‹ La chasse à l'homme; guerres d'AlgérieChapitre 29 sur 51 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Fausse alerte. — Qui vivra verra. — A la chasse. — Autour des deux Saïda. — Vie intime. — Phénomène électrique. — Une fontaine mystérieuse. — Courses imprudentes. — Un émule de Brillât- Savarin. — Existence militaire disparue. — Encore Mascara.

Je m'aperçois que le commandant supérieur de Saïda, ses fortifications et son directeur des travaux m'ont entraîné fièrement loin. Je suis obligé de revenir au 12 janvier de l'an de grâce 1847, jour où notre repos fut troublé au point de nous inspirer de vives inquiétudes pour notre conservation... et la sienne.

Les tambours battent, les clairons sonnent. La plaine tremble sous le galop rapide d'innombrables cavaliers, que des fantassins suivent du mieux qu'ils peuvent au pas de course. En tête s'avance Renault, 1^ paladin, le chevalier Renault qui, honteux de son oisiveté comme l'amant d'Armide, a saisi sa valeureuse épée et d'un bond de lion — en dçux jours — s'est élancé de Mascara aux rem-

parts de Saïda, et il nous tombe dessus, ex ahrwpto^ comme un exorde des Catilinaires. Son infanterie est sans sacs, mais ses légions n'en emportent pas moins de la viande cuite pour plusieurs jours. Où va-t-il ? 11 prétend d'un deuxième bond atteindre les Ghotts et dévorer en quatre jours près de cinquante lieues. Il faut absolument qu'il aille, entre Daïja et Sebdou, mais plus au sud, refouler sur le général Cavaignac des tribus révoltées, qui sont tranquillement revenues labourer leurs champs.

Le chef d'état-major de sa colonne paraît désespéré de ce coup de tête fatigant et inutile. Les tribus sont averties et l'on arrivera douze heures au moins trop tard, en éreintant hommes et chevaux. Yusuf second.

Je cause rapidement avec l'officier d'ordonnance du général, M. Roberdey de Full, lieutenant au e*" léger, homme sérieux s'il en fut, et voici ce qu'il me raconte :

Deux jours avant de décider cette course endiablée, Renault était dans son cabinet, les bras croisés comme Napoléon, et se promenant à grands pas comme tous les petits hommes. Tout d'un coup, il lève vers le ciel les mains d'un air tragique; puis, les reportant avec force vers la terre, il s'écrie : « C'en est fait, ce repos me pèse, le sang me brûle. En avant ! » Et il dicte l'ordre de départ

à ses officiers d'ordonnance, qui écoutaient ce monologue bouche béante.

Il prend huit cents cavaliers du goum, cinq cent soixante chevaux français, un bataillon, force viande cuite, et le voilà.

Je tremblais qu'il ne lui prît fantaisie de puiser dans la garnison de Saïda pour augmenter son effectif. Il ne dissimulait pas qu'il voulait tomber comme la foudre sur la pointe ouest des Ghotts. Il pleuvait, il neigeait même un peu. Triste temps pour imiter la foudre, surtout à pied. J'en fus quitte pour une peur affreuse. Il repartit le 13, à trois heures du matin, sans me déranger. Je n'avais pas encore l'honneur d'appartenir à une compagnie d'élite, et lorsqu'on n'appartenait pas à une compagnie d'élite, on était exempté de prendre part aux tours de force du général Renault l'Arrière-garde devenu l'Extrême Avant-garde. La troisième étoile!

Et je me remis à Lamartine et à Horace, au coin de mon feu, tandis que mes camarades tuaient des ■sangliers et chassaient le lion. Je n'étais pourtant pas sans inquiétude. Je venais d'échapper à une vilaine corvée, grâce au numéro de ma compagnie; mais qui pouvait savoir où l'aventureux Renault conduirait ce printemps son Q'' léger, cette légion de héros formée par ses soins et par son exemple ?

A son passage; on a parlé d'une expédition, rêvée par lui dans le sud, qui laisserait loin derrière elle toutes celles faites précédemment par nos colonnes. Il médite de faire connaître le nom de Renault dans des régions où jamais encore un pied français ne s'est posé. Enfin! qui vivra verra. En attendant que nous ayons soif et chaud, il fait un temps abominable et nous buvons frais : c'est toujours cela de gagné.

Les mois de janvier, de février et de mars furent^ dans ces régions élevées au-dessus du niveau de la mer, ce qu'ils sont en France, froids, neigeux, avec quelques percées de soleil et de beau ciel.

Mon capitaine continuait sa poursuite heureuse aux sangliers. Tant jeunes que vieux, tant petits que gros, il en tua plus de vingt; et la chair de ces nobles ancêtres du cochon domestique [fit, sous toutes les formes habituelles, une diversion heureuse aux maigres distributions de l'administration.

J'eus la curiosité de suivre quelquefois mon supérieur dans ses expéditions assez lointaines.

Un jour, entre autres, par un froid piquant de février, nos fusils chargés d'un côté pour les sangliers, de l'autre pour les Arabes, d'une balle coupée en quatre, je faillis être enlevé, gelé et morfondu, par un vieux solitaire que Zaïyipa, le bon et solide chien du capitaine, avaitréussi à chasser d'unlentisque, son repaire attitré.

Souvent, nous rencontrions des Arabes à la mine peu rassurante. Nous les tenions à distance par ces mots, qui formaient le fond de la science arabe de mon compagnon : « Rhô, fissaki Va-t'en vite! » appuyés du geste significatif et bien compris de les mettre enjoué.

Une autre fois, assis sur le sentier que nous avions à suivre pour rentrer à Saïda, se tenait un assez gros animal, d'une forme à moi peu familière, fauve, et qui me parut ressembler à un veau d'un âge avancé, sauf cette position peu ordinaire chez les nourrissons de la race bovine.

Le capitaine me prit par le bras, m'arrêta et me dit : « C'est un cheune lion. »

Il n'avait pas l'air méchant et j'étais presque tenté de faire une connaissance plus intime avec cet animal qui me semblait si doux, lorsqu'il se leva et s'enfonça gravement dans les bois voisins.

Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'étaientmes courses isolées dans les ravins, dans les rochers qui entourent le vieux et le jeune Saïda. Pas un bouquet de lauriers-roses le long du ruisseau, pas un buisson de thuya ou de genévrier auhaut des rocs, qui n'aient été visités souvent par moi, imprudent et presque désarmé.

Çà et là, dans le creux des ravines, paissaient quelques maigres moutons, gardés par de vieilles femmes, , sales, ridées, qui, malgré mes paroles affectueuses

et mes aumônes légères, ne m'économisaient ni les injures ni les malédictions.

Leurs tentes malpropres, surveillées par ces chiens hargneux qui tiennent du chacal, et que l'on appelle chiens kabyles, étaient en général postées autour du vieux Saïda, oh l'eau ne manquait pas, et où se retrouvaient encore, au nâilieu des jardins abandonnés, les ruines des moulins à eau, des fonderies et de tous les travaux faits parles déserteurs de la légion étrangère pour le compte d'Abd-el-Kader.

C'était là, en effet, qu'après la prise de Mascara et celle de Takedempt, l'émir avait essayé de transporter le siège de sa puissance ; mais nos colonnes ne lui laissèrent pas le temps de l'y affermir et d'achever les constructions commencées.

Des plantes sauvages les recouvraient de leurs tiges rampantes, et de gros lézards les parcouraient sans crainte, propriétaires rarement dérangés de ces murailles croulantes et abandonnées.

Tous les soirs, des fentes des hauts rochers sortaient des bandés immenses, de chacals, que suivait l'hyène craintive et peu dangereuse, quoi qu'on dise; et c'était un charivari de cris, de hurlements aigus, du milieu desquels s'élevait de temps à autre la voix rauque et majestueuse des lions. Tout se taisait alors, pour recommencer plus tard et un peu plus loin.

Les journées s'écoulaient rapidement. Logé avec

mon lieutenant dans une grande chambre sans meubles, nous avions fait fabriquer avec des caisses à biscuit une table, jeux de dames, d'échecs et de trictrac. Nous variions ainsi nos plaisirs qui se prolongeaient souvent fort avant dans la nuit, nos lits respectifs de paille et de peaux de mouton touchant la table, jusqu'à ce que le sommeil de l'un des combattants vînt terminer la lutte nocturne.

Je m'étais abonné à un immense journal nommé VÉpoque, dont chaque convoi nous apportait huit numéros, et c'était une précieuse ressource au point de vue de la littérature, de la politique et des nouvelles, car je n'avais emporté avec moi que trois livres : Lamartine, Horace et Brillât-Savarin.

Bref, nous étions bien unis, bien tranquilles. Nos soldats travaillaient à la terre et aux constructions. L'état sanitaire était excellent. J'ai passé, même à Paris, des heures plus maussades et plus vides de souvenirs.

Les quinze dernières soirées du mois de mars, éclairées par un soleil plus chaud, me firent le témoin quotidien d'un phénomène dont la relation sera aussi fidèle que possible, mais j'en abandonnerai l'explication à de plus savants que moi.

J'apercevais, à cinq ou six lieues de Saïda, une espèce de pic pointu complètement isolé dans la plaine. Tous les soirs, au soleil couchant, de som-

bres nuages s'amassaient autour de ce pic et couronnaient son sommet d'un dôme épais et noir. Puis, le soleil tout à fait disparu et l'obscurité survenant, de cette masse sortaient, dans toutes les directions, comme de longues fusées, des éclairs qui se succédaient avec rapidité.

Ce phénomène électrique durait environ une demi-heure.

Le ciel étant pur entre le cône oii il se produisait et Saïda, le bruit du tonnerre n'arrivait pas jusqu'à moi.

Bientôt l'amas de nuages se dissipait pour se reformer le lendemain.

C'était un beau spectacle devant lequel je restais absorbé et en admiration. On aurait dit un volcan, avec son panache de fumée, lançant par son cratère ses éclatantes éruptions, tandis que le reste de la montagne se découpait, net quoique sombre, sur l'air transparent.

Souvent, le matin, lorsque le lever du soleil annonçait une belle journée, j'allais me plonger dans une petite fontaine formant à trois quarts de lieue de Saïda un bassin rempli d'une eau chaude et limpide. C'était ravissant de solitude et de verdure. Il fallait, pour pénétrer près de la source, écarter les branches des chênes et des lentisques. Je crois même qu'un saule pleureur étendait au-dessus de, moi ses rameaux flexibles.

Deux nymphes eussent été' à l'étroit dans cette conque peu profonde et peu large. Il était impossible d'étendre les bras sans en toucher les bords verts et fleuris. La naïade qui présidait à cette charmante fontaine devait être bien jolie. Par malheur, je ne l'ai jamais vue.

Toutes ces promenades, ces chasses, ces courses, étaient bien imprudentes et ces bains n'étaient pas sans danger. Le pays était loin d'être sûr et l'agitation y était entretenue au moins autant par le bruit de nos sorties futures que par les menées des émissaires d'Abd-el-Kader.

Malgré mes rencontres fréquentes avec des gens des environs, je n'eus pourtant jamais rien à craindre, pas plus qu'à me repentir de ce qui était alors de véritables traits d'audace. Il est vrai que je m'abstenais prudemment les jours de marché de toute absence.

Ces marchés étaient presque des fêtes, ou tout au moins de curieuses distractions. Le poste était doublé. Les Arabes, fouillés, laissaient à la porte le bâton noueux qui leur servait à assommer à la course les lièvres, les chacals, etc.

Ils nous apportaient du lait; du beurre aigri par le petit lait; des œufs de poule et d'autruche ; des poules ; du gibier de toute espèce et quelques légumes.

La cuisine, dont j'avais été promu directeur à

Tunanimité, s'alimentait de ces produits divers et^ en général, peu coûteux.

Un lièvre se vendait cinq sols. Plus rare, la poule allait jusqu'à dix. Trente et même quarante coûtait le porc-épic à la chair vraiment exquise. Un bel œuf d'autruche frais ne s'obtenait pas à moins de trois et quatre francs^ presque son prix à Marseille. J'en vidais avec soin le contenu qui égalait celui de deux douzaines d'oeufs de poule, hardiment. En omelette, ils étaient peu mangeables : ils sentaient la terre. Mais j'avais appris à notre cuisinier à s'en servir pour les sauces et pour des pâtisseries que notre goût peu difficile trouvait passables.

Du reste, je mettais tout mon talent à surprendre la bonne foi de mes deux commensaux — mon capitaine et mon lieutenant — et à varier par des mets pittoresques et de couleur locale la monotone nourriture que nous offraient nos sangliers et nos moutons. Plus rarement, un cuissot de gazelle ou un morceau d'autruche, déguisé en civet ou en salmis, faisait son apparition sur notre table.

Les Arabes nous apportaient aussi du lion, mais^ averti par l'expérience, je dédaignais le goût sauvage et le fumet de ce formidable gibier.

Les cornes des gazelles, leurs pieds gracieux, les coquilles des œufs et les plumes de l'autruche, les défenses des sangliers et les piquants des porcsépics décoraient nos modestes chambres.

Le tout était encadré par des images extraites de V Illustration, dont quelques-unes représentaient, plus infidèlement que fidèlement, les scènes variées de nos courses militaires et les traits glorieux de nos héros.

Je me rappelle avec plaisir et j'essaie de décrire avec exactitude les détails d'une existence militaire qui ne doit pas avoir laissé de traces aujourd'hui. Tous les petits postes, à l'éclosion desquels mon régiment avait en quelque sorte contribué, qui lui devaient ses routes, ses casernes, ses hôpitaux, ses jardins, ses fortifications et même ses maisons, sont devenus des garnisons à la française. Le système de vie passé a dû se reporter plus loin, dans les postes nouveaux créés sur les limites extrêmes du Sahara.

Tout cela avait pour moi le prestige de l'inconnu découvert, de la gaieté, de la santé et était doré par ton astre étincelant, ô jeunesse!

Au moment oii j'appréciais le mieux les heureux jours, les mauvais me guettaient dans l'ombre. Un ordre, signé Renault, nous rappela subitement à Mascara, oii, par des routes bien connues, nous rentrâmes le 3 avril 1847.

Mascara se peuple et s'embellit chaque jour, grâce à sa position enchanteresse et à tous ses autres avantages topographiques. Quelques nouveaux colons de toutes les nationalités sont venus

s'y établir. Mais peu d'ordre, et de plan encore moins.

On démolit ce qu'on a construit; on reconstruit ce qu'on a démoli. Le génie refait des escaliers oubliés au pavillon des officiers, puis coupe en deux les étages trop élevés, pour doubler le nombre des pièces disponibles.

Deux villages nouveaux ont été tracés au sud et à l'ouest de Mascara. Nos soldats y construisent des maisons qui n'attendent plus que des habitants.

Des militaires libérés ont profité de ces avantages et accepté de fort jolies concessions. Il est fâcheux que des colons plus nombreux, des cultivateurs surtout, ne se présentent pas.

Ces villages sont parfaitement situés ; ils ont des cours entourées de murs, des jardins à proximité, très bien arrosés, et des hectares de prairies.

Il y aurait là un bel avenir, s'il y avait des bras, de l'argent et du temps ; mais le temps est ce qui manque le moins.

Page 1