D'ESTISSAC
Décembre.
« Vous me voyez en grande peine, chère madame, et de quoi le serais-je s'il ne s'agissait de mon fils? Ce n'est pas qu'il soit malade, Dieu merci, mais j'ai un terrible souci de le voir sur le pave; de Paris, occupé à ne rien faire, et j'ai toujours peur qu'il ne tombe entre les mains de gens disposés à abuser de ses meilleures qualités, la confiance, la générosité, la droiture. Mon Éric a beau être un officier qui a fait la guerre, les mères voient toujours dans leurs
fils de petits enfants qu'elles voudraient préserver de tout mal en les berçant sur leurs genoux.
« Vous n'ignorez pas que c'est moi qui lui ai fait quitter le service après cette terrible guerre de Crimée durant laquelle j'ai cru vingt fois que je mourrais. Ses lettres avaient beau m'arriver avec une régularité qui me témoignait de son respect et de son affection. Les lettres lues, je me rappelais quelle distance nous séparait et de nouvelles inquiétudes m'assaillaient. N'était-il pas mort une heure après les avoir écrites? Un boulet ne l'avait-il pas renversé ? Les dépêches annonçaient qu'on se battait chaque nuit dans les tranchées... un coup de baïonnette est si vite donné... un coup de fusil part et une mère n'a plus son fils. 11 n'y avait pas seulement les obus, les balles, les biscaïens; il fallait compter avec la
Qèvre, le typhus, les maladies. Que de chances mauvaises ! Contre tous cçs maux, on n'a que la prière guif vous doQue le courage d'attendre et d'espérer. Qqapd le spuvenir de ce temps cruel me reprend, j'ai des frissons dans tout le corps, ma yqe se trouble, mon cœur cesse de battre, et je cours au petit meuble oîi je serre ma correspondance pour bien m'assurer qu'Éric est à Paris , biei^ portant, et qu*il me suffit de sauter en chemin de fer pour l'embrasser.
« Un jour une lettre datée de Gonstantinople m'apprit qu'il était pn route pour revenir. Je tombai à genoux pour remercier Dieu, 11 n'avait pas voulu quitter le pays avant Iq. prise de Sébastopol , mon brave capitaine. Combien de ses camarades qui ne revenaient pas! Je courus jusqu'à Marseille. On ne meurt pas de joie, puisque je ne suis pas morte en
le serrant sur* mon cœur. Après le premier moment d'effusion, les deu^ mains sur ses épaules, je Técarlai de mon visage pour le mieux voir. Qu'il était maigre et pâle ! Mon pauvre enfant avait été blessé et me l'avait caché pour ne pas accroître mes inquiétudes. Ainsi , lui gui riait à mon côté, j'avais failli le perdre ! J'appuyai sa tôte sur mon sein et je pleurai longtemps sans pouvoir parler. Dès ce moment j'avais pris la résolution de tout mettre en œuvre pour l'arracher à son régiment. Mais ces artilleurs, on ne sait pas comme ça tient à leurs canons. Il leur semble que rien ne va plus marcher si les boulets ne s'en mêlent pas.
« Pour la première fois j'ai agi de ruse. Lui dire brusquement ce que j'avais sur le. cœur, je n'osai pas. Faites donc entendre a un grand garçon qui a vécu
de mitraille pendant quinze ou dix-huit mois qu'il doit suspendre au croc son sabre et ses épaulettes! J'attendis une occasion. Une maladie m'arriva et j'en profitai. Au plus fort de la crise, je lui passai mes bras autour du cou; j'étais heureuse du mal que j'endurais ; je pensais qu'il ne pourrait rien me refuser.
« — Éric, lui dis-je, j'ai une demande à t'adresser , promets -moi de me l'accorder.
(( 11 m'embrassa si tendrement que je vis bien que ma cause était gagnée.
« — : 11 faut envoyer ta démission, reprisjc : si tu devais de nouveau partir pour la guerre, je n'aurais plus la force de le supporter.
« Éric eut un mouvement, comme un tremblement nerveux. Mes bras n'avaient pas quitté son cou.
(( — Eh bien , me répondit-il , soyez
en état d'écrire la lettre, et je la signerai.
« — Oh ! je suis sûre d'être guérie bientôt ! m'écriai-je en Tembrassant à l'étouffer.
« Et de fait, un sang plus vivace et plus frais circulait déjà dans mes veines.
« Quinze jours après , la lettre était écrite, signée et envoyée. On pouvait se battre, je n'avais plus peur. Mais quand
la convalescence est arrivée, un grand trouble s'est eniparé de moi. Ma conscience n'est pas à l'aise. Avais-je bien le droit de lui faire quitter un métier qli'il aimait, et pour lequel il avait eu l'agrément de son père? Quelle compensation puis-je lui offrir à présent ? La tendresse d'une mère a donc son égoïsme ? Une idée m'est venue et m'a soulagée dans mes perplexités. Je voudrais marier Éric. Bien qu'il soit resté garçon jusqu'à un âge oîi
l)on nombre de ses conteipporains sont pères de famille, il ne faut pas croire que le mariag'e lui inspipe aucune répugnance ; loin de là , il y est même porté par la pente naturelle de son caractère; seules les circonstances s'y sont opposées , et de plus une certaine idée qu'il s'était faile du métier des armes. Un soldat , c'est comme un moine, me disait-il souvent.
Mais au fondi il se fût plié avec joie à tous les de voir? qu'entraîne l'union de deux fttres. .
(( 11 s'agit donc de remplacer la mess des officiers par lo coin du feu, la caserne par le ménage. Le principal est d'avoir une femme. Dans la petite ville que j'habite, les ressources ne sont pas nombreuses; on y voit bien quelques jeunes filles eii âge d'être pourvues , mais à l'une il manque ceci , a l'autre cela. Et puis je suis fière de mon Éric. 11 me paraît méri-
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ter une princesse. Vous le connaissez. Ai-je tort?
« A Paris, et dans le monde au milieu duquel vous vivez, j'imagine qu'il vous sera facile de découvrir la personne qu'il me faut pour ce cher enfant; je ne tiens pas à la naissance ni à la perfection des qualités ej^térieures , non, pourvu qu'elle soit d'une famille honorable, bien élevée , aimable, douce, bonuQ, instruite, jolie, bien faite, -active, laborieuse... Mais voilu que je radote. Bref, il s'agit d'Éric, et vous choisirez.
n Une femme ne se trouve pas sous la main du premier poup ; cependant je coinptç que vous vous mettrez en cau)pagne sans perdre une heure ; la chose est un peu pressée. Pntre nous, j'ai peur de Paris. Je ne suis pas de ma province pour rien. Riez tant qu'il vous plaira, vous qui respirez dans eelte four-
naise , elle m'inspire une sorte de terpeur superstitieuse. On y voit des choses si singulières et qu on ne croirait pas si on n*en avait le témoignage sous les yeux/En outre, il y a dans le cœur d*Érîc une sorte d'exaltation que peuvent ne pas apercevoir ceux que trompent la rectitude de sa conduite et la réserve de ses manières, mais dont j'ai conscience. La bride sur le cou, cette exaltation peut le mener loin.
a La femme choisie , une occupation se trouvera ; les deux sont également nécessaires. Les enfants viendront et ma tâche aura été remplie. Que je m'en irais tranquille si Éric était tranquille aussi !
« Vous ne .m'en voudrez pas si j'entre ainsi dans votre vie tout de go, une lettre à la main, comme un lourd paysan avec ses sabots dans une église, un jour de
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belle cérémonie. Je sais que vous m'avez toujours aimée; je puis donc placer mes pauvres vieux cheveux blancs sous la protection de vos belles mains blanches. ))
OUILLEMBTTE A INES
Janvier.
«11 m'arrîve une chose extraordinaire; j'ai un ami qui n'est pas mon amant. Tu m'en vois plus étourdie que je ne saurais le dire, Il va, vient, rude autour de moi, me serre la main, fume mes cigarettes, m'envoie des corbeilles de fleurs et des bourriches de gibier, à l'occasion m'embrasse sur les deux joues, fait sauter Florence sur
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ses genoux, 8*assoit dans ma loge, vient m'y prendre quelquefois, m'emmène souper et me laisse à ma porte sans plus de façon qu'un camarade avec qui l'on a fait route à la sortie d'une représentation. II ne semble pas remarquer que je suis jolie et que j'ai du succès. Tu vois que les miracles sont encore de ce monde.
« Ne va pas supposer là-dessus que mon phénomène soit un provincial ou quelque timide collégien tout frais émoulu du baccalauréat. Point. Le capitaine Éric a de l'esprit, et il est tout à fait au courant des choses de Paris. Je m'en suis aperçue à la manière dont il ordonne un menu. C'est un homme du monde ; je ne l'avais jamais vu dans le nôtre. Il a fait la guerre là-bas, chez les Russes. Un prince de ce pays, qui l'a rencontré chez moi, lui a sauté au cou l'autre jour. Éric l'avait tiré vivant d'une fondrière ou il n'y avait que des morts. A
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présent, il revient d'Afrique. Il est très-généreux, on le voit dans les petites choses. Ta sais que les riens sont la pierre de touche des hommes. Tel qui offre un bracelet de mille francs aune danseuse par vanité ne donne pas cinq sous de pourboire u un cocher.
(c C'est à la campagne que j*ai fait la connaissance d'Éric, llm'asortied'un pas difficile avec une désinvolture qui sentait le gentilhomme. Et je me sers à dessein de ce mot parce que nous savons l'une et Tautre par expérience que la naissance n'y fait rien. J'ai d'abord cru qu'il y avait de Tamour sous roche; rien, ma chère! et depuis lors il me l'a bien prouvé ! Un soir il m'arrivera certainement de cogner du bout du doigt contre sa poitrine et de crier : Y a-t-il quelqu'un là-dedans ?
« Ce qui m'enrage et me dépite, c'est qu'il y a véritablement quelqu'un, que je le
sens et que cela se voit. Ah! que je lui garde un bon souvenir si jamais il s'avise de devenir amoureux de ma petite personne! Croîrais-tu qu'il a eu Timpertinence de me présenter deux de ses amis? Ceux-ci m'ont regardée, je t'en réponds. Leur amitié fondrait comme neige au soleil , si je voulais. Mais le temps n'est pas venu de faire celte épreuve. 11 faut toujours avoir un ami Ti mettre sous la dent.
« Ma pauvre modestie a été obligée de s'avouer plus tard que mes charmes n'étaient pour rien dans la belle action d'Eric. J'ai regardé dans sa vie. Il n'y à personne, personne, entends-lu? en plein Paris, au mois de janvier 1 A présent, je crois aux anachorètes. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'aille pas enfouir cette vertu dans le mariage; non, elle s'entête dans le célibat, peut-être pour me taquiner. 11 y a des heures où j'ai idée que mon Éric — quelle vanîlé dans ce
petit mot de trois lettres, mon! — est follement épris d*une inconnue, et ce qu'il y a de plus étrange, c'estque cette inconnue n'existe pas, tin (iapîtaîne amoureux d'un fantôme ! et eh 62 ihoi ! L'aventure est extravagante.
« Un instant j'ai eu peur de l'aimer... La belle affaire au beau milieu de mes répétitions! Je commence à croire que la crise est passée. 11 ne m*en reste que ce qu'un romancier que j'ai connu, et avec qui je suis allée à Caudebec, appelait les ételles du sentiment, en souvenir du mascaret et des vagues qui le suivent. Ételles, soit; elles ont encore leur élan.
« Ne t'aî-je pas dît que j'avais eu du succès? C'est la vérité. II paraît que je jotie à là bonne franquette, et je me suis trouvée avoir du talent sans le savoir. Hier inconnue ou îî peu près, aujourd'hui presque une étoile! Les feuilletonistes m'ont fait les honneurs du lundi} l'un d'eux, Ife plus illustre, a dit
sar moi des choses charmantes. Savez-vous la nouvelle, ô Parisiens! s*esl41 écrié, la nouvelle la pins extraordinaire, la plus inattendae, la plus Toile, la plus invraisemblable ! Cherchez, devinez, inventez ! Mais non ! où chercheriez-voos et qu'inventeriez-vous ! on ne découvre pas l'impossible! Le croiriez-vous, une Temme, au clair du gaz, qui joue sans fausse malice et sans grande prétention. Elle a le naturel, l'oiseau rare ! C'est une fleur, une source, une fauvette, le nuage léger qui passe, le rayon qui brille, la risée du vent qui badine, Tabeille qui fait son miel I... Ainsi de suite pendant six colonnes. J'ai lu et je me suis regardée pour bien voir qu'il s'agissait de moi. Eh bien, toute celte prose et les applaudissements ne l'ont point ému.
« — Ma chère, m*a-t-il dit tranquillement, continuez, vous irez loin.
H Ma foi) s'il m'agace par trop, j'irai jus-
qu'à Saint-Pétersbourg ! Quelle aventure pourra donc le tirer de sa glace? Sur ma parole, il y a des jours où je crois qu'il vient chez moi pour Florence, une petite fille de trois pieds de haut! Toutes les vocations sont dans la nature, il a peut-être celle d'être père de famille.
a Mais non ! puisque j'ai du talent, je n*en aurai pas le démenti ; Éric m'aimera ou j*y perdrai mon rôle, et quand il m aimera, je n'aurai garde d'oublier qu'il ne m'a pas aimée.
Février.
« J'avais oublié cette lettre sur le coin d'une table; tu vas voir comment les étourdenes ont leur utilité ; grâce à celle-ci, tu arriveras au dénoûment après avoir lu le prologue, sans transition. Victoire! la tour
ai LA CHASSE A L'IDEAL.
de Malakoff a capitulé. C'est toute une histoire, je te la raconterai au grand ^alop.
« Il me semblait bien que depuis quelque temps Éric me regardait d'utie singulière façon. On ne sait pas Titifluence d'une lasse de thé offerte à propos, d'une soirée passée en voiture dans les allées silencieuses d'un bois, d'une cigarette fumée au retour.
« Ces escapades m'arrivent quelquefois ; quelle actrice n'a pas ses nerfs malades , de temps à autre, à la chute du rideau? J'en profite pour m'en aller droit devant moi avec Éric, un, jour à la mare d'Auteuil, un jour à Vincennes; dans ces circonstances le jour naturellement c'est la nuit. On peut nous rencontrer sur les ponts, accoudés aux parapets , regardant couler l'eau. On nous prendrait pour des amoureux. Il s'en faut de peu que ce ne soit vrai. C'est étonnant combien les cortiédi(?nne6^ et je parle des plus madrées, se laissent prendre à leurs?
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rôles. A force de penser a une chose on finit par croire qu'elle existe. On a des accès de sensibilité et de mélancolie. Mélancolique, la Guillemette que tu as connue! Oui, je l'ai élé et de bonne foi ! Éric avait déteint sur moi. Ce*sont des sentiments de ricqchet qui ont leur minute de sincérité. Encore un effort et j'en arrivais à me persuader que j'étais une héroïne de ropian. Et puis ces nerfs que toute Parisienne sent frémir sous son épiderme, on ne sait pas les tours qu'ils vous jouent !
« La nuit, après la représentation, enveloppée d'un grand burnous, sous les ombrages noirs, j'ai des frissons où la peur et le froid ne sont pour rien et je me serre contre lui. Quelle femme ne les a pas connus? Je regarde au fond de^ bois; des frémissemei^ts dou3^ et fugitifs en sortent. On dirait des apparences de bruit, des bruits tou|r à l'heure endormis qui se réveillent. Je
ne sais quelle pensée, quels rêves, quels rc*grets me traversent l'esprit. Le lendemain j'en ris, quand je suis seule, mais alors le cœur me bat. Je crois aimer ; n'est-ce pas comme si j'aimais? Éric a les yeux perdus dans les miens ; peut-être ne me voit-il pas. Mais qu'importe sî je suis le reflet de quelque chose qu'il désire, qu'il cherche , qu'il attend. Ses moindres paroles me troublent. Des rougeurs me passent sur le visage. J'ai presque une âme de seize ans... Est-ce drôle ?
« Ris si tu veux, mais ces promenades nie ravissent. Elles m'initient à un ordre de sensations que je ne connaissais pas.
« Je m'aperçois que pour une personne qui voulait raconter son histoire au grand S^'^P» je marche au pas. Ne t'impatiente point, je vais courir au dernier chapitre.
" C'était l'autre soir; nous revenions du ^oïs de Boulogne. La soirée avait été chaude.
plus chaude que ne le voulait la saison. Je m'amusais à regarder la lune qui courait comme une folle à travers les nuages. Elle volait. Rentrée chez moi, je jetai un peignoir sur mes épaules, j'étouffais. Éric m'avait suivie. Son visage, ordinairement sérieux, avait une expression de langueur. Il prit son chapeau comme pour s'en aller. Une envie extraordinaire s'empara de moi. Oh! les nerfs !
« — Je ne respire plus, lui dis-je.
« 11 repoussa les persiennes pour me conduire sur IjB balcon. Un coup de vent éteignit la bougie. H pleuvait à flots. Je me laissai tomber dans ses bras et la tête sur son épaule, il m'a semblé que je lui disais : Pourquoi me quittez-vous ?
(c J'ai senti son souffle sur mes joues : il est resté. »