CHAPITRE XXII
Prix exorbitants du Maltais. — Un assassinat. — Le ksar de Rassoiil. — Les Oulad-NaïL — Provocations. — Nombreux séjours. — Pillage d'Azrou. — Ce que devraient êtrenos expéditions. — Les zéphyrs. — Marché des objets pillés.- Un Scipion moderne.
Le 6 mai, à Sidi-el-Hadj-ben-Ahmeur; le 7, sur rOued-Rassoul. Onfait aux compagnies une distribution de deux quintaux de riz vendus à l'Administration par un individu, dit le Maltais, à des prix exorbitants. Le général Renault a dû approuver ce triste marché. De plus, les marchandises que nouS' apporte un convoi sont déjà accaparées par ce Maltais, et ses agents nous les cèdent à des prix énormes. La bouteille de mauvais vin coûte cinq francs. Le général avait l'autorité nécessaire pour imposer un tarif honnêtement rémunérateur : il a jugé convenable de ne pas s'en servir.
Nous nous immobilisons sur l'Oued-Rassoul. Plusieurs détachements partent dans diverses direc-
tions, soit pour fouiller le pays, soit pour protéger les convoyeurs.
Dans la nuit du 14, un carabinier venu du lo"" léger, nommé Adam, est assassiné dans les tentes-abris de l'escouade d'un coup de couteau en plein cœur. Cet homme, à moitié fou et que l'on avait souvent ramené complètement nu, avait l'idée fixe que les Arabes du convoi l'avaient reconnu et menacé de mort. L'auteur du crime, s'il y. a crime, ne peut être découvert. Les factionnaires prétendent avoir entendu le matin du 14 un homme traverser l'Oued-Rassoul.
Le 15, je suis commandé de corvée pour les fourrages verts. Quatre spahis sont sous mes ordres. Ils font prisonniers deux Arabes. Deux autres s'échappent dans les collines rocheuses à une lieue et demie au nord du camp.
Pendant cette corvée, j'ai vu de nombreux troupeaux, venus de Stitten, paissant à un quart de lieue de l'endroit où je faisais couper le vert.
Les Arabes prisonniers sont remis, avec mon rapport sur le fourrage, entre les mains du lieutenant-colonel Grésy.
L'un des captifs, ayant voulu frapper de son couteau un des spahis, en a reçu un coup de crosse qui l'a étendu à moitié mort. D'aprèsce que j'ai pu comprendre à leur interrogatoire, ces hommesvenaient tranquillement de Stitten et allaient à Rassoul.
Je m'y rends le même jour à cheval, en compagnie de plusieurs officiers. Ce ksar est à environ une lieue et demie de notre camp. Il m'a paru petit et bâti comme tous les villages arabes. De loin c'est quelque chose, et de près ce nest rien. Beaucoup de masures et de ruines, les Arabes fatalistes ne se mettant pas en frais de réparations. Il est situé sur une éminence au pied de laquelle, arrosés par rOued-Rassoul, s'étendent en petite quantité les terres cultivées et les jardins.
Nous le parcourons. Il ne nous offre rien de remarquable. Un seul marabout, plus neuf que les autres, s'élève sur la face est du village. L'hospitalité nous est offerte par un vieillard dont les jardins avaient été ravagés en 1845 par la colonne du général Géry — o6^ — Après avoir mangé des dattes et bu du lait, nous nous sentons tous gaillards et partons de notre pied léger présenter nos hommages à des filles des Oulad-Naïl, établies sous des tentes dans l'oasis.
Ces demoiselles, averties indubitablement de notre marche directe sur leurs positions, dansaient aux sons d'une flûte de roseau et d'un tambour battu à tour de bras. Quand je dis danser, c'est faute d'autre expression.
Nous nous assîmes surles tapis autour d'elles et les regardâmes de tousnosyeux. Elles étaient fortbelles.
Sur la tête de chacune de ces Yénus faciles du
Sahara et même des Hauts Plateaux, un mouchoir doré retient un voile de moussehne blanche qui lesdrape par derrière. De dessous ce mouchoir sortent d'énormes tresses de laine noire simulant des cheveux. De grands anneaux d'argent ornent leurs oreilles. Les unes ont des robes d'étoffe bleu sombre, les autres d'étoffe grenat, attachées avec des broches et des chaînettes d'argent. Une ceinture d'argent massif, artistement travaillée, entoure leur taille. Elles ont des colliers d'ambre et de corail» Elles portent aux poignets et à la cheville du pied des cercles en argent. Leurs sourcils sont peints et autour des paupières est étendu du keul, ou sulfure d'antimoine, qui allonge les yeux et rend le regard langoureux.
Elles dansaient donc, mais une danse rythmique plutôt que passionnée, quoique figurant toujours des scènes amoureuses. De leurs bras, garnis de bijoux, elles se faisaient comme des auréoles et marchaient en se balançant, avec des clignements^ d'yeux et des poses plastiques... L'usage est que les spectateurs sérieux alignent à leurs pieds nus^ dorés par le henné comme leurs mains, le tribut de leur admiration.
Les habitudes de ces demoiselles ne diffèrent er> rien des us et coutumes de leurs camarades d'Europe. Zit! zit! — ajoute, ajoute — faisaient-elles en regardant nos offrandes.
Nous finîmes par regagner notre camp et il y avait déjà beau jour que nous étions rentrés à Mascara sans que plusieurs d'entre nous les eussent oubliées.
Quand elles se sont amassé ainsi un pécule suffisant, elles retournent à leur tribu, achètent un troupeau et plus le troupeau est présentable, plus elles sont sûres de trouver un mari... pareil au troupeau.
Le 16, un détachement part pour porter quatre jours de vivres à la colonne légère, qui se trouve à une demi-lieue de Rassoul. Il rentre avant midi. Les Arabes, les chamehers, chantent des chansons improvisées dans lesquelles ils prétendent que la poudre aurait parlé dans le voisinage, ce qui est faux. Ces individus ne songent qu'à piller et, dans ce but, cherchent à nous indisposer contre les gens des oasis.
Nous tenons bon sur l'Oued-Rassoul. Dans la nuit du 17 au 18, sept à huit coups de fusil sont tirés sur le camp des rochers qui le dominent à cinq cents mètres de sa face est. Ils ne blessent personne.
Cette attaque nocturne motive une grand'garde sur ces rochers, que l'on aurait certainement dû occuper plus tôt.
Le goum nous rejoint avec une razzia d'environ neuf cents moutons et de trois cents chameaux. Le général en fait de joyeux cadeaux au beylick et à
Kaddour-ben-Morphi. Nous recevons des rations d'orge jusqu'au 21 ; mais nous perdons en tout cinq rations dont les bons ont été fournis : deux à Bou- Semghroun et trois sur l'Oued-Rassoul. Est-ce le beylick, l'État, qui profitera de cette économie?
Le 19, nous gagnons Ksar-el-Ahmeur. Pendant cette marche, qui ne dure que de cinq heures et demie à une heure et est de cinq lieues, la cavalerie et quelques compagnies d'infanterie précèdent le convoi et le troupeau.
Le 20, nous arrivons à Sidi-el-Hadj-ben-Ahmeur, ksar ruiné et inhabité. Il paraît que le ksar neuf et habité est à une demi-lieue de là. Notre général semble avoir terminé ses opérations. Aussi les séjours succèdent-ils aux séjours. On aurait pu les faire ailleurs. Enfin! l'eau est bonne et il y a du vert pour les chevaux.
Je vais visiter un marabout voisin, orné intérieurement de peintures primitives à la détrempe. Ce sont des cigognes tenant des scarabées, un Arabe à cheval tenant un drapeau, etc., etc.
Le 24, un officier du bureau arabe de Mascara arrive avec un courrier, apportant des décorations et des promotions qui excitent naturellement, parmi les intéressés, des conversations tumultueuses et mécontentes. Moi, les nouvelles de l'expédition dans la Grande Kabylie m'intéressent davantage.
Le général Bedeau est parti de Sétif avec Bougie
pour objectif et le maréchal Bugeaud, sorti d'Alger, a pris la même direction. C'est la colonne du gouverneur général qui a entamé les hostilités.
Le 16 mai, elle a emporté d'assaut le village d'Azrou, sur le territoire des Beni-Abbas, après une résistance acharnée. Elle n'a pas pris Abd-el-Kader, mais elle a brûlé les maisons, les moulins à huile, les récoltes et les arbres. Le soir, les soldats sont rentrés au campement chargés de butin : armes, pièces d'étoffes, tapis, burnous, bracelets, anneaux de pied, colliers, pendants d'oreilles, plaques d'argent ciselé^ ceintures brodées d'or, chevr^ux, moutons et volailles.
Le lendemain, grand marché à l'angle de notre camp. Les vainqueurs vendent à vil prix aux vaincus tout ce dont ils les ont dépouillés la veille, sous les yeux d'un maréchal de France I Sonnez, clairons !
Le même jour, le général Bedeau attaquait la tribu des Reboulas, la culbutait et la soumettait à l'impôt. On ne dit pas s'il y a eu là aussi grande foire de Beaucaire.
J'ignore ce que rapportera à la France la soumission des Kabyles, n'étant pas sur les lieux pour m'en rendre compte ; mais je crois être en état d'apprécier les bénéfices qu'elle retirera de la conquête des Ksour.
Voyager c'est vivre, a dit un sage; c'est s'ins-
truire aussi et mûrir ses facultés de juger. Or, je viens de voyager tellement, qu'ennuyé, comme la plupart de mes collègues, de faire à pied des courses énormes, pour lesquelles, le plus souvent, on décharge les soldats.de leurs sacs en ne leur laissant que le fusil et les cartouches, je me suis décidé à acheter un cheval du coût de quatre cent vingt-cinq francs. Ce sacrifice, qui témoigne de mes fatigues, et tout particulièrement de ma mo ralité, donnera, je l'espère, un certain poids à mes réflexions, quoiqu'elles émanent d'un simple souslieutenant. Mon droit d'appréciation est resté intact.
Nous faisons, à l'heure actuelle, une de ces expéditions coûteuses en hommes et en argent, dont le but est loin d'être en rapport avec les dépenses. Un commerce douteux, et dans tous les cas sans grand objet, qui rattacherait aux populations du Tell, notre vraie conquête, les tribus flottantes du Sahara et les pauvres habitants des Ksour parsemés dans les collines de sable du désert, tel doit être le fruit le plus précieux de nos marches et contre-marches.
Mais alors, ces courses ne devraient être que des démonstrations pacifiques et non pas une occasion de razzias, de pillage, de citations et d'avancement.
Notre chef pense-t-il que les gens des oasis auxquels nous venons d'imposer notre désastreuse
visite, dont nous avons coupé les orges sur pied, abattu les arbres à fruits, brûlé les maisons, pense-t-il que ces gens-là viendront de longtemps chercher chez nous les provisions qui vont leur manquer pour vivre et pour ensemencer leurs champs ?
Pense-t-il que les Hamians, dont il a tant poursuivi les immenses troupeaux, iront demain et de bon gré vendre sur nos marchés la laine de leurs moutons, échappés à grand'peine au galop de notre cavalerie ?
Pour moi, abstraction faite de toute idée de religion et de race, je ne le crois guère. Toutes nos sorties devraient être imposantes par la démonstration de la science supérieure et de la bonté et non par l'usage, à tort et à travers, des armes.
Ce n'est pas comme un maître des existences, €omme un sultan tenant l'épée que notre général devrait se présenter; mais comme un ami, apportant à ces pauvres diables, qui ne demandent qu'à vivre en paix entre les Français et Abd-el-Kader, entre l'enclume et le marteau, des gages de sécurité contre l'ennemi commun et d'intimité avec nous.
Au lieu de cela, il leur lance dessus les zéphyrs du commandant Gharras ! Des hommes qui ne demandent qu'à piller et à violer. Quel singulier bataillon ! Composé entièrement de soldats condamnés par les conseils de guerre et qui achèvent
leur temps de service, je n'ai jamais rien vu d'aussi canaille, mais rien non plus d'aussi gai ni d'aussi spirituel.
Presque tous enfants de Paris, ils ont conservé l'accent du faubourg Antoine et de la place Maubert.
Ils sont plus redoutés dans notre régiment que les Arabes. Ils font commerce de tout. A-t-on besoin d'une gamelle, d'une corde, d'un fer à cheval, d'un couteau, tout se trouve chez les zéphyrs.
Ils sont aussi mauvais soldats qu'ardents au pillage. Le quart du bataillon est déjà monté sur les chameaux du convoi. A peine l'un de ces utiles et doux animaux est-il déchargé d'un sac de biscuits ou d'une caisse de sucre, qu'il est aussitôt occupé par un zéphyr, muni d'une ordonnance en règle de son docteur.
Ils simulent avec un art infini les maladies qu'ils n'ont pas, ou plutôt ils les ont toutes, car ces pâles voyous sont rongés par l'inconduite, par l'infamie et par tout ce qui en résulte.
Leur chef à longue barbe, le grave Charras, vêtu d'un ample burnous blanc, coiffé d'un grand chapeau à plumes, marche à l'avant-garde avec le général, laissant à ses subordonnés le soin de conduire et de guider les hommes qu'il commande. On sent que ces devoirs sont au-dessous de ses hautes capacités.
Nous marchons ordinairement sur deux colonnes parallèles, le convoi au centre. Tout le terrain battu par cette masse d'hommes et de bêtes est couvert de lièvres qui perdent facilement la tête et viennent se réfugier dans nos jambes, poursuivis qu'ils sont d'une colonne à l'autre. J'en ai boulé un d'un coup de pied, et le chien de mon capitaine l'a ramassé. Nous en sommes encombrés, et c'est heureux; sans les lièvres, ce n'est pas la maigre pitance donnée par l'État qui remplirait les casseroles des officiers et les marmites des soldats.
Depuis Bou-Semghroun où l'on a vidé de nombreux silos pleins non seulement d'orge, mais de dattes sèches comme des noisettes, on nous donne celles-ci en distribution pour remplacer le biscuit qui nous manque. On ferait mieux de nous donner l'argent de nos rations, car nous avons en abondance des dattes meilleures. A qui vont profiter ces substitutions? A l'État? J'en doute. Au général? Peut-être. A l'administration et aux comptables des vivres? Certainement.
A la faveur de nos longs séjours, il s'est ouvert un marché des objets pillés. J'y ai remarqué une grande quantité de vieilles lames d'épées et de sabres espagnols. L'une d'elles, achetée par moi trente sous, a la devise castillane : Ne. la tire pas sans motif; ne la remets pas dans le fourreau vierge de sang. J'ai vu aussi un superbe morceau de co-
rail plus gros que le pouce. Le zéphyr auquel il appartenait en voulait vingt francs. C'était trop cher pour ma hourse, mais quel joli cachet! Je n'en ai jamais rencontré d'aussi beau, même dans les galeries du Palais-Royal. Du reste, grande exhibition de guenilles. On voit que les fuyards ont emporté le meilleur, et ils ont bien fait.
Puisque le nom de Bou-Semghroun s'est retrouvé sous ma plume, au moment oîi je profite des loisirs que me fait le général Renault pour revoir mon journal de route et le compléter, il ne faut pas que je laisse perdre une aventure qui m'est advenue avant d'y arriver.
Nous revoyions les deux Ghellâla que nos colonnes avaient visitées l'année dernière. Plus confiants cette année, les habitants de ces oasis n'avaient pas fui. J'eus la curiosité de me présenter dans l'un des ksour.
En entrant, moi deuxième dans une espèce de caravansérail oîi s'était réfugié, par précaution, le beau sexe del'endroit, je fus assailli par deux femmes âgées, ou qui semblaient l'être, accompagnées d'une jeune fille, que l'une d'elles jeta dans mes bras.
Elles criaient, elles pleuraient et me montraient du doigt un énorme brigadier de spahis indigène, noir comme l'ébène, qui, autant que je pus le deviner, menaçait la jeune fille de son redoutable amour.
Malgré la saleté volontaire dont ces femmes et cette enfant s'étaient couvertes, je compris que j'avais affaire à une famille notable de l'oasis. La jeune fille était, malgré tout, charmante avec ses jolis bras nus et des pendants d'oreille de corail, et blanche quoique bronzée par le soleil.
La tentation était immense et, cependant, jamais pinceau plus ou moins habile ne célébrera ce trait de ma vie, remarquable à l'égal de ceux des Alexandre, des Scipion et des Bayard.
Je pris la jeune fille sous ma protection, je rassurai les femmes plutôt par mon accent, mes gestes et mon sourire que par mes paroles. Je serrai la petite main de l'infante, ornée d'un tatouage bleu foncé en forme de fleur de lis, et lui offris comme souvenir de ma visite une pièce d'un franc toute neuve, qu'elle ne manquera pas, suivant l'usage, d'ajouter à son collier ou à son bracelet.
Le nègre, intimidé par notre présence et la démonstration opportune de nos cravaches, disparut, et les femmeS; rassurées, nous quittèrent en essuyant leurs larmes, en embrassant nos mains, et en nous comblant probablement de leurs bénédictions.