CHAPITRE XX
Un enfant terrible. — Conversion de Yusuf. — Colonnes infernales. — Guerre sainte. — Les caïds d'Oudjda et du Rif.
— Un hôte embarrassant. — Trop confiant en sa force. — Il faut utiliser les soldats. — Désastre de la colonne Levasseur. — Une revanche s'impose. — La chasse est ouverte.
- — Composition de la colonne, — Kheider. — Bou-Maza.
— Les Chotts. — La tribu des Hamians.
Nous ne pouvions espérer de voir luire beaucoup de soleils à Mascara, étant donné notre bouillant général.
Gomme l'avait prévu son chef d'état-major, personne ne s'était trouvé sur son chemin pendant sa pointe foudroyante sur les Chotts. Il s'était vengé de sa déconvenue en ravageant de fond en comble les semailles de Vennemi.
Dans son livre sur V Armée française en 1867, le général Trochu a dit : « En campagne, le soldat détruit pour détruire, comme font les enfants. » Il a oubUé pas mal de généraux.
Le nôtre était un enfant terrible, possédé de plus
d'un esprit d'imitation, qui avait eu tout d'abord à s'exercer en la compagnie du général Yusuf. Le pli lui était resté et il devait le garder longtemps, même après la conversion de son modèle qui écrivait en 1851 [De la guérite en Afrique) :
Jadis, j'étais un très zélé partisan de la destruction des récoltes ; j'ai reconnu depuis combien grande était mon erreur. Quaud nous croyions détruire les récoltes de l'ennemi, c'était notre propre bien que nous brûlions, car une seule campagne ne suffît pas pour en finir avec les Arabes. L'expérience de dix-neuf ans nous le prouve. Or, si, dans une première expédition, vous détruisez tout, que vous vidiez complètement les silos, en un mot que vous mettiez la ruine partout, quelles ressources trouverez-vous lorsque vous serez obligés de revenir? Rien, absolument rien, si ce n'est les traces à peine effacées de vos incendies ! Avec quoi, dès lors, nourrir et lesbommes et les cbevaux ?
Le général Renault avait donc détruit des semailles. C'était quelque chose, mais cela ne pouvait guère faire pousser la troisième étoile. Il y fallait les semeurs en personne. De ce côté déjà notre repos était bien menacé... Il l'était de partout et par tout le monde.
Le système des colonnes, plus ou moins infernales, du maréchal Bugeaudn'avaitpas été abandonné.
Dans la province de Gonstantine, l'ancien bey, Ahmed, parcourait l'Aurès en cherchant à soulever contre nous les populations.
IK CHASSE A l'homme. 249
Dans celle d'Alger, Mohammed-Abdallah-Bou- Maza, traqué par les colonels Saint-Arnaud et Canrobert, promenait sa chèvre dont le lait aurait suffi, disaient les Arabes, à nourrir ils ne savaient combien de leurs tribus.
Au Maroc, Abd-el-Kader nous guettait, si nous le guettions, et reprenait des forces.
Les Beni-Hachen et les Beni-Amer, détachés de lui par sa longue et constante infortune, signe de réprobation pour les musulmans fatalistes, dont beaucoup jalousaient son intelligence et sa science politique, commençaient à le regretter et à se repentir^ quoique heureux sur les terres que le shérif leur avait données aux environs de Fez.
Il attirait à lui les Marocains en excitant leur fanatisme par des prédications religieuses dans lesquelles il appelait à la guerre sainte les véritables croyants.
Établi au point de rencontre des trois caïdats de Thaza, du Rif et d'Oudjda, il tenait la puissante tribu des Halaf par Bou-Zian-Ould-Ghaouï, caïd de Thaza, allié à l'empereur qui avait épousé une de ses filles, et Abd-er-Rahman, autre chef d'une fraction importante de cette tribu.
Sa^ns les Halaf, l'émir n'aurait pu rester dans e pays. Ils pouvaient manger sa daïra pendant ses raids en Algérie, Tempêcher de sortir du Tell ou s'opposer à ce qu'il y rentrât.
Aussi comblait-il leurs chefs de cadeaux, prélevés sur le butin qu'il enlevait à nos tribus.
Le caïd actuel d'Oudjda, fourbe à notre égard comme l'avaient été ses prédécesseurs, tout en ne perdant pas une occasion de nous assurer de son bon vouloir, laissait l'émir agir à sa guise et recruter des adhérents.
Ceux-ci formaient, dans les deux caïdats, des rassemblements déjà considérables qui, le jour où ils viendraient à être réunis, étaient susceptibles de rendre Abd-el-Kader maître d'une partie du Maroc.
Seul, le caïd du Rif, Ben-Abbou, s'opposait, dans l'unique intérêt de son commandement, à toute fréquentation de ses tribus par l'émir, dans la crainte qu'il ne les lui enlevât en déployant sous leurs yeux l'étendard de la religion.
Le fils de l'empereur témoignait des meilleurs sentiments pour le fils de Mahiddin, et il lui avait envoyé en pur don soixante chameaux chargés de blé et quarante chargés d'orge à la suite de ce fier message :
« Je vous demande la permission d'acheter la nourriture pour les fidèles musulmans qui suivent nos pas, et quand le temps du jeûne sera terminé, j'irai chercher un refuge là où je ne pourrai être cause d'aucun malheur, si l'on veut appeler malheur la guerre contre les ennemis de Dieu.
« Mais si vous étiez sourds à la raison, en vous
alliant à l'infidèle pour m'attaquer, vos sujets deviendraient mes sujets, vos soldats mes soldats. »
Cette dernière phrase n'avait pas été du goût du père de celui à qui on l'adressait et, inquiet des suites possibles des menées de son hôte, il avait sournoisement commencé à établir un camp sous Thaza, camp que le maréchal Bugeaud ne voyait pas de bon œil, et supprimé tout subside à Abd-el- Kader. C'était la première fois qu'il pensait à exécuter le traité de Lalla-Maghrnia, qu'Isly,Mogador et Tanger lui avaient imposé et, en bon Arabe, il en avait choisi l'article le plus avantageux pour sa bourse.
L'émir, persuadé qu'il était de nouveau assez solide pour reprendre la lutte en se posant comme champion des musulmans contre les chrétiens, et se croyant à la veille d'exercer dans tout le Maroc unepuissance d'opinion à balancer le pouvoir d'Abder-Rahman, avait été peu touché de cette suppression.
Abrité de nos coups par la frontière que le gouverneur général avait l'ordre de ne franchir que dans le cas d'une attaque marocaine, il la suivait lorsqu'il avait besoin de se ravitailler et tombait à l'improviste sur nos douars entre deux colonnes.
Ahmed-bey, Bou-Maza et lui, correspondaient par le Sahara, oii nous comptions plus d'ennemis que d'alliés, si nous y avions des alliés bien sincères.
A tous ces motifs de ne pas laisser les troupes se rouiller en garnison, il fallait ajouter l'expédition dans la Grande Kabylie que préparait le maréchal Bugeaud. Les Kabyles étaient tranquilles, et ne demandaientrien à personne depuisles exécutions militaires dont ils avaient été l'objet en 1844 et 184-5; mais le gouverneur général, à force de harceler les ministres et les Chambres , avait obtenu que la France entretînt en Algérie, jusqu'à cent quinze mille soldats : il lui était impossible de ne pas les utiliser.
Enfin, une raison dont on ne se douterait guère et qui nous touchait pourtant directement, nous autres bonnes gens de Mascara, nous obligeait, plus que tous les autres, à marcher vivement.
A la fin de 1815, ce n'était pas hier, un fanatique du nom de Si-Saad avait appelé à la révolte les tribus du Hodna.
Le général Levasseur, commandant intérimaire de la province de Constantine, était tombé sur les rebelles avec deux mille baïonnettes et deux cent cinquante chevaux. Deux brillants combats à Foumbou-Thaleb et Ras-Oued-Sisly avaient dispersé les insurgés que le général avait ensuite fait rentrer dans le devoir en employant les moyens de pacification adoptés par les Négrier, les Boyer, surnommé Pierre-le-Cruel, les Yusuf, les Pélissier et aussi le père Bugeaud.
Mais, — punition et vengeance célestes, — le
2 janvier 1846, la colonne victorieuse avait été surprise à quinze lieues de Sétif par une affreuse tempête de neige qui, sur ces Hauts Plateaux, n'avait pas tardé à changer son sanglant triomphe en retraite de Russie, à laquelle, grâce aux torrents, la Bérézina n'avait pas manqué.
En neuf heures de marche, soixante-quatorze cadavres avaient jonché la route. L'hôpital de Sétif reçut cinq cents malades, qui n'en sortirent que morts.
L'autorité militaire trouva quune revanche slmposait et que, comme on ne pouvait aller la chercher dans la lune, les tribus du désert seraient rendues responsables de la barbarie des éléments.
Le général Gavaignac fut chargé de les châtier et de les soumettre. Il prit toutes ses précautions pour éviter un désastre comme celui de Levasseur; rassembla pour son convoi cinq cents mulets, deux mille chameaux, et donna à ses soldats un voile pour les garantir des ardeurs du soleil, si bien qu'on les nomma les demoiselles de Gavaignac.
Parti de Tlemcen le 1" avril 1847, il était à Daya, alors notre établissement le plus méridional, le 4, et, le 13, au puits d'El-Amrah.
Parallèlement à lui marchaient les généraux Yusuf, Marey et... Renault.
Le 6, nous avions quitté Mascara. J 'étais bien portant. Mon mulet avait sa provision de riz, de
sucre, de haricots, de macaroni et même de jambons séchés et durs comme le roc, fruits de nos prouesses cyne'gétiques de Saïda. Mon nouveau colonel, l'excellent M. O'Keeffe, paraissait s'intéresser à moi. J'allais voir à fond les oasis. Je savais que je n'avais plus à me préoccuper de prendre Abd-el-Kader, pas plus que Bou-Maza ou n'importe qui ; que la chasse était tout simplement ouverte pour les chasseurs et la pêche en eau trouble pour les chapardeurs. Tout était donc clair et bleu dans mon horizon, et j'avais chaussé s^aiement mes bottes de voyage.
IXotre colonne expéditionnaire était ainsi composée ;
1®^ et 2^ du 6^ léger, avec le colonel 0"Keffe et le lieutenant-colonel Grésy, forcé d'enfouir pour des temps moins troublés sa théorie dans sa malle;
1" bataillon d'Afrique, commandant Gharras;
■4^ et 6" escadrons du 1" chasseurs de France, colonel de Noue ;
Un escadron du 2° spahis, commandant Favas;
Un peloton de chasseurs d'Afrique ;
Le goum.
Le 9, nous étions tous réunis à Saïda^ où le 56® nous avait remplacés huit jours auparavant. Deux compagnies d'élite de ce régiment, jugées inutiles ici, furent placées sous les ordres du commandant Charras pour faire partie de la colonne.
Le 10, le général Renault et son état-major nous rejoignirent, et à quatre heures et demie du soir nous partîmes pour aller camper à une lieue et demie de là sur les Hauts Plateaux.
L'état-major du général comprenait :
M. Osmont, capitaine faisant fonctions de chef d'état-major;
M. Lamy, lieutenant d'état-major au 56% détaché près du général;
MM. Roberdey de Full, lieutenant au 6° léger, et d'Hautpoul, lieutenant au 1" chasseurs de France, ses officiers d'ordonnance.
Le 13^ nous campions à Kheider — « le champ vert», — ksar complètement ruiné, mais point très remarquable. Une source abondante jaillit au pied d'un monticule sur lequel a été construite plus tard une tour à signaux optiques, communiquant avec Méchéria, Géryville, Ras-el-Ma, Saïda.
Sur la gauche du camp se trouvaient un aqueduc et une citerne dont les parois étaient garnies de beaucoup de roseaux et d'herbes parasites, dont les chevaux se régalèrent.
Les murs de l'aqueduc sont construits en pierres, cimentées avec du mortier fait de cendres et de charbons piles.
Près du ksar, les zéphyrs du commandant Charras ont dévalisé un marabout. La pêche commence. On trouve ordinairement dans ceux qui,
comme celui-ci, servent de tombeaux, des œufs d'autruche, dos ornements de laine, et des morceaux de verre ou de talc, grossièrement travaillés.
Un événement d'une extrême importance s'accomplissait ce même jour dans la division d'Orléansville.
Bou-Maza, découragé, entrait dans la tente du caïd des Oulad-Jounès en demandant à être conduit à Saint-Arnaud.
— Tu es, dit-il au colonel lorsqu'il fut en sa présence, le Français contre lequel j'ai le plus combattu; c'est à toi que j'ai voulu me rendre.
Il avait environ vingt-cinq ans. Abd-el-Kader était la personnification de l'aristocratie arabe; lui ne représentait que le peuple, mais grand, généreux et surtout désintéressé. Aussi, s'était-il séparé de l'émir avec éclat.
Hardi, entreprenant, infatigable, ne comprenant rien aux tempéraments politiques d'Abd-el-Kader,. c'était un chef de partisans redoutable; mais il n'était ni général ni homme d'État.
Son éloquence brutale et familière avait sooleTé les tribus de l'Ouarensenis, puis celles du Dabïtt et il avait lutté pied à pied, multipliant les coups d'audace et prodiguant les ruses, à défaut de vues d'ensemble et de combinaisons stratégiques.
Conduit en France, il y fut traité en prisonnier
LA CHASSE A L HOMME. 2a7
obscur et, libre plus tard, il entra au service de la Turquie.
Le 14', nous traversons les Chotts. Ce sont d'immenses lacs salés, praticables en deux ou trois endroits, et qui s'étendentde l'est à l'ouest. Nous passons le Ghott El-Chergui. Le sol est blanc comme neige et couvert d'une espèce d'écume salée fatigante pour la vue, avec un goût amer.
Au milieu du terrain parcouru se trouve une île d'une lieue de large et boisée. Le second bras du lac, comme le premier, a une demi-lieue de large.
Nous campons à El-Amrah du côté méridional des Chotts. Pour toute eau, nous avons celle de quinze puits, dont ceux qui ne sont pas salés nous offrent un liquide ayant un goût de pourri plus que prononcé. Nous rencontrons de nombreuses traces de gazelles et d'autruches, qui ont dû prendre la fuite à notre approche.
Le 1 5 nous voit à Senia où je remarque avec plaisir quelques hirondelles.
Le 16, nous faisons deux lieues et demie pour nousarrêteràFékarine.Ily adu nouveau. La chasse à l'homme va battre son plein. A trois heures de l'après-midi, le lieutenant-colonel Grésy part avec la cavalerie et les compagnies d'élite du 6° léger, celles du 56^ etle bataillon du commandant Gharras.
Le colonel O'Keeffe garde le commandement de la colonne des bagages.
La colonne active emporte deux jours de vivres. On a le projet de razzier les Hamians. Un agha de cette tribu serait, dit-on, venu dans la matinée prévenir le général Renault que ses subordonnés refusaient l'impôt, dans l'ignorance où ils se trouvaient de notre voisinage.
Moi, je prends et tue une vipère à cornes, reptile excessivement dangereux.
Le 17, nous arrivons sur l'Oued-Touadjer, oii il nous arrive deux aventures. On trouve dans le sable un œuf d'autruche et les spahis font quatre prisonniers. Sont-ce des ennemis? on l'ignore.
Le 18, nous rejoignons la colonne légère à Nâama, réunion de puits creusés sur les bords d'un petit chott. Nous sommes sur les traces des demoiselles de Cavaignac. Ces pauvres demoiselles ! Elles sont aux puits de Nebeh où elles peuvent aujourd'hui mettre leurs voiles dans leurs poches. De tropicale, la température est devenue pour elles absolument glaciale etsibérienne. Une neige abondante, quileur rappelle le désastre de la colonne Levasseur, effraie les soldats, les guides refusent d'avancer. Ilfaut que le général et les officiers paient de leur personne pour entraîner tout le monde etmettre le petit corps d'armée à l'abri au ksar d'Asla.
Chez nous, des coups de fusil sont tirés sur un officier qui s'était aventuré à la chasse du gibier.
Nos compagnies d'élite ont fait dix-huit lieues en
vingt-quatre heures, avec trois quarts d'heure de halte seulement.
La razzia a été manquée, soit que les guides arabes aient donné de fausses indications pour laisser aux Hamians le temps de s'éloigner, soit pour nous écarter de la vraie route et nous empêcher de connaître les puits qui la jalonnent, soit enfin pour donner aux habitants des ksour voisins le loisir de déménager.
Le capitaine Deligny, chef du bureau arabe de Mascara, envoyé enavantaveclegoum, affirme avoir joint la queue des fugitifs à trois lieues plus loin.
Le colonel de Noue assure que sa cavalerie peut encore prendre le trot pendant cinq heures. Les difficultés du retour retiennent le général.
Nous faisons séjour le 19. Le temps se met tout à coup à la neige.
Pendant la nuit, un ouragan nous enveloppe. Les touffes d'alfa disparaissent et aussi les petites tentes-abris des soldats.
Une corvée nombreuse est commandée afin de chercher sous la neige les herbes nécessaires à la nourriture du troupeau. Un pied de neige couvre la terre. Les guides sont tout à fait désorientés, soit pour l'aller, soit pour le retour. Une catastrophe semble inévitable.