‹ La chasse au bonheurChapitre 4 sur 8 · Membre de la Chambre des Pairs · texte numérisé non relu

Membre de la Chambre des Pairs

j'aime mieux me damner en raisonnant juste. Il me semble qu'une loi n'est obligatoire, que par conséquent sa violation n'est un crime, que lorsque cette loi vous assure ce pour quoi elle est faite. La loi de la fidélité du mariage vous assurait une épouse fidèle, une compagne, une amie pour toute la vie, des enfants dont nous aurions été les pères; enfin, un bonheur bien au-dessus, selon moi, du plaisir fugitif que nous trouvons dans les bras des femmes galantes ; mais cette loi n'existe plus que dans les livres, et les épouses fidèles ne sont plus même dans les romans. Il est d'ailleurs évident que le Français actuel, n'ayant pas d'occupation au forum, est forcé à l'adultère par la nature même de son gouvernement.

Lorsqu'on a le malheur d'être désabusé à ce point, que reste-t-il à faire à l'homme sensible et honnête ? Se mariera-t-il pour avoir le désespoir de voir les dérèglements de sa femme et le malheur affreux de ne pas oser montrer sa tristesse ? ou espérera-t-il dans sa femme assez de vertu pour lutter contre tout l'effort des mœurs de son siècle ? Et dans ce dernier cas la certitude de l'immensité du danger lui donnerait des

soupçons, et le bonheur est bien loin dès que les soupçons paraissent.

Actuellement, si vous supposez à cet homme sensible assez de force pour raisonner ainsi de sang-froid, mais non pas assez pour dompter et le courant de son siècle et toute l'impétuosité de ses passions, que deviendra-t-il dans l'orage, doutant même dans le calme ?

Je vous avouerai, mon cher Edouard, qu'agité par ces réflexions, qui même ne se sont débrouillées à mes yeux que depuis quelques jours, j'ai jusqu'ici été conduit par le hasard. J'espérais trouver une femme qui pût sentir l'amour mieux que ça. Je les croyais toutes sensibles, je n'ai vu que des sens et de la vanité. J'en suis à regretter de m'être formé une chimère que je cherche depuis cinq ans. Je veux employer toute ma raison pour la chercher, et elle revient toujours. Je lui ai donné un nom, des yeux, une physionomie ; je la vois sans cesse, je lui parle quelquefois; mais elle ne me répond pas, et, comme un enfant après avoir embrassé une poupée, je pleure de ce quelle ne me rend pas mes baisers. Je vois qu'actuellement il n'y a plus que de grandes choses qui puissent me distraire de cet

état affreux de brûler sans cesse pour un être qu'on sait qui n'existe pas, ou qui, s'il existe par un hasard malheureux, ne répond pas à ma passion. L'amour, tel que je l'ai conçu, ne pouvant me rendre heureux, je commence depuis quelque temps à aimer la gloire ; je brûle de marcher sur les traces de cette génération de grands hommes qui, constructeurs de la Révolution, ont été dévorés par leur propre ouvrage. N'en étant pas encore là, je prends part aux factions de Rome, ne pouvant faire mieux, et je nourris dans mon cœur l'immortel espoir d'imiter un jour les grands hommes que je ne puis pour le moment qu'admirer.

A sa sœur Pauline.

Comment diable trouver dans l'union d'un homme et d'une femme les conditions nécessaires à faire naître ou à entretenir une passion? Il ne s'y en trouve aucune. Ce résultat, donné par la théorie, semble démenti par le spectacle de quelques mariages ; mais, le plus souvent, celui des mariés qui a le plus d'esprit joue la

comédie pour l'autre, et tous les deux pour le public.

En général, tout le monde joue le bonheur : nous connaissons quelqu'un qui assure de bonne foi qu'il ne s'ennuie jamais ; sa conduite prouve le contraire.

Quand l'amour existe vraiment dans le mariage, c'est un incendie qui s'éteint, et qui s'éteint d'autant plus rapidement qu'il était plus allumé.

Voilà ce que j'ai vu dans cinquante ou soixante couples de mariés que j'ai eu occasion d'observer de près. Quel genre de bonheur peut-on donc trouver dans le mariage ? l'amitié ? Mais c'est excessivement difficile ; elle n'est guère possible que dans un homme de cinquante ans qui épouse une veuve de trente ans ; s'ils ont de l'esprit, l'usage et l'observation du monde les a rendus indulgents.

Le bonheur dans l'amitié entre gens mariés tient même trop de la passion pour être une base sûre de bonheur. Ce qui lie les amitiés dans le monde, c'est la possibilité de se séparer à chaque instant; un ami sent la possibilité de ne plus voir son ami.

Je crois donc qu'il faut chercher le bonheur

dans un mari bonhomme qu'on mène. On con tracte pour lui ce genre de bienveillance qu'avec un bon cœur on éprouve toujours pour les gens qui vous font du bien. Ce mari qu'on mène vous rend la mère d'enfants que vous adorez ; cela remplit la vie non d'émotions de roman qui sont physiquement impossibles(d'après la nature des nerfs, qui ne peuvent pas être tendus longtemps au même degré, et parce que toute impression répétée devient plus facile et moins sentie), mais d'un contentement raisonnable.

En résultat,

1° Il faut se marier ;

2° A un homme bon et assez riche.

Mais ne cherche pas de transports dans le mariage ; souviens-toi de la morale de Scapin : il faut s'attendre à moins que rien, pour goûter le peu qu'on trouve.

11 y a mille à parier contre un que ton mari aura une âme qui te semblera basse, et un esprit qui te paraîtra ridicule. Ton bonheur dépend non seulement de l'attention avec laquelle tu lui cacheras ta manière de penser sur son compte, mais encore du soin avec lequel tu lui persua-

deras qu'il t'est très supérieur. Il y a sans doute un point dans lequel il met son honneur : à bien rédiger un acte, à bien s'acquitter des jeux de société, comme « Petit bonhomme vit encore », ou à prendre joliment des papillons; il faut que tout dans toi, jusqu'aux paroles de tes rêves, lui prouve ta profonde vénération pour ces talents.

A l'époque de ton mariage, il faut devenir hypocrite ;un bavardage de société peuttebrouiller avec ton mari. Ceux qui commandent aiment les sottises dans ceux qui obéissent ; il faut devenir non pas dévote, le saut serait trop grand et le rôle est trop ennuyeux, mais pieuse raisonnablement, te confesser tous les mois.

Il faudra cacher aux yeux de ton mari l'amitié trop vive que tu pourrais avoir pour une amie ou pour moi; il trouverait que tu l'aimes moins que cette personne et se fâcherait. Si tu avais plus de petitesse dans Tesprit, beaucoup de détails que tu négliges te sembleraient importants; tu pourrais aller jusqu'à rendre ton mari constamment amoureux de toi. C'est là le chefd'œuvre d'une femme ; mais tu as le caractère trop élevé pour posséder ce degré de coquetterie.

La tendresse a fait des progrès parmi nous, parce que la société s'est perfectionnée. Un homme ni bête ni génie, qui a quinze mille francs de rente, a ici, au bout d'un an, autant d'amis qu'il en veut. On ne cherche avec ses amis que leplaisir présent, ensuite la société vous impose, sous le nom de convenances, de bon cœur, la dose de sacrifice que vous devez faire à chaque ami, en raison des plaisirs que vous goûtez ensemble et surtout du temps que vous êtes restés unis à les goûter.

Cette amitié donc ne désaltère point la soif de l'amour. Le raisonnement remplaçant heureusement la religion, la tendresse que Ton employait à aimer Dieu, et la crainte que le diable donnait, retournant aussi au profit de la tendresse que j'ai pour Victorine, et de la crainte que j'aurais de la perdre, si elle m'aimait.

Nous sentons que tel qui nous aime, si nous lui demandons un petit service, va calculer avec nous si nous lui en demandons un un peu plus grand ; et rarement nous sommes assez bien avec un homme pour ne pas voir en agissant avec lui la limite qu'il ne faut pas passer.

Nous cherchons un être avec qui nous puis-

sions suivre tous nos premiers mouvements, sans songer jamais aux convenances.

On n'est jamais en colère contre les hommes que pour avoir trop compté sur eux : Rousseau a été malheureux toute sa vie, parce qu'il cherchait un ami comme il en a existé peut-être une dizaine depuis Homère jusqu'à nous.

Rien de si dégoûtant qu'un homme qui, au moment où il vous ennuie, se meta vous parler de son amour.

Il faut qu'une femme ait l'air de tout faire par sentiment, qu'elle ait cette aimable inconséquence que dénote l'absence de tout projet. C'est l'unique moyen de faire réussir les facultés qu'on possède. Nul être n'a besoin de plus de finesse que la femme, et son absence n'est mortelle au même point à aucun autre être. Son bonheur dépend de mener tout ce qui l'entoure, et il faut que ses actions n'aient pas du tout l'air enchaînées, qu'on suppose qu'elle obéit toujours à l'impression du moment, qu'elle ne sait pas à dix heures ce qu'elle fera à dix heures et demie, et presque pas ce qu'elle a fait à neuf.

1811 (Milan).

J'achète une canne avant d'aller chez Mme P. J'ai pensé qu'une canne me rajeunirait de quatre ans. Cela a fort bien réussi ; je me suis trouvé avoir dans la main une douzaine de tours de canne qui prouvent, à n'en pas douter, un homme du grand monde et un homme à femmes. Ainsi, je n'ai plus eu les mains derrière le dos, à la papa.

Faire la cour directement à une femme qu'on désire est la plus grande des sottises. Gela ne pourrait réussir qu'avec une femme pure de vanité; et la vanité des femmes est un lieu commun de tous les philosophes.

Soient deux sœurs A et B, si vous voulez plaire à A, ne manquez jamais de commencer par marquer des attentions à B.

Sans les nuances, voir une femme qu'on adore ne serait pas un bonheur et même serait impossible.

La pire de toutes les duperies où puisse mener laconnaissance des femmes est de n'aimerjamais, de peur d'être trompé.

Amusez une femme et vous l'aurez.

L'air brillant de la beauté déplaît presque dans ce qu'on aime ; on n'a que faire de la voir belle, on la voudrait tendre et languissante.

Le seul art essentiel d'une femme pour faire son bonheur, mais indispensable, c'est 'celui d'influer sur les autres et de leur faire^faire, sans qu'ils s'en doutent, ses volontés.

Mon bonheur consiste à être solitaire au milieu d'une grande ville, et à passer toutes les soirées avec une maîtresse.

Le plaisir que l'on rencontre auprès d'une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois

mois, est différent du plaisir que l'on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix.

Par l'éducation actuelle des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous.

Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du catéchisme de trois sous ; et ce qu'il y a de plaisant, c'est que beaucoup de gens qui n'admettraient pas l'autorité de ce livre pour régler une affaire de cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement pour l'objet qui, dans l'état de vanité des habitudes du xixe siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur.

Champignoles (Jura), 2 septembre 1811.

J'ai guetté longtemps, avant de me coucher, la chambre d'une femme vis-à-vis de laquelle j'avais soupe et qui paraissait très ayable. Sa

EONHEUR DU CŒUR 87

porte était entr'ouverte et j'avais quelque espérance de surprendre une cuisse ou une gorge. Cette femme qui, tout entière dans son lit, ne me ferait rien, me donne des sensations charmantes, vue en surprise; elle est alors naturelle; je ne suis pas occupé de mon rôle et je suis tout à la sensation.

Mes amours ont toujours été un peu troublées par le soin d'être aimable, ou, en d'autres termes, occupé d'un rôle. Ce sont de ces circonstances où Ton ne peut pas porter un naturel pur. Comme il n'est pas impossible qu'on ne s'ennuie auprès d'une maîtresse, on ne peut pas lui montrer cet ennui, ce serait la perdre. Mais l'amour serait pour moi une puissance bien plus vive si, comme M. Lee, par exemple, quand je suis auprès de ma maîtresse, je ne pensais pas plus loin !

Au moyen d'une certaine loi nommée sympathie, loi de la nature, qu'à la vérité les yeux vulgaires n'aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur en raison du mal direct qu'ils peuvent

vous occasionner. J'aimerais mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an que de me recevoir avec humeur tous les soirs.

Enfin, entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.

Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au Champ de Mars ou à la Chambre des Communes, à colorier une rose d'après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shakspeare, ses plaisirs auront été également innocents ; seulement avec les idées qu'elle a prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d'aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakspeare, au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, en autant de plaisir, et sera plus heureuse d'une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n'en sont pas pour les femmes heureuses.

— Quand nous ne serions pas fats, les femmes nous le rendraient.

J'étais amant tendre et soumis avant-hier. Hier, j'entrevis le bon effet que ferait la fatuité. Aujourd'hui, j'ai été fat, comme il faut l'être. J'ai entremêlé ma fatuité dechoses très tendres, mais dites avec un peu moins de largeur qu'elles ne devraient l'être en pur sentiment, et jamais je n'ai été si aimable aux yeux de Mélanie! (!)

J'ai eu une fatuité charmante qui ne l'a pas offensée, qui lui a montré que je n'étais pas pour elle un homme à dédaigner et qui, en même temps, lui a offert l'espérance de me corriger.

Cette fatuité jette encore un reflet excellent sur les derniers quinze jours de ma conduite. Le sentiment était simple et pur alors; aujourd'hui, je lui ai paru charmant et spirituel et elle me croit un peu dépris d'elle; elle en doit donc conclure que les autres jours je l'aimais bien.

Je suis enchanté d'elle, je suis très content de moi; je suis très heureux.

Dans six ans, je ne demeurerai pas un mois et demi pour en être à ce point-là avec une femme qui me plaira; je l'aurai probablement au bout

1 . Mélanie Guilbert, actrice, qui fut probablement la première maîtresse de Beyle (1805).

d'un mois. Serais-je aussi heureux au bout de quatre semaines ? C'est le bonheur qui fait tout. « C'est le cœur qui fait tout », dit la tendre Ariane. Aurai-je le cœur que j'ai à cette heure? Voilà bien comment la sagesse donne le bonheur: chercher à devenir encore plus savant dans la manière de tirer parti des circonstances.

30 pluviôse, an XIII.

Je suis allé chez Mélanie, un peu tremblant. Elle m'a reçu avec un contentement et une gaieté visibles; sa femme de chambre la frisait. Je n'ai pas eu l'esprit de faire de l'esprit; c'était le cas cependant. J'ai soufflé le feu moi-même pendant qu'elle faisait autre chose. Ce soin, qui annonce Fintimité,me charmait. Enfin, sa femme de chambre est sortie. Nous sommes restés ensemble jusqu'à deux heures. J'étais très heureux. Je désirerais bien qu'elle l'eût été autant que moi. J'ai lieu de l'espérer pour une partie de ce temps ; le hasard a fait ce qu'eût dû faire l'adresse. Elle m'a raconté son histoire, il m'est prouvé qu'elle a une âme sensible comme la mienne, parce qu'elle m'a raconté des circonstances qui n'ont

pu être remarquées que par une âme sensible.

Elle était divine en me racontant cette histoire, j'étais assis à côté d'elle, la regardant en face, ne perdant pas un de ses traits, tenant ses mains dans les miennes; elle a bien senti que son âme tendre faisait effet ; seulement j'ai un petit trait à lui reprocher, mais quelle est la femme qui n'est pas un peu coquette? Elle était vraiment attendrie, en parlant de sonpère,elle s'est essuyé deux fois les yeux, où il n'y avait point de larmes; je lui ai pris vingt baisers, elle ne se défendait pas trop; je crois qu'elle m'aime.

Cette joie souriante et ce ravissement d'une âme sensible qu'elle a éprouvés, en me voyant, me le prouvent. Cependant, je l'avais un peu ennuyée la dernière fois, car,comme je lui disais: — Choisissons un signe que vous me ferez quand je vous ennuierai ; elle m'a dit: — Eh! oui, avec l'accent de la satisfaction.

Voici peut-être laraison qui fait que je n'avance pas mes affaires auprès d'elle ; je l'aime tant, que, lorsqu'elle me dit quelque chose, elle me fait tant de plaisir, qu'outre que je n'ai plus de perception, et que je suis tout sensation, quand même j'aurais la force de percevoir, je n'aurais

probablement pas la force de l'interrompre pour parler de moi-même. Ce qu'elle fait m'est trop précieux. Voilà peut-être pourquoi les véritables amants souvent n'ont pas leurs belles.

Je sens que, dans tout ce qui m'entoure, il n'y a de vrai que mon amour.

Paris, 21 nivôse XI (11 janvier 1803).

Qu'aurais-je pu vous dire, mon cher Mounier, pendant six mois de ma vie passés dans la folie la plus complète? Je l'ai enfin connue cette passion que ma jeunesse ardente souhaita avec tant d'ardeur. Mais à présent que l'aimable galanterie a pris la place de ce sombre amour, après avoir été tant plaisanté par mes amis, je puis en plaisanter avec vous. Oui, mon ami, j'étais amoureux et amoureux d'une singulière manière, d'une jeune personne que je n'avais fait qu'entrevoir, et qui n'avait récompensé que par des mépris la passion la mieux sentie. Mais enfin tout est fini ; je n'ai plus le temps de rêver, je danse presque chaque jour. En qualité de fou, je me suis mis

sous la tutelle de mes amis, qui n'ont trouvé d'autre moyen de me guérir que de me faire devenir amoureux. Aussi suis-je tombé épris d'une femme de banquier très jolie ; j'ai dansé plusieurs fois avec elle, je me suis fait présenter dans ses sociétés, je viens de lui écrire ma cinquième lettre, elle m'en a renvoyé trois sans les lire, elle a déchiré la première, suivant toutes les règles, elle doit lire la cinquième et répondra à la sixième ou septième. Elle a épousé il y a six mois le brillant équipage et les deux millions d'un badaud qui a la platitude d'en être jaloux, jaloux d'une femme de Paris ! il prend bien son temps ; aussi je compte bien m'amuser avec cet animal-là. Il m'a donné une comédie impayable avant-hier. Malli m'avait donné son mouchoir et son argent à garder; elle est sortie beaucoup plus tôt qu'elle ne m'avait dit, ce qui a fait que monsieur son mari m'est venu chercher à une contre-danse que je dansais à l'autre bout de la salle, pour me demander les affaires de sa femme. Il était si plaisamment sérieux en faisant ce beau message, que tout le monde a éclaté; j'en ris encore en vous l'écrivant. Hier soir, il m'a boudé et,comme je disais que j'étais charmé que l'usage de l'épée

et des habits brodés revînt, il a dit, d'un air judicieux, que ce n'était qu'un moyen de plus donné aux étourdis pour troubler la société. Tout le monde me félicite sur la rapidité de mes progrès. Je suis le premier amant de Mme B. ; des gens qui valaient beaucoup mieux que moi ont été refusés ; je me dis çà à tout moment pour tâcher de me rendre fier, mais en vérité ces jouissances d'amour-propre sont bien courtes. Je jouis un instant lorsque, penché sur le bras de sa bergère, je la fais sourire, ou lorsque je fais un petit homme avec le bout de son mouchoir ; mais lorsque mon orgueil veut me féliciter de la différence de mes succès cette année et l'année dernièreje deviens rêveur, je me rappelle le charmant sourire de celle que j'aime encore, malgré moi; je sens des larmes errer dans mes yeux à la pensée que je ne la reverrai jamais; — mais convenez que je suis bien sot; ne me revoilà-t-il pas dans mes anciennes lubies. Mais cette fille, que m'a t-elle fait après tout, pour être tant aimée? elle me souriait un jour, pour avoir le plaisir de me fuir le lendemain; elle n'a jamais voulu permettre que je lui dise un mot; une seule fois j'ai voulu lui écrire, elle a rejeté ma lettre avec

mépris; enfin, de cet amour si violent, il ne me reste pour gage qu'un morceau de gant. Convenez, cher Mounier, que mes amis ont raison, et que, pour un officier de dragons, je joue là un brillant rôle. Encore si elle m'eût aimé; mais la cruelle s'est toujours fait un jeu de me tourmenter ; non, elle n'est que coquette; aussi je l'oublie à jamais, et je la verrais dans ce moment que je serais aussi indifférent pour elle, qu'elle fut pour moi dans le temps de ma plus vive ardeur.

Sur ses amours à Milan, avec la Pietragrua (à).

23 ventôse.

Je sens qu'elle occupe toute mon âme. Je n'ai plus de sensibilité pour sentir autre chose, tout ce que je fais est fait machinalement ; ma pensée est toujours fixée sur elle, je l'ai toujours devantles yeux, et mon expérience m'empêchant d'en faire confidence à personne, mon seul soula-

1. Il la vit, pour la première fois, en 1800, à Milan. Elle était alors la maîtresse de son ami Joinville. Il la revit en 1811.

gement est d'écrire. Je suis languissant pour tout le reste.

Tendres, les yeux humides de pleurs, nous étions assis, je lui tenais les mains, elle soupirait souvent ; il y a eu un moment où ses yeux étaient plus humides, ses mains étaienttrès chaudes, elles avaient la sueur que donne l'anxiété des passions (dans un certain degré). Je serrais légèrement ses mains dans ce moment, elle les a serrées aussi légèrement. Elle m'aimait dans ce moment. Sa figure marquait le plus grand attendrissement.

Voilà peut-être le plus fort mouvement d'émotion tendre et profonde que j'aie causé.

Elle n'osait pas me regarder, j'aurais lu son âme dans ses yeux.

Cet état dura plus ou moins les derniers quarts d'heure de ma visite. Nous parlions lentement, nous savourions notre bonheur, elle goûtait les baisers qu'elle me laissait prendre. Quelle était loin de la force avec laquelle elle me disait hier, lorsque j'en sollicitais un en m'en allant :

— Pas le plus petit.

J'avoue qu'il a été délicieux pour moi.

Le 21 septembre 1811, à onze heures et demie, jeremporte cette victoire si longtemps désirée (').

Rien ne manque à mon bonheur que ce qui fait seul le bonheur d'un fat, de n'être pas une victoire. Il me semble que le plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'intimité ; the first lime (2), c'est une victoire ; in the three(3) suivants, on acquiert l'intimité. Vient ensuite le bonheur parfait, si Ton a affaire à une femme d'esprit d'un grand caractère et que l'on aime.

Mais tu sens bien que ce o/i-là, c'est moi à vingt-huit ans et huit mois.

Cette victoire n'a pas été aisée. A dix heures moins un quart, je suis allé dans la petite église au coin de la rue de M. Je n'ai pu entendre sonner dix heures. J'ai passé à dix heures cinq minutes à ma montre, point de papier.

J'ai repassé à dix heures vingt minutes, elle m'a fait signe. Après un combat moral, fort sérieux, où j'ai joué le malheur et le presque désespoir, elle est à moi à onze heures et demie.

1. Et immédiatement, Beyle inscrit cette date mémorable sur ses bretelles.

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