‹ La chasse au bonheurChapitre 3 sur 8 · Ne pas trop s'exagérer le bonheur que l'on n'a pas · texte numérisé non relu

Ne pas trop s'exagérer le bonheur que l'on n'a pas

3. Savoir tirer parti des moments de froideur pour travailler à perfectionner notre art de connaître, ou esprit.

Le bonheur est presque dans l'observation de ces trois maximes.

Il y a peut-être cinquante mille femmes en France qui, par leur fortune, sont dispensées de tout travail. Mais sans travail il n'y a pas de bonheur. (Les passions forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux fort rudes, qui emploient toute l'activité de l'âme.)

A sa soeur Pauline.

Songe à te connaître toi-même. Cherche quelle est ta plus forte passion, la deuxième en force, etc. ; tes goûts, tes habitudes et tes passions ; en un mot, cherche à faire ton propre caractère. Voilà la science à laquelle je t'ai conseillé de te préparer pendant deux ans. Actuellement que tu as acquis la force de tête nécessaire pour t'en occuper avec succès, je t'engage fortement à t'en occuper. C'est la base de tout bonheur. Tout

l'homme est habitude, songe donc à t'en donner de bonnes. Celle du travail, avoir du travail pour les moments d'ennui. La première fois que tu te surprendras à te dire : Je m'ennuie, examine ce qui se passe en toi. C'est par là qu'il faut commencer lorsqu'on cherche à se connaître; tu chercheras ensuite une occupation pour ces moments d'ennui. La lecture de Tacite, Saint-Réal, Vertot, Tite-Live, par exemple. Lorsque tu t'ennuies, est-ce que : 1° tu ne te sens de passion pour rien ? ; 2° ou ne penses-tu atteindre ce que tu désires ? ; 3° te sens-tu malade ? Lorsque tu te connaîtras bien, tu verras les passions qu'il faut arracher et tu tâcheras de parvenir à un genre de vie dans lequel tu puisses satisfaire les bonnes. Tu chercheras de quel genre d'agrément ton esprit est susceptible. Tous ces agréments, qui paraissent frivoles dans un livre ou dans la solitude, sont à leur place dans le monde, vous font inviter partout. C'est une enseigne ; les gens de quelque mérite étudient la personne qui la portent. Si elles lui trouvent : 1° un cœur sensible ;2°des passions accoutumées à obéir à la vertu (la plus grande quantité d'utilité) ; 3° une absence totale de pédantisme et de vanité, elles s'y attachent à

jamais. Et les amis qui se prennent par ces qualités sont le charme de la vie. Par la nature de nos nerfs, le bonheur extrême, lorsqu'on y parvient, ne peut pas durer plus d'une heure. Toutes ces jouissances vives que le roman fait désirer se fanent en quelques jours. Ce qui ne se fane pas, c'est un état heureux, une sagesse qui apprenne à éviter les peines.

Tu dois t'appliquer à chercher quelles sont les choses qui peuvent faire ton bonheur ; tu verras enfin que c'est la vertu et l'instruction. Quand tu seras convaincue de ces deux mérites, je ne suis plus en peine de toi, tu te trouveras vertueuse et instruite sans t'en douter.

Bonheur du cœur

Amour. Amitié. Les femmes

L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule.

Ne pas aimer, quand on a reçu du ciel une âme faite pour l'amour, c'est se priver soi et autrui d'un grand bonheur.

L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée, il n'est bâti qu'à force de pensées.

Ne désespérez pas de votre cœur ; telle femme n'inspire rien le jour où on lui est présenté, dont

six mois après vous voyez qu'on est amoureux fou.

Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges qu'on entend donner à ce qu'on aimera.

La moitié, et la plus belle moitié de la vie est cachée à l'homme qui n'a pas aimé avec passion.

Du moment qu'il aime, Phomme le plus sage ne voit aucun objet tel qu'il est. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à l'instant quelque chose de romanesque (de Wayward). 11 n'attribue plus rien au hasard ; il perd le sentiment de la probabilité ; une chose imaginée est une chose existante pour l'effet sur son bonheur.

Dans l'âme d'un grand peintre ou d'un grand

poète, l'amour est divin comme centuplant le

domaine et les plaisirs de l'art, dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie ! Souvent ils se croient un médiocre talent pour la chose qu'ils adorent, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec les eunuques du sérail, les La Harpe, etc. : pour ces gens-là, même l'amour malheureux est bonheur.

Si l'on est sûr de l'amour d'une femme, on examine si elle est plus ou moins belle ; si l'on doute de son cœur, on n'a pas le temps de songer à sa figure.

Le plus grand bonheur que puisse donner l'amour, c'est le premier serrement de main d'une femme qu'on aime.

Les plaisirs de l'amour sont toujours en proportion de la crainte.

Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux... C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement à aimer le simple et l'innocent, désespérant du sublime. Entre les deux se place l'amour véritable qui ne pense à rien qu'à soi-même.

Je sais que l'amour est peu à la mode en France, surtout dans les hautes classes. Les jeunes gens de vingt ans songent déjà à être députés, et craindraient de nuire à leur réputation en parlant plusieurs fois de suite à la même femme.

Le principe de l'amour français est de s'attacher à ce qui montre de l'indifférence, de suivre ce qui s'éloigne. L'apparence de la froideur, l'incertitude sur l'effet produit, rend au contraire impossible dans une âme italienne, cet acte de folie qui commence l'amour, et qui consiste à revêtir de toutes les perfections l'image que l'on se fait de l'être que l'on va aimer.

(Un auteur moderne a donné le nom de cristallisation à cet acte de folie.)

Il y a beaucoup moins d'amour en France

qu'en Allemagne, en Angleterre, ou en Italie. Au milieu de cent petites affectations qui chaque matin se présentent à nous et auxquelles il faut satisfaire, sous peine d'être désavoué par la civilisation du xix° siècle, il me semble qu'il ne faut croire à une passion qu'autant qu'elle se trahit par des ridicules. Les annales de l'aristocratie offrent beaucoup moins de mariages singuliers en France qu'en Angleterre ou en Allemagne.

Tout ce qui en Europe a plus de vanité et d'esprit que de feu dans l'âme prend les manières de penser des Français. C'est ce que nous avons bien vu ce soir ; la plupart des voyageurs nos amis ne comprennent rien aux façons d'aimer des belles Romaines. Ici point de gêne, de contrainte, point de ces façons convenues dont la science s'appelle ailleurs usage du monde, ou même science et vertu.

Une Romaine à qui un jeune étranger plaît le regarde avec plaisir, et par cette raison ne regarde que lui toutes les fois qu'elle le rencontre dans le monde. Elle dira fort bien à un ami de

l'homme qu'elle commence à aimer. « Dites à W... che mi place.» Si l'homme préféré partage le sentiment qu'il inspire et vient dire à la belle Romaine : « Mi voleté bene ? » elle répondra avec sincérité : « Si, earo. » C'est d'une manière aussi simple que commencent des relations qui durent plusieurs années, et, quand elles se rompent, c'est toujours Phomme qui est au désespoir. Le marquis Gatti vient de se brûler la cervelle à son retour de Paris, parce qu'il a trouvé sa maîtresse infidèle.

Heureux le cœur qui est échauffé parla lumière tranquille, prudente, toujours égale d'une faible lampe ! De celui-là, on dit qu'il aime, et il ne commet pas d'inconvenances nuisibles à lui et aux autres. Mais le cœur qui est embrasé des flammes d'un volcan ne peut plaire à ce qu'il adore, fait des folies, manque à la délicatesse et se consume lui-même.

Il ne faut pas juger du niveau d'une passion par les sommets des monts.

On a un moment de chaleur ou d'attendrissement, et on se dit donc : J'ai telle passion. — Non, monsieur, il faut vous voir dans le moment de froideur, dans le cours ordinaire de votre vie.

L'amour à la Werther ouvre Pâme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu'il se présente, fut-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sans les richesses.

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l'amour heureux. Comme la crainte ne l'abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c'est l'extrême sérieux.

Une des conséquences du principe de la cris-

tallisation, c'est qu'une femme ne doit jamais dire oui à l'amant qu'elle a trompé si elle veut jamais faire quelque chose de cet homme.

L'amour-sensation est comme la gloire à l'armée : il n'y a qu'un moment pour le saisir.

Rien d'intéressant comme la passion, c'est que tout y est imprévu et que l'argent y est victime. Rien de plat comme l'amour-goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.

La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps ; c'est que les femmes prennent soin d'avance du bonheur de l'amant qu'elles auront.

A vingt ans, se marier ? On doit être diablement las Tun de l'autre à vingt-cinq ans. Je crois

que le mariage tel que nous le pratiquons doit tuer l'amour, si tant est qu'il existe. D'abord, dans nos mœurs, un mari est toujours ridicule.

Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.

A sa soeur Pauline.

Avec un peu d'attention, et l'art de faire croire à ton mari qu'il a plus d'esprit que toi, tu feras à peu près ce que tu voudras et seras enfin heureuse à ta manière.

A l'égard d'un rival, il n'y a pas de milieu : il faut ou plaisanter avec lui de la manière la plus dégagée qu'il se pourra, ou lui faire peur.

Au BARON E. MOUNIER (1).

Il est moins criminel d'être le centième amant d'une femme mariée que d'être le premier ! Moi

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