d'années de bagne.

Ce malheureux avait trouvé moyen, pendant six mois, d'appliquer à son usage, sur les frais de l'exhaussement des murs et des réparations aux édifices militaires, une somme qui dépassait vingt mille francs. La chasse était belle, mais elle avait mal fini.

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