CHAPITRE XXI
Asla. — Les deux Chellâla. — Guides infidèles. — Pillage de Bou-Semghroun. — Une lettre du cheikh Abou Naddara. — Passeport céleste. — Fuite des habitants de Bou-Semghroun. — Les geais et le guêpier. — Singuliers mets. — Fête du Roi. — L'oasis d'El-Abiod. — Les deux Arbah.
Le 20, soleil magnifique; la neige disparaît comme par enchantement. Nous faisons quatre lieues pour camper sur les bords de l'Oued-Mzif, en traversant une série de dunes de sable qui rendent la marche très pénible. La pluie et le vent nous assaillent au bivouac.
Le lendemain, à trois lieues de Chellâla, nous nous arrêtons à Asla pour la grande halte. C'est un village perché en nid d'aigle sur une colline rocheuse et entouré d'une muraille flanquée de cinq grosses tours. Au pied, des jardins, assez bien entretenus, sont plantés de beaucoup de figuiers et d'orangers, abrités des vents du nord et du sud par deux chaînes parallèles. L'oasis renferme environ douze cents palmiers. Les habitants, qui ont fait
leur soumission, nous regardent curieusement du haut de leurs remparts.
C'est sous une pluie mêlée de neige que nous gagnons Chellâla, dont les naturels se sont également soumis. Il y a deux Ghellâla : Ghellâla Dahrania — Chellâla du nord — et Ghellâla Gueblia — Chellâla du sud.
Nous campons près du premier, ksar important, quoique ayant peu de palmiers. Beaucoup de jardins, plantés d'orge et d'oignons.
Huit familles juives, qui y vivaient paisiblement avant la guerre, mais maltraitées depuis lors parce qu'on les soupçonne d'être contentes de notre venue dans le pays, prennent le parti de nous suivre avec leurs tentes, leurs bagages et leurs enfants.
Nous retrouvons la trace toute fraîche des canons et des chevaux de la colonne de Gavaignac. Il paraît qu'elle campe à El-Malah, à deux lieues de nous. On raconte qu'après avoir dépassé la nôtre de deux ou trois lieues à l'est, en voulant poursuivre les tribus, elle a perdu deux hommes morts de froid et pas mal de bêtes de somme dans l'ouragan de neige dont nous avons eu notre part à Naâma. Nous étions au courant, mais nous ignorions encore les pertes.
Je profite du séjour pour visiter rapidement le ksar, malgré un temps affreux. Je passe par des rues en forme de portiques mal bâtis et j'arrive à une petite place devant la mosquée.
Chellâla est près du Djebel Brem. Ces djebels ou montagnes ne sont que des collines de rochers et de sable sans verdure, mais d'oii sortent en bouillonnant les sources d'eau vive qui permettent de créer les oasis.
De même les oued, lesquels ont tous leur direction vers le midi, ne sont que des ravins sans eau, excepté dans le creux de quelques rochers. Il est bien entendu que le lit se remplit pendant la saison des pluies, à un pied ou un pied et demi de profondeur.
Il nous paraît évident que les guides, choisis dans le pays, nous ont été infidèles, mais sont restés fidèles à leur cause. Ils ont tout fait pour retarder notre marche, dans le but excessivement important de nous fatiguer par le manque d'eau, et de nous empêcher de connaître la situation exacte des puits, indispensable pour arriver dans cette région fertile en oasis.
Le 23, nous partons à six heures pour arriver à midi et demi à Bou-Semghroun. Nous avons fait six lieues et visité en passant Chellâla Gueblia, ksar bien plus petit que son homonyme, mais possédant des jardins riches en vignes, orangers, grenadiers, pêchers, etc. Il n'y a guère que trois ou quatre cents palmiers.
Les habitants de Bou-Semghroun ont pris la fuite avec leurs femmes, leurs troupeaux et tout ce qu'ils
ont pu emporter. Le ksar est mis au pillage. Deux ou trois coups de fusil retentissent. Ils sont, dit-on, tirés par le gardien de la mosquée. En résumé, un zéphyr de M. Gharras a été blessé d'un coup de feu, au moment d'entrer dans le village; un autre a reçu d'une femme un coup de pistolet. Quatre Arabes et deux femmes ont été tués.
J'ai vu l'une d'elles étendue devant la mosquée
— c'était la femme au pistolet — à côté du cadavre vieux, nu et sale, sans doute du gardien. Les Gharrassiens avaient lardé son pauvre corps de coups de baïonnette, de préférence dans les endroits que l'on ne nomme pas.
La bibliothèque a déjà été dévastée. Beaucoup de
manuscrits sont déposés chez le colonel O'Keeffe.
On donne l'ordre de ne pas couper les palmiers
— il y en a plus de dix mille; — mais les perches de cèdre qui forment la carcasse des maisons sont emportées pour les cuisines.
Du reste, tout le monde prenait sa part du pillage : le goum en tête, les quelques habitants qui n'avaient pas fui, et les Juifs immondes que nous traînons à notre suite. Pour ma part, je mets la main sur un document arabe, ramassé dans un marabout et provenant d'un cercueil que les soldats viennent de briser.
• Je demande la permission au lecteur d'interrom-
pre le récit de notre officier; mais je tiens à donner la traduction du document dont il parle et à reproduire, en entier et avec tout son caractère oriental, la lettre que m'a adressée à ce sujet le cheikh Abou Naddara, l'écrivain, le conférencier, le poète de talent, le professeur incomparable, l'ami fidèle de la France :
Au nom d'Allah clément et miséricordieux, le cheikh Abou Naddara, le proscrit de la Vallée du Nil, l'ami dévoué de la France et l'hôte reconnaissant de ses tils généreux, présente au comte d'Hérisson, l'ardent patriote, l'écrivain impartial et le profond penseur, le parfum de son salut d'Orient, invoque sur lui les bénédictions du maître de l'Univers et lui dit :
Louange au Très Haut qui exauça mes vœux et t'accorda la guérison que mon âme lui a demandée pour toi. Tu peux donc aisément t'imaginer le plaisir qu'éprouva mon cœur à la lecture de ta lettre fraternelle.
Tes désirs étant pour moi des ordres supérieurs, je m'empresse toujours de les exécuter avec une satisfaction indicible.
La feuille sépulcrale arabe que j'ai trouvée dans ta missive est très curieuse et en même temps importante et rare. Comment la qualifierais-je? C'est un passeport, non pas terrestre, mais céleste. Je vais essayer d'abord de te donner une idée de ce manuscrit qu'on doit avoir trouvé dans un tombeau d'un pieux musulman appartenant à la confrérie de Sidi Ahmed Ettidjani.
Sidi Ahmed Ettidjani, ainsi qu'il est prouvé dans ce manuscrit arabe, qui est pour moi un document de grande valeur, est descendant en ligne droite de Fatima,
fille du Prophète Mahomet. Je te fais grâce, cher ami, de la traduction de l'arbre généalogique tracé dans ce passeport céleste, dont le but est de déclarer que le fidèle croyant qui le porte a appartenu pendant son séjour dans cette vallée des pleurs à la confrérie d'Ettidjani que les musulmans du monde en général et du nord de l'Afrique en particulier appellent : AboulMaâref ouel asrar Ehalifat rassoul Allah, le Père des sciences et des secrets, le successeur de l'Envoyé de Dieu, c'està-dire le représentant du Prophète Mahomet.
Situ me demandes et me di» : « Qu'est cette confrérie? je te répondrai que l'Ettidjanieh, confrérie religieuse fondée par Sidi Ahmed Ettidjani susnommé, est une association très répandue et tenue en grande vénération «n Algérie et au Maroc oi^i on compte ses adeptes par milliers dans tous les rangs de la société musulmane. Depuis quelques années cette confrérie se répand même €n Tunisie, et Son Altesse le Bey et ses fils, ainsi que tous les hauts personnages civils et religieux font partie de cette association pieuse et charitable. Mais revenons à notre manuscrit arabe.
Il contient d'abord le salut à Allah et à son saint Envoyé Mahomet, puis une belle pièce de vers déclarant l'ardeur et la pureté de l'amour du défunt pour son sublime et vénéré maître Ahmed Ettidjani, àla sainte confrérie duquel appartient le défunt porteur du manuscrit.
Vient ensuite une touchante prière qui est censée adressée par le défunt à Allah afin qu'il ait pitié de son âme et l'éloigné des tourments de l'enfer. Il se recommande aussi à Ettidjani, son maître, afin qu'il intercède pour lui et lui obtienne l'entrée au séjour des élus.
Cette prière est suivie de l'éloge et de l'arbre ge'néaiogique de Sidi Ahmed Ettidjani.
Nous voici maintenant arrivés au passage le plus important de ce document.
Ce sont des vers inédits du saint homme lui-même, suivis d'une déclaration d'un grand cheikh attestant leur authenticité comme écrits par Sidi Ahmed Ettidjani, qui était un poète distingué. En voici la traduction. C'est le fondateur de la confrérie qui s'adresse à ses adeptes :
« Dirige tes pas vers nous; tu seras en sûreté, et ferme a l'œil de ton cœur pour tout autre que nous. Tant que « tu vis, sois fidèle à notre pacte; tu seras le plus pri- « vilégié de nos protégés. Passe devant la porte de notre <( auguste demeure, humble etpauvre, et si tu veux nous (c voir, ne tourne tes regards que vers nous. Supporte les « vicissitudes de l'existence en te résignant toujours et u sans jamais murmurer contre les justes décrets du « Très Haut, et sacrifie ta vie pour ta sainte foi, si tu « désires nous rencontrer après ta mort.
« Aie conliance en nous et en notre secours, et tu « seras guidé dans le sentier de la rectitude.
« Mais, si tu transgresses nos préceptes, les brasiers t( ardents de l'enfer sont prêts pour ton châtiment. « Malheur! malheur à celui qui se révolte contre « nous! »
Ainsi que tu le sais, cher Comte, l'esprit d'un auteur, comme celui d'une essence, s'évapore en le transvasant. Et puis, traduire des vers arabes en prose française, c'est comme si l'on te montrait une belle pièce de tapisserie à l'envers. Mais pour te faire une idée de l'efficacité de ces vers sur l'esprit musulman, tu n'as qu'à les faire lire à un fidèle croyant, un Arabe, et tu le verras ravi en extase, couvrant de ses baisers la feuille
LA CHASSE A l'JhOMME. 267
sépulcrale dont j'ai pris copie, et, situ me le permets, je publierai ces vers de Sidi Ahmed Ettidjani dans mon journal et dans ma revue.
Reçois mon salut fraternel.
15 janvier 1891. AbOuNaDDARA.
6, rue Geoffroy-Marie.
Nous continuons le 24 ces brillantes opérations. Vers trois heures du matin, la cavalerie et les compagnies d'élite partent pour essayer de rejoindre les habitants fugitifs. La cavalerie fait neuf lieues jusqu'aux limites des sables. L'infanterie, sous les ordres du commandant Charras, après avoir escaladé des espèces d'escaliers de rochers, semés de mauvais butin, tapis, tellis, etc., rencontre une chaîne de montagnes plus élevées, au haut desquelles se tenaient les gens de Bou-Semghroun, disposés à se défendre. Le commandant ne peut ou ne veut pas les attaquer, et revient avertir le général Renault du résultat de sa course.
Les pourparlers sont engagés avec les fuyards, ce qui n'empêche nullement le pillage d'aller son train. Les bons habitants des deux Chellâla arrivent en foule avec des ânes qu'ils chargent du bien de leurs coreligionnaires.
Ceux-ci que l'on attendait avant midi ne donnent pas signe d'existence et font peut-être bien, quoique leur chef soit venu trouver le général.
Voici une version racontée sur leur fuite. Avertis par un courrier, ils avaient préparé la rançon demandée et en portaient la moitié à notre général, lorsque, arrivés à deux lieues en avant de leur oasis, ils rencontrèrent lesgoums du bureau arabe, conduits parle capitaine Deligny. Ils abaissent leurs fusils en signe de conciliation; mais nos cavaliers alliés les enveloppent. De là une mêlée dont les détails ne nous sont point connus et ne le seront sans doute jamais. Ce qu'il y a de positif, c'est que ces pauvres gens, se voyant traités en ennemis, se défendirent, blessèrent quelques chevaux et perdirent leur argent.
Le 27, nous les attendions de plus en plus. On coupe l'orge en vert pour les chevaux. Nos hommes, les habitants des Chellâla et les Juifs continuent leur petit commerce. On finit par démolir les maisons pour s'emparer des bois résineux qui les soutiennent. L'oasis aura de la peine à se relever de notre longue visite. Notre souvenir n'y périra pas.
C'est une des plus belles que j'aie vues, un vrai décor d'Opéra au lever et au coucher du soleil. J'ai parlé de la mosquée devant laquelle étaient les deux cadavres ; il y en a une seconde plus neuve et plus éclairée qu'elle, mieux construite également.
Les palmiers étaient pleins de geais bleus, dont la forme et la couleur rappellent ceux de nos pays. La tête et le cou d'un bleu cendré; le dos est d'une
couleur Isabelle qui se prolonge jusque sur les ailes; le croupion, la queue et le reste des ailes sont d'un bleu d'azur; les grandes plumes des ailes sont moitié bleues et moitié noires; tout le dessous du corps est bleu gris et bleu foncé.
- Un autre oiseau magnifique est le guêpier. Le bec, long et effilé, est noir. Les yeux sont noirs avec un cercle écarlate. La tête et le cou sont d'un bistre qui va s'éclaircissant en rouge brun et jaune rouge. Le dos est vert. Le dessous de la tête bleu et jaune, avec un collier bistre. Le ventre est d'un verdâtre bronzé. L'effet d'ensemble est superbe.
Pendant cinq jours que nous sommes demeurés devant Semghroun, nous n'avons vécu que de petits oignons blancs, bien sucrés, d'orge grillée et de pain de dattes, ressemblant fort — pour la forme — à un bloc de fromage de Gruyère, et dont les couches pressées, coupées à la hache, alternaient avec d'autres couches de sauterelles salées.
Singuliers mets auxquels on s'habituait vite — je ne parle pas des oignons — comme aux huîtres, aux crevettes, aux escargots, et qui, trouvés dans les silos, étaient gravement distribués aux compagnies par messieurs les comptables des vivres, en échange de bons bien réguliers, parfaitement remboursables... Le convoi attendu n'arrivait pas, il fallait manger. C'est piquant dans la vingtième année ou aux alentours; mais je me demande com-
ment les estomacs de nos vieux capitaines, command ants ou colonels avaient pu s'accommoder d'un ordinaire semblable, arrosé, il est vrai, par Teau claire et délicieuse d'une source qui, s'échappant du rocher comme frappé par une baguette magique ou biblique, faisait pousser pendant cinq à six kilomètres, jusqu'à son absorption complète par les sables, les petits oignons sucrés, les piments rouges poivrés affreusement, quelque peu d'orge et beaucoup de palmiers.
Les gens de Semghroun ne venant décidément jamais, le général Renault prit le sage parti de s'en aller.
Le 28, à quatre heures et demie, nous étions en route. Après avoir fait payer le tribut aux indigènes des deux Arbah, nous campâmes le 30 sur l'Oued- Tarbeia, où la cavalerie et les compagnies d'élite, nous laissant pour distraction lâchasse aux vipères à cornes, partent pour El-Abiod, capitale desOulad- Sidi-Cheikh.
En leur absence, nous fêtons le P^ mai, au repos. En l'honneur du roi des Français^ on nous distribue du mouton et une ration de sucre et café. Un spahi gagne le prix du tir à la cible et celui de la course est enlevé par un zéphyr, naturellement.
Le 2, nous montons à cheval — je possède un beau cheval arabe — et nous allons visiter les environs d'El-Abiod. Peu de palmiers; peu de verdure;
beaucoup de marabouts. Cinq ksours ou villages sont rangés en demi-cercle.
Cette oasis a une influence considérable qui s'étend au loin sur les tribus, on dit même sur tout le Sahara. Les marabouts — hommes — sont célèbres par leur science et leur sainteté.
Tous les ans, une caravane part de là et pénètre jusqu'au Soudan, après en avoir rejoint un grand nombre d'autres.
Notre colonne légère revient à quatre heures camper sur les bords de l'Oued-Tarbeia, aussi nommée Oued-Souès.
Le 3 mai, nous revenons aux deux Arbah Foukani — inférieur — et Tahtani — supérieur. — Ces deux épithétes sont données aux ksour au point de vue du sud. L'inférieur serait pour nous le supérieur, et réciproquement.
Le 4, camp sur l'Oued-Goulita. La soirée est égayée par sept coups de fusil que l'on nous tire. Sont-ce des chameliers mécontents d'avoir été renvoyés dans la journée, des gens d'El-Abiod, des individus du pays, peut-être même de la colonne qui voudraient nous pousser au pillage de TArbah ? Les compagniesdegrand'garderipostentpardeuxcoups de feu. Le général donne à chacun des hommes de garde deux francs cinquante et promet vingt-cinq francs à celui qui tuera un Arabe.
Nous faisons sept lieues le 5 et nous arrêtons à
Aïn-el-Arak. C'est une source abondante et fort jolie qui sort du rocher. Je trouve près d'elle une charmante pantoufle arabe.
On prétend que, dans le creux des rochers, lorsque l'eau de la source est basse, on lit encore en lettres d'or une inscription romaine. Après un examen attentif, je n'ai rien vu, et rien lu, par conséquent.