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CHAPITRE XXIII

Cèdres de Bou-Semghroun. — Les palmiers. — Maladies. — La vipère à cornes. — Bêtise des moutons. — Fanfare des zéphyrs. — Nouvelles étapes. — La colonne Cavaignac. — A dos de chameau. — Jugement téméraire. — L'atatiche.

J'avais remarqué au sac de Bou-Semghroun que la convoitise des habitants des Chellâla et des Arbah, venus à notre suite pour prendre leur part du pillage, était surtout excitée par la charpente des maisons, ou pour mieux dire, des masures.

Cette charpente est formée de troncs assez minces, non équarris, d'un bois résineux, qui m'a paru être du cèdre. Leurs ânons en repartaient chargés.

D'où viennent ces cèdres ? Nous n'avons rencontré nulle part d'arbres de cette espèce, non plus que des pins et des sapins. Ils valent littéralement leur pesant d'or. D'après ce que m'a dit un spahi de la colonne, quand une fille se marie, on lui donne en

dot quelques morceaux de ces bois pour construire sa maison.

Pour en trouver, il faut aller jusque dans les montagnes du Tell, et celles de Saïda sont les plus rapprochées.

Peut-être y avait-il autrefois dans ces régions, nues et arides, des forêts aujourd'hui disparues. Peut-être ces poutrelles datent-elles de ces époques éloignées, et alors leur masse incorruptible a fatigué le temps.

Dans tous les cas, nous avons causé aux pauvres gens des oasis des pertes irréparables, car partout nos soldats ont brûlé ces poutrelles, lorsque les pillards n'étaient pas là pour les emporter. Il leur était défendu d'abattre les arbres fruitiers, et le palmier avec sa tige fibreuse ne se laisse pas facilement entamer par la hache.

Quels beaux arbres que ces palmiers î Comme ils sont élégants ! Les houppes des palmiers mâles étaient en fleur : mais sur les palmiers femelles on voyait encore les longues tiges, qui soutenaient les fruits de l'année dernière. C'était comme un balai aux brins écartés et presque perpendiculaires à la tige principale.

Chaque brin porte cinquante à soixante dattes et comme il y en a quelquefois cent vingt à cent cinquante attachés à un régime, il est facile de calculer d'après le nombre des régimes la quantité de

dattes produites par un seul palmier. Je l'ai estimé de cinq à six mille. Il est vrai que tous ne rapportent pas chaque année.

J'aivu des groupes de palmiers réunis par la base, qui ressemblaient presque au chandelier à sept branches de la Bible ; moins cependant que la hampe droite et superbe de l'agave, que nos soldats appellent l'aloès.

L'administration française, peu poétique, qu'elle porte le sabre de l'officier ou la plume d'oie du civil, a numéroté ces palmiers et a frappé chacun d'eux, comme matière imposable, d'une taxe annuelle d'un franc, un franc vingt-cinq, et même un franc cinquante centimes selon la richesse présumée des habitants.

Le passage subit des marches forcées au calme a développé des maladies dans la colonne. Presque tous mes amis sont atteints. L'un a eu une insolation qui l'a rendu fou furieux pendant une demijournée. D'autres ont la fièvre et vont être obligés de continuer leur route sur les cacolets du train. D'autres encore, à défaut de place aux cacolets et n'ayant pas de chevaux, vont faire comme les zéphyrs et se hisser sur les chameaux. Notre long et sec lieutenant-colonel Grésy, qui en est à sa première campagne, paie son tribut comme les camarades. Il va surcharger un mulet du poids de ses plaintes et de ses souffrances, plus lourdes que son.

corps, car il est véhémentement question que nous allons nous remettre en route. Pour moi, je tiens bon, comme par miracle, et pourtant je ne m'épargne pas.

II est vrai que tout m'est distraction. Une touffe d'herbe me réjouit. Je salue en passant comme de vieilles amies les plantes qui ressemblent à celles que je ramassais jadis lorsque j'étudiais la botanique.

Tous les insectes rencontrés, jusqu'au sale scorpion, au hideux mille-pattes, deviennent des incidents heureux et récréatifs de mes étapes. J'ai dans mes bagages une vipère à cornes que les Arabes appellent serpent-minute, parce que la mort de celui qu'elle blesse est pour ainsi dire instantanée.

Elle était enfouie sous une grosse pierre, d'où l'on apercevait sa tête plate, ses yeux brillants et son corps rouge brique. Avec le pied, j'appuyai fortement sur la pierre; puis, enveloppant ma main droite d'un mouchoir, je fis ce que je faisais dans les vignes des environs de Gluny : j'empoignai la bête, probablement engourdie par la pression près du cou, et le lui serrai fortement. Sa gueule s'entr'ouvrit et je vis les doubles crochets qui arment sa mâchoire. La queue remuait par des mouvements saccadés, qui prouvaient qu'elle étaitencore vivante. Au-dessus de ses yeux s'élevaient les deux petites cornes qui lui ont valu son nom.

En la tenant ainsi suspendue, et après avoir ôté le mouchoir qui enveloppait ma main, je la présentai aux Arabes du convoi, dont les uns s'enfuirent, tandis que les autres, terrifie's, ne purent les suivre. Ils paraissaient cloués au sol et criaient en chœur : « Allah, Sidi! Allah, Sidi! »

Après avoir joui deleur effroi et de ma puissance, je fis casser, par notre cuisinier, le col d'une bouteille 011 il y avait de l'esprit-de-vin, et j'y plongeai, la tête la première, ma venimeuse conquête.

Elle a dû orner longtemps le musée de Saïda ; mais je reçus les reproches de mes camarades, qui prétendaient que j'avais perdu une denrée précieuse. L'esprit-de-vin fait d'excellent cognac avec une infusion de thé et un peu de sucre.

Cet animal a un pied et demi de long et ses cornes ont environ trois millimètres. Elles lui donnent un aspect vraiment terrible.

Une des plus grandes fatigues de la route, c'est de garder les quelques milliers de moutons qui constituent notre magasin de vivres frais. Rien de bête, rien d'absurde comme ces animaux-là. Au lieu de se mettre franchement en marche, ils tournent durant des heures entières dans un cercle qui fait rêver du mouvement perpétuel.

C'est en vain que, pour rompre cette marche inutile et ce cercle insensé, on se précipite au galop à travers ces masses laineuses. C'est en vain

que des soldats robustes empoignent par les cornes ceux que l'on peut considérer comme les chefs du troupeau, et les entraînent à la suite du convoi. Rien n'y fait.

Ils tournent et tourneraient encore jusqu'au jugement dernier, si les Arabes chameliers, plus expérimentés que nous, ne parvenaient, au moyen de sifflements connus, à changer leur mouvement curviligne en un mouvement rectiligne.

Une nuit, ma compagnie était disséminée de garde autour de ces sottes bêtes. Je plantai ma tente près du troupeau dans un endroit qui me parut sec et convenable. Un orage mêlé de grêle survint. Poussés par le vent et par la pluie, mes moutons se mettent en mouvement et commencent leur rotation, cédant insensiblement à la pression de l'orage.

Vers minuit je me sentis tout à coup réveiller, moi couché par terre, sur une simple toison, et piétiner tout du long par des masses étouffantes. J'étendis la main au hasard et je compris tout. Ma tente avait été envahie par mes subordonnés de vingt-quatre heures. Je les chassai comme je pus, non sans peine.

Les cornes des béliers trouèrent la toile déjàusée, et emportèrent ma cravate et ma casquette que je retrouvailelendemain matin, foulées auxpieds, souillées de boue... et les moutons tournaient toujours.

Parmi ces montons se trouvaient quelques chèvres, rares il est vrai. Alléché par Fespoir d'un riz au lait succulent, j'ordonnai à notre cuisinier d'aller, à la faveur des ténèbres de la nuit, échanger une des bêtes à nous octroyées par le général Renault contre une chèvre laitière, et je m'endormis sur cette douce pensée de café au lait et de plat sucré. Le cuisinier obéit militairement, en silence, sans murmurer^ et le lendemain à la pointe du jour, lorsque la diane sonna, il me montra sa prise d'un air triomphant... C'était un bouc!

A propos de diane, je me demande si la fanfare des zéphyrs croit chasser notre sommeil en nous jouant la triste complainte de Zampa. C'est une erreur. Ce chant lamentable excite nos regrets et nous fait abandonner avec peine notre duvet de sable et d'alfa. Au 6^ léger, c'est bien différent. Chez lui, tout est gai, tout est allegro. C'est ordinairement avec l'air du Jeune Henri qu'il nous fait secouer les pavots de l'antique Morphée. Mais comprend-t-on la complainte de Zampa pour un réveil ! A quoi pense M. Gharras?

Le 26 mai, j'accompagne à cheval et en amateur un fourrage en vert qui se fait à une lieue et demie du camp. On suit l'Oued-Rassoul jusqu'à^son confluent avec un autre ruisseau sans eau, venant de la droite et dont le lit est parsemé de flaques d'eau dormante, disparaissant et reparaissant tour à tour.

Beaucoup de tamaris. Nous voyons un ksar ruiné et abandonné.

Enfin! Le 27, à deux heures et quart du matin, nous partons, pour faire, quoi? quatre lieues. Les chameaux portent les sacs des compagnies d'élite. Nous campons à sept heures à El-Krodeur, où on nous distribue une ration de sucre et café, en l'honneur de la fête du roi des Français! Le plus joli, c'est qu'il est défendu de faire du feu. Alors à quoi bon ce sucre et ce café?

Nous repartons à trois heures et quart de l'aprèsmidi, sac au dos pour tout le monde. Une seule grande halte est faite au milieu de la nuit. On mange la viande cuite à l'avance. Défense toujours de faire du feu.

El-Krodeur est une espèce de monticule d'un bleu cendré, où j'ai trouvé beaucoup de traces de sulfate de cuivre et ramassé de l'amiante dans les rocs.

Nous y avons été rejoints par cinq cents cavaliers, qui n'avaient pas l'air satisfait, venus des ksour voisins.

Le 28, à sept heures et demie du matin, nous arrivons à El-Malah. Les maisons en sont abandonnées. Nos compagnies d'élite, deux cents zéphyrs, le goum et la cavalerie partent à cinq heures du soir pour une razzia.

Le 29, nous rompons à cinq heures. Nous retrou-

vons les traces des canons et des prolonges de la colonne Gavaignac. Malgré le vent du désert et le peu de consistance du sable, leur ornière se voyait encore parfaitement.

Cette colonne a eu ses parlementaires égorgés au ksar de Mohgard-Thatania. Elle les a vengés en pillant l'oasis. Au ksar de Moghard-Foutania, les choses ont pris une tournure encore plus sérieuse. Il a fallu déloger les Sahariens à coups d'obus et emporter Moghard d'assaut.

Elle a successivement reconnu et occupé Tiout, Aïn-Seufra, S'fissifa, Lambâa, Teoussera et Aïnbou-Khalil.

Aujourd'hui Gavaignac est en marche pour revenir à Tlemcen avec sa cavalerie. Le colonel de Mac-Mahon ramène l'infanterie et les équipages.

Pendant la route, il m'a pris la fantaisie d'essayer de l'équitation à dos de chameau, non pas que mon cheval me fatigue, il est doux et soumis comme tous les chevaux élevés en famille par les Arabes; mais afin d'avoir une occasion de le céder à mon sergent-major, fort gentil garçon auquel je le prête quand les étapes sont trop longues, chacun de nous marchant à pied à tour de rôle.

Un Arabe du convoi m'amena un de ces grand^ et jaunes méharis du désert^ plus rapides que les lourds chameaux du Tell. Il l'arrêta, le fit mettre à genoux au moyen d'un sifflement particulier

dont il m'a été impossible d'apprendre le mécanisme, et je m'assis le plus commodément possible sur le bât qui couvrait sa bosse. Les chameaux de ce pays n'en ont qu'une et devraient être appelés dromadaires, par conséquent.

En ce moment, il me revint — fort heureusement peut-être — à la mémoire un renseignement lu autrefois dans le Magasin pittoresque sur ces animaux. C'est que, pour se relever, ils commencent leur mouvement par les jambes de derrière, tandis que le cheval commence le sien par celles de devant. De sorte que si, comme à cheval, on se porte en avant, on est sûr de piquer une tête et de passer par-dessus les oreilles de sa monture, au grand ricanement des Bédouins.

Averti par le Magasin pittoresque, je me penchai fortement en arrière. Le mouvement du lever s'effectua sans encombre; mais le méhari prit pour rejoindre ses congénères un trot qui me rappela le roulis de la Perdrix et me fit craindre les accidents de mes premières navigations.

Au galop, les dromadaires n'ont pas cet inconvénient. Le méhari est aussi rapide que le cheval et fend l'espace sans donner le mal de mer à son cavalier inexpérimenté.

Il y a parmi ces bêtes des gaillards récalcitrants que l'on nomme chameaux de punition. Les docteurs de la colonne les infligent aux soldats qu'ils

ne croient pas malades. A peine juchés sur la bosse de l'animal perfide, les pauvres diables dégringolent prestement à terre.

Mais, disent les Arabes, si on se tue en tombant d'un âne, le chameau étant béni de Dieu, les chutes qu'il fait faire, volontairement ou involontairement, ne sont pas dangereuses.

Au cours de ma cavalcade, où je n'eus pas à éprouver la justesse de ce dicton, je remarquai un chameau chargé d'un palanquin, connu ici sous le nom d'atatiche. Ce meuble^, qui sert à cacher les femmes, éveilla ma curiosité et mes suppositions.

Est-ce que le paladin Renault transporterait là dedans quelque Armide des Oulad-Naïl, enlevée à son corps de ballet et de zit, zit? Je riais déjà dans ma barbe en me caressant fortement le menton. Vérification faite, il se trouva que j'avais commis un jugement téméraire au détriment de mon grand chef. L'atatiche était vide, et le pudique Renault ne le traînait à sa suite qu'en qualité d'amateur du bric-à-brac. C'était un des fruits de ses victoires, un trophée, plein de couleur locale, à défaut d'autre chose.

L'atatiche ressemble à une grande corbeille en forme de nacelle. C'est un assemblage de cerceaux en bois très flexible qui compose ce système fort ingénieux. Plusieurs de ces cerceaux se croisant audessus de la nacelle forment une espèce de carcasse

semblable à celle d'une capote de cabriolet, et servent à recevoir les tentures qui doivent abriter du soleil les beautés délicates. Tout cela se relie à deux arçons en bois, placés à l'avant et à rarrière du chameau, et assemblés de chaque côté par deux traverses en croix. Tout cet échafaudage s'emboîte étroitement sur un bât en paille ou en laine.

L'intérieur de l'édifice est garni de coussins et de tapis pour combler les vides entre les cerceaux et la bosse du dromadaire, qui s'élève dans le milieu de la nacelle, de sorte que la personne qui s'y trouve y est installée de la façon la plus moelleuse.

Des deux côtés de la nacelle pendent de riches tapis; ils se rattachent à un immense filet, en laine de difi'érentes couleurs, qui couvre entièrement le chameau depuis les oreilles.

A chaque nœud du filet, il y a de petits pompons de nuances variées, formant, par leurs dispositions symétriques, des dessins très originaux. Des cordons, garnis de gros glands de laine, tombent élégamment de distance en distance et s'harmonisent parfaitement avec les couleurs des tapis, dont les tons se trouvent rappelés partout, dans le filet et dans les garnitures.

La partie supérieure de l'atatiche est garnie de plumes d'autruche formant panache, et toute la corbeille est recouverte de toile de coton cramoisie.

Nous arrivons à Naâma. Nous avons fait six lieues et demie. Séjour. Un détachement de trois compagnies part pour porter des vivres à la colonne légère. On nous annonce une razzia de deux mille moutons.

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