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des assassins, ou du démon quand sa proie va lui oéder.«. Alors, se retrouvant par hasard près du corps inanimé de sa femme, il s'abaissa comme un voleur, sur une grande route, sur le corps qu'il veut dépouiller... et arrachant a?ec la rudesse d'un bandit ou d'un garçon boucher le.ToOe de gaze et de soie qui emprisonnait la poitrine oppressée, k gorge d'albâtre de sa victime; il murmura, toujours avec un sourire satanique sur les lèvres, il murmura entre ses dents, serrées violemment par le paroxysme de la jalousie et de la colère :
— A la bonne heure... il &ut au moins^qu'elle respire, la malheureuse... car elle mourrait sans cela, peul^tR, ainsi serrée et suffoquée par la honte et le remords...
D aperçut en cet instant, se dessinant sur les blanches épaules de la jeune femme comme l'aile d'un corbean sor la neige, un mince cordon de soie noire, simulant une tresse de cheveux de l'ébène la plus prononcée : machioilement il attira à lui, non sans résistance, l'objet suspendu à cette chaîne, et qui était profondément enfoui dans h poitrine haletante de la belle et malheureuse dame, il tin néanmoins avec force le lien fragile, au lûsque, ou de le rompre, ou de mutiler celle.dont les charmes discrets protégeaient en vain contre sa curiosité un objet si tendrement caché; et il parvint à en faire sortir un petit médaillon entouré d'un triple rang de diamants, de rubis et d'émeraudes du plus grand prix... C'était un portrait... et il reoonnot parfaitement le roi Henri 111, son tout-puissant confrère do Confalon...
— C'est donc bien vous I murmura-t-il en jetant i ses pieds l'image royale... Ah! notre seigneur et maître! vous aussi, vous vous couvrez de la peau de la brebis, de l'habit de l'église, pour entrer comme un loup dans notre bergerie, comme un tard-venu dans les manoirs isoles» pour faire métier de bandit, semer le deuil, la honte, ^ faire couler le sang sur vos pas. . . Merci, seigneur et maitit^ notre féal et cAter roi de Pologne et de France ! merci..*i vous nos femmes, notre honneur, notre or, notre ne même 1... mais à nous la vengeance !... à vousl'enfer, destiné aux traîtres, aux impudiques et aux infâmes!
Puis, ramassant le portrait du roi, il le jeta de nooieso
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avec force à ses pieds et le vit, en ricanant, se briser, et les pierres précieuses et les diamants qui Tenvironnaient voler en mille débris scintillants autour de~ l'appartement et de sa compagne encore évanouie... Sortant alors, avec une main sur les yeux, de ce lieu d'effroi et de doulenr^ naguère pourtant le vertueux asile des molles rêveries, des chastes et pures joies :
— - Yenez^ venez, cria-t-il à Laurence ; vçnez, déloyale servante, soigner votre indigne maîtresse. •• Vous porteref enaruite dans ma chambre tous les objets que vous trouverez épars autour d'elle... Venez, vous dis-je, et soyez-moi soumise... ou, par Tàme de ma mère, je saurai vous punir aussi et me venger sur vous deux !
Un instant après, ayant quitté son habit de' pénitent et pris de nouveaux vêtements, il sortit, mais eut soin de garder sur lui les clefs de ses appartements, dans lesquels il laissa, après en avoir fermé les portes à double tour^ les deux femmes que la vengeance seule rendait désormais chères à sa pensée.
Le seigneur Sambrucheti erra pendant plusieurs heures, au milieu de la nuit, dans les rues sombres et presque désertes de la cité tumultueuse, sentant le froid brouillard, devenu plus épais, pénétrer en pluie fine ses habits et ses cheveux en désordre.
Le pauvre homme marcha ainsi longtemps préoccupé de sinistres desseins, la tête basse« se heurtant parfois douloureusement aux angles des murs,^ux bornes de réverbères ou contre quelque passant malencontreux, qu'il injuriait en s'éloignant, parcourant sans but, sans détermination aucune, comme poussé par une volonté inflexible, les quais, les places, les rues qu'avaient traversés, pendant le jour qui venait de finir^ la procession si imposante, le cortège de Sa Majesté et les confrères du Confalon.
Parfois, trompé 'par l'obscurité, lorsqu'il croyait placer son pied lassé et meurtri sur quelque dalle unie, il lui arrivait, par une erreur funeste, de se trouver à demi submergé, c'est-à-dire mouillé jusqu'aux genoux dans un ruisseau dé» bordé... Plus loin c'était l'eau boueuse de quelque corniche qui tombait en cascade sur ses vêlements déjà transpercés et souillés, comme une éponge de maréchal-ferrant ; et le fris-
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sonde la fièvre et du courroux siilonnait de la tèlfctiii ' pieds ses membres engourdis et humectés 1 puid il leotiil encore, dans un si piteux état> il sentgiit, comide surcroll de peine, ou plutôt il croyait Sentir toij^ours son son épaulé gauche le. poids accablant de la magnifique eroix, d'argent massilqull avait e9 rbonneur de porter auprès de Sa Mijeslé le roi Henri III. Et, à la pensée de sa honte^ desoi déshonneur, il lui écha|)pait des paroles entrépoufiées qui le faisaient prendre pour un homme ivre par les paisiMei artisans et les bourgeois qui , d'un pas pressé regagnul leur gite^ passaient non loin de lui, et ée détoarnaieât de leur chemin pour l'éviter,
— Malédiction !.. mort à tous les deux ! haine et vengeance éternelles... oui, vengeance!., oui, haine im|llacable aux. deux infâmes !.. La religion... ils Font souillée tous les deux... et si je m'en servais ausài tomme ffis instrument pour les perdre?.. Horreur!.,
Ainsi se parlait à lui-même le. pauvre homme^ liorsft 1 lui, sentant son front bondir et s'ébranler so.us le choc d'épouvantables pensées, et une pluiie fine et froide se mêler à la sueur tiède que cet afTreux paroxysme faisait rliisseler çur ses membres 1 Un instant après ^ se trouvant près do Khône, l'idée du suicide traversa toutes ses autres réflexions, comme un éclair lugubre ; et il crut voir^ à II lueur d'un réverbère, sdintiller Tombre argentée du bèao fleuve.
. — Me tuer^ moi?., murmura- t-il presque aussitôt en se prenant à rire d'un rire frénétique... oh ! non, pas encore... après ma vengeance 1.. Il doit être si doux de ée venger!., ce serait 4rop stupide aussi de mourir sans AYoir goèté le seul plaisir qu'ils m'aient laissé.;. Merci, femihe I merci, roil TOUS m'avez laissé la vengeance!.. Oh! non^jeoe veux pas me suicider... je tiens à la vie^i moi !.. j'y tiem pour voijs, mes bons amis^ pour Vous qui m'avez dainflé!.. , Et il se mit à fuir à toutes jambes jusque deyant lâlxmtique d'un serrurier qui avait jadis travaillé pour loi : ^ porte en était entr*ouverte^ la forge eticore allumée; i entra sana façon chez l'honnête ôiitrièr qu'il avait prôl^ de son crédit, ^i qui avait aussi l'honneur d'être meminc Ae la sainte confrérie des pénitents du Gonfiiion*
«— QoUvez-vous donc^ Monseigneur ? lui demanda avec anxiété^ çn Iç voyant- akisi défeiit et'^es habits mouillés, lé senruriefy qui, à demi vêtu et un marteau à la main, ache- -vait ppès d'une enclume un travail pressé, lorsqu'à la lueur de son loyer étincelant il reconnut un des plus riches habitants de son quartier.
Qu'avez-vous donc, Monseigneur? Vou» est-il arrivé qodque événement? des voleurs? répéta notre artisan, dont tous les traits trahissaient l^inquiétude et l'intérêt.
11 ftit interropopu brusquement par son malheureux confrère, qui lui demanda en peu de mots et d'une voix émue s'^il pouvait cqmpter sur lui et sur deux ou trois de ses amis, qu'il nomma^ poup cette même nuit...
.— Vos ouvviers mime les plus courageux,, ajouta- t-il.
. Puis, se reprenant :
-— Non, noil, |1 faut que ce soit entre nous.
Et aussitàt, faisant briller aux yeux émerveillés du robuste serrqrier une bourse pleine d'or ;
— Mon ami, continua le noble banquier, vous avez du fer^ des bras, du feu... Ëh bien ! tout cet or vous appartient si à minuit vous m'apportez une croix de fer^ un^ croix peêonte et de la dinùmion de celle quHU m^ont fait porter... vous savez?.. Il me faut cette croix d'abord... puis deux ou trois de nos chers collègues les plus dévoués et les plus courageux... le boulanger, le boucher de cette rue : vous les connaissez^ Guillaume?.. — Ce sont mes amis intimes, répondit le serrurier. Mais de quoi s'agit-il donc. Monseigneur?., reprit d'un air inquiet le pauvre ar- 4isan, dont la figure noircie se détachait d'une façon lugubre sur. la blancheur de sa robe. — A minuit, chez moi, Guillaume, vQus saurez tout... 6i vous hésitez... rappelez- vqus aussitôt qu'il s'agit de voire fortuite à tous... et de mon honneur à moi, quUls ont souillé... C'est une tache à laver, eatends-tu, Guillaume?., ce sont des grands seigneurs, un foi peut-être, qui qnt violé ma demeure et couvert de honte mon front d'honoâte homme... c'est la cause du peuple que j'ai épousée dans ma vengeance. Je vous dirai tout cela ce soir, mon ami; sache seulement qu'ils se sont servi de notre saint habit^ de l'habit de notre ordre pour contonuner Iq crime..* voili poprquoi vous êtes tous intéres-
ses à ma cause^ pourquoi ma honte est TOfre honte aussi... Toiià pourquoi ma vengeance doit tfouTer de la sympatiûe, des soutiens et des^ complices en tous... voiià poorqooi enfin je vous offire, à toi et à nos autres amis^ toute ma fortune, si vous m'aidez de vos bras et de votre courage a enlever cette tache... vois-tu ? qui est là sur mon front ensanglante comme un fer rouge sorti de ta forge... Eh bieni puis-je compter sur vous^ sur toi^ Guillaume, sur ma croix de fer, sur tes amis?
Le serrurier hésita... puis, après avoir jeté silencieuse* ment plusieurs énormes barres de fer dans sa forge, il ^ prendre la maîn du seigneur Sambrucheti, qu'il serra a?ee ft>rce««« et courant ressaisir le cordon de son soufQet :
— A minuit, vous aurez votre croix et vos confrères... dit-il sèchement... à minuit...
Et il se mit en sifQant à faire'remuer le gigantesque soufflet, dont la respiration bruyante raviva les flammes, oo instant abaissées, de la forge, rougissant le fer que sa mais robuste allait bientôt plier et façonner au gré de son noble et tout-puissant confrère le porte-croix du Gonfalon.
Quand le seigneur de Sambrucheti rentra chez lui, minuit sonnait à toutes les horloges de la grandç ville, enveloppée dans les brouillards et les ténèbres, et plongée dans le lugubre silence du sommeil et de la nuit, fl ouvrit laimême cette fois la porte doublement fermée de ses appa^ tements^ où il ne pénétra qu'avec le frisson de l'efiroi. il fit d'abord allumer dans sa chambre et dans son saionde réception un feu resplendissant, puis il ordonna à la suivante de sa dame de préparer, sur une table de marbre, oo j;epas impromptu pour quelques personnes qui^ dit-il, œ tarderaient pas à se présenter.
Après avoir revêtu ses plus riches habits, comme pour une fête depuis longtemps attendue, et avec un empressement forcé, il s'aida lui-même aux préparatife de ce baoquet nocturne^ dont Tannonce seule fit frémir sa jeune épouse; hélas! l'infortuDée... vainement ses larmes coulaient plus al)ondantes, vainement son anxiété et soneiN augmentaient à chaque minute...
On sonna de nouveau, et plusieurs domestiques de II
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maison rentrèrent : ces derniers avaient été adroitement congédiés par leur noble et jolie maîtresse elle-même; et, impatients de regagner le logis, ne pouvant comprendre pourquoi on refusait de leur ouvrir, après avoir erré plusieurs heures dans la rue déserte, ils venaient d'être rejoints par leur maître et seigneur, et initiés sur-le-champ à ses projets. Us rentraient couverts de sueur et Tair effaré^ portant sur leurs bras des comestibles de toute sorte, après avoir promptement échangé i*or dont le seigneur Sambrucbeti avait garni leurs poches contre des paons rôtis, de magnifiques poissons, des pâtés, des crèmes, des mets de toute espèce, des tartines et des épices préparés, assaisonnés par les plus renommés traiteurs, les maîtres les plus experts dans le célèbre métier du service de la bouche.
Ils apportaient aussi avec eux des drageoirs remplis de sucreries, de confitures, de gâteaux et de fruits secs; puis des flacons pleins de liqueurs rares et des vins les plus généreux.
Us déposèrent tons avec précaution leur fardeau sur les tables rangées comme un fragile rempart autour de celle qui devait rassembler nos convives mystérieux*
Les confrères du Gonfalonjie se firent pas attendre.
A minuit et quart, tous, ayant à leur tête le maître serrurier Guillaume, portant lui-même sur ses larges et robustes épaules une lourde croix de fer, tous entrèrent bruyamment dans les salons dorés et somptueusement décorés du seigneur Sambrucheti, qui semblèrent étonnés de renfermer une pareille réunion d'hommes aux traits durs, aux regards obliques, aux vêtements grossiers; des hommes enfin que quelque œuvre occulte et lugubre y amenait seule sans doute.
— A merveille, Messieurs! L'exactitude, comme on Ta dit, est la politesse des rois, quoique le nôtre se soit fait attendre une heure ce malin... Vous avez voulu me prouver galamment, vous, que rexactitudc était aussi la politesse des joyeux confrères du Confalon. Vivat I donc, mes nobles collègues... à table, et faisons ruisseler le vin mousseux du Rhône, à côté le vin vermeil et parfumé de la riche Bourgogne !.. Vivat ! et à lable !
Ainsi parla le seigneur Sambrucheti à ses convives à
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la fftce sinistre et aux manières généôs^ dont les pieâs lourds et boueux foulaient, non sans un embarras risible, les tapis magnifiques de sa salle à manger^ décorée à Titalienne, resplendissante de glaces et de flambeaux, ornée de statuettes et de bas-reliefs d'alM^re ou de marbre...
On n'entendit pendant quelque temps que le choc des verres^ que le cliquetis des porcelaines et des foarcheties, joints aux pétillements des vins spiritueux et à la joyeose détonation des bouchons s'envoictnt au plafond , chassés pdr le gaz fuyant sa prison trànsj^rente -, pois peti à peo î^éleva parmi les sombres coritives un soord bourdoaa^ înéffif semblable au bruit lointain d'un orage...
Auéun domestiqué n'avait été appelé à servir de témoin à ce festin nocturlie, où Torgle, qui s'àTTumait déjà dans fous M» regards, allait bientôt peut-être changer dans U maki de Momus son sceptre cbancelàf^C en un poignard.. te vin en sang!..
— Silence I Messieurs, silence ! je vous en prie I crii d*ùne voix de Stentor ramphltryofi... Écoùtez-moi quelques idStantSj car j'ai des choses fort importantes à toi» communiquer... Âotre cher confrère et ami Gaillaume vous H déjà SÈvertis, je ()ense, du but principal de cette réunion... il vous a dit, sans doute, qu'il s'agissait d'une tadie faite à mon honneur, à notre ordre même dans tna personne... Quelqu'un a profané l'habit religieux des péoitêfrts du Confaion pour commettre dans ces appartements, ici même, là à côté, avec l'iofàme qui peut nous entendre, un crime ^ un adultère... et c'est notre mné et vertueux motiàrque Itii-méme, le bon Henri III, qui s'est rué comme ti^ Yàtttour an plumage souillé et sstnglànt dans notre fit nuptial... Surpris en flagrant délit, et presque à côté de sa proie^ le vautour s'est eiifui avec précipitation, en laissant ici qtfelqnes-unes de ses plumes... je lésai ramassées, et f ai reconnu l'oiseau royal... Il est de l'espèce de ceut qa'<A floïhme oiseaux de proie ou de leurre... Mort à tous ceailà, mes amisf.. mort surtout au grand yantour qui aeafoncé dans mon sein et ses serres et son bec immondes, qoi a déchiré et mis en lambeaux, après l'avoir souillé, rooD nid chaste et bien*aimé, ma couche d'hyménée, ma coocbc d' honnête homme, par lui déshonorée!.. Ob! vengeance i
vengeancel répé(a-f-ll en fàtsaiit luire un poignard aux re^^ards de ses convives, qu'animaient incessatnménl la véhémence de ses parolèà et de fréquentes libations... Vengeance^ mes amis !.. hiort aux oiseau t de leurre et dé proie^ à ces aigles et vautours couronnés qui sèment partout Teffroi, le deuil, le sang et la hodte !.. vengeance!.. Ici^ près de nous, dans cet appartement voisin, poursùivit-il, est là complice de celui qui a abusé de ma confiance, de mon zèle pieux, de ma bonhomie... la complice de l'inftme gui me faisait, par une sacrilège dérision, porter la lourde croix de notre ordre, et^ pendant que la sueur couvrait nnm front et mes^nembres fatigués, accourait comme un lottp afifamé en ces lieux triompher d'une faible femme dans ce bondoir, la tenant mourante peut-être dans ses bras, sa bouche anie k sa bouche^ ne la rappelant à ta vie que pour la voir mourir de nouveau sous ses caresses... Ob! malédiction! vengeance sur tous deux! sur elle d*£ibord, puis sur lui après... J'ai besoin de vous, mes dignes confrères... ma bonté et ma haine vous appartiennent aussi... m'aideréz-tous dans ma vengeance, ou m'abandonnerez-vous seul à mon infortune et à mon déshonneurt.. J'di besoin de vous, amis... il me faut vos bras et vos courages... me les donnez-vous? répétait, haletant et pâle, le vieux banquier... En échaiige, tous aurez, si voa$ le voulez, tout l'or que je possède, de riches parures pour vos femmes et vos filles, qui sont honnêtes et pures, elles, au moins, et vous font orgueilleux de votre rang... je vous ferai riches tous... Mais, répondez, serez -vous à moi... cette nuit d'abord, et les nuits suivantes?..
Il se fit un instant de silence que Ist voix rauque du serrurier Guillaume interrompit seule ainsi :
— Noiis sommes totis à vous, tous, èeigneur et maître ; nous vous appartenons, cor pis et âmes !.. — Nous vous appaftenoûs I répétèrent les quatre autres convives, dont les flgores siniiitres élincelaienl ptas que lés bougies. — disposez de nous, noble seigneur et vénéré confrère... disposez de vos frères du Gonfalon! répéta le chœur infernal. — Eh bien! merci, mes amis... merci 1 s'écria soudain, en riant d'un rire convulsjf, le malheureux époux... Buvons eficore....nous nous vengerons plus tard!,. Merci... A vos
^O LA moBE moccs.
saniéa! — Â la vôlre, seigneur maitre! répondirent les siniftlres cooTÎTes.
Puis le seigoear Sambrudieti ayant agité one sonnette, il alla oarrir lui-même à on valet, et loi dit :
— Voilà la def do cayeaa : montei du vin pour tous et vos compagnons... Enivrez-vons si vous le voulez... je vous livre ma cave... Laurence aussi, Laurence la complice de votre maîtresse..* qu'elle soit à vons aussi celk nuit... si vous le voulez... ou si vons l'osex... Allez et veiH gez-moî!.. — C*est infime pourtant I pensn-t-il. — Mille pardons, mes dignes coliques, omtinua plos gravement le banquier italien r^agnant la taUe res^endissaale, mille pardons pour cette petite absence... je sois tooti vous maintenant... Buvons le malaga, le madère, le xérès, la clairette et le lacrymachristi... buvons à vos santé d'abord^ et à ma vengeance... C'est que, voyez-vous, ajoota*t-il, je viens de faire des atQrancbis là-bas... c'està* dire que je viens de rendre libres mes esclaves, liier soumis^ humbles et réservés, obéissant de la bouche, do flanc et du pied comme de bons chevaux habilement dressés... Je viens de leur mettre la bride sur le cou ce soir, et leur ai dit : Voici de l'or^ des liqueurs, une femiM jeune et belle que vous respectiez hier, qui a vendu voire maîtresse, déshonoré votre seigneur et maître... Soyei libres... enivrez-vous... faites comme votre seigneur et maître... Je double vos gages depuis deux mois... Mais partagez sa haine, ses prodigalités et son délire... 11 vous livre Laurence, la jolie et déloyale camériste... et même...
(Ici le porte-croix parla plus bas)
— Est-elle donc vraiment jolie, cette Laurence? demanda un des sinistres convives... -^ Oui, par ma foi, elle est bien avenante ; c'est un jeune el un beau brin de femelle... brune et vingt ans. — Trop fin morceau pour des valets, murmura le serrurier. — Messieurs, croyez-vous? reprit le maître de la maison. ~-Sans doute... oui, un trop beau morceau. Voyons-la donc; il faut nous la montrera nous... voyons-la... s'écrièrent ensemble plusieurs roii excitées par l'ivresse et qui firent flamboyer des regards cyniques. — Dans ce cas, nos honorés collègues, poursuivit d'un ton moitié grave moitié burlesque l'amphitryon,
LA ROBE ROCGE. 2^1
dont la léle se balançait moUemenl ao souffle brûlant de l'orgie de plus en plus allumée... dans ce cas, mes dignes amis, s'il en est temps encore, je vais vous la chercher. Je leur donnerai de l'or en échange : ils auront avec cela, à quelques pas d'ici, de bonnes et belles filles folles de leur corps pour se dédommager. •« En voulez-vous pour vous aussi? — Oui, oui, bravo! vivat I vive le vénérable trésorier du Confalon ! s'écrièrent confusément tous les convives. — J'y vais, moi, pour les choisir, si vous voulez, mes bieauœ messieurs: je m'y connais en femmes; la mienne est une des plus belles du quartier, sinon de la -ville... C'est cela, je serai le délégué de votre confrérie, voulez-vous?.. — Oui, des femmes, amenez-nous des femmes; du vin, des liqueurs et des femmes... voilà, morbleu 1 une belle vengeance... oui, des boissons enivrantes, des caresses brûlantes, des étreintes amoureuses et des flots mousseux dans nos verres... de tout cela à foison durant une nuit entière... c'est ça se venger noblement, ma foi, et dignement, sans un petit coup de poignard , sans une goutte de sang. Vivat ! hurlèrent de nouveau plusieurs membres du hideux aréopage, et de longs et étourdissants éclats de rire suivirent celte bruyanle adhésion. — Âh I mon Dieu I que vont-ils faire? soupira dans la chambre voisine une voix de femme. — Oui, malheur aux infâmes et aux adultères! répéta l'exporte-croix. C'est que, voyez-vous. Messieurs, continua-t- }\y quand le déshonneur et le vice entrent par une porte dans nos logis, l'économie, le respect, la dignité de soimême s'en éloignent bien vite... Hier vous commandiez... aujourd'hui vous fraterniserez avec vos valets... hier vous étiez orgueilleujf, peut-être... aujourd'hui vous mettriez le front dans la boue pour assouvir votre vengeance... -vous étiez religieux, vous devenez athée... humain, et vous vous sentez au front des vertiges affreux, des pensées atroces qui vont sourire aux seuls mots de meurtre, de débauche et d'assassinat. Ah 1 malheur auX'.infâmes, aux adultères,, et mort à tous leurs complices ! — ^ Point de mort, point de saog, vous l'avez promis, répétèrent en riant les ivrognes... mais des femmes et dés liqueurs, du vin et des femmes, Laurence d'abord ... puis les autres après !
22S ^i. ftOB£ ftouas:»
Alors ran|pbitry<m se leva, pril un flambeau, et, tm^ d'un de $^s ignobles conviés, passa dans une des pièces de fond de ses appariemeats...
Au bout de quelques instants^ il revint précédé de la jolie I^uirence, que le désordre voluptueux de ses vêteqieois et de ^a coiffure r,endaiea( plus appétissante encore; la jeune Provençale souriait et pleurait à ia fois^etssr son dopx Yi^age, semblable h un ciel d'avril tour à tonr spo^bre^ orageux, oq pur et radieux, sur son vis^e pourpre et pâ|e ahernativement, on voyait la crainte et le désir,, la peur et le plaisir, la pudeur et Tabandon se succéder et se trahir passagèrement. Il y avait des larmes d'amour et de volupté dans ces beaux yeux pleins de langueur^ mêlée;» peut-être à quelques larmes compatissaata et douloureuses ; elle soupirait d'espoir et de regret^ la pauvre enfant 1 elle ma^rchait toute tremblante, ses chevaux noirs flottant au hasard sur ses épaules^ sa gorge presque nue et son cou d'albâtre, tout brûlants encore des baisers audacieux qu'elle n'avait pu... ni osé... peut-être, refuser!
Quand elle fut entrée dans la salle du festin nocturne, et qu elle se trouva seule au milieu d'hommes aux formes robustes, aux traits durs, aux regards si pleins de cynisme el d'impérieux désirs, elle frissonna... et posant sa maii sur spn front, comme pour se demander si elle était blea éveillée :
. -r Maître, dit'clle d'un ton suppliant, je retourne Ters eux...
Elle regrettait déjà, la jeune fille, dans son effroi, les attaques el les propos plus que familiers de ses égaux.** ceux-là, du moins, elle les connaissait : ils auraient eu peut-êtrç pitié d'elle, même au sein de leur débauche...
— Maître... répéla-t-elïe. — Restez ici, répondit froidement ce dernier.
Puis il continua :
— Mes$ie|]|:s, elle est à vous ! — A vous d'abord, seignefir miaîtré 1 crièr^ent les conjurés. — A moi donc» si voas le vQqle:^! reprit le seigneur Sambrucheti, que le feada. vin dominait... Allons, Mademoiselle, contiaua-(-il, déeoovrez un peu mieux cette gorge, que nous n^avions pas re-
LA ROSE fU)imB.
IIlarqué^^ ma fei, et qui est fort bien vraiment l.«. décou^* vrezrla, vous dts-jel... comme cela !...
£t en parlant de )a sorte, le trésorier du Gonfalon fais(|St tqnaber les id^miers voiles qui couvraient encore k fieine les épaules et le^ seins de la jolie fille de Provence.
— Goinrne ça^ vous dis-jel... qu'elle soit visible poor \ou$ 1... car vous êtes à nous maintenant^ Mademoiselle, la belle complice de notre féale et vertueuse épouse...
Et des gestes plus libres encore suivirent les paroles du pré^dent d^ ce festin satanique, qui appuya sa bouche^ encore humide de fréquentes rasades, sur les joues et les lèvres brûlantes de sa pauvre et soumise servante.
Puis il l'eniraina dan^ une alcôve voisine^ aux grands applaudissements de ses dignes convives, dont Tivresse ai» guillonnait de plus en plus les désirs et excitait à chaque instant davantage la grossière hilarité.
— A vos santés 1 crièrent en choquant avec fracas leurs verres les buveurs plus animés... et à celles de vos descea« dants ! ajoutèrent*i|s. — <- Bravo I maître... — Bravo I la ca* mériste... — Voilà ce qui s'appelle se venger! cria ua autre. -^ Mon Dieul que vont-ils faire? répéta dans la chambre voisine une voix de.femme presque éteinte.-^ Ce qu'ont fait deux infâmes ne nous est-il donc pas permis à nous autres, à nous qui ne sommes ni roi ni épouse adorée? cria en fermant ^ur lui les rideaux de l'alcôve le vieux banquier^ riant d'un rire convulsif.
— Ayez pitié de moi ! poursuivit dans le boudoir vcnsip U voi^ mourante de la jeune femme qui y était empri-» sonué^...
Puiç on entendit un bruit violent, un bruit semblable à celqi d'un corps renversé avec force et de toute sa hau^ tiçur... Hélas ! la malheureuse venait de nouveau de tombée évanouie 1
r-^ Bravo I vivat I bravo 1 répétèrent , plus bruyantsi plu9 cyniques, de plus en plus enhardis dans leurs propos^ les convives abrutis du seigneur Sambrucheti.
Sn ce moment entrèrent d'autres femmes prépédées par . le membre absent de la joyeuse société...
Chacun trouva sa compagne... et l'orgie arrachant son bandeau à l'amour et éteignant la raison, bientôt la dé«-
baacbe fut seule reine dans ces lieux si chastes naguère, dans ces lieux que l'adultère royal venait à peine de dé- BçrteT l
Heureusement qu'une nuit silencieuse couvrait de iroiles épais tous les excès, toutes les voluptés honteuses^ l'impodîcité, leS'basses et criminelles amours qui avaient envahi ce séjour, où le luxe et Torgueil semblaient autrefois luller de magnificence...
Heureusement^ aussi qu'une vengeance si terrible et si étrange ne fut connue longtemps que de ses auteurs euxmêmes*. •
L'orgie régnait en maîtresse dans ces lieux si cbers jadis aux joies paisibles de Thyménée; la débauche, le lîbertinage étaient accourus avec elle^ et Vénus l'inipudiqoe avait placé ses autels sur la table même de ce festin qn'one horrible pensée avait dressée.
Réveillée au bruit des baisers brûlants, au brait des tendres étreintes, au bruit des transports délirants, des soupirs langoureux et des caresses irritantes; rappelée à k vie par tous ces bruits mêlés de blasphèmes et d'i^1pré€^ tiens, et par le cri plaintif de la volupté qui demande grâce, une femme, une malheureuse femme pour qui sa bonle et son châtiment n*élaient déjà plus un rêve, soupira encore d'une voix entrecoupée :
— *0 mon Dieu ! que fonl*ils?-- Ce que tu as &it, femme adultère ! répondit avec force une autre voix, quoique enrouée par l'ivresse ou le plaisir... Tais-toi, femme... attends encore... ton tour n'est pas venu... ajouta la m menaçante. — 0 mon Dieu I grâce et pardon I poursuivit la voix mourante. — Ah ! «ah I ah ! ah I qu'a-t-elle donc, cellelà? on dirait un de profundis ou une prière de Madeleioe... Qu'elle vienne donc ici I qu'elle vienne parmi nous! (A nous la consolerons... — Taisez- vous I cria avec force le porte-croix... Ne répondez pas à cette femme maudile,pir la corbieu !.. Messieurs, poursuivit le sinistre amphilryoD} je ne me serais pas douté que notre dame, notre compagiK et amée épouse ait une si mignonne et si agaçante fille d'itours. Je vous jure, ma foi, que c'est presque un TO)i morceau, et qu'un des officiers dç notre grand et pieux monarque/comme vous savez, s'en serait léché les doigte.
LA ROBE ROUGB. 22.^
Qui sali même s'ils n'y ont pas déjà louché, les vautours, pendant que leur bandit de maître était là, là à côté, salissant notre honneur?... Oh! quelle honte I... Vengeance, Messieurs! vengeance, mes amis!... au lourde l'mfâme maintenant... Guillaume le serrurier^ et vous^ Robert le boulanger, suivez-moi un instant... venez tous deux... laissons ces messieurs et ces dames se livrer sans scrupule et sans gène aucuns à leurs tendres ébats... nous les rejoindrons plus tard... A chacun ses plaisirs... les miens vont commencer...
Et ouvrant dans un des panneaux de la boiserie la porte tournante du mystérieux boudoir, avec une petite clef d'or sculptée attachée à la chaîne d'émail et de rubis qui pendait à son cou, il pénétra, sombre, pâle et les lèvres contractées, dans cet appartement que le calme, les chastes joies et Tamour avaient fui, et où, hélas! le crime et le remords étaient seuls restés.
— C'est moi, dit-il en entrant, d'un ton lugubre; ce n'est que moi... votre époux hier, celte nuit votre juge... Point de larmes, point de suppliques, point de promesses, point de cris surtout!... vous ne feriez qu'aiguillonner notre juâ le courroux.... Allons, levez-vous. Madame!..» quittez ce prie-Dieu- que vos genoux profanent... Taisezvous! votre bouche blasphème... Dieu n'entend pas les infâmes... vos prières hâteraient sa vengeance, qui viendra Wen, j'espère, après la nôtre...
Et en parlant ainsi, il arracha d'un bras robuste et brutalement la jeune femme, tremblante et le visage inondé de larmes, de son fauteuil d'ébène incrusté d^voire et de nacre, surmonté d'un crucifix d'argent doré d'un fin,^ parfait.
— Grâce ! grâce ! pitié ! soupira la jeune femme éperdue, avec les tresses de ses longs cheveux noirs détachées comme un voile de pleureuse sur ses blanches épaules. — Point de grâce! point de pardon! point de pitié. Madame!... Laissez-moi, laissez-nous vous dépouiller de ces vêtements de femme honnéle, que vous êtes maintenant indigne de porter... de ces voiles inutiles désormais à votre pudeur... N'allez pas crier. Madame !... votre mari, votre seigneur et maître par l'Église et parles lois n'a-t-il donc pas les droits
226 LA &OBE ROUGE.
que vous avez laissé prendre à noire bon roif... Assade pleurs, infâme I taisez- vous, épouse in4îgD6l pas de busse honte ! Que mes amis et moi vous voient daps toute la nudité de votre déshonneur! Peut-être apercevront-ils encoresurœ corps SI blanc dont vous étiez si avare pour moi seul,dont vous avez été si prodigue pour l'autre... peut-être leurs regards découvriront-ils encore les traces des baisers royaux.... Point de grâce^ point de pardon, vous dis-je, femme adultère, maîtresse royale!... c'est assez, épouse maudite, dix fois plus infâme que les filles folles de leur corps qui soDi là à côté, vos dignes émules, et qui elles au moins ne se font pas prier pour étaler leur beauté... Allons, Messieurs, poursuivit hors de lui et de plus en plus irrité par la résistance de sa victime, l'ex-banquier^ aidez-moi, puisqu'il k faut, aidez-moi à déshabiller la maîtresse du roi Henri lil, notre vertueux monarque et confrère... Vous bésitei,j€ crois!... par la morbleu! mes amis et collègues, point do pitié pour elle, vous dis-je 1... ce n'est plus ma femme à cette heure... c'est une épouse adultère, c'est une Phrjné de grands seigneurs... Aidez-moi donc, vous dis-je, puisque vous êtes à moi !.. déshabillons l'inipudique, et attachons-la sur la croix de fer... elle aura la sienne aussi; boinme j'ai porté la mienne !.. Chacun sqii tour. . . •
Ce fut le commencement de l'apreuse et atroce torture qu'eut à subir durant une nuit entière l'infortunée et belle complice du roi de France et de Pologne,
Sous le bras impitoyable de celui dont elle avait outragé le nom, sous les gestes ignobles et hardis, sous les mains calleuses de ses deux hideux acolytes, elles vit tomber, ar- ' racber ou déchirer un à un ses vêtements riches et soyeux, jusqu'aux voiles d'une finesse transparente, dernier rehige de sa pudeur... puis, exposée toute nue ^ tremblante et demi-morte, aux regards avides de ses bourreaux chancelant sous le vin, elle sentit, à la douleur aiguë qui froissait ses membres délicats, et au frissou glacial qui saisissait soB corps si souple, qu'on la liait au gibet de fer, instrumentde sa trop longue agonie !..
-^ Quelle est belle ainsi ! C'est par trop dommage, vraiment, seigneur maître ! cria Je serrurier; je demandes!
LÀ ROBE aOlWB. 127
gricel ^-< Taishtoil tais-toil regarde mon front sanglant... c'est ma honte qui en découle... Tais-toi, te dis-»je« et seps ma vengeance, tu Has juré 1 Si tu n'as pas assez de eœor pour cela, va rejoindre ce& rit^uds là à cèté« et t'enivrer ftvec eux; maissi*tu rentes, par la morbleu !.. qe me reparle de pitié pour cetle infâme !.. i • Ainsi répondit le vieux porte-eroix.
y-^ C'est dommage tout de |»éfiie, murmura entre ses dents le serrurier : elle est trop belle ainsi !«<-« Voici )e collier du roi, mes amis^ interrompit )e trésorier du Con&lon; fai* sons-en une couromne à notre crucifiée.)Ab \ vous la trouvez belle, vous aussi ? je le crois bien 1 Vous êtes àoao de l-avie de notre pieux monarque ? tant mieux I Vous me prouverez au moins que je n'avais pas trop mauvais goAt... ooi, elb est belle! Je gage avec vous qu'un vase de lait versé sur pt parquet n'est pas si blanc que sa peau... e'est qu^eUe est si blaacbe ! Je gage encore... qi>e oelte .beHe naïade m marbre, que vous avez^ admirée dans ma salle à manger^ porte moins bieo sa gorge.», que Tinfàme que Voilà».. Ahl Je le crois, certes, qu'elle est belle... ou plutôt qu^eUe était belle... car sa bonté a souillé sa beauté maintenant, ewAme la bave du limaçon souille une fleur... et j'aimerais Biieux voir dans mon lit la plus mal cbaussée de vos prinoessea de ruelles et de carrefours... qoe ma cbaste et féale épouse..« Voyez-^la... regardez-la bien ainsi... Je n'en anais lamais tant vu, moi qui vous parle, de ces. charmes qui m'appan^ tenaient pourtant... Pour. eux... pour son amour... j'aurais renoncé à mes titres... cédé naes maisons de plaiaanee... jeté mes trésors au vent... vendu mon honneur même**. maintenant, je doni^rais tout cela et plus aicore, je dcmnemis jusqu'à ma vie... plutôt que de pardonner à réponse adultère, à la mdtresse du vertueux monarque... Allons, aidez-moi, aidez-mcH... à porter encore oette lourde croix. •. le gibet de mon infamie et de leur crime... Aidea-moi, vous dis'je, et que nos joyenx convives... fassent un instant trêve à leur débauche, à leurs folles voluptés, pour vous écouter et me plaindre*.. Dites-leur que nous étions^ vous et moi, à cetifte procession, à cette nouvelle momerie du voi Henri IH, et qu'il l'abandonna futivement pour veto* ki auprès d'elle, pour Toierà son adultère aoNMir, pendant
S2H LA AOB£ ROUGE«
.que mes. épaules endolories pliaient sous le poids de la croix d'argent de notre confrérie, que j'a^vais l'honneur de porter par ordre exprès de l'aumônier du monarque... Malédiction! Lui... elle... Oh I vengeance, mes amis 1. . vengeance) vous dis-je !.. Promenons cette coupable! étalons sa honte aux yeux de tous !.. Les plus basses amours rougiront devant elle... devant l'épouse, devant la mère prostituées... • Et à cet ordre, les bras vigoureux du serrurier Guillaume et de Robert le boulanger soulevèrent péniblement le gibet de fer auquel était attaché le corps d'albâtre, mais froid et inanimé de la jeune Sicilienne ; puis, la porte s'étant oùverte devant eux, ils pénétrèrent processionnellement daos la salle de l'orgie, où des éclats de rire^des ezdamalioos cyniques et les mille cris de la débauche accueillirent leur apparition.
. — Vivat. • . bravo. . • bra vissirao. . . bravissima! . • — Noël, Aoêl, Notre-Dame^ mont-joie... alléluia!.. — Vivat! la pr9> cession... mettez vos robes, messieurs du Cïon£alon...et rattachez les vôtres, mesdames de la Guiilotière et de Vaise... nos estimables compagnes. — Faites place à la procession du roi... c'est-à-dire de sa noble maîtresse. — la* clinez-vous tous respectueusement devant celle qui l'a reça dans ses bras, encore vêtu du saint habit du Gonfaloo... car, voyez-vous], ils se servent ainsi des choses les fbfi saintes pour arriver par mille ruses sacrilèges, mille hjpocrisies, mille sentiers impurs, à commettre plus de crimes, plus de bas forfaits, que les scélérats les plus hardis n'en commettent la nuit dans les bois, que les ribauds et les tt' bandes les plus impudiques n'en font dans leurs bouges... Allons^ saluez tous la maîtresse du roi... c'est moi, c'est son mari, dont elle a souillé la couche, qui vous la fait voir ainsi à tous, et sans honte encore... Allons, Hesdemoi* selles, regardez ce corps si souple^ contemplez tous ces charmes indignes à présent d'être voilés... dites, ne vous semble-t-elle pas un véritable morceau de roi... car ils s'y connaissent, voyez- vous... et quand ils déshonorent nos femmes ou nos filles, ils les choisissent toujours belles au moins... £t qui leur résisterait... quand ils veulent employer le prestige du rang suprême et de la majesté royale, employer tous les moyens insinuants de corruption^ toute»
les armes brillantes et irrésistibles^ que Thomine lâche et asservi a mis dans leurs mains dorées? ne sont-ils pas l'image de Dieu sur la terre ? et voudriez*vou$ que de faibles femmes leur résistassent... Oh ! oui, il s'en trouverait peutêtre quelque-unes, mais une sur mille, de véritables femmes selon Dien, de vertueuses et chastes mères selon les livres saints... C'est donc sur les rois que doivent retomber nos malédictions : ce sont eux qui nous oppriment, eux qui nous déshonorent, eux qui outragent notre religion et nos moeurs^ qui portent la honte et le crime au sein de : nos paisibles foyers... eux enfin ou les leurs qui mettent I dans nos mains le poignard des assassins, et dans nos coeurs I le remords et la rage des réprouvés... Mort donc à l'infâme j monarque... et vengeance, oui, vengeance, mes amis I Silence, Mesdemoiselles ! ne riez pas ainsi, je vous prie^ car , ceci est une tragédie bien plus lugubre, et qui fera peut- ^ être Gooler des larmes de sang. 11 est beau, n'est-ce pas, ^ l'ouvrage de votre bon roi !.. âlenee, et saluez donc sur ce gibet la femme adultère sa. complice, hier encore^ aux yeux de toute la bonne ville des Gaules, la chaste et digne épouse du seigneur Sambrucheti ! saluez aussi son noble époux déshonoré, jeté par la soif de la vengeance dans la débauche et dans le crime !.. Allons, Mesdemoiselles^ faites toutes la révérence, et que nous comparions votre beauté t à celle qui mit en si fort appétit votre bon et om^ monarque;^.. •
Ainsi parla d'une voix presque sépulcrale le malheureux époux; et quand, tout essoufflé, il se tut, une ronde sataniquc, véritable ronde de sabbat, l'entourait de ses anneaux impurs, Tassourdissàit de ces chants obscènes.
La victime, elle, ne voyait rien, n'entendait rien... elle était plus blanche que jamais; car une pâleur mortelle la couvrait ide ses voiles, la douleur et la honte avaient fermé ses yeux.
Pour l'arracher à ce sommeil tulélaire, et dans le paroxysme de sa criminelle fureur, le vieillard, par un raffinement de barbarie., lui j^ta au visage le reste d'un verre de vin mousseux qu'il venait de vider. *
— Vivat ! cria-t-on de toutes parts, et la liqueur froide et écumeuse, découlant sur le corps souillé et inanimé de la
3S0 LA. JkôBE MUas,
vic(ini€^ Ini fit entr'ouvrir douloureosemeiit ses yeux fisque éteÎQU... Elle vit comme à tpavers un nuage Torfia d la débauche aux pegardfr lascife^ aux gestes convulsife, un cris impurs^ qui Tentouniient comme un cercle de fieu.
Elle crut entendre ia voix euvouée de Lanreaee ékr même, de Laurence dégradée, épuisée par une résistaape et des efiorts inutiles, et plongée elle aussî^ si jeune, daa régout du vice... elle crut Peniendre lui crier avec Ik larmes aux yeux :
— Ah 1 Madame, ma pauvre maitressie, qu'avoosHM» fait ! et que notre malheur est grand !
Puis elle poussa un cri, balbutia quelques mots ealRcoupés et inintelligibles, et s'évanouit de nouveau...
De longs éclats de rire et des applaudissements bariM iosiiltèr^nt à cette nouvelle agonie de la jeune fooNK mourante...
Fiers de leur vivant trophée, et de sa honle Bjérne,!»* géant la cérémonie pieuse qui avait servi le matin à vsikr L'adultère royal, les confrères du Confalon, vêtus delew* rol>e8 blanches, suivis de leurs courtisanes demt-DtN^> ivres comme eux, et portant 4es flambeaux, déilM deux ou trois fois processionn^lemesit dans les appart^ ments^ étonnés de tant de crimes, du seigneur SârnlMchet), mêlant, par une afiPreuse dérision, des chants saoê à d'infilmes refrains, et le nom du roi à des crk de yengeiMt ei de haine...
Car tous déjà avaient épousé avec chaleur, et f indignation de leur amphitryon, et Taffront sanglant fait à la boli^ geoise lyonnaise et à l'ordre du Confalon dans sa personne.
Aussi, quand cette hideuse pantomime ful^ par lasâibrf^ ou par dégoût, interrompue, les conjurés, se rapprochtoi dans l'embrasure d^une fenêtre, se parlèrent-ils qselque temps à voix base, et le nom du roi et de ses ennemiâ ptfsonnels les plus connus furent répétés avec des gestesetdes regards plus éloquents que les propos qui g'échangireol.
— il moiirra^ j'en réponds*. . et un des nètres le fri||pera (— - Les tyrans et les rois adultères doÎTont fioirsiffL
Et puis, comme les courtisanes semblaient impatients de leur abandon et de cette trêve si courte à l'inAme débauche :
Ul robe ftOVGE. 231
— Bubons! buvons... et dansons encore I crièrent les joyeux- confrères. — Pqj, dansons, jouons et buvons! rêpondireni leurs dignes compagnons. -*- Maître Guillaume, el vous, Robert, Interrompit l'ampbltryon^ qui grimaçait d'une manière lugqbre la joie, quand la vengeance^ la haine et la donleur torturaient son âme... mes chers confrères, allez, allez d'abord replacer dans son temple ce gibet d^igpomini.Q où Jes maris outragés savent bien attacher le3 maîtresses royales.
Et on entendit comme un bruit soucd sur la mosaïque upi^ du boudoir parfumé.
C'était la croix de fer et la victime qui y était liée, pâle mourante, qui venaient d'y être jetées brutalement comme un fard^ap trop lourd doîit on se débarrasse avec plaisir.
L'impîioyable rnari outragé avait dit à ses grossiers et robustes confrères :
— âoyez sans pitié pour elle 1
Et ils lui obéissaient docilement, je vous jure.
Ans$i, réveillée par la secousse de sa chute sur la pierre moins dure que les cœurs de ses bourreaux, la jeune femme ouvrit, elle, les yeux, et cria ;
— MoQ Pi^9 0Ht mère, mon roi... qe me défendrezvous pas !
Ë( i^pr^ç avoir essayé vainement de se débarrasser des liens qpi froissaient ses membres délicats, la malheureuse pon^pljce du roi Henri III sentit encore ses forces et la vie }'abi|n4onner.
Horreur I horreur 1
Comme les cierges d'un temple, quand la cérémonie sacrée s'est prolongée trop avant dans la nuit, meurent un à un en tremblant, entourés d'une épaisse, fumée, ainsi les flamines de Torgie s'éteignirent aussi une à une avant la fin de cette nuit lugubre et horriblement fantastique.
Plus d!un baiser lascif avait été étouie dans un bâille* nient prolongé.
Plqç d'un acteur de cette scène, digne des temps de Rome impudique et de ses lupanars célèbres, phis d'un conyiye insatiable s'était endormi de lassitude au milieu 4'«une c,ar^e inachevée^ dans une kate -étreinte plus motH
leintiiit TÔluptaeuse... enfin plus d'un boveor, infiitigaM au départ^ sommeillait pnrfbndément avant le terme èil Toyage, la tète appuyée sur la laMe, encore chargée ^1 flacons et de vins de toute espèce^ auprès de son ym\ rempli, enlouré de flots de liqueurs et de vins.
On n'entendait plus de cris sinistres, de dameoR bruyantes et obscènes... la lassitude^ la satiété et le dégoût, peut-être, régnaient à leur tour... Pobscarité^ ok obscurité funèbre, semblait enfin succéder aux clartés sôtillantes des bougies... les- fumets du Vin et des mets du festin se mêlaient aux parfums exhalés des ebeveuxds femmes et des cassolettes odoriférantes... c'était Torgied la débauche mourantes.
La nuit allait bientôt ne plus protéger de ses ombres fa tableaux infâmes que Taveugle vengeance d'ua sa homme avait préparés dans ses appartements somptmo., devenus un théâtre de crimes et d'impùdicités.
Trois hommes seulement causaient encore debout, a se soutenant de la main les uns les autres^ près de h porte demi- close du boudoir de la noble épouse du trésorier Ai Gonfalon; un d'eux, s'étant éloigné pendant qoelfos instants, revint portant à la main un parchemin et fa plumes.
— C'est cela, ditril... vous signerez après... Noos t vêtirons, continua*t-il, des habits d'une de ces fiUesle joie des faubourgs de Yaise... Le roi des ribauds^ roffieicr gardiateur, signeront plus tard... nous aurons toutceb avec dé i'or... Vous obtiendrez, vous, des signatures (ta tout le quartier... et il n'en sera plus question... Mioos? venez m'aider, reprit-il après une courte pause, ▼««*••• profitons de leur sommeil à tous... ce sera plos f^ ensuite... Vous les réveillerez un à un , c'est-à-dire le uns après tes autres, pour les faire signer... Je vaisovoyer chercher un de mes carrosses... Robert etGuillaoïnÇf vous m'accompagnerez à deux lieues d'ici... Danstros heures^ elle sera dans un couvent de filles perdues, on^ maison de réclusion pour les impudiques de son espèce.* vous savez bien où ; vous attesterez, et nous attesterotf tous qu'elle a, par ses faits et geêtêê, par ses mœurs dét^ glées^ insulté à la morale publique et à la religion, à lo«
LA RO^ ROUaB. 233
left commandcmênls de l'Église... Nous ne mentirotis pas, mes bieaux amis... n'est-elle pas une des maîtresses du roi, une femme adultère, une infâme enfin? On ne la refusera pas dans ce4 asile du vice... D'ailleurs mon médecin est le cousin de la supérieure de celte maison de correction : il appuiera d'une attestation bien en règle, bien et. dûment signée par lui et par deux de ses confrères, n^re déclaration à tous... Avec de Tor, l'aide de la Faculté, Tappui de la supérieure du couvent, et toutes les signatures du quartier nous appartiendront... J'ai des trésors immenses, ncies bons amis... je tes parl^erai avec vous si vous m'aidez à me venger. Allons, venez avec moi ; ye« nez, si elle n'est pas morte, venez la détacher de son gibet de fer ; puis nous la vêtirons en fille folle de son corps, avec le chaperon, la résine et la ceinture dorée, et la robe sans ornements, ni filets de soie, ni ruban aucun» Je vais vous rejoindre^ moi : allez, et commencez à détacher ses
liens; je vous l'ordonne je veux dire, je vous en
prie.
Et il sortit aussitôt pour commander à deux de ses valets de faire avancer le plus promptement possible un de ses carrosses dorés attelé de ses meilleurs chevaux; puis il vint rejoindre ses convives et complices^ qu'il trouva en admiration devant le corps nu et sans vie de sa femme, si belle encore dans celte affreuse détresse.
— Dépêchons! dépêchons!.. Ni pitié ni admiration pour cette femme, je vous en prie... plus rien pour elle... dit en rentrant avec précipitation dans le cabinet sombre et lugubre l'ex-trésorier du Confalon; dépêchons, je vous en conjure !.. profitons et des heures de nuit qui nous restent, et du sommeil de nos frères...
— Voici les vêtements d'une des courtisanes, répoudit Robert le boulanger. — C'est bien : habillez-la promptement... dans peu d'instants le carrosse sera dans la rue. Allons, ne perdons pas une minute. Je vais la faire revenir, moi, .
Et, en parlant ain$i, l'implacable pénitent fit. respirer quelques sels et une liqueur forte à la jeune femme toujours gisante à ses pieds.. •
Celle-ci poussa un cri déchirant et rouvrit les yeux, re-
234 LA, naBS iieeeB*
grettan^ héki 1 le isoiiiiDfiil fiinèbre et faiea&itsaatkKiti fat foisqv'oB lui arrachait si impitoyableiaenL..
Ud quart d%eore sfélaii à peine écoulé^ qu'un eairon élégant, aux panneaiiK dorés, aux mcielleux coasâiisà velours jaune, emportait, traiiié par de ir^ioareuxd»- Taux, une femme et trois hommes loin des rues, desqiÉ silencieux et déserts de la gran4e^ille endormie...
Ce char, dont les reues brûlantes enflammaient le piié inégal, traversa plus rapide encore le long et boneox bu* bourg de la Guillotière; puis il suivit la belle rooleic Provence la distance de deux lieues de poste, que la coursiers essoufflés et tout ceuvects de sueur franchireit en fort peu de temps.
La nuit était sombre et brumeuse... on n'entendait dan les champs que le cri de T^rfraieet le son lointain et n» lancolique des cloches.
-^ Arrêtez-vous, c'est ici 1 ftria en ee moment ao e»cher, do fond dn chariot, la voix de Stentor du seigsor Sambrucheti, . . Arrêtez , Messieurs I répéta-t-il : denevdez... donnez la main, ou plutôt portez cette femme... m loi £oiites aucqn mal, s'il vous est possible...
Et les trois personnages mystérieux s'éloignèrent de ï route où le carrosse les attendait; ils s'éloignèrent, toarl tour soutenant ou portant la faible femme, qui, ignorante encore de son sort, sans larmes, sans voix, résignée à tout, levait pour seule pnère, et comme une silencKOK protestation, ses yeux au cieU
Hélas i le ciel était bien soipbre, bien lugubre; pis m étoile n'y brillait... aussi la pauvre victime, tressaillant de froid et de peur, ne put-elle que murmurer, essayant a vain de joindre ses mains, serrées violemment par des lies étroits :
r— Mon Dieu I mon Dieu I que vais-je devenir?
Après avoir marehé pendant quelques minutes dans ■ sentier pierreux et bordé d'une hai^ toufiae et épines*? nos sinistres voyageurs arrivèrent sur le senil de la porte gothique d'un bâtiment assez élevé... Ce bâtiment, ancîei manoir d'un grand seigneur que ses prodigalités avaieal conduit au crime, et ses crimes au gibet... s'était métamof' phoséen une maison pieuse, ou plot^ en une maison de
LA fi(^E ItOUGB. 23S
correction desttoée spécialement apx femmes de mauvaises mœars^ aux filles folles de leur corps.
Des sœuf^ àe la congrégatipn de Sainl-^oseph la régjssaiept...
Avec du crédit et up nom riecammaodable , avec de l'or ou quelque ^plecUop élevée... on y avait fait plQ9 d'une foj» |:enfiprmer des aliénées^ des jeunes filles tncfir râbles (disait-on)^ disgraciées/ belles encore parfois, quelque^-uQ^ç mfiripes, ou vieilles, peu importe; de piauvres filles, de vieilles et saiuiefi fem^mes dont tout le crime était leur grand àge^ et leur iroportuniié à d'ingrates familles... plus d'une victime innocente y avait été traînée, peut-être par la baine, souvent par la cupidité, par la jalousie ou le vice tout-puissants^ blasonnés, portant* titres et rubans... Ducs, comtes^ marqujs et barons, procureurs et riches héritiers n'avaienMIf; pas toujours quelques plausible^ prétextes à leurs occultes vengeances}
Après avoir agité avec force ladoche du clottre , les voyageurs attendaient sous le vieux porche^ qu'une mousse humide et épaisse tapissait de chaque côté... Les hit)0ux et les orfraies répondirent par leurs cris lugubres à ce signai accoutumé.
— Mon Dieu, que vais-je devenir! répéta la pauvre femme. — Tais4oi, femme impudique, opprobre de ton sexe !..• tais-toi 1 lui cria presque sous le visage l-ex-tréso* rier du Gonfalon, dont les yeux étincelaient comme deux^ vers luisants.
Il se fit une grande rumeur dans ce vaste enclos et sous les voûtes soudainement éclairées du vieux cloître... les portes cloutées s'ouvrirent avec fracas; les verrous résonnèrent soudainement: les porte-^clefs et les surveillants s'appelèrent et se répondirent dans la nuit d'une voix lugubre; les chjens hurlèrent, les chevaux hennirent; et les gonds rouilles de la porte de fer ayant gémi sous son poids, nos voyageues fiirent enfin introduits.
Trois hommes seulement sortirent du pieux asile^ et regagnèrent à la hâte, au bout de quelques minutes, le carrosse doré qui les attendait ^ et dont les chevaux impatients répondaient, en piétinant dans la poussière de la route déserte, aux hennissements lointains et aux cris
tumultueux du couvent, où bientôt tout rentra diii{ l'ombre et le silence.
Une beure après cette expédition nocturne, sibaink-j ment dirigée et finie^ grâce à la vitesse des beaux élaloul normands qui les avaient conduits et ramenés^ nos tro^ confrères du Gonfalon rentraient bruyamment et d'in air radieux dans la salle silencieuse de l'orgie encore endormie.
-— Allons, nos amis^ que faites-vous donc? étes-vov morts? cria en frappant avec force de son énorme poin^ sur la table tout en désordre et encore souillée des traces du festin, et brisant de ce premier choc plusieurs verre ou flacons... étes-vous morts, nos amis? répéta le gm Robert le boulanger.
Et il ébranla, d'un nouveau et plus vigoureux coop^ poing, la table et les cervelles de quelques-uns des c» vives qui s'étaient Jaissé tomber de lassitude^ les uns è» leurs fauteuils, les autres sous la table même où iii avaient été entassés par l'ivresse.
Et un à un, les buveurs, les filles de joie^ les ex-pénitents du Gonfalon se réveillèrent; et un à un aussi, les flambeaux se rallumèrent; un à un, les verres aosâise remplirent de nouveau... etTorgie et la débauche ayiit ramassé parmi les impurs débris de cette hideuse tâe leurs sceptres souillés, Vénus l'impudique -ayant réveillé les flammes corrosives de son autel, refroidi, le viee, li honte, la folie, l'ivresse et le cynisme recommencèrent! régner, et trônèrent encore jusqu'au lever do jour dus ce réceptacle impur de tant de monstruosités.
Mais ce jour semblait reculer devant tant de honte, itvant tant de basses voluptés; ce jour, en se levant, éliit lugubre et sombre.
D'épais brouillards cachaient le soleil, qui jeta i peiie çà et là et par intervalles, dans toute cette journée, quelques-uns de ses pâles rayons sur la longue et étroite roc Gentil
LA AOBE ROUGJS. 2137
Arnold le peintre, dont la voix de plus en pins altérée semblait expirer, avait été forcé tout à coup d'interrompre sa lecture;, il continua ainsi le lendemain soir, et malgré les plaintes et la doulear d'Éyeline^ Thistoire si lugubre de Fex-trésorier des pénitents du Gonfalon :
Sept ans après le lugubre événement que nous venons de narrer au lecteur, il n'était bruit, dans une jolie petite ville située sur les bords du Rhône (Villeneuve, nous croyons), que de la fête magnifique et presque royale que devait donner dans l'ancien château seigneurial, qu'il ve* naît d'acquérir, un grand et mystérieux personnage, étranger, disaitooi^ frès-pieux, et très^puissant surtout.
Son extérieur était sombre et grave , ses vêtements ceux d'un deuil qu'il semblait ne devoir jamais quitter. Il était venu habiter cette demeure princière avec trois de ses frères, auxquels, ajoutait-on, il avait donné déjà comme héritage, avec pleine jouissance des revenus durant leur vie entière^ et, après la sienne, comme leur propriété et possession indivisibles, de magnifiques domaines attachés à la terré seigneuriale... le reste de ses biens était, assuraiton, légué aux pauvres. Ce puissant personnage avait fait bâtir une chapelle presque royale, établi une confrérie d'hommes sôus le vocable de Sainl-Joséph, dont il était le supérieur honoraire ; ses frères y étaient affiliés avec des grades, et les principaux et les plus riches habitants de la province, invités à celte fête d installation et d'inauguration de la pieuse société et de la chapelle seigneuriale, s'étaient tous empressés d'apposer leurs noms et signatures^ titres et paraphes, sur les registres en beau parchemin doré de l'ordre nouveau.
Elle fut éblouissante, ma foi, cette fêle attendue si impatiemment , et dans laquelle , selon les coutumes du temps, se succédèrent des cérémonies religieuses et profanes, le tout au grand ébahissement des manants, des vilains, des rustres, qui s'y ébaudirent, et à qui on fit largesse; à la grande liesse des jeunes damoiselles, des damoiseaux, des belles dames, des pages et bourgeois, des
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clercs et étudiants, qa'on fit danser sous les cliarmillea da parc.
Le mystérieux et sombre châtelain, sur le compte duquel chacun devisait à sa guise, sur lequel il se narrait des choses merTeilleoses et incroyables, qoe les uns prmaieQi pour quelque noble huguenot converti à la foi chrétienne, d'antres pour un grand seigneur disgracié et banni de la cour de France -, le puissant fondateur de la Douvelle recluserie célébrait aussi, dans cette même fête et dans nne même cérémonie/runion d'un de ses frères bien-airaés, disait-on, avec une jeune et belle héritière dont les titres, la famille, les biens n'étaient guère connus... mais elle était si jeune, si jolie, si aocorte, si simple dans ses manières; il y avait dans toute sa personne, dans ses diseoars, tant de grâces, d'agréments et de se duisante gentillesse, qoe les plus méchantes langues se souciaient vrainieat fort peu de ses manoirs, de son blascin, de ses parchemins et de ses ancêtres, pour ne plus vanter que sa beauté.
Or saves-vous quels étaient ces deux fortunés époux pour qui tant de pompe, tant d*apprêts, tant de luxe et de ûiste de tout genre, étaient déployés dans l'antique seigneurie de Villeneuve?
Je vus vous le dire, moi.
L'un avait nom Robert; il avait été boulanger : noble et utile profession.
L'autre, la jolie fiancée, dont les charmes robustes agréaient si bien à tous ses nouveaux serviteurs, avait nom Laurence.
Tons deux s'étaient vus une fois dans les appartements si richement décorés du seigneur Sambruoheti, tous deux avaient figuré comme aeteurs dans la mémorable orgie qui y avait succédé ce soîr-là à l'adultère royal.
Ils se connaissaient bien, ma foi!
Leur bienfaiteur, le nouveau seigneur de ViUeneuve, leur noble et puissant patron, c'était encore l'ex- trésorier du Gonfalon, qui, en expiation peut-être de ses crimes, venait de fonder dans ce bon pays de Provence, sous ce beau ciel si fécond, plusieurs établissements de charité, un hospice et cette société des frères hospitaliers dont il était le président.
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Su ptété^ sa Inenfaisance éiaîent en grande Téoération dans le nouveau séjour qu'il s'éfait choisi.
Abbés, clercs y hommes d'église, baillis, tabeiiioïls, élaieni accourus lui rendre leurs respectueux tibmmages et solliciter sa haute protection.
C'était bien lui, souffreteux et vieilli par les rènîords et la débauciie, lui et ses frères supposés, ses ex-confrères du ConfaloQ; dont il aviiil acheté le silence avec de riches do^ tations et presque le partage de sa fortune; c'était bien ausdi la jolie Laurence, l'ancienne suivante et complice de la âoble dame de la rue Gentil , qui tous se trouvaient réunis, sur les bords du Rhône ^ dans un castel dâfnaotelé^ riebemeni orné à l'inlérieur; tous allaient présider à celte fête somptueuse que noue aWoaî essarter de décrire.
Dès le matin, le son des eiecbes^ les détonations de Boites, les ar^ebosadeâ, annoncèrent aux habitants des hameaux circodvoisins le oomraençement de la cérémonie. Il y eut d'abopé eonséenition àë la chapelle, dédîée à s^aint Joseph^ pnis célébration do saint olSce de la messe, après lequel les futurs époux reçurent, étant agenouillés sur des cous*' sins de velours aux franges à'ojtj et ayant un riche voïle de gaze argentée suspendu sur leurs tètes, la bénédiction nuptiale des mains du jeune abbé directeur de k nonvelle confrérie des frères hos[>italiers.
L'ex-porte-croix du Confalou^ revêtu ded habits de cet ordre nouveau, était près d'eux, priant avec one grattide ferveur et d'un air bien recueilli, vraiment. tî
De toutes parts, les jeunes femmes fixaient lés yeux sur \uïj admirant cette mâle et belle figure voilée presque entièrenient par une épaisse barbe grise^ et plus d'une interpompif sa prière pour dire à sa vokîne : — Voyei notre seigneuf, n'a-t-il pas l'dir d'un saint? Et vraiment la bonté, lé calme, la charité et Tamour célestes brillaient sur son vénérable visage.
A la pieuse cérémonie succédèrent une procession f puis^ à la procession, des jeux, des courses, dès tirs à l'arc et à l'oisean, des courses à pied, des danses, et à tofis ces exercices, un gala ou repas nuptial. Il y eut des tables dresses dans toutes les allées du parc pour les lÉfa&àiits et vil-
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lagcois; les danseurs à côlé de leors danseuses, proléga par le feuillage encore touffu .
Puis, quand vint le soir, on joua plusieurs myslèresdans la salle de spectacle du château, dorée et peinte à Tititienne, dont les portes furent ouvertes à tous, et dont les Voûtes faillirent s'écrouler sous les applaudissements frénéliques et sous les éclats bruyants de l'hilarité bouffonne des bons paysans, mêlant aux cris de leur admiration les non» mille fois bénis de leurs hôtes et nouveaux seigneurs.
La mariée, resplendissante de pierreries et de pedes, quoique moins embarrassée de ses atours qiie de son rMe, semblait vouloir plaire à tous ; aussi elle grimaçait d'ooe façon. quelque peu comique^ et non sans peine, un air de grandeur et de bienveillance, comme pour éloigner des souvenirs qui la gênaient plus encore.
— Voyez donc quel air de bonté elle a^ notre nonvelk châtelaine ! disaient les jeunes hommes. En avei-voas n jamais une de ces grandes dames qui fût moins orgueiUeose qu'elle? Celle-là n'est pas vieille, elle n'est pas laide noo plus.... voilà pourquoi, sans doute/ elle se montre si pco fière.
— Elle a raison... Oh I nous l'aimerons tous! se disaient à,iN)iz basse de robustes pécheurs du Rhône : nosi^us beaux poissons seront pour elle.
Le spectacle étant terminé, on servit dans la grande salk de réception du château le repas de noces. Â ce galafareot admises toutes les notabilités religieuses et civiles delabaronnie.
Il était déjà bien avancé, lorsqu'un page vint avertir l'amphitryon qu'un personnage enveloppé d*un pourpoint déchiré^ et le visage presque voilé par une longue cheYelure noire, demandait à parler au seigneur et maitre do castel. Cet étranger était arrivé à cheval : son cheval, couvert de sueur, semblait épuisé de fatigue. Ses vétemeots étaient sombres, sa voix faible; sur ses épaules était attaché par un ruban de velours noir un instrument de (rouvèreoo de ménestrel, espèce de petite harpe portative dont les sons rappelaient la lyre des bardes écossais ou la cithare des chantres sacrés.
Le seigneur Sambrucheti sortit avec une précipitatioi
LX KOB£ ROUGE. Hi
inaccoutumée chez un homme que des soufirances physiques et morales semblaient avoir courbé avant l'âge; ses convives purent même remarquer, au moment où le page lui parla bas à Toreille, une plus forte altération sur ses traits et son visage si pâle.
Cependant il sortit brusquenfent, et, quand il revint, il tenait par la main le personnage aux vêtements de deuil, qui, ayant détaché son luth^ se mit à l'accorder pendant que l'ancien trésorier du Cohfalon avertissait en quelques mots la société qu'un ménestrel savant dans l'art des trouvères, que la renommée d'une si noble et si festueuse réunion avait amené au château, allait avoir l'honneur et le plaisir de célébrer devant elle Thyménée qu'on venait de fêter.
Pendant qu'il parlait, le jeune homme aux vêtements et au visage si étranges promenait des regards étincelants sur la tête de chacun des convives , s'arrêtant toujours de préférence sur celle du président de l'assemblée... on eût dit que le page noir (ce fui ainsi qu'on le nomma tout d'abord) cherchait une victime od quelque ennemi dans celte réu-. nion parée, que l'ivresse, les amours et la félicité la plus pure semblaient couvrir de leur égide de fleurs.
Enfin, après une pause et quelques instants de silence, le jeune étranger, après i^voir levé au ciel ses yeux Aiéiancoliques et humides, comme pour réveiller ses souvenirs, poussa un long soupir» puis chanta le virelai suivant :
Au bieau séjour où deux grands fleures
Se joigoeot amoureusemeut^
Dans la ville aux saintes épreuves,
Henri trois vint pieusement.
Pour plaire aux bourgeois^ à Téglise,
Le bon roi se fit recevoir
Des Gonfalons... Quoi qu'on en dise.
Royal exemple est bel à voir.
Frère Henri fut très-bel à voir.
11 quitta la pourpre royale Pour l'humble habit des pénitents, Chaussa son pied d'une sandale.
Dans la fange marcha longtemps...- Mais, au détour d'une ruelle. Le monarque encapuchonné S'échappe, et vole auprès d'icello Dont les bieaux yeux l'avaient amnô .
Tandis que le pieux cortège Défile grave et triomplianl,
944 LA lUM» BOOfiS.
Soard aqx notes 4p saint se1lèg»i Roi captif d*uo mooarqae enfant^ Henri courooDé de sa flamme y Ooblialit sceptre, trène et foi, . .
Frère Henri caresse la dame, La dame da confrère au roi.
Pendant qa*eniTré d'ambroisie.
Notre conple s'envole aux cieox..
Du TÎeil époux la Jalousie Sur son logis porta les yenx.
Triste, il soopira ; « Notre femme « N'aime pas les honneurs, je croi.
« Ourrez tos fenêtres, Madame :
« Noos marehoos an cèté da roi. i
Du TfA galant flairant la piste.
Brisé, suant, notre jaloux, £n son logis, à Timproviste, Retourne altéré de courroux...
Amour sauva le roi de France, Laissant, hélas! pàtir ponr loi Faible femme dont l'innocence Crie encor vindicte aujourd'hui...
Quand le jeune uiéneslrel eut ces&é de chanter, il se fil une rumeur sourde parmi tous les couvives, dont les téleî baissées, les visages tristes et pâles contrastaieat d'uoe minière étrange avec les cristaux flamboyants ei les vases ik bordaul de parfums et de fleurs qui couvr^iient la tiUc du festin.
Le nouveau seigneur du manoir de Villeneuve resii muet et rêveur plus longtemps que ses voisins^ que les lamées du vin commençaient à bercer... Se levant de ooa- YcaU) il se disposait à inviter le mystérieux personnage àse retirer auprès de ses gens^ qui le traiteraient et Wï&xx^ raient, lorsque, sans mot dire, mais promenant toujours ses regards inquiets et scrutateurs sur le groupe joyeux et étincelaht, le page noir se retira en saluant l'assemblée respectueusement. Arrivé près de la porte, il se découvrit de nouveau, mit un genou en terre et disparut.
Le lendemain matin, le lever des nobles mariés se 6t bien attendre; et leur superbe et vénéré frère lui-mèffie, comme on nommait le .seigneur Sambrucbeti, seinbli prolonger les instants de sou repos d'une manière si ioïc* coutùmée, que déjà ses domestiques, et surtout son inieor
LA noms iiO0&B. i43
diant, s'en inquiétaient en l'attendant depuis quelque temps dans son cabinet de travail pour lui remettre plusieurs lettres et papiers importants.
Dix heures^ onze heures sonnèrent, et personne ne descendit des appartements supérieurs du château dans Tîmmense réfecloire^ où un déjeuner splendide attendait eu se refroidissant, au grand déplaisir du maître d'hôtel, que les fortunés époux eussent achevé leur toilette.
-^ On voit bien, disaient entre eut les pages et'Ies varlets^ on voit bien que cette nuit a été gaillardement employée par eux... ils sont forcés de la prolonger parleur sommeil de douze heures.
Sfidi sonna, et personne ne descendit encore.
Cependant on avait vu dès l'aube^ disait-on, le page noiil^ 'remonter sur son destrier et s'éloigner au galop.., et tout lêtait silencieux dans leâ vastes appartements du vieux manoir ducal.
Enfin on se décida à aller frapper à la porté des deux mariés... on frappa lotigtemps sans qu'ils répondissent... on appela par la serrure de celle du seigneur et maître... il dormait profondément aussi. Après une nouvelle attente, Fanxiété et l'inquiétude remportèrent sur l'étiquette et le respect : on pénètre, après avoir brisé l^s obstacles du fér et du bois, dans la chambre des mariés... et on les trouve tous deux encore enlacés amoureusement, mais froids, inanimés, sans vie enfin.... des taches bleuâtres couvraient leurs beaux corps convulsivement élreitils...
Cette horrible découverte ne fit que hâter les recherches (retardées encore par la déférence) dans la chambre du su-
}>érieur honoraire de la communauté des frères hospiiaîérs... Après en avoir brisé la porte, deux personnes s'y introduisirent aussi, précédées par deux pages portant des flambeaux aux clartés vacillantes : un spectacle plus lugubrci plus effrayant encore les attendait dans ce dernief lieu.
Le sjeigneur Sambruçheti était étendu mort dans son lit... mais il n'y était pas seul : épouvaqtable mystère!...
Une femme, morte aussi, était dans i^es bras crispés et bleuis; cette femme, jeune encore, dont lés traits respiraient la noblesse et décelaient une beauté remarquable^ effacée
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I>ar de grandes souffrances ou de longs chagrins, celte femme^qui était-elle donc? Ses vêtements en désordre,pkces sur un fauteuil, sas Têtementsen tout semblables à ceux du page noir^ et un portrait émaillé aux armes de Ffaace, qu'on reconnut pour cebji du roi Henri UI, expliquèreotà quelques-uns seulement cette funèbre énigme.
Le gros Guillaume, qui se trouvait là auprès d'un de ses frères supposés^ lui dit :
— Mais que signifie donc tout ceci?... ne l'avions-noos pas enterrée?...
— Bah! répondit Williams le charron, nous avions ooblié de la... et il se tut, affectant un maintien grave et ao air attristé qui en imposèrent aux serviteurs désolés qui l'entouraient.
C'étaient les deux ex-confrères du porte-croix du Confiions qui restaient seuls possesseurs de ses biens immenses, de toute sa fortune.
Quand ils rejoignirent l'intendant du châteaa dans le etbinet de travail de leur puissant patron et complice, ce premier^ les larmes aux yeux, après vingt révérences, leur remit plusieurs lettres... une d'elles, qui sembla être mirquéc au sceau de l'État, datée de Sainl-Cloud^ du 2 aoàt 1589... annonçait à l'ancien porte-croix du Confalon l'assassinat du roi Henri IH de France par le jésuite Jacques Clément; au bas de cette lettre étaient écrites en caractère} presque illisibles ces quelques lignes :
ff Vous voyez que nous avons réussi; sans doute voas « tiendrez vos promesses.
« Saiiit-Gloud9 4589. »
— Oui, nous avons bien réussi... murmura entre ses dents Guillaume. 0 mon cher maître et fpère, cette bonne nouvelle ne te ressuscite-t-elle pas?
Puis il se détourna pour cacher quelques larmes que b joie et la douleur lui arrachaient à la fois... il décacheta oœ autre lettre; il y lut en tremblant ce qui suit :
a De profundii elamavi ad te. Domine, Dominê;eXÊié a tûùcem meam... J'ai crié de ma tombe^ Seigneur, vers ^ vous; j'ai crié : Exaucez ma prière I et vous n'avez pis a entendu ma voix.
LA ROBE ROUflE. 2*5
« Vous m'aviez enterrée toute Vf vnnte; le bras du Sei- « gneur m'a délivrée demî-morle.., j'ai p«isé des forces a dans mon ressentimentpour venir jusqu'à vous, me venc( ger sur les assassins dé mon roi...
a Ma résurrection a été le signal de votre mort à tous; a car vous avez desséché avec la lave d'un volcan mon « cœur déchiré et saignant de faible femme, car le sou- « venir de Torgie funèbre s'est empreint comme un fer or rouge dans ma mémoire affaiblie par les larmes.
« A ceux qui survivront à ma vengeance, je lègue la a moitié des biens de mon mari, l'autre aux pauvres.
« De profundis clamcmi ad te, Domine ; Domimy ixaudi « vocem meam; et vous n'avez pas entendu ma voix ! »
En cet instant, plusieurs pages tout effarés accoururent auprès du frère du défunt seigneur : ils venaient lui dire que ce dernier, après avoir été saigné en plusieurs endroits, venait de donner quelques signes de vie... il allait peutêtre sortir d'un sommeil léthargique, et on combattait les effets du poison avec succès.
" — Ah 1 mon Dieu I cria-t-il avec anxiété, est-ce bien vrai? quel miracle !
£t il se tut, craignant de faire trop deviner son désappointement.
PuiSy reprenant entre ses mains la lettre qui annonçait l'assassinat du roi, il dit :
— C'est cette nouvelle qui Ta ressuscité.
Après une convalescence assez longuç, Tex-trésorier du Ck)nfalon, entièrement rétabli , résolut de rendre avant de mourir une dernière visite à la bonne ville de Lyon. Au terme d'un voyage assez pénible sur le Rhône, qu'il mit plus d'un mois entier à remonter jusqu'au port d'AInay, dans une barque magnifique , richement pavoisée et décorée de ses armes, le seigneur Sambrucheti arriva avec une suite nombreuse de varlets, de pages, d'intendants, de clercs et de serviteurs, dans la rue Gentil, veuve depuis tant d'années de sa présence et de son faste. Les contrevents et les fenêtres de sa belle maison, si longtemps fermésy se rouvrirent enfin ; et ce fut dans tout le quartier une rumeur prolongée, et des conjectures interminables pro-
246 LX ROBE ROtJGE.
duites par ce retour inattendu de l'ancien banquier de la cour, de l'ex-trésorier deâ pénitents du Confàlon, qne la uns disaient voyageant en Sicile au sein de la noble fêimiUe de sa défunte épouse, et que d'autres croyaient fixé surles bords de la Sture en Savoie, dans le manoir d*un de ses oncles, archidiacre d'un grand mérite.
Rien n'était changé dans ses somptueux appartements, qui semblaient tout étonnés de sortir de Tobscurité et do silence dans lesquels ils étaient restés si longtemps plottgés. La table de l'orgie était là encore toute dressée ; les glaces flétries, les débris de porcelaines, les divans aSkissés, les chaises^ les fauteuils renversés, tout y disait revivre le cynisme sans frein et Timpudique saturnale des joyeux et impitoyables cohfrères. Dans le cabinet de toilette, où deux hommes^ deux acteurs de cette scène nocturne^ changés et vieillis, venaient de pénétrer, des taches de sang s'offi'ireol encore à leurs yeux sur le marbre du parquet...
Quand tes deux vieillards qui y étaient entrés les premiers se trouvèrent seuls, ils restèrent muets quelque temps, comme absorbés tous deux par une pénible émotion; enfin, après avoir fermé avec attention les portes de ebéoe sculpté du boudoir élégant de sa défunte compagne, le seigneur Sambrucheti, d'une voix affaiblie par les souffraDces et par Tftge, rompant le silence, parla ainsi à son compagnon :
-^Nous voici, dit-il, dans le lieu témoin, il y sept ans, de Tadultère royal et de la vengeance conjugale... Vous le savez, chier et vénéré Guillaume^ tous ont bien fait leur devoir ici... les amants d'abord, les juges après. Mais enfin la voici là, vous le savez, l'infidèle... qui a voulu reprendre sa revanche; Là, dans cette caisse de pldmb parfumée par vos soins et de vos mains dévouées. Nous l'avions tuéepoor le monde^ elle a failli nous tuer pour la terre : nous sommo quittes maintenant. Son évasion, son arrivée furlive tu château, son déguisement, sa vengeance même, sont autant d'énigmes, Guillaume, qu'il ne nous dut pas chercher I découvrir, croyez-moi... la folle aura brisé ses liens, yoiOi tout... Songeons maintenant à lui faire de belles et impo* sanies fimérailles dignes en tout de mon rang, de mon nom et des sentiments religieux que je veut professef désormais.,. GiiHlaume, vous mon cbmpliiâis et «ion ami,
LA KOBE RÔUGB. 2M
mon heure approche.., je veux qu'une loitgue expiation efface les taches sanglantes de ma vengeance... Quel homme, à ma place, n*eût par tous les moyens cherché à obtenir une éclatante jdstîde?... Ils dorment tous maiûtenant... lis peuvent s'aimer... si on aime encore là-bas... Moi, je veux prier pour eux... je veux faire dire des messes pour le roi et pour sa mattresse... ma femme, à moi, entends-tu, Guillaume?... La mort de Laurence et de Robert, nos amis^ est un grand malheur... mais tu t'en consoleras en héritant de leurs biens... plus tard je te léguerai aussi une moiué des miens; l'autre appartient déjà aux pauvres et à nos confrères hospitaliers de Villeneuve.
— Que de largesses el de générosités, é mon tioble seigneur ) interrompit en lui saisissant une 4^ ses mains, qu'il porta avec enthousiasme sur ses lèvres, le gros Guillaume,; qu'à son riche costume on eût pris pour un échevjn ou un riche prévôt des marchands. — Point de remerciement?, mon digne ami ; je ne te demande qu'Une grâce, c'est d'imiter nos vues philanthropiques et charitables, de ne point te laisser aller à l'irréligion, encore moitis à l'oubli des sei nienls particuliers que tu nous âs faits... Après-demain donc, nous ferons célébrer un service solennel pour le repos de l'âme de notre dame et épouse de Santa-Rivâ, dans la grande et ancienne église des Apôtres : tous nos confrères du Confalon y assisteront... tu seras à ma suite en ta qualité d'intendant et de secrétaire... Puis, après celte cérémonie, aura lieu celle de la translation de la dépouille mortelle de notre noble et infortunée compagne, à qui Dieu pardonne comme nous... J'ai tout prévu, tout ordonné... nous aurons vingt chariots, tous les corps d'étals, les jeunes filles des congrégations, une armée d*abbés, de moines et de prêtres de tous les âges et de toutes les couleurs; les cloches sonneront dès la nuit... Tu présideras aux autres soins que j'aurais pu omettre... lu feras faire la bière, toi, entends- lu?... — Je la veux voir confectionner moi-môme, répondit Guillaume. — ph bien! sonees-y... poursuivit Tancien porte-croix. Tu commanderas aussi un mausoléo à nos armes, un monument en marbre noir, surmonté d'un génie çn marbre blanc, tenant un flambeau abaissé à la main : nos nom et prénoms y seront inscrits en lettres
d'or h cdté de ceux de noire époase... dont noQ^ k serons poinl condamné à partager, comme undésboonenr, la dernière couebe, voulant être enterré dans noire douvelie chapelle de Villeneuve... ce que vous tiendrez pour dit, amé frère Guillaume... — Maître, il sera fait selon votre bon plaisir : nous le jurons par la Vierge sans tacbe. — Assez, Guillaume, assez : ne jurez plus... et allez porter ces diverses lettres... je sortirai aussi, moi, après tous. Cette nuit, vous renfermerez sous une double enveloppe cette caisse-là (et en parlant ainsi^ il toucha machinalement du pied la bière de plomb), où dort le bean page noir qui nous voulait si gracieusement endormir tous : f] compte. Adieu, mon cher Guillaume ; à cette nuit.
Ce ne fut que vers minuit, en eBet, que l'ex-trésorier du Cbnfalon et Guillaume l'ex-serrurier , devenu ^nsi seigneur par ^a complicité dans la vengeance toute italienne du premier se retrouvèrent seuls auprès d'une petite tabie d'ébène servie des mets les plus rares et les plus etqois^ie Tendroit.
. La lassitude du voyage^ et peut-être de trop fréquentes libations, ayant appesanti leurs esprits, ils causèrent peaei froidement, absorbés qu'ils semblaient être tous deux|itf le souvenir des angoisses et des souffrances de la vidJoe dont ils croyaient parfois entendre encore les soupirs... Enfin, après maints bâillements à demi étouffés, nainlfi paroles entrecoupées^ ils finirent par s^endormir dans leon fauteuils dorés aux coussins moelleux de velours.
Pendant ce lourd sommeil , espèce de cauchemar (h crime, ils virent tous deux en^ songe l'orgie funèbre, depuis sept ans éteinte, se rallumer aussi bruyante, aussi foiiet aussi lascive, aussi éhontée que dans cette nuit fameose dont le souvenir torturait si impitoyablement leurs coosciences... mais à la place de femmes jeunes et belles et un regards étincelants de désirs et de voluptés, ils virent Jes spectres hideux agitant leurs torches et se promenant p^ cessionnellement comme ils l'avaient fait jadis eux-Déoes portant comme eux une croix^ Mais sur cette croix, n lieu du corps blanc et si beau de la victime, était M » squelette... c'était elle, elle-même, elle encore, Tépoi* adultère, spectre aussi... Du haut de son gibet, hochantli
LA KOBE BOUGE. 2i9
léte,elie semblait faire un signe menaçant à ses bourreaux. F2t les glaces reflétaient les livides clartés de l'orgie infernale^ et des chants lugubres retentissaient h leurs oreilles frappées douloureusement... Ce songe affreux était une horrible torture, un châtiment prématuré du ciel peutêtre...
— Assez I assez I grâce 1 cria en se jetant en arrière de son siège renversé Tex-trésorier du Confalon, dont la léte frappa violemment la mosaïque de granit.
Il ne se releva pas...
£t quand Guillaume^ se précipitant à son secours, l'appela à plusieurs reprises, l|ii fil respirer des sels et du vinaigre^ il resta sourd et insensible.
— Il est donc mort aussi ! murmura d'une voix rauque l'ex-serrurier... Et qu'allons-nous devenir? ajouta-t-il.
Il crut entendre une voix qui lui répondait :
— L'héritier universel des biens du puissant seigneur Sambfiucheti...
Les serviteurs accourus auprès de leur maître sans vie poussèrent de grands cris, de tristes lamentations, s'arrachant les cheveux en signe de deuil, versant des larmes qui semblaient intarissables ; mais quand ils surent que leurs gages seraient doublés, qu'ils resteraient au service de messire Guillaume de Villeneuve, leur grande douleur s'apaisa soudainement, et ils firent à ce dernier de nouvelles protestations de dévouement et de sincère attachement.
Ainsi en est-il toujours... les morts à peine refroidis, on ne pense guère à eux.
Une seule cérémonie funèbre, un seul mausolée réunirent les deux époux, dont le sire Guillaume, leur parent supposé, dirigea lui-même les obsèques, qui furent magnifiques.
— Bah I s'était-il dit en songeant à la recommandation expresse de son bienfaiteur, de ne jamais réunir ses cendres à celles de s$i compagne adultère... bah ! s'était-il dit, ils ne se battront plus là-bas !
Et il avait assisté lui-même, en habit de pénitent, au
^nO LA ROBE ROUGE.
double enlcrremenl de Tex-trésorier de cet ordre fameui..,! et de sa digne et noble épouse, pour laquelle un serrkt solennel fut célébré le lendemain . '
Guillaume succéda à son protecteur dans la confirériedet religieux hospitaliers de Villeneuve ; îl y fit beaucoup il bien aux pauvres, qui bénissaient son nom ; il fonda plof sieurs hospices; n'ayant pas de postérité^ il légua avaQlk| mourir ses biens immenses à plusieurs hôpitaux et coiit vents, selon les pieuses et dignes intentions de son Dokh patron.
Le vieux château féodal de Villeneuve resta plusieoitl mois inhabité, même de son vivant.
Une tradition populaire fit longtemps croire aux paysaii des alentours que chaque nuit, etitre minuit et deuxheQin du matin, on entendait près de ses larges fossés les heninsements d'un cheval; qu'aux sons lugubres de laclocbede la chapelle du vieux manoir, le pont-levis s'abaissait, et qu'un page noir le franchissait au galop... sur son destrier blanc, dont les hennissements semblaient répondre triste ment au glas lugubre... plusieurs pâtres et^es chasseon afiirmaient même avoir vu distinctement le page mr»*
Le supérieur des frères hospitaliers^ lui aussi, assurait avoir eu plusieurs visions qui troublèrent, dit-on, le cainoe de ses derniers jours.
Par ses ordres même, plusieurs années après la- cérémonie qu'il avait présidée, on entr'ouvrit la tombe de Tex-trésorier du Confalon^ et les ossements épars qu'on y trouva furent séparés soigneusement et placés dans deux tombes distinctes éloignées de cent pas l'une de l'autre. Sur l'une d'elles, on dressa simplement une énorme croix de fer... peut-être la même qui avait servi à l'orgie lugubre de la rue Gentil on laissa dans l'autre deux petits médaillons en ivoire: c'étaient deux portraits... Ces deux portraits étaient souillés par la rouille et la vétusté.
Quelques mois après cette triste cérémonie, dont il apprit avec joie l'issue, le vieux Guillaume mourut subite ment^ âgé de septante-deux ans. Il s'éteignit résigné, calme et pénitent : c'était bien juste... It fut même, dit-on, pleuré : est-ce étonnant?
LA KÛ^e ROUti£. ^i
— Arnold ! Arnold ! s'écria en cet instant, avec le visage pourpre ei les yeux tout en feu, le vieux baron de Morneyx^ qui n'était plus maître de Tagitation extrême que ses traits décelaient depuis quelques heures; Arnold, répé(a-t-if, il y a do sang dans ton histoire... comme jadis^ ta sais^ ils ont crié, ces infâmes, qu'il y avait du sang sur mon portrait I... Ton histoire est horrible, Arnold/ horrible et mensongère I poursuivit le vieux baron hors de lui... Oui, je te dis que tu en as menti, Arnold !... le roi n'est pas mort... il vit protégé par les vrais royalîsles... les régicides^ et les libéraux, et les carbonari, et tous les révo-lutionnaires ensemble, y. compris ton ignoble ami Du roteau, ce spadassin bonapartiste, ne le tueront jamais... non, jamais, tant que les tribunaux/ les cours royales, tous les parquets et tous les juges royalistes veilleront sur lui... Oui, tu as menti, Arnold I.,. lé roi n'est pas mort... viw le roi! — «Mon Dieu, mon Dieu 1 s'écria la baronne en entraînant son époux valétudinaire... mon Dieu, quelle imprudence avez-vous commise !
Vous aves désespéré Evelyne, offensé Ambrosio, et réveillé chez ce pauvre vieillard le mal affreux qui lui laissait enfin quelque trêve.
Arnold ne répondit rien ; mais son silence était assez éloquent : rabattement, Tanxiété et le repentir étaient empreints sur son pâle visage. Frappant à plusieurs reprises d'une main crispée son front embrasé par le souffle de la fièvre, et se parlant à voix basse :
— 11 y a donc du sang dans toute ma destinée V se demanda avec amertume le jeune peintre.
Maintenant, que le lecteur nous pardonne cette trop longue et sans doute inutile digression, celte digression qui lui expliquera assez les causes qui provoquèrent ces rechutes de la maladie horrible de l'infortuné baron^ re^ chutes dont la derfiière crise se manifesta, comme on Ta YU plus haut, à table, au milieu d'un repas de famille, le soir même où Arnold avait reçu de Pépilo cet écrit mystérieux qui l'appelait à un renJez-vous atiquel enfin nous ailohs le suivre.
Une barque montée par trois hommes s'avançait à toales rames vers le rivage à Vinstant même où Ârooid arrivail en face de l'île des Pêcheurs. Comme il promenait ses regards tout alentour de ce lieu^ sous les arbres, et à âne grande distance devant lui, sur la route, y cherchant ei vain le personnage mystérieux qui lui avait donné rende^ vous en cet endroit, il entendit du sein du lac partir uo coup de sifQet, et, tournant la tête, il aperçut la frêle embarcation soulevée par les vagues, et il se rappela le signal convenu au bas de la lettre que lui avait remise Pépito.
Alors Arnold s'arrêta, et, les yeux toujours fixés sur h chaloupe, dont chaque personnage devenait de plus en plus visible, il attendit patiemment, les bras croisés, dans Tatlitttde d'un homme qui médite.
En ce moment le soleil saluait, du haut des Alpes encore vertes, le lac et le riant paysi^e des alentours de ses de^ niers et splendides rayons ; les cloches d'Arona sonnaieit sept heures, et la vieille horloge de V isola Bella répondait aux églises de la petite ville par les sons fêlés et sourds de la cloche de sa tour en ruines.
Arnold, ayant porté de nouveau son regard sur l'onde, qu'on eût dit en cet instant embrasée par les gerbes de feux de Tastre s'abaissaat plus radieux derrrière les cimes chenues du Simplon... Arnold vit les passagers de la barque qui venait d'aborder se diriger de son côté.
Alors son oœur battit avec plus de force ; en proie à une affreuse hallucination, il sentit ses genoux tremblants se dérober sous lui ; il sentit comme un nuage de sang se heurter contre son front, quand il crut reconnaître dans an des étrangers qui s'avançait le vieux et l'inflexible Duroteau.
— C'est donc bien lui ! s'écria-t-il en se redressant comme pour recueillir toutes ses forces et son sang-froid près de l'abandonner. ••
hK ROBE ROUGK. ^3
Et il marcha d*tin pas mal assure à la rencontre des deux inconnus... le troisième était resté à récartpour veiller sur la barque, qu'il venait d'amarrer à la rive.
— C'est moi, mon fils, dit d'une voix rauqiie Duroteau, en tendant le premier la main à Arnold, qui sentait une sueur froide courir sur tons ses membres; c'est moi qui viens tenir mes promesses et régler nos comptes , ajouta l'ancien militaire, qui continua sans autre préambule : Je viens te demanderia vie, comme je t'en avais prévenu, ou te donner la mienne, si tu tires plus juste que moi... Je ne t'insulterai pas, c'est lâche et de mauvais gôùt ; mais je te dirai que tu m'as trompé comme un miférable, que tu t'es allié, malgré ma défense, à cette famille de noblards, à la fille de ce tigre rouge, qui avait failli te coûter la vie. Décidément, tu le vois bien, ces gens-là nous portent malbetir. Tu m'as fait jouer, Arnold, le rôle d'un eomcrù: c'est très-mal, mon ami, et ça lie se pardonne pas; mon ressentiment est bien juste, vois-tu. J'ai refusé ma nièce à UQ aide de camp du nouveau roi qu'ils viennent de /a^rtquer à Paris ; j'ai refusé les plus riches et les plus beaux partis, comptant toujours suf ta parole : et que faisais-tu, Arnold ? tu faisais le môrt^ tu ne disais mot et t'encanaillais à ta guise avec tes grandeurs, aivec tes baronnes et tes duchesses. Alors, quand je n'ai plus douté de ton infamie, de ton ingratitude; quand j'en ai eu toutes les preuves en main, je me suis dit : Voilà un cher enfant qu'il me faudra aller tuer encore. C'est cruel, à mon âge, Arnold, et, avec l'amitié si vraie que je te portais, de recommencer l'ignoble métier dé spadassin ; mais c'est ta faute, ta faute à toi seul. Tiens, prends ton argent, le prix de tes tableaux, ta croix, le prix de mes blessures, ton portrait, tes lettres: je ne veux rien garder à toi, Arnold... Et , maintenant que je l'ai- tout rendu, lis et déchire sur-le-champ ce testament dans lequel je te léguais tout mon bien, tout ce que j'ai déplus précieux, moi, pauvre vieux soldat, c'est-à-dire ma nièce, tties épées, mes chers tableaux et les économies que j'ai faites sur mes pensions et sur ma retraite.
Et, en parlant ainsi, l'ancien capitaine de la vieille garde
avait des larmes dans les yeux et dans la voix.
Arnold restait interdit et silencieux; il semblait accablé.
^4 LA. $uQm ^iW^>
Alors le capitsune Duroieau, s'adressani avec brusquefie au personnage qui raccompagnai!» lui dit :
— Retirez-vous, Monsieur : daiu un instant, un de nous deux aura besoin de vos soins; alors seulement « après les deux coups de fe^uque vous aurez entendus, vous vous approcherez... Songez bien qu'il vous est interdit sur l'bonneur de faire un seul pas en avant.f Maintenant» monsieur Arnold) venez avec moi sous ces sauUa.., j'ai des pistolets sur moi et des épées sous ce manteau... nous commencerons par les pistolets ; J0 vous crois trop faible sur l'autre acnie, et je ne veux pourtant pa^ vous assa»» siner* ^— Qh I mon ami I s'écria soudain Arnold quand ils furent seuls^ éfioutez-moi et redevenez calme. Nous allons commettre l'un et l'autre un crime : Dieu, la^feligionet l'huisanité nous défendent de verser le sang de iu>s frères-.t je n'ai peini cessé de vous ainiaer... plus lard vous Siiurex tout : je ne suis pas si coupable que vous le pensez. Point de combat^ mon noble ami, je vous en conjure, pre:»sez plutôt encore une fois votre fils dan^ vos bras. — Reeulezvous, monsieur Arnold, reculez-vous, vous dia-je, et défendez-vous^ je vogs l'ordonne. Je suis venu ici pour me battre, et je me battrai; si vous per^stiez à le refuser, t^lon ce serait vous qui me rendriez criminel^ et , au iieu d'une victime, vous eu auriez deux à vons reprocher. Allons, prenez ce pistolet et mettez-vous.à cinq pas. Je suis l'offensé, je pourrais tirer d'abord sur vous.<. cependant je m'en remets encore sur ce pbinl au choix du hasard. Tenez, suivez en l'air cette piôce d'argent... c'est la tête du nouveau roi que nous avons fait en votre absence; car nou;» avons bien arrangé les afiaires depuis votre départ : pour vous le côté de l'eCtigie rojale , pour moi l'autre*., c'est convenu... Approchez-vous... regardez... vous avez perdu... A votre place, Monsieur... pa& si près... mettez- voas à cinq pas... ni plus^ ni moins!..
Ainsi parla Duroteau.
En cet instant solennel il régnait un morne silence sur les deux rives an lac , et on entendait seulement dans le lointain les chants des pécheurs qui regagnaient à force d'avirons leurs cabanes enfumées, et les clocheâ d'Arona qui sonnaient rjlit|f0/ii«; le apleil avait âispWJ.4Qrrlère Jeà
I«4 BCIE «OUGB. 155
Alpes ; et le crépuscule desceudait déjà mystérieusôtnent sur les flancs des OQoetagnes et dans les fraicbes Yallées.
Une détopatiQû se fil euteodre... le vieux soldat avait lire sur Ar|:K>ld, qui, pâle et portant la main sur son côté droil^ ^'iécri^, d'ute vojx aifaiblie par la douleur :
-— Je suis blessé! Et il cbancela et pâlit de nouveau en la retirant ensanglantée. ^- Faut-il vous secourir, Arnold ? faut-il api^ler le médecin qui attend li-bas près de la barque. «. à quelques pas d'ici ?.« «r- Non, Duroteaa, non , merci 9 répondit le jeune peintre dune voix plus ferme; ma ^ieffure est légère, cette fois»., je n'en mourrai pas... et TOUS m0 cardo4nerea| n'e«i<e pas^ mon ami ?., -^ Eh bien ! lue-moi donc, loi... et puisque tu n'as pas voulu être mon Jil^ jusqu'à la fin^ venge^toi..» lu feras bien... je ne liens v^s déjà lant à cette vieille péan ; tire donc, te éis«je, et ne tremble f4& aii^si..^ J'ai vu, à Waterloo et à Fleuros , les balles de plus près eocorei
Elt, comme Arnold hésitait taiyottr&.«.
— Ab çà.I miiU tonmrreêl &éom^ avec l^aceenk de la fureur^ le lieuténant-oolonel Duroteau.** veus-lu me faire jouer le rôle d'assassin?., c'est a ton tour^ eocore une fois; tiroi ou je vais t'y forcer.«---Durû^u, je vous tuerais peut-* être».* TOUS êtes plus près que moi de la limite> et votre embonpoint me donne un grand avantage. -«^ Ah 1 ne £iis pas le généreux^ mille tonnerres de bombesl s'écria l'ancien oapitaiiie en serrant les poings et en jetant des regards mena^nts à son adversaire»
E<, comme il parlait encore^ l'arme d'Arnold fit explosion, et une belle mouette^ sur laquelle il venaitdeladéchar« ger^ abandonna les airs en poussant un eri perçant et expira presque aux pieds de Duroteau, qui, stupéfait^ laissa tom* ber son pistplet, et^ croisant ses bras sur sa large poitrine^ poursuivit froidement s
, — Diable l43'est bien, Arnold... Vous êtes devenu fort à ce jeu-là... mais il faut que vous liriez sur moi, mille ton* nerresl il le faut, où je vous y saurai bien forcePé --- Je vous tuerais, Duroteau , et Je ne veux pas de votre vie, naoi. ^^ Mais es<*tu un ange ou un démon? dis'-moi lequel des deux, etsai»^u donc lire là-haut, toi aussi ? Et, comme le vieux capitaine parlait encore^ Arnold, qui
2îf6 LÀ ROBB &O0GK.
Tenait d'entendre on léger bruit, s'élant retourné insfinctivement, aperçut, sur un des derniers degrés de ]a moD-tagne aride, debout cooinie un aigle sur son aire^ le Tieil Ambrosio qui semblait planer sur ce cooabat acharné, et protéger de son regard ou de ses pieuses prières les deux comlMittants.
Et, ayant agité une de ses mains ridées et tremblantes,' Termite leur cria i tous deux d'une voix forte et sonore,' d'une voix surnaturelle qui réveilla tous les échos de h silencieuse vallée^ il leur cria :
— Vous ne vous tuerez pas ! Cessez ! cessez !.. Dieu ne le veut pas... mes fils, Thonneur est satisfait. •• le ciel fen le reste... Attendez-moi...
Et Arnold et son implacable antagoniste restèrent enboe l'un de l'autre, sans voix et sans gestes, comme sobjogués par cette parole toute-puissante du vieillard ; et ils avaient encore le regard et la tète abaissés, quand termite, se plaçant au milieu d'eux, répéta :
— Vous ne vous tuerez ni Tun ni l'autre; Dieu ne la pas voulu. Et, s'adressant au jeune peintre^ il ajouta: Arnold.*^ mon fils bien«aimé, au nom du ciel et de nos saintes résolutions, merci... tu as bien agi ; mainlenail laisse-moi seul, je te prie, avec ton ennemi; j'ai à l'entretenir et à te disculper auprès de lui, puisque tu n'as pasoK le faire toi-même, mon pauvre enfant !
Arnold s'étant éloigné, étonné et stnpéfiiit du silence et de l'abattement de Duroteau , qui, la tête penchée sur sa poitrine plus agitée, semblait en proie à une vive émotion; Arnold, à peine parvenu sur la route encore déserte, et av^nt d'avoir aperçu Jacques qui accourait tout eflaré veis lui, vil le vieil anachorète saisir un des bras de Tanden capitaine, et, plaçant sa barbe blanchie presque sous ses visage, lui parier avec une grande chaleur.
— Mon Dieu, pensa-t-il en voyant Ambrosio ai animé, que peut-il lui dire ainsi?
Voici ce que le vieillard disait :
— Non, tu ne le tueras pas... car cet enfant c'est ton fils, c'est ton propre fils... — Ah I j'ai donc un fils, et mon san^ n'avait donc pas menti I interrompit Duroteau.
Sans lui répondre, l'ermite pour^iuivil :
— VieiUurd altéré de sang, te souvienMI de Péroniila, la fille de Milan, de Péronilla, la fille de Géronimo U vendeur de tableaux^ le pauvre paralytique?... eh bien | je sais, moi, quel était le père de cette belle et souffrante femme, qui reçut plus de coups de son mari que de baisers. Regarde bien dans mes yeux, Français, regarde; je te dirai ensuite, si tû ne l'as deviné d'abord, et le nom du père de cette créature maudite, et le nom du lâche qui la trompa et plus tard l'abandonna avec tant de cruauté... Tu vois bien que tu ne peux pas tuer cet enfant, entends-tu ?«. le ciel ne le permettrait pas. Et qu'as-tu à lui reprocher, démon qui as créé un ange?.. Sais-tu à quel prix il l'a trompé, lui? non, non!., tu ne croirais pas même à quelle torture et à quels sacrifices il a su se résigner... Tu lui pardonneras, entends-tu^ mon frère? el, situ redeviens calmé et juste, je t'appellerai aussi mon fils... Tu lui pardonneras f car dans ce combat encore il a été, n'est-ce pas^ bien grand, bien généreux, et tu Tas admiré toi-même, toi qui es courageux et loyal I •— Oh I oui, oui, mon père I s'écriale brave Duroleau , comme vaincu par l'éloquence toute chrétienne du saint vieillard. — Eh bien ! sois donc patient et résigné comme lui , ajouta Perraite ; et, lui remettant une lettre, il continua ainsi : Lis cet écrit... et tu verras que chaque action coupable attire sur nous le ressentiment céleste... Tu voulais tuer ton fils^ ton propre enfant! entends-tu^ pauvre Duroteau? et ta nièce est maintenant mourante àJVlilan... Cours donc en toute hâte auprès d'elle, lui prodiguer tes soins... cours, et arrache de ton sein, comme l'ivraie d'un champ fertile, la haine, la vengeance, l'orgueil et l'ambition, qu'Arnold, lui, a su chasser de son cœur. Va, et nous sauverons^ encore ta fille, ou plutôt ta nièce... Mais cesse de parler et de rêver de meurtre et de sang... cesse de menacer; elle mourrait, vois-tu^ toi aussi, et Arnold après. Obéis . donc à la volonté du ciel, dont je fais ici-bas respecter les décrets... pars sur-le-champ, va sauver ta nièce; plus tard, je bénirai ton amour paternel pour Arnold, qui n'a jamais cessé d'en être digne... A Milan seulement tu jetteras les yeux sur ce parchemin ; prendsle, et tu verras à quel crime t'exposa ton injustice. Adieu, . mon frère.
S58 LA-mcmB ^ouéà.
Le vieôx barofeau ne pnt d'abord rien répondre, seolement il prit une main d'Âmbrosio^ la mit sor son cœurqni battait avec force ; après un court moment de silence, sincUnant avec respect, il lui dit :
— Je le Tois, vous êtes un ministre dn rrai Dieu, tdqs avez des intelligences arec le ciel, et Arnold est votre digne disciple... Je ne devais pas, je ne pouvais pas le taer... j'expierai jusqu'à mon dernier jour ce dernier crime... Mais vous, sainf homme, pardonnez-moi, pardonna an •vieux soldat; car il se prosterne devant yous^ celai qni crojait à peine hier à l'existence de votre Dieu !.. bénissole, et il deviendra, lui aussi, humble et boa !
fit Ambrosio, ayant étendu ses mains ridées et tremblaotes sur la téle penchée de Duroteau, murmura qoelques paroles sacrées, après lesquelles il oayrit ses braset l'y pressa avec effusion.
Puis tous deux se séparèrent. .. Mais lorsque arrivé sor h route l'ancien capitaine passa tout près d'Arnold, il baissait les yeux comme un criminel... il y avait des larmes soie ses paupières... Arnold lui tendit (a main en lui criant:
— Adieu, Duroteau... je ne vous en veux pas, moi... L'ancien capitaine détourna ses regards humides et soupira à voix basse :
— Adieo^ mon pauvre enfant ! — Que s'est-il donc pasK entre eux? se demanda Arnold plus profondément ému, tandis que son serviteur, prévenant et inquiet, lavait avec de Teau fraîche du lac fa blessure légère que venait de recevoir son jeune mattre.
> Laissons le bon Duroteau re^égner en toute hftte la petite ville d'Arona, y prendre des chevaux de poste et se ik)fe! avec rapidité sur Milan, impatient d*y surveiller et de »courir sa nièce mourante ; puis rentrons avec Arnold, qw venait de rejoindre Ambrosio, sous le toit de la jolie vilU^ où le nouvel accès du Vieux président, les transes mortelle», l'inquiétude et l'anxiété de la pauvre Éveii&e se désespérant de l'absence d'Arnold, avaient de nouveau attiré k deuil et la tristesse.
Le retour du jeune peintre, sa blessure, cft la joie q« son peu de gravité fil soudain succéder au premier eflroi» les larmes^ les reproches et les baisers d*nne tendre dooleur
'tlL A6BE AÔUéi. %$9
éi d'un i3lcrs tendre rjtccommodemenf, nous passons tout cela sous silence.
— Pauvre âmî, disait Eveline durant la première nuit qui suivit ce combat funeste du père avec son fils., pauvre ami, tu m'as trompée encore une fois, et nous avons failli te perdre;.. Je suivrai désormais tous tes pas...
Et elle couvrait le pâle front d'Arnold de ses larmes, et
leurs bouches, leurs haleines et leurs pleurs se mêlaient
•encore, semblant se confondre dans l'ineffable hymen de
leurs deux âmes, où plus d'un bel ange encore se plut à se
mirer. ■
Trois jours s'étaient à peine écoulés depuis les événements que nous venons d'apprendre au lecteur, lorsqu'un messager de la poste d'Arona apporta un soir deiix lettres de Miian^ l'une pour Ambrosio, Fautre pour Arnold. Il Dous est impossible de faire disparaître ici Tobscurité que l'absence de ces deux pièces doit nécessairement jeter sur la fin de cette histoire.
Arnold et le saint ermite eurent à cette occasion de fréquentes et longues conférences^ et pas un mot ne transpira sur ces entretiens mystérieux et sur la correspondance qu'échangèrent durant plus d'un mois avec Pex-capitaine de l'empire le jeune peintre et son pieux guide.
Ce que nous savons seulement, c'est que vers la fin de novembre de la même année, une ordonnance royale in- ■ sérée au ilfoniYeur autorisait le lieutenant-colonel Duroteau à faire valoir ses droits à la retraite. Presque à la même époque, l'ancien officier ayant q-uitté Milan avec sa nièce, vint habiter une petite maison qu'il avait louée sur les bords du lac, avec cette dernière. Là jeune fille, après avoir touché au seuil de la tombe, avait été rappelée à la vie plutôt par un efibrt prodigieux de la nature que par tous les soîns^ le zèle et la science du jetlne Antonino, cet intéressant neveu du docteur Buldnet\ -
A peine s'il restait sur la physionomie de la jolie Ernestine quelques traces d'une impitoyable maladie et d'une plus longue convalescence.
Le même soir de l'arrivée du colonel et de sa nièce, qui descendirent dans leur petite maiéonnetté, distante de qoel" ques pas-dé la tUta de la baronne ; le même soir de ce re«-
200 LA AOBI EOUaB.
tour inattendu^ dont chacun ignorait le motif, Ambrosio, son jeune disciple et l'ancien officier Duroteau se rencontrèrent comme s'ils se fussent donné rendez-vous.
Dès qu'Arnold apexçut son vieil ami, il quitta le bras d'Ambrosio qui, déjà fatigué, s'appuyait sur son guide chéri ; et il se disposait à voler à la rencontre de son lo][aI adversaire, quand l'ermite, lui prenant la main, lui dit:
— Calme ta joie, mon ûls, et ton impatience que j'aime... on est bien plus fort quand on sait commander à ses désirs... Aujourd'hui c'est à lui de venir^.. cependant allons à lui... Mais je ne puis marcher plus vite, mon fîls, ta le vois bien... ainsi attends-moi^ attends, et modère cet empressement généreux.
Ainsi parla le vieillard, dont la voix tremblante décelait à chaque mot la profonde et vive émotion qui l'agitait en ce moment.
Malgré son embonpoint, le vieux Duroteau • accourait tout essoufflé. Dès qu'il eut atteint Termite et son jeune ami, l'ancien officier voulut fléchir un genou^ se sentant comme vaincu et comme subjugué par la majesté du vieillard, dont les traits semblaient plus rayonnants d'une joie céleste, dont les regards voilés par des pleurs jetaient ua plus sublime éclat.
— Oh! bénissez votre nouveau filsl s'écria-t-il prêta plier son genou.. • 11 a expié ses torts envers le ciel ei l'hamaniié... — Relève-toi, relève-toi, mon nouvel en£uit,et presse Arnold sur ton sein, Arnold qui meurt d'impatience de te rendre tous les élans d'un cœur qu'habile l'aoïitié la plus vraie... il t'a pardonné, lui, ou plutôt jamais il n'a éprouvé l'ombre d'un ressentiment contre tes colères et tes jalousies... Le ciel sourit à votre nouvelle union... sojex jdonc unis ici-bas et là-haut I... Arnold^ aime-le toujours, il est ton père; reste son vertueux enfant,.. Duroteau^ je te rends ton fils! •••«....
Et la voix éteinte de l'ermite ne put continuer, éloufiëe )>ar une émotion si impérieuse. Il sentit ses jambes chanceler... et s'appuyant sur le bras du jeune peintre, enlacé plus étroitement dans ceux de Duroteau, les voyant ainsi
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tous deux en proie à l'ivresse d'une joie si pure, muets et immobiles comme deux chênes de la montagne aux rameaux réunis, il leur dit :
— Mes fils, votre félicité inonde de tpp de voluptés ma pauvre âme... la joie a ses douleurs aussi... mon âge et ma faiblesse y succombent... Conduisez-moi donc sur ce tertre qu'ombrage un grand sapin au sombre feuillage... assis, j'y reprendrai des forces qui m'abandonnent^ et nous causerons tous trois en paix du passé et de l'avenir.
Alors Ambrosio, appuyé sur les bras d'Arnold et du colonel DuroteaU; marcha péniblement jusque vers l'endroit qu'il avait indiqué^ et tout en cheminant^ il parla ainsi :
— Ta nièce est sauvée, n'est-ce pas, mon nouveau' fils?... la foi, ton repentir et nos prières ont touché le ciel... Tu sais quel bonheur, quel calme et quelle guérison miraculeuse il a accordés à ton enfant Arnold... si tu n'as pas tué ce fils bien-aimé, c'est qu'il le couvrait de son égide au-devant de tes coups... Demande-lui quelle paix, quelle douce confiance, quelle pure sérénité, quelles ineffables espérances ont succédé en lui depuis la double guérison de Tâme et du corps, depuis son entrée dans une voie de sacrifices, d'abnégation el.de dévouement... ont succédé en lui à toutes les anxiétés, toutes les angoisses, toutes les tortures du doute, de l'ambition, de l'orgueil, de la concupiscence et de l'athéisme !
Demande-lui quels baumes le ciel et ses inspirations, notre fuble et tremblante voix ont jetés sur les plaies saignantes du cœur et de l'esprit I... Et si tu veux suivre son exemple, si {e père marche à côté du fils, tu redeviendras heureux... et moi, je mourrai content de votre félicité à tous... et j'irai préparer les places à ma famille et à celle d'Arnold... Oui, foulant aux pieds les préjugés, tes antipathies, redevenu bon et humble comme tousses membres, lu entreras dans cette famille qui t'appelle pour complaire à mes dernières volontés...
— Oui, mon père, oui j je serai soumis à votre voix toutepuissante... soumis comme Arnold, aimant et indulgent comme Arnold I répondit Duroteau avec des sanglots dans ia voix.
i6i LA ROBE ROrGE.
Le lendemain^ Tex-colonel et sa nîèce furent introdaib dans la viliadt la baronne de Momeyx.
Ëmesline et son oncle y furent les objets des caresses, des prévenances, des égards les plus délicats, les plus empressés... on les força d'y prendre un logement...
Leur agrégation à cette fomille noble et orgueilleuse, redevenue, sous Frofluence du verbe divin, sons l'Influence de la charité d'un pauvre anachorète, redevenae, sous la main et sons les épreuves du destin, simple, hâmhlè, affectueuse et vraie; l'entrée de Duroteaa et de sa nièce dans cette heureuse &mille fut poiir tous uoe nouvelle source de joie et de plaisirs purs^ que le lecteor, comme l'écrivain lui-même , n'apprécie peut-être qa'à demi.
Le docteur Buidner obtint aisément du bon Duroteaa h main d'Ernestine pour le jeune Ântonino, son neTea,qin lui avait prodigué avec un dévouement et un zèle hiei désintéressés tous les soins de son art.
Le mariage fut célébré dans la petite chapelle du Snplon, qu'Arnold et ses puissants amis venaient de îàtt encore embellir. Le vieil Ambrosio y fut porté en triomphe par les pécheurs du lac, dont ses largesses, ses aumôoei. ses leçons et ses infatigables bienfaits avaient fait aaitft d'admirateurs et de fils reconnaissants.'
Ce fut une fête pour tout le pays, à laquelle un jov plus radieux, un ciel plus pur que les plus beaux joan(k l'année qui s'achevait, s'associèrent.
Les jeunes filles offrirent des présents à la mariée; la habitants des bords du lac apportèrent en offrande leon plus beaux poissons, comme l'hommage le plus préciem et le plus digne de leur joie et de leurs vœux. La bieobisance et la générosité de la famille de Momeyx et de ses alliés se manifestèrent, dans cette nouvelle occasion, pl« fécondes, plus grandes que jamais: tous les riverains à lac Majeur ta bénirent, et surtout les noms d'Évelioe ei d'Arnold.
Ce furent de paH et d'autre des cœurs heureux et recoa*
naissants, des jouissances et des plaisirs sans mélange^ ^
qu'aucun bruit de la civilisation et des révolutions ne vit! troubler.
Maml^nant Tc^ici le tâbleilu qu'offrait, qoelqiies mois aprc&l^union d'Ërnestine Dut^teau avec le neveu du doc^ tear BuMner, cetle réunion d'intimes que le sort, les passions mauTafses, la fatalitéi ie dèute^ i'égoïsme et^ l'orgueil n*a?aient pd empèeher à un saint vieillard^ à un digne ministre da ml, à un pauvre anachorète satis tiare ni crosse^ de rétoir après tani de haines et d'orages, après une si longue désunion et de si cruelles épreuves*
Ambrosîo, voyez'-vo'tfs^ ce ftjt ^t c'était vraiment le bon géêie, l'ange gardien dé la éilla de la baronne de Morneyx.
Dieu, donnez de longs jours au safnt vieillard^ à votre digne ministre I
Gràoe aut soins, à' fo frfiilanthropie infatigables , à la piété toujours plus ardente, plus expansive d'Arnold, du vieux Ekiroleiiu, du docteur Buldner et de son neveu, la petite cellule de l'ermite du Simpton devint une riche chapelle digne du Dieu qui l'habitait et du prêtre qui la desservatl.
Plusieuirs maisons de refuge, espèces de petits hospices confiés à la surveillance compatissante d'une* femme, d?une religieuse ordinairement, furent échelonnées de distance «n distance, sur là route du Simplon, dans tes lieux les plus escarpés et les plus déserts.
Dans les longs hivers, lorsque l'avalanche impétueuse -gronde aux cimes des monts, le pauvre voyageur, effrayé et tout tremblant, presse le pas, et, respirant à peine, pénètre sous un de ces humbles toits, plein de joie et de reconnaissance envers la pensée céleste et les hommes compatissants qui l'ont protégé et défendu contre un danger imminent ; la maison de refuge fait croire à la Providence.
Le nom du vieil Ambrosio, qui visite encore, malgré sop grand âge et malgré les rigueurs de l'hiver, ces humbles asiles de l'humanité et de la religion, le nom d' Ambrosio vole, escorté def prières, sur toutes les bouches. . . v&yageurset pèlerins, laboureurs et pauvres artisans, tous le bénissent comme leur providence.
Il y a nn an, Ambrosio vivait encore, et semblait rajeunir lorsqu'il se trouvait au milieu de ses enfants bien-
SM Là tùÊE Mxmexm
aimés; il présidait à toutes les joies, à tous les plaisifssi purs^ si simples et si Yrais de sa chère famille; les trésors inépuisables de la nature, ses lois, ses richesses étaient pour eux, étaieot |X>ttr tous nos intimes l'objet de «Mutantes et bien douces études... Le docteur Baldner i\àtait avec Duroteau les malades, et lui enseignait de temps en temps les premiers éléments de son art et de sa science si difficiles.
Arnold et Éveline, le jeune Antonino et Emestine, ces deux couples si heureux, et tous deux si éprîs^ s'adonnaient avec une ardeur sans égale à Tagriculture, à la minéralo- [;ie, à la culture des fleurs, à Téducation des abeilles, et trouvaient dans ces occupations innocentes des sources chaque jour nouvelles et intarissables de bonheur et de plaisirs.
Chacun des habitants de la modeste vi/ia prodiguait à Tenvi des soins au pauvre baron ; et lorsqu'il était tourmenté par un retour périodique de son affreuse maladie, Ëveline, Arnold, et jusqu'à Duroteau lui-même, tous s'em* pressaient de le calmer... Alors on -atEtiblait le vieillard des lambeaux déchirés de son ancienne robe rouge, qae malgré lui le colonel ne pouvait contempler sans se sentir d& larmes aux yeux ; car une voix lui criait encore, au fond de sa conscience timorée, et aujourd'hui pure de toute antipathie comme de toute haine : Par toi aussi cette robe a fait couler le sang, et même celui de ton fils !.• trop maiheureux père !..
Il serait inutile d'essayer de dépeindre ici les douces et paisibles occupations, les causeries animées du soir, les jeux, les promenades et les excursions variées et joyeuses de tous nos intimes. Duroteau lui-même, devenu un modèle de patience, s'était résigné, il y a quelques mois, pour plaire à Arnold et à Éveline qui l'en priaient^ à pÀdier avec eux à la ligne... lui qui jadis se moquait impitoyablement de tous les pêcheurs, lui qui jetait les cartes au visage de son partner lorsqu'il lui arrivait de perdre... C'est que Duroteau est devenu calme, patient et bon; c'est qu'il a su commander, lui aussi, à ses fougueuses passions; c'est qu'il appelle maintenant, en lui donnant de gros baisers sur le front, Éveline sa fille, et le baron , durant son dé-
L4 ROB£ R0U6E. i6&
l lire, même alors qu'il est vêtu de la robenmgey son paurre ami !
Aussi ne nous élonoons pas de retrouver, alors que de lugubres orages semblaient s'amonceler sur l'Europe entière armée^ à la fin de l'année 1831, ne nous étonnons pas de retrouver nos intimes, les simples et généreux habitanls de la villa de la baronne^ vivant plus unis que jamais, plus heureux de leur oublia et comme étrangers au grand drame qui allait peut-être se jouer entre les rois et les peuples.
Le lecteur, lui, voudra savoir peut-être si, même à cette époque, Éveline et Arnold, déliés par Àmbrosio de leur serment^ cherchèrent et purent goûter des joies plus grandes, brisant ainsi aveuglément le miroir limpide de leur innocence, déchirant le voile transparent de ce pur hymen où se reflétait un coin du ciel...
Après les plus scrupuleuses investigations, il nous^a été impossible d'éclaircir ce point fort obscur de notre histoire.
Éveline et Arnold sont heureux, bien heureux sans doute, plus épris^ plus aimés, plus aimants qu'aucun couple de la terre...
Les anges les plus beaux les bercent mollement dans leurs ailes diaphanes chaque nuit, et les endorment avec leurs plus doux chants, les caressent de leur haleine comnie des frères chéris. •• Tous deux ils s'enivrent des plus saintes voluptés.;.
Oui, ils sont heureux, ËyeKne et Arnold ! pourraient-ils donc l'être davantage? C'est une question bien hardie^ coupable peut-être, irréligieuse même... Il faut se taire... il ne faut rien affirmer... il faut croire et se taire, et s'incliner en entendant dans la nuit qui les protège le frémissement et les ineffables transports de deux âmes fraternelles, eu entendant le brait des baisers mourants qui renaissent sans cesse... il faut croire*. • et admirer la pnreié de la vierge épouse... .
Maintenant, nous ajouterons seulement, sans réflexions ni impur commentaire, nous redirons ce qui nous fut narré, au moment de clore çeUe histoire, au sujet d'Éve- Une.
206 LÀ ftOBE HOtCffi.
Éveline, noas fut-ih dit, vi^he parfoit encore, seule c! myslérieuscment , la chapelle du Simplon , le modeste temple d(; l'ermite Ambroslo... et là, agenouillée devanl une image mal peinte de Madone, elle s'humilie, elle se prosterne, elle frappe son sein, la paUvre et douce colotobe sans tache...
QuVt-elle donc à expier, 6 mon Dieu? rien, non, nen que son amour comprimé, que son amoar allumé au ciel et qui revolera au ciel...
Elle prie d'une voix émue, elle prie avec son âraé inondée des torrents de Tahiour céleste...
Son regard plein de flamme parle un langage mystique et sublime que le silence et la' divinité entendent seuls...
Ëveline demande an ciel de lui garder sa force dans h joie,- sa résignation dans la torture^ et le triomphe josqn^ la fin dans la lutte..
Car, voyez- vous, Êvelme , c'est encore et ce sera loojours, peut-être, une fille de la terre douée des grâces, dei dons inépuisables de la beauté et même de l'amour des ariges, tomme ces pudiques fiancées dont parlent les Écritures sacrées, tout à lafois une vierge fet une femme aimée, mais une sainte et incomparable femme, une digne et blanche épouse du Seigneur, une de celles dont H est du dans les livres sainte : J'en ai fait ma maison^ et je foi habitée.
xxiy
Arnold acheva de lire , seul et à Tinsu d'Éreline , ee .<lemKr fragment de l'histoire de l'infortuné trésorier do .Confalon : c'étaient quelques pages presque illisibles, écrites en earactèrei très*»fin8 ; ces pages étaient annexées eo fome .de notes.ou de oommentairea au récit principal. Pour Taeqtiit de notr.e conscience, nous les soumettons ici au lecteur.
Parmi les juianuscrits, titres^ lettres et parchemins, lêués par le noble seigneur Sambrucheti au nouveiB
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supérieur rfe* frètes hospUàîî^rs dé Villenen\^, ce premier «vait oublié, pat* tihe inadvertftnéë iiiexplîcable chez un homme si expérimenté jadis en ruses, subtilités et astuces de tour genre, dé brûler la pièce suivante, entièrement écrite de »a main;
Cette exacte relation dès principaux faits, crimes et malheurs dudit seigneur, oubliés ou tronqués par l'auteur ineoonu de l'histoite de l'ei-lrésorier du Confalon, fit froncer le scMiroH aa jeiifie abbé, son coadjuteur et filleul^ lorsque par hasard^ ku milieu de son investigation nocturne, elle lui tomba fions la main.
A la lueur incertaine de sa lampe, sourd aux éclats bruyant» de la foudre, et* malgré les éclairs blafards qui »iUonnaient de seconde en seconde son étroite cellule, le jeune religieut d'inlerrompit pas un seul instant cette lecture étrange, qn\ absorbait si puissamment toutes ses facultés... seulement, et par intervalles, levant les yeux au plafond, il poussait cette brèv.e exclamation de pitié ou d'effroi, en froissant d'une étreinte convulsive le parchemin mystérieux : -^ Ab ! mon Dieu, mon Dieu I quels hommes I quel abîme I...
Or, voici ce qu'il lut jusqu'au dernier paragraphe, en sentant le frisson de l'etTroi se glisser sur tons ses mem* bres, et ses rares cheveux se hérisser sur son front pâle, déjà ridé par les veilles et l'élude :
Pièces justificatives et explicatives sur les haines, méfotiis et vengeances Ugitimes de messire Jacques- Gea^^ges-Antonino de Sambfucheti^ ex-hanquier de Leurs Majestés les rois de France Charles le neuvième et Henri le troisième de noms.
« Devant Dieu et devant les hommes, nous certifions qu'il nous a fallu d'impérieux et tyranniques motifs d'inimitié, de graves et irrécusables griefs et mécontentements à l'endroit de notre amé monarque Henri et de notre épouse Suzanne-Célestine-Marie de Santa-Riva, pour notre porter vis-à-vis d'eux à tous les méfaits, crimes, cruautés et rigueurs que nous déplorons si amèrement à cette heure, et que nous nous sortîmes ettbrce, pent-êlre en vain, d'effacer par nos bonnes eauvres, nos fondations pieuses, nos
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prières^ nos remords, nos larmes et notre résignation à tous les maux qu'il a plu au Seigneur de nous enYOf er en ces derniers temps. i
a Nous avons donc recueilli dans nos^souvenirs^ et transcrit ici sur le parchemin, tout ce qui se rattache de près ou de loin à l'inique trahison de notre belle et noble dame et de son royal complice.
c Nous l'avons fait avec intention, bien moins pour nous disculper sur quelques chefs exagérés de nos faits et gestes, trop impitoyables à l'endroit des deox criminels amants, que pour éclairer, s'il était besoin, TopinioD de ceux de nos confidents et complices qui auraient gardé dans le cœur quelque levain d'animosité et de folles haines, voire même quelque arrière-pensée à noire égard, tant dans le passé que dans le présent. Or donc, à tous nous dirons, en noire âme et conscience, et prêt à rendre un compte redoutable à notre tout-puissant et éternel Seigneur dé nos bassesses et infamies innombrables si mal expiées, nous dirons et apprendrons à tous nos fidèles et loyaux héritiers ce qn'ib n'ont peut-être su dans le temps que trop imparfaitement.
a Ce fut en Tannée 1574, le 6 septembre, que le roi Henri III fit sa première entrée solennelle dans la célèbre et bonne ville de Lyon, en compagnie de sa mère^ du due d'Alençon, du roi et de la reine deNavarre, du-duc de Savoie et dé Philippe d'Est. Il avait été escorté^ depuis Turin jusqu'aux portes de la ville aux deux fleuves, par quatre mille hommes des troupes du duc de Savoie.
« Le nouveau roi descendait du trône de Pologne pour monter sur celui de France, bien autrement célèbre et estimé.
« Le peuple l'accueillit, malgré les malheurs de ces temps, avec des cris et des transports d'allégresse; on lui donna des carrousels et des fêtes. En notre qualité de banquier de Tex-roi, nous eûmes, ainsi que notre dame, l'honneur insigne d'assister à plusieurs de ces brillantes réceptions.
a La beauté remarquable de notre noble et vertueuse compagne fixa bientôt les regards du jeune souverain, qui s'y connaissait en belles femmes ; il daigna adresser de sa bouche royale de fort gracieuses paroles à icelle sur ses
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charmes e( sur ses talents en musique, ce qui fit moult rougir notre susdite compagne^ qui sembla depuis lors profondément frappée de l'attention galante du monarque, de la blancheur de son teint, de l'élégance de sa taille, de la petitesse de sa main^ de son air chevaleresque^ de ses belles manières, et d'autres qualités imperceptibles que les dames savent bien distinguer.
i( Icelle nous parla plus d'une fois, à l'heure de notre coucher, de l'aimable et galant monarque qui, en présence de tant de grandeurs et de courtisans^ lui avait adressé de si douces paroles. Le venin funeste avait déjà coulé dans celle jeune âme si candide, si aimante;* l'orgueil royal, le démon du luxe et de l'envie, avaient soufflé tous leurs vents empoisonnés sur ses esprits si innocents^ si purs.
a La cour, voyez-vous^ et ses habitants sont coutumiers du fait de perdition à Tendroit des plus belles et des plus chastes même.
a Et comment aussi résister au démon de la chair assis sur un trône de velours broché d'or et de pierreries, au démon tentateur couvert de diamants, portant sceptre et couronne de précieux métal, et versant l'argent et les faveurs à pleines mains ? comment résister?
a Le roi, accompagné des plus grands de sa cour, de ses favoris et gentilshommes, en tête desquels Louis de Béranger, seigneur de Guâ, son favori, François d'O, seiigneur dé Frênes, Philippe de Volvire, marquis de Ruffé, et autres jeunes seigneurs, vint visiter notre, maison de plaisance, sise sur la Saône^ à Ainay, et là il renouvela gracieusement à notre dame et épouse ses compliments et cajoleries, qui nous enorgueillirent nous-méme, hélas! beaucoup trop alors.
a Nous reçûmes avec toute la pompe, avec tout le faste possibles, le nouveau et bien-aimé monarque, qui nous confirma tous nos privilèges, et nous nomma de plus chevalier de ses ordres.
a Puis ce dernier, en se retirant, nous laissa, à nous ainsi qu'à dame Suzanne-Célesti ne- Marie, des marques de sa gracieuseté et de sa grande munificence.
a Nous avons fait depuis lors, en notre mémoire, remonter jusqu'à cette première visite du roi Henri UI à notre
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bonne ville, la source et la cause de fous les maux qui sool venus assaillir notre paisible manoir^ nos foyers si calmes, si purs^ si bénis dû cîél.
« Le germe de l'adultère royal y avait éié semé, et Tar- ] bre grandi devait porter des fruits bien amers, là où noire | imprévoyance et notre orgueil n'avaient voulu apercevoir que des fleurs.
a Le souvenir des Compliments et des présents royaux resta empreint en lettres de feu dans le cœur de dame Suzaûne-Célesline, qui y joignit dangereusement le nom de leur magnifiqjie auteur. Depuis cette époque, nous avons toujours pensé qu'il avait existé et s'était formé à noire insu des relations secrètes épistolaires entre ces deia êtreâ d*un rang si éloigné.
c( Confiant en la loyauté, en la religion et en la probité du royal amant et de notre femme^ nous oubliâmes trop vitement qu'il suffit d*un capricieux vouloir du malin mfani pour rapprocher les cœurs les plus élevés des ccBun les plus infimes.
« Hélas ! ce fut bientôt chose trop vraie f
a Dame Suzanne voyait dans rintimité, chez une de ses grandes et nobles amies, le très-révérend Edmond Auger, alors la perle dé l'Église, une bouche d'or en fait d'éloquence sacrée, une forteresse inexpugnable, an bouclier invincible & l'endroit des ennemis du pape, des huguenots et hérétiques, dont sa parole toute-puissante ramena m grand nombre à leur salut ei k l'unité de la vraîe foi.
« Ce père Edmond Auger atalt naguêres sauvé la grande ville de F^kncus, en trompant lui-même les réformés prêts à s'en* etoparêr par 'ruse; et durant les ravages funestes do fléau de la peste, il avait recueilli les Bénédictions de tous en se dévouant à la jguérisôn temporelle et spirituelle des pauvres, etj exposant héroïquement êa vie pour porter des consolations aux uns, des secotirsauit autres.
« Ce serait bien infilme à nous de supposer chez un tel homme, qui appartient à une célèbre compagnie, et qui cependant plustard fbt forcé dequitter publiquementla grandt ville ingrate, après en avoir reçu tant de marques éditantes de reconnaissance ; ce serait bien infilnie h nous de supposer que ledit révérend père Angepy qui porta le titit
de coiffè«»éurtfa roi, ne fut èntièremenl étranger à la perdition de Tâme et du corps de notre ainiée et noble épouse Soïanne-Céleslme- Marie de Santa-Riva... et pourtant que 4le probtebilUés! que de motifs de soupçons! que dé visites en notre absence ! que d'entretjens secrets, d'ascétiques propos, d'écrits et livres mystérieux auxquels nous ne prîmes aucune garde alors, protégés qu'ils étaient tous par ces semblants si beaux, si rassurants de religion et de piété I
« 0 damnation I et qu'un vieil époux confiant et crédule est un piteux et affligeant spectacle !
« En Tannée 1582, notre gracieux monarque, le dévot et galanl roi Henri HI, le vainqueur si célèbre de Jarnac, se ressouvint des dàmès et demoiselles lyonnaises qui lui avaient agréé si fort lors de son premier séjour.
« En tête de ces tendres ressouvenirs était resté, pour notre honte et infortune, le nom de dame Suzanne-Célesline-Marie, noire épouse légitime, encore chaste.
« Fdveur inouïe! lé roi visita l'antique et bonne ville deux fois dans la même année ; d'abord au printemps, au plus fort des ravages du fléau, apportant par sa- présence des consolations à son peuple abattu et décimé iiu pitoyablement par l'affreuse maladie. Durant celle première visite, voulant, disait'il, mêler ses prières aux nôtres, le roi se fit affilier et recevoir à la tr^ès-sainie confrérie de Notre-Dame du Confalon. Cédant aux instigations, adx instances et aux caresses de dame Suzanne-Célesiine, nous nous empressâmes de suivre le bel exemple de piété qui nous était donné publiquement pftr un si haut et si puissant souverain.
a Adonc le seigneur Sambrilcheti, banquier du, feu roi et de Sa Majesté, flit, avec les plus notables de son quartier, agrégé èolentiellement et publiquéhient au troupeau bénij auquel le nom, lèt présence et les largesses du monarque venaient d'ajouter un nouveau teliefei un plus grand lustre; De toutes p^rts, ce fîit alors uii élan général qui couvrit en peu de jours Ifes registres de la très-sainte confrérie des noms Icd plus tiers et les plud puissants dans le négoce, Ift cléricature et là bourgeoisie.
«t Qdftild le roi Ifetiri nou^ quitta, le fléau avait tellement diminué, que lot» procUimaiënt à haute voix qu'ils lui de-
27^ LA. E(ȣ ROUGS.
Valent en partie (atiitt qu'à M. Ed$nond Auger) leur délivrance.
a Au milieu de la même année 1582, à la fia du mds d'aoûiy le roi Henri III nous surprit très^gracieusemenl, lorsqu'il arriva comme Téclair dans les murs de sa bonne ville de Lyon, dans son chariot doré, escorté seulemeat de vingt des principaux de sa cour.
a Comme les conseillers s'excusèrent de n'avoir pu k recevoir avec tous les honneurs qu'il méritait , il leur répondit familièrement :
a — Je suis venu seulement rendre une visite à mes cbers confrères de Notre-Dame du Confalon, et manger avec eux et vous des pèches et des melons de vos riches campagnes qui en produisent de si magnifiques, b
« En apprenant l'arrivée subite de son roi^ dame Sa- • zanne-Célestiue, noire jeune épouse, ne pat s'empêcher de tressaillir, et si j'ai bonne souvenance, il me semble qu'une grande pâleur vint couvrir ses joues, d'ordiaaire si vermeilles I Pauvre et faible femme! l'heure de la perdition approchait pour elle... et pour nous l'instant do déshonneur.
« Le roi put voir enaore icelle et lui parler à ptasieon reprises, dans le bal et la collation splendides qu'il voolol offrir lui-même aux dames lyonnaises, sur le coteau de Fourvières, en l'hôtel de plaisance de messire de Mandelot, gouverneur de sa bonne ville.
« Pauvre insensé ! je fus encore cette fois si fier des royales attentions, que je ne pensai à aucun piège, à aucunes tromperies de la part du monarque si pieux, et encore moins de celle de notre belle et vertueuse compagne. Oh I j'ignorais que le vice couronné, le vice veto de pgurpre, que le vice grand-seigneur et prince, que le vice religieux, royal et hypocrite est tovt-puissant auprès de nos faibles femmes I
a Laquelle d'entre elles, emportée par l'esprit teatatenr sur le dôme étincelant d'un temple, sur le faite d'an palais de marbre, voyant briller à ses pieds toutes les merveilles du luxe, toutes les pompes de l'art et de la mode, tous les trésors de la richesse et de Torgueil, toutes les grandeurs, tous les plaisirs, toutes les joies e^ tous les contenlemeiits
LA ROBE ROtGB. 273
de la ferre^ laquelle^ dîtes-moi^ de ces faibles et douces créatures pourrait résister? laquelle aurait la force de crier au démon couronné, au vice fait dieu : Retire-toi ! Vade rétro !
« Aucune, peut-être.
a La nôtre... notre chaste et belle épouse, dame,Suzanne-Marie-Gélestine était femme aussi^ bien femme par tous les points, je vous jure.
« Pendant les deux ou trois semaines qu'il passa parmi nous, le monarque Tit le prévôt, le gouverneur; les échevins et les représentants des souverains étrangers, rivaliser tous de zèle^ d'empressement, de prévenances et de soins, pour lui procurer des divertissements et des plaisirs de plus eu plus variés.
<x Chaque jour vit des danses, des collations, des bals, des illuminations, des promenades joyeuses, et le soir sur la Saône des feux d'artifice attirer la foule ébahie et parée sur le passage du roi et de son escorte.
« Au sein de tant de fêtes et de joies, notre monarque n'oublia point les pénitents de Notre-Dame du Confaion, et il voulut même assister h plusieurs processions faites en son honneur, et en action de grâces de la cessation du fléau.
€c A ces processions, il parut en habit de Tordre, c'est-àdire, vêtu d'une longue robe blanche de toile de Hollande en forme de sac, avec de largee manches et un capuchon fort pointu j ayant deux grandi trous à l'endroit des yeux, cousu par derrière sur le collet, et descendant par le devant eh pointe jusqu'à demi-pied, au-dessous de la ceinture tissue d'un fil délicat de fin lin^ avec de petits nœuds allant jusqu^athdessous du genou^- et de laquelle pendait une jolie discipline du même fil, qui n'était guère propre à faire bien du mal au pénitent, qui avait en outre sur l'épaule une croix de satin blanc , sur un fond de velours tanné, presque tout rond,,, (Maiubourg, Histoire de la Ligue, ^ livre i".)
« Le monarque avait résolu, en nous donnant une nouvelle marque de sa haute faveur, en nous faisant conférer rhenneur de porter la croix de la confrérie, de profiter de notre présence à une de ces dites processions, pour se
vu LA JLÔftE BOOGS.
rendre fartiveioent, couvert de noire saint habit qa'ii profanait, auprès de dame Suzanae^Gélestiae, noire époose» que dus intelligences pratiquées auprès de Laurence, sa suivante y héiasTet peut«étre même les instigations d'aaire» plus puissants et bien plus crimineW personnages avaient achevé de perdre.
« Vous savez que d'abord la lassitude du mari, joiaie aux soupçons que la langueur et l'abatleipeiit inaccoutumés de sa femme lui inspiraient depuis peu de tenaps, Êiiliil lui faire surpreiijdre en flagrant délit d'adultère le roi Henri et dame SuzanAe-GélestinQ, hier sa bien-aimée, et désormais ^oq infâme compagne.
a Des gens d'atmes aposlés dans, la rue, des compagnons de débauche^ de jeunes seigneurs, des mignons (comme il les appAlail) de rbypocrite naonarque^ le sauvèrent de ce danger,
c( Seulement , dans l'escalier de notfe liôtei^ uu homne en habit de péniieut passa rapidement à, uos côtés, fujaot comme, un voleur; le frôlement de sa robe le trahit d'abord dans t'obscurité... puii nous le vîmes nous-ntâuie, de nos yeux obscurcis par la honte, et 1^ fureur ^ s'enfuir excorié de ses spadassins,
« Le désorc^re, le trouble de notre dame et épouse, a pâleur^ ses regarda humides encore de plaisir, de volupté ou de douleur, jusqu'au^ éUncelaai€;s perles du eollier royal, épar&es çà et là sur la mosaïque de naarbre de notre chambre nuptiale, tout ue 90us ^yai^-il pas divulgué asseï haulement^je vousie demande^ notre honte et Leur infamie, leurs joies coupables et noire déshonneur éternel îOhI qu'eussiez-vous fait à noire place, dites-moi enoore? eussiez-vous par exemple, refoulant, votre bouillante indignation aux plus secrets replis de votre âme ulcérée, eussiez-vous embrassé au front , à la piace même encore biûlaute des baisers royaux, votre compagne adultère?
c( EuBsiez-vous aussi sollicité auprès du roi|auprès de sob confesseur ou de quelques-uns de ses favoris, des dignités ou des fonctions élevées, auxquelles vous eussiez bien pu vous croire désormais quelques litreâï Oh l je vous le répète, c'eût été jeler une nouvelle honte sur ^noire honte, ajouter une plus basse infamie à leu^ infamjbs à tous les deux...
LA AOBE AOUaB. 37&
r^ous avons préféré nous venger 1 nous avons préféré Jeur morl a tous trois... c'était plus noblç, c'était plus juste, plus naturel, plus grand même ! Ainsi avons-nous fait ! Pardodne»-!e-notis, 6 mon Dieu !
. ccEtpour que la postérité ne doutât pasdu- déshonneur* d'un deâ plus notables de r^xceliente yiîle de Lyoïi; lequel* notable eut, ^n l'année i§82, Ja gloire de porter la crcrix de la très-sainte confrérie des pénitents du Cpnfalon aux côtes de son déloyal et hypocrite souverain Henri troi^rèopie du nom, plus altéré d'impudicité.el d'adultère que de vraie piété,.. aÛQ que personne n'ignorât dans l'avenir^ ot la lâche tra-. hison des deux anaants, dame Suzanne-Célestioe, aptr^ épouse, et son iout*puissant seigneur ; afin que chacuQ jiût notre igoomiaie, à nous, Sébastîen-Aatoumo Sambiucbeii, les hû^torieoB et historiographies du temps eqr^Qt soin, en* taisant les noms d^% piincipaux auleur» 4e nos loaax^ 01 e<i feignwt même d'igaçrer l'aceoapplissemeiit d|i crime, d'en consacrer les principaux détails dans leurs annales etchro-. niques.
tt L'une des véridiques hisloires de ces temps déplo* râbles a dû renfermer la simple relation suivante^ qui nous fut communiquée encore manuscrito par super-: chérie:
« Le roi Henri III prploagea les divers séjours qu'il fii a en la boune viil^ (je Lyon» pour y voir queiqueis koll^: a Lyonnaises; on peut lire, dans plusieurs chroniques de. « l'époque, les détails et le réciH piquant de son intrigue a avec la iemme d'un des plus apparents de la noble cité« a L'un d'eux assure qu'à l'aide du comte de Maulevrier a et de d'Ëntraigues, ei même du gardien des Cordeliers» « il vint à bout de faire entrer le mari de la dame dans a la vénérable confrérie des pénitents de Notre-Dame du a Confalon, et tandis que U bonhomme portait la croix de a l'ordre dans une procession générale, le roi eut avec la CI belle une entrevue qui, moins longue qu'il ne le dé^i* a rait, fut troublée par la jalousie du mari.
« Ce dernier, feignant de se trouyer mal, se tit transea porter en litière subitement chez lui; ^- pou s'en fiillut « qu'il ne surpiit les deux amants. On n'eut q.ue le . (c teipps de faire évader le roi, qui, toiyours recouvçrl i»
276 Lk ROBE ROtJGE.
a son habit de i>éni(enf^ regagna en toute hftte les rangs a de la procession qui défilait encore. »
(d'âdbignÉ) Hiêtoire umverseUe).
« Aussi n'hésitâmes-noas pas à regarder l'offense qui nous était faite, comme attaquant à la fois notre personne et le pieux habit que nous portions.
« Sous cet habit profané par son crimes le nouveau Tarquin n'avait'^ii pas insulté tous les concitoyens dn seigneur Sarobruchetiy Lyonnais, malgré son origine italienne, et avec lut tous ses confrères du Confalon?
« Ce même soir, le mari outragé appela auprès de lui les plus dévoués d'entre eux à sa personne, des hommes do peuple, déjà naturels ennemis de fa royauté^ de ses coartisans, et des bastions qu'elle avait élevés depuis le dernier règne fout alentour de leur ville.
« Chez le peuple, on supporte impatiemment les injures, même des princes.
« Nous savions bien que chez les plus humbles artisans, nos confrères de Tordre, nous trouverions le plus de sympathies pour nos outrages devenus les leurs; que nous trouverions les plus vifs comme les plus généreux ressentiments contre la royauté^ qui les insultait en notre personne.
ce Nous eûmes des cœurs énergiques, des bras vigoureux, des haines implacables, des dévouements à tonte épreuve, à la disposition de notre vengeance el de notre haine si légitimes, el nous nous en servîmes avec joie, avec orgueil et passion.... c'est là tout notre tort...
a Qu*eossiez-vous donc fait, à notre lieu et place?. .
« Nous conspirâmes avec eua la mort du souverain adultère, après avoir assouvi sur sa complice si belle, si jeune, sur réponse parjure; après avoir assouvi sur elle et sur damoiselle Laurence, sa fille d'atours, notre soif de justice et de châtiment. Pouvions-nous donc aller frapper au milieu de ses hallebardiers, de ses gens de guerre, de ses pages, de ses varlets, de ses jeunes seigneurs el favoris, portant épées et dentelles, le plus éminent des trois cou-
Là BOIE Booax. 2TT
pables?.. la veageance n'est pas si sotte: notre bieau sire ne devait rien perdre pour attendre.^
« A ceux qui seraient disposés à nous reproctier t^op
sévèrement d'avoir irréligiessement méié 4es scènes de
débauche et de libertinage à la représentation des tableaux
augustes de notre très-sainte église... à ceux là nous
répondrons : N'excuserez-vons donc pas ce qui fut commis
daiis le délire frénétique de la jalousie^ dans la fièvre de
la passion^ de la fureur et de la haine? ce qui fut unique*
I B9ent rêvé et mis en œuvre sous Tinspiration des. flammes
de l'argie, en l'absence de toute raison humaine? neTexcu-
serez-vous donc pas^ après avoir comparé d'aussi grands
' m^^^hefs, d'aussi sacrilèges et d'aussi barbares divertisse*-
' mentSy au calme de Thypocrisie, à la lâcheté et à la bas-
' sesse des amours royales profanant les choses les plus
' saintes y avilisant les ministres du ciel, jusqu'à les faire
' descendre au plus bas et au plus infâme des rôles?., après
avoir comparé avec nos crimes le roi Henri se couvrant
d^habits pieux , nous chargeant nousr-inéme du poids
^ sacré d'une lourde croix pour mieux distraire nos soup*'
çons; pour occuper plus sûrement notre surveillanceyiciÉ
' nous accordant l'honneur insigne de marcher à ses côtés,
' dans cette longue et solemfielle promenade? tout cela pour
' arriver plus tôt à ses fins d'adultère, à notre lit nuptial, aux
' bras de notre épouse- encore chaste^ qu'il allait souiller de
^ ses caresses... Ëufin, après- nous avoir comparé à ce
ribaud couronné, mêlant d'obscènes pensées et les plus-
' hardies images aux chants sacrés, aux versets des psaumes
'' de la pénitence que salissaient ses lèvres?.. Oh 1 dites-nous,
' après tant de crimes d^n haut... ne vous sentirezrvous
' pas enclins à traiter moins durement ceux d'en bas?
< Ne les excusereai*vous pas plus facilement que les
premiers?
' « Ah ! pitié pour notre délire 1 pitié pour nos forfaits et
> pour nos haines si légitimes, pour notre vengeance même I • •
^ honte pour des crimes si grands, si prémédités I
' « Le ciel est juste, son courroux et son ressentiment
! ont été même, en ce monde, de notre côté.
I o Si messire Henri de Pologne et de France put se
* ru€(r impunément sw nos femmes^ dont le premier mal-
nt LA MttE lOOaS.
beor f«k.f élte belles; s'il pot semer tous les déaordies aux yeux de sa cour^ changée à son exemple eu aee maisoi de débancbe et de inaavaise» aiœun; s'il prodigua plus tard à tes tMjwient^ à set épagneuls^ à ses singes^ les ^us ignobles^ ka pkia basses caresses | s^il mêla les Tolaplés moDstrneiises aux saints exercices de la rê%iQii« les joies ebarDelléft ana;: ketores ascétiqaesy Tor à la boae, versul à pleiaes nains les «ueqrs et les deniers du peuple ds France; si souffreteux^ si bunsUié^ ai iBinéraUe^ quant k viœ et l'hypoerisie fe prélasseai eomme ses deux seols soQirerains ; s'ft commit tons ces «[cès^ il fit plus encore, messire Henri Iroisièiiie dq non^ense bai§nant dan» le sang des Guises^ si làoheœent versé soos ses yeux mêmes et qui aerié Teageance aussi poun nou^« Les confirères du Ci»faiOQ (mi répondu à tous les sjgaaox d'alarmes, à tous Ici mets de |9iiisey k tous lescrîs de T«Bg«»iee de ses innoBiih'abies.énoefais»*.
c Sa iaiblesse^ lès- irrésokilions, sa làGheli^ soa taidif cdurage^ sa fausse pîélé^ tout s'est loiiraé eontre le monarque sacrllégo* La Ugoe, le Vatkan, les bugnetiots, il embrassa en Tain et repoussa tour à laor ctiacBo de m partis; il fut foireéde se réfugier dans les rangs mêmes de ses ennemis; elcommonié, chassé de sa Ga|fttaîe, baosi^ méffcmy û fut assassiné en son cbâteau de Saint-Ckood par on des nôtres^ qui rengea ea le frappant tout à la fois notre honneur^ Raine, la Ligue et les protestants euxmême», c'est-à-dire la Pranoe en Itère : le ciel était jusie, l'hypooite et adnllère monarque mourut de nuilesiert , jeune encores ffafjpé par une seule main que cbrigèreal des milliers d'àmes énergiques, toutes cemme la nétrs altérées de vengeance.
€ Ainsi Henri mourut misérablement dn coup de eon* teau que lui porta dans le bas-ventre, en son cbâteav de SitinV-doôd, messire Jacques Olément, dominicainy digne élève du prieur Boufgmn, tous deux membres de la grande et sainte Ligne, el d'fi|teHigenee a?«e nous et les nétres. Les coutf Asans et les favoris qui entouraient le monarque déloyal, excommunié et sans couronne, réduit à demander asile et appui aux protestants ses ennemis, el à assiéger, avec leurs armes, sa propre capitale; les grands seigneiM?
qui lui étuciH restes fldèlM, égorgèrent soodaiaemetit «t sous ses ]feux le meurtrier, comme rappelaient aucans, le martyr, comme le nommment beaoooup d'autres et des mieux placés per leur rang et leur saToir tbéologique. La I vengeame eéleste «'a-t«eUe pas aussi ses mjetères Invio» I labiés?
ki « Les plus pervers, les plus sceptiques ont osé penser (I qu'il se tronvaît auprès du roi Henri, au moment oè il fut £rappé , quelques affidés ^e la ioule^puissanté IJgue, et même plusieurs des nôtrÎBs, et que oe fut une extrême raison de prudence et de discrétion qui ies força d^imtneler l'inhument à côté de la yictime.
« Adonc ils firent bien sans donte ; mais on nous a écrit encore du théâtre du crime, comme ii âaut Tappeler à pri»cent, qbe loi^qoe Tex^-roi dé Pologne et de France, occupé .à Ure la lettre qu'il croyait lui être adressée par monseiigneur Achille de Harlay, fut frappé au Tentre par messiffe Jacques Clément, qui lui laissa son coutelas dans les entrailles ; on nous a écrit que Henri eut encore la force d'arracher de ses propres mains l'arme de la plaie , et d'en frapper au front ce dernier en lui disant i
a — Ah I misérable I que l'ai-je fait, moi, pour venir m'assassiner de la sorte ? »
« A la place de messire Jacques Clément, nou^ lui eussions crié :
« — Bol, TOUS ave« déshonoré nos frères , avili votre {peuple ; vous nous ares pris nos filles et nos femmes pour en faire vos maîtresses et vos concubines ; elles étaient chastes^ vous les aVee flétries; puis vous avez égorgé les plus nobles et lés pluâ valeureux de la nation : et Rome vous É. lancé ses anathèmes, et Rome ne maudira pas même le bras qdi déltVté le sol de France des infamies et dés cruautés que vdus lei ré3el»vieE. »
« Meisfrè Jaeques Glémëni, lui, ne voulut parler au roi^ au monat^dè adultéré, à l'amant de notre déloyale épousCj qu'avec ëon seul cbhf^au... et, malgré son interrogation ardivIS; HertrI èans douté ne le comprit que trop bien.
« Le lendemain, lé S aoAt 1569, il expira âgé de 39 ans» après avotr entendu la mesëe dittns sa chambre ; il fut re-
joindre notrâcrimioeUè dame sa complice, mohift coupable que lui^ peut-être.
a Ses dernières paroles Aireat :
(f Seigneur, mon Dieu, si tu connais que ma vie soit' a utile à mon peuple, cmiserve^moi et prolonge mes joon; a sinon, ô mon Dieu, prends mon corps et mon âme et il 0 mets ea ton paradis ; que ta sainte volonté soit failel i
a Ainâi s'éteignit, aveo Henri troisième du nom, Jt branche des Valois, après avoir donné , durant 261 au, treize rois au beau royaume de France.
« Que Dieu fasse paix au dernier, le plus misérable et le plus criminel de tous !... qu'il reçoive en sa pleine miséri- 1 ricorde celui sur qui le menu peuple efaantait (prenant en -grand mépris les sacrilèges momeries dont il était si soa* venl témoin, el qui ne loi cachaient pas les débordements •royaux), celui sur qui tout le populaire de France répéta, en place de De profundit :
« Après avoir pillé la France « Et tout le peuple dépouillé^ cr N'est-ce pas belle péniteuce « De se couvrir d'un sac mouillé?..
«Que Dieu leur fasse miséricorde à tous, et à nous aussi 1 à nous surtout, misérable pécheur dont l'esprit vindicatif a empoisonné Tâme et Tesprit avec les derniers jours.
a Dans cet espoir et avec le désir si ardent qui nous tourmente d'obtenir compassion et miséricorde, notre dernière volonté a été et demeure que chaque année, au mois d'août, qui fut le mois où s'accomplit l'adultère royal en 1582^ el le même mois où expira le complice de notre déloyale épouse (le 2 août 1589), notre volonté a été, disonsnouS; que, durant la première moitié de ce mois néfaste, chaque matin une messe, celle Pro piuribus, soit dite en notre chapelle pour le repos des âmes de messire Henri III, notre ex-roi, si puissant de son vivant^ pour celle aussi de dame Suzapne-Marie-Célestine , son amante , ainsi que pour la nôtre, où le repentir et le remords sont entrés avec tant de force et de sincérité,
€( El» pour que les pauvres se ressouviennent de nous dans leurs prières^ h la fin du même mois d'août, la veille
de la Saint-Barlhélemy, nos volonlé et désir sont encore que six jeunes filles de ce pays soient dotées sur les biens et immeubles que nous laissons à notre amé filleul et trèsdigne confrère^ et que leurs mariages soient célébrés en la susdite chapelle^ construite et érigée avec nos propres deniers; seulement^ autant que faire se pourra (et avec cette condition expresse qu'elles diront chaque soir, pendant un mois, en notre honneur, un des sept psaumes de la pénitence) , chacune des six jeunet fiancées devra porter un des noms subséquents, savoir :
a Ceux de Suzanne, Célestinb, Marie, ântonine, Hen« RiETTE et Laurence; tous noms qui nous furent crueltement chers, et que daigne Dieu tenir en sa très-sainte miséricorde I
« 5t^r)é .* Georges- Antonino de Sambruchkti. » •