CHAPITRE XXIV
Une position centrale d'Abd-el-Kader. — La montre du capitaine. — Compagnies d'élite. — Échappé belle ! — ■ Retour à Mascara. — Nouvelles fonctions. — Les gourbis. — Nouveau retour à Mascara. — Commandant supérieur de Saint- André.
Le 31 mai, à sept heures da matin, la colonne légère nous rejoint avec le détachement parti la veille. On lève le camp pour gagner TOued-Touadjer, d'oii nous ne repartons que le 2 juin. Journée chaude, poussiéreuse et très fatigante de dix lieues. Un violent orage nous assaille à notre arrivée au bivouac. Il n'en est pas moins le très bien venu.
Le 3, nous sommes à Tismouline. Ce camp a été occupé Tannée dernière par Abd-el-Kader, comme une position centrale qui lui permettait d'observer à la fois les provinces d'Alger et d'Oran, et dont la difficulté de se procurer des vivres rend l'accès peu commode : c'est la première fois que nos colonnes passent de ce côté.
Séjour le 4. Départ le 5 à quatre heures et demie.
A midi, nous nous arrêtons sur les bords de l'Oued- Ernem, après une course de sept lieues à travers une plaine couverte de touffes d'alfa, qui ont rendu la marche tortueuse et difficile.
Le 6, nous nous mettons en route à trois heures et demie du matin pour traverser le chott et camper à El-Kheider. La chaleur est étouffante. Les pieds des hommes sont brûlés sur le sol blanchâtre du lac desséché; les chiens hurlent lugubrement. On les porte en travers sur les chevaux.
Les Arabes de Sidi-Khalifa, village voisin, ont semé depuis notre premier passage des pastèques, des concombres, qui sortent de terre. Quelques champs maigres sont labourés.
Notre séjour à El-Kheider est marqué par une pluie mêlée d'orage, qui nous mitraille avec des grêlons.
Le 8, après neuf lieues de marche, nous revoyons Sfîd. Le goum nous quitte. Le 9, nous sommes à Timetlas.
Mon capitaine s'aperçoit en arrivant qu'il a oublié sa montre à Sfîd. Elle est vieille, mais elle a pour lui quelque valeur comme souvenir de famille.
Il demanda au colonel O'Keeffe la permission d'aller la chercher. Celui-ci fît les observations convenables^ tirées de la sûreté du capitaine, qui allait exposer sa vie pour un bijou. Puis, vaincu par ses instances, il lui accorda l'autorisation.
Entendant les demandes et les réponses, je fis seller mon cheval, celui du capitaine et un mulet, sur lesquelles je campai deux ordonnances, et quand il revint suivi d'un spahi indigène que le colonel lui avait donné pour guide, nous étions prêts à partir et nous partîmes... Sans lui, bien entendu. Il était un peu malade et j'étais content de lui épargner une corvée. L'aller et le retour se firent rapidement au galop, l'étape n'ayant été que de deux ou trois lieues; et je fus assez heureux pour retrouver la montre, grâce à ce que notre compagnie avait été de grand'garde la veille et par suite éloignée du camp.
Car les Arabes maraudeurs le couvraient déjà, ramassant les débris de toute nature que deux mille hommes laissent toujours après eux. Avec les Arabes se tenaient, surtout près de l'abattoir, une grande quantité de vautours, sur lesquels, la montre retrouvée et déjà en route pour le retour, je permis à mes hommes de décharger leurs fusils. Les vautours s'envolèrent à grand bruit ; les Arabes étonnés se replièrent, et nous, après avoir rechargé nos armes, nous reprîmes le chemin du camp de Timetlas.
Vers sept heures du soir, le colonel, se promenant devant sa tente après dîner, rencontra mon capitaine et lui demandades nouvelles desamontre, tout en s'étonnant de le voir aussi vite revenu.
— Je vous remercie, mon colonel, de votre complaisance, répondit le capitaine. Voici ma montre, mais ce n'est pas moi qui suis allé la chercher.
— Et qui donc?
— Mon sous-lieutenant, qui a absolument voulu partir à ma place.
— Ah!... Faites venir votre sous-lieutenant. J'arrivai peu rassuré. Le colonel avait son air
d'habitude qui était sévère :
— C'est vous, monsieur, qui avez cru pouvoir quitter le camp sans ma permission, me dit-il.
Je m'excusai assez gauchement, en disant que puisque l'autorisation avait été donnée à mon capitaine, âgé et souffrant, j'avais pensé que son souslieutenant, jeune et point malade, aurait pu l'obtenir à plus forte raison.
— C'est bien, monsieur, je m'en souviendrai.
Il y avait justement une vacance aux voltigeurs du 1" bataillon. J'appris, le lendemain, que j'étais proposé par le colonel, et que j'allais être infailliblement nommé, vu les notes à l'appui, par le général Renault. Ainsi soit-il.
Et c'est ainsi que le colonel du 6'' léger s'est souvenu de l'affaire de la montre.
Je m'applaudis plus que jamais de n'avoir pas reculé devant la dépense d'un cheval. Le titre d'officier des compagnies d'élite, envié par tout le monde, a des conséquences pénibles en Afrique. C'est un
surcroît de marches et de fatigues. Un cheval n'est pas un objet de luxe pour un officier; il lui est indispensable.
Dans les courses effrénées de nuit et de jour des voltigeurs, on charge les chameaux de leurs sacs. Ils marchent alors comme des dératés, et l'officier, obligé d'encourager les uns, de ramasser les autres, d'aller chercher le docteur pour les plus malades, au lieu de dix lieues en fait presque le double, ce qui est au-dessus de toutes les forces humaines.
Et puis, je me suis attaché à mon noble compagnon, qui m'a sauvé la vie dans une circonstance que je ne veux pas omettre.
Une nuit, étant d'arrière- garde et m'arrêtant comme la colonne un quart d'heure toutes les deux heures, sans feu, sans pipe et sans cigare — par ordre — je m'étendis sur le sable, la bride de mon arabe passée autour de mon bras, et je m'endormis profondément.
La colonne partit et mes hommes aussi. Mon cheval, qui n'avait rien mangé depuis cinq ou six heures, se mit à brouter la paille de mon chapeau et me réveilla. Il était temps. Je ne voyais, je n'entendais plus personne, et ce ne fut qu'à la trace des pas sur le sable que je pus rejoindre l'arrière-garde.
Je l'échappai belle. Nos bataillons sont toujours suivis de quelques Arabes pillards, assassins aubesoin, qui, pour avoir mon pantalon et surtout mon
cheval, n'auraient pas hésité une minute h me faire passer de vie à trépas. Il est vrai que j'aurais figuré dans les rapports officiels de l'expédition, comme tué à l'ennemi; mais j'aime tout autant vivre encore un peu.
Le 10 juin, nous arrivons à deux heures à Saïda. En route, un sergent du 6° léger, secrétaire du général Renault, un peu ivre, tombe de cheval. Son état détermine une congestion cérébrale qui le tue. J'avais prêté mon Rabelais à ce jeune homme; il s'était servi des feuilles pour allumer sa pipe!
Nous séjournons le 11. Deux officiers du 6° léger enivrent le sergent préposé aux distributions et se vantent de lui avoir fait sauter^ par leurs ordonnances, cent cinquante rations d'orge. L'État n'en souffre pas, cette orge provenant des razzias.
Nous campons le 12 sur l'Oued-beni-Meniarin, le 13 sur l'Oued-Froha et, le 14, nous revoyons Mascara.
Toute la population se porte à notre rencontre, Nos soldats rentrentbizarrement harnachés. Plumes d'autruche, chapeaux de paille, branches de palmier, lézards, gerboises, caméléons, chacun rapporte un souvenir de cette sortie.
Ainsi finit l'expédition du Sud.
Nous étions donc à Mascara! J'eus cette fois deux mois pour admirer ses nouveaux embellissements ; mais j'étais décidément voué à Saïda.
LA CHASSE A L HOMME. 30o
Le 10 août 1847, notre 1" bataillon reçut l'ordre d'aller y relever un bataillon du 56*" et je fus désigné pour remplir les fonctions d'officier payeur et de sous-intendant militaire dans une petite colonne composée de notre bataillon, d'une vingtaine de cavaliers et de quelques soldats d'administration, bouchers, infirmiers, etc.
Le 14, nous étions à une lieue et demie deSaïda, sur ses plateaux bien connus, où nous remplacions le bataillon du 56% commandé par M. Corréard, lequel se trouva par hasard être mon général de division et mon inspecteur général au camp de Châlons en 1869.
Mes fonctions d'officier payeur étaient faciles et ne demandaient qu'une vérification de chiffres et une certaine régularité dans les inscriptions.
Le 30 août, mon lieutenant, M. Fermier, nommé capitaine, quitta le camp et je dus prendre le commandement des voltigeurs du P^ bataillon, qui se trouvait sans officier. Le chef de ce bataillon était un Breton, honnête et solide, nommé M. Ponsard. Il avait été fait officier de la Légion d'honneur, après la surprise deSidi-bel-Abbès, en janvier 1845. Il regrettait la croix de Saint-Louis que son père et son grand-père avaient portée jadis.
Avec notre 1^"^ bataillon se trouvait le 3% déjà installé sur les plateaux avant notre arrivée. Il était commandé par un officier supérieur qui était l'op-
posé complet en instruction, en moralité, en dignité du commandant Ponsard.
L'honnêle homme est resté chef de bataillon, l'autre est devenu commandant d'un bataillon de zéphyrs, colonel du 88®, enfingeneraldebrigade.il est mort dans ce dernier grade.
Mes rapports avec lui furent rares. Je me rappelle seulement qu'un soir je lui appris à reconnaître l'étoile polaire et que les soirs suivants, jusqu'au 25 février, date de son départ, il ne manqua jamais , entre deux vins, ou plutôt deux absinthes, d'inspecter la Grande Ourse et « la Polaire » , devenue l'objet de son humide admiration.
Notre séjour sur les Plateaux paraissant devoir se prolonger, M. le commandant Ponsard accorda aux officiers et aux soldats la permission de construire des gou7'bis. Les Arabes nomment ainsi les cabanes des bergers faites de branchages verts. Chaque jour, des corvées organisées partaient et revenaient chargées de branches appartenant à tous les arbres, à tous les arbustes à proximité, mais pour la plus grande partie aux lauriers-roses bordant les ruisseaux des nombreux ravins des environs. Ces constructions furent bientôt terminées.
Mon gourbi se composait de deux pièces, si toutefois on peut donner ce nom aux espaces étroits qu'il refermait. La pièce du fond contenait entre quatre piquets un lit épais de mousse, sur lequel
j'étendis ma peau de mouton et ma tente. Cela me constituait un couchage qui me parut bien doux en comparaison des sables et des herbes vertes des campagnes précédentes.
Un cercle à l'usage des officiers avait été également construit sous un dôme de lauriers-roses, de lentisques et de thuyas. On avait improvisé des bancs de laurier-rose recouverts de mousse, des tables et des sièges mobiles avec les caisses à biscuits de l'administration.
Nous espérions passer en paix la durée de notre détachement, lorsque tout à coup vint fondre sur le camp une épidémie fiévreuse, qui prit en peu de jours des proportions terribles.
Sur soixante-quinze hommes environ qui composaient l'effectif d'une compagnie, cinquante étaient atteints et ne sortaient de l'hôpital et de l'infirmerie de Saïda que pour être immédiatement remplacés par d'autres malades, quelquefois par les convalescents de la veille.
Le fléau n'épargna personne, ni officiers, ni sous" officiers, ni soldats. En quelques semaines, le camp devint presque désert, et ses habitants, pâles et défaits, avaient perdu toute gaieté et même toute espérance.
Peu mouraient cependant, si tous étaient frappés. Mon sergent-major, mon fourrier, mes cadres, entrèrent à l'hôpital, et je devins seul chargé de l'admi-
nistration et de la comptabilité de ma compagnie. Un soir, je crus ressentir les symptômes du fléau. Je pris dans une tasse de café une forte dose de sulfate de quinine, qui littéralement m'empoisonna. Je fus horriblement malade pendant vingt-quatre heures, et j'éprouvai sur moi-même la vérité de la formule : similia similibus cwantur. Le mal passa, vaincu sans doute par la dose énorme du remède que je m'étais administré.
On attribua, peut-être avec raison, les causes de la maladie aux funestes exhalaisons des fleurs et des feuilles du laurier-rose. Tout le monde sait que cet arbuste contient un poison violent; mais ce que l'on ne savait pas encore à cette époque, c'est que l'eau même qui coule sur ses racines est empoisonnée et que les baguettes, dont nos soldats se servaient quelquefois en guise de broche pour faire cuire leur ration , communiquaient aussitôt à la viande leurs malfaisantes propriétés.
Le commandant Ponsard prit alors des mesures énergiques. Il fit abattre les gourbis de la troupe et relever les tentes, en ne conservant comme couchage que les branches des lentisques et des thuyas. L'eau des cuisines fut puisée à la source des ruisseaux et dans les puits, le plus loin possible du voisinage dangereux des lauriers-roses.
Quant à moi, je conservai mon gourbi et ne m'en trouvai pas plus mal.
Vers le milieu d'octobre, un courrier nous apprit que l'inspection générale se passait à Mascara. Le commandant Ponsard me fit appeler et m'annonça, les larmes aux yeux, que le colonel me proposait au tour du choix pour le grade de lieutenant et, de plus, que j'étais désigné pour suivre en France les cours de l'École de tir, à Grenoble.
Je fus enchanté d'être l'objet d'une proposition semblable. Quant à mon voyage en France, j'en fus moins satisfait. Je faisais campagne en Afrique ; je m'y trouvais bien ; je croyais que cela valait mieux pour moi que de passer six mois à Grenoble, et j'allais écrire au colonel O'Keeffe pour le prier de proposer un autre officier, lorsqu'un courrier nouveau m'empêcha de le faire. En vertu des ordres du ministre, il fallait un lieutenant pour suivre les cours de nouvelle formation. Dès lors mes craintes de départ se trouvèrent sans objet.
Dans les premiers jours de novembre, mon bataillon reçut l'ordre de rentrer à Mascara. Notre mission de surveillance sur les Plateaux était terminée. Les récoltes des tribus étaient faites; il n'était pas plus question d'Abd-el-Kader, qui ne s'endormait pas pourtant, que s'il n'eût jamais existé.
Ce fut avec plaisir que nous vîmes quelques compagnies du 56^ nous remplacer dans ce camp fiévreux, où nous avions passé de si mauvais jours.
Comme par enchantement, il n'y eut plus de malades, et, sauf quelques hommes, plus délicats ou plus éprouvés, qu'on laissa à l'hôpital de Saïda, le bataillon arriva autant dire complet dans la ville que nous aimions tant à revoir.
Quelque temps après, c'est-à-dire dans les premiers jours de novembre, le colonel O'Keeffe me ût appeler chez lui et me tint à peu près ce langage :
— Je ne suis pas content de l'officier du régiment qui commande le village de Saint-André. Je ne sais si vous comprenez ce que je veux dire, mais je n'en suis pas content, et c'est vous que j'ai proposé au général Renault pour le remplacer immédiatement.
Cette ouverture me souriant peu, je répondis au colonel que, revenant de Saïda, où j'avais été éprouvé par les fièvres — épreuve dont j'exagérai avec force la réalité — je devais redouter de passer l'hiver dans un village nouveau, que je croyais peu sain, à cause des défrichements; que je ne reculais, ni devant le surcroît de fatigues, ni devant l'ennui de l'isolement, mais que je devais à l'état de ma santé le refus d'une proposition à laquelle j'étais cependant fort sensible.
— Bahl bah! me répondit-il, vous ferez comme les autres; quand vous y serez, vous ne voudrez plus en sortir.
Et il écrivit devant moi l'ordre de ma nomina-
tion en souriant et en tourmentant, comme c'était son habitude, dans ses moments de gaieté, un assez beau diamant qu'il portait au petit doigt.
Il fallut obéir et, en moins de cinq minutes, je me trouvai commandant supérieur des forces militaires et civiles du village de Saint-André de Mascara.