‹ La chasse au chastreChapitre 3 sur 11 · UN CHAT, DEUX CHIENS, UNE PEMUCHE, UN NUAGE D'HIRONDELLES · texte numérisé non relu

UN CHAT, DEUX CHIENS, UNE PEMUCHE, UN NUAGE D'HIRONDELLES

I. Mœurs des perroquets et des perruches. Pourquoi ils vivent avec les hommes. Histoire authentique. Saint-Leu-Tavemy. Paysages. A quoi me sert ma perruche. Comment les cages sVuvrent. Une députation d*enfants. Une expédition où je ne reste pas au-dessouB du sultan Amurat IV. Trop tard! Discussion parlementaire... et anecdotique. Le chat du musée de Marseille. Sa mort et sa résurrection. Ses impressions de voyage. L'Horloge du Musée. Ajmibal, Femand Cortës et Robinson distancés par un quadrupède.

Saint-Leu-Tavemy, 1" octobre 1854.

Le perroquet" est une. erreur de la nature, erreur qui a été corrigée par la perruche.

Nous parlerons un jour de la perruche multicolore, la plus belle fleur vivante de l'Inde. Aujourd'hui, il s'agit de la perruche verte, cet oiseau à collier qui a le don de la parole comme le perroquet, et n'en abuse pas pour pousser des cris intolérables, dignes d'un ténor applaudi.

Il est triste de le dire, mais la vérité avant tout : si

les perroquets et les perruches se trouvent à leur aise dans la société des hommes; s'ils les regardent comme de vieilles connaissances; s'ils leur demandent Taumône du déjeuner avec un ton de voix si mielleux, c'est que la nature a destiné ces oiseaux à vivre dans la société des quadrumanes. Sans éducation première, tout animal aime ou redoute ce que ses instincts lui conseillent d'affectionner ou de craindre. Les perroquets et les perruches sont les parasites des singes ; ils volent sans cesse autour des arbres où ces histrions des bois brisent les écorces des fruits, dévastent l'arbre à pain, cassent les noix de cocos ; ces oiseaux parleurs, dont le bec est trop faible pour un pareil travail, ramassent les miettes du festin, et, instruits à Técole oratoire des singes, ils les remercient en imitant leurs cris, et leur disent, comme ils peuvent^ qu'ils ont trèsbien déjeuné.

Ainsi, le bon accueil que ces oiseaux font à l'homme n'est pas très-flatteur pour le genre humain. Il est vnd de dire aussi qu'une perruche ne peut pas avoir dans l'œil cette délicatesse de goût qui fait distinguer un vieux faune de l'Apollon du Belvédère. Peut-être encore l'oiseau reconnaît que l'homme est plus beau que le singe ; ndson de plus alors pour lui de rechercher sa

société avec plus de plaisir. Ce qu'il y a de positif, c'est que les oiseaux qui n'ont pas besoin des singes pour vivre avec luxe, sont très-timides et redoutent l'homme comme un vautour aptère^ c'est-à-dire non ailé.

Les perroquets et les perruches ont, dans les bois, les mœurs gourmandes que nous leur connaissons dans les villes, sur leurs perchoirs. Us ne se contentent pas du repas frugal de la graine ; ils convoitent tout ; ils s'agitent devant toutes les friandises ; ils demandent à goûter chaque plat qui passe sur une table ; ils aiment, par gourmandise inassouvie, tout ce que l'homme paraît aimer. Dans la vie libre des forêts indiennes, cçs oiseaux ont sans doute des appétits plus voraces ; leur bec peut bien travailler une canne à sucre ou égrener un épi de riz, mais la diversité dans les plats est leur passion dominante ; ils sont alors obligés à suivre, d'arbre en arbre, des quadrumanes aussi gourmands qu'eux et plus habiles à varier le festin.

Ce préliminaire était indispensable pour l'histoire que nous allons raconter ; si elle paraît fabuleuse, nous appellerons en témoignage tous les habitants du village de Saint-Leu-Taverny. Les pièces justificatives ne nous manqueront pas.

Vers la fin de Tété dernier, j'habitais ce joli village de Saint-Leu. J'adore cette résidence champêtre, où rien ne rappelle la ville. On trouve là un musée naturel des originaux copiés par les illustres paysagistes de l'école du Nord. H y a des Wynantz, avec leurs grands arbres découpés par d'étroites sémites où passe le chevrier ; il y des Berghem, où la bergère à cotte rouge se détache sur im fond vert; il y a des Ostade d'été ; des Demame, où s'étendent les grands pâturages ; des Asselyn, aux horizons infinis ; des Jean Miel, avec leurs scènes rustiques ; des Jean Breughel, avec leurs forêts traversées par des caravanes villageoises ; des Van-der-Neer, avec leurs clairs de lune solaires, qui jouent sur la surface calme des eaux. C'est la nature septentrionale, sœur de l'autre, et toujours belle pourtant aux rayons de l'été. On y voit aussi des lavoirs dans des toufies de frênes, où de jeunes filles travaillent comme Andromaque et Nausicaa, princesses du blanchissage, et suspendent le lin aux branches d'un saule riant; on y trouve des ruisseaux limpides qui courent les rues ; de vastes étables où des coqs se promènent fièrement comme des rois dans un palais ; des hôtelleries où le feu flamboie sous le manteau des cheminées féodales ; et de tous côtés, par des*

SUS le toit des maisons basses ou par les éclaircies des carrefours, on aperçoit de gigantesques panaches d'arbres, des lambeaux deforêts sombres, de jolis jardins où toutes les flores s'associent pour embaumer Tair et réjouir les yeux.

Quand on a beaucoup d'oiseaux en cage, on est obligé de les transporter à la campagne. Je conduisis donc les miens à Saint-Leu, pour les faire jouir de ce délicieux paysage.

J'aime beaucoup les perruches, et malheureusement mon affection pour ces oiseaux est intéressée. Au fort de l'hiver de Paris, je me dis, comme consolation, en regardant ces oiseaux indiens : — Ils vivent ici par dix degrés de froid, donc je puis y vivre.

Mon affection est d'un égoïsme révoltant. Il y a, d'ailleurs, beaucoup d'affections comme celle-là. et dans lesquelles les perruches n'entrent pour rien.

Entre autres perruches de toutes couleurs dont Bufonne parle pas, j'en ai une très-jeune, très-sauvage, et rétive à l'éducation. Elle écoute les leçons de toutes les formules du répertoire de sa race, mais elle ne répète rien. Un oiseleur que j'ai consulté m'a dit : — Il faut la mettre en pension cKez un perroquet. Conseil perfide ! elle en saurait trop.

Elle était donc à Saint-Leu, enfennée dans une cage du côté de la campagne ; elle jouissait d'une vue superbe ; un horizon de collines, de bois et de jardins, et des fleurs partout, et des chants d*oiseaux sur les arbres, et pas un orgue de Barbarie, pas une cavatine de roues d'omnibus.

Un jour arrive où les cages les mieux fermées s ouvrent. Qui les a ouvertes? Est-ce vous? — Non. — Est-ce vous? — Non. — Ma cage s ouvrit donc d'elle-même, et la perruche prit au vol le grand chemin de l'air.

Quand ces catastrophes domestiques arrivent à Paris, on fait imprimer cinq cents affiches et on promet cinquante francs de récompense. Six mois se passent; Ja perruche ne reparaît pas. On gagne cinquante francs. Ils servent à payer les affiches. Tout n'est pas perdu.

Ce procédé n'est pas connu à Saint-Leu. Il y a un enfant qui exécute très-bien un solo de tambour, convoque les passants sur la place de la mairie, sur la place de la Fontaine, devant l'auberge de la Croix-Blanche, leur annonce l'objet perdu, promet une récompense honnête, et indique le domicile où on récompensera honnêtement la restitution .

J*eus donc recours à cet enfant; il joua son rôle comme un homme sérieux ; il indiqua le domicile de la perruche, rue du Château, 32.

On se mit à la recherche de tous les côtés.

La société parisienne et artiste au milieu de laquelle je me trouvais à Saint-Leu, portait le plus vif intérêt à la perruche, et on désespérait généralement de la revoir.

Les raisons, que chacun donnait avaient une apparence spécieuse. A Paris, disait-on, le premier commissionnaire du coin trouve une perruche envolée ; cet oiseau ne voit que des maisons et n'entend que des omnibus, il ne demande pas mieux que de se laisser reprendre ; mais dans un village entouré de bois, de jardins et de fontaines, une perruche a retrouvé sa vie libre et ses perchoirs naturels. Nous ne la reverrons plus.

Rien n'est triste à l'œil comme une grande cage qui a perdu son locataire ailé ; on y replace en imagination l'oiseau charmant ; on le voit sautiller sur les barreaux, lustrer ses plumes avec son bec, déployer toutes ses grâces d'ange, tressailhr devant le grain de sucre offert par deux jolis doigts. L'absence couvre de son deuil ce petit Eden grillé. On le regarde à travers

des larmeç, et,- au moindre chant aérien, on croit que l'enfant prodigue va revenir.

Pendant quinze jours, le crieur exécuta trois fois ses solos de tambour ; personne n'arrivait plus à l'appel ; il faisait sa proclamation dans le désert.

J'entendais dire à chaque instant ces lamentables paroles : — H faut en prendre le deuil !

Heureusement, la chasse n'était pas ouverte. Les chasseurs sont sans pitié, les novices surtout; ils ne sont pas forts sur l'ornithologie ; au point du jour, ils peuvent confondre une perruche et un perdreau, et faire feu. Une sage mesure de police avait remis au 15 septembre l'ouverture de la chasse ; je ne redoutais rien encore de ce côté pendant un mois et demi.

Un jour, nous voyons arriver une députation d'enfants, rouges de sueur; le plus âgé prit la parole et dit qu'on avait vu la perruche dans lé parc du château de Boissy.

Toute la députation ' affirma la chose, et elle s'offrit pour me conduire à ce parc.

— Est-il bien éloigné ? demandai-je.

Un chœur enfantin répondit :

— Trois lieues.

A Saint-Leu, s)n n'a pas encore ^admis les kilomè-

très. On appelle même le maire monsieur le bailli. Le chemin de fer est très-éloigné de Saint-Leu.

— Trois lieues! repris-je, c'est un voyage, et la chaleur est très-forte aujourd'hui.

Je demandai aux enfants cinq minutes de réflexion ; on me les accorda.

En ce moment, je travaillais à mon Histoire de Constantinople y et j'étais arrivé au règne de Murad, ou AmuratrV (1635); le matin même j'avais écrit cette longue campagne d'Asie, lorsque ce glorieux sultan partit de Scutari pour aller prendre Bagdad, au mois de juillet. Il était jeune et charmant; il habitait un palais délicieux sur le Bosphore ; il passait pour un dieu parmi les croyants ; il avait dans ses trésors toutes les richesses des Mille et Une Nuits ^ et un beau jour il abandonne tout pour traverser les déserts de feu, les vallons de neige, les fleuves sans ponts, les plaines sans eau, pour aller assiéger Bagdad.

Je rougis de ma faiblesse devant un pareil exemple, et, n'ayant rien de ce qu'avait Murad IV, je me mis en campagne en plein midi, pour assiéger la perruche dans un parc.beaucoup moins éloigné que Bagdad.

Les enseignements de l'histoire sont fort utiles dans certaines occasions.

Nous traversions une plaine assez semblable à celle où Lucullus découvrit les cerisiers. Je marchais en tête des enfants, qui maraudaient selon Tusage des armées à jeun et des écoliers en vacance.

Nous arrivâmes au parc de Boissy . Le jardinier de l'endroit, désireux d'avoir la récompense honnête, me désigna l'arbre où la perruche s'était montrée tous les jours précédents ; il me désigna aussi sur le gazon les graines de millet et les débris de pain, éparpillés par les enfants, qui jouaient le rôle de la Providence ; il me montra même le bassin d'eau limpide où l'oiseau fugitif se désaltérait après ses repas ; il me montra tout enfin, excepté la perruche. Je me rappelai les vers qu'Orphée adresse à Eurydice perdue; je les chantai sur un air de Rossini; les échos, qui ne sont jamais en peine de répondre, répondirent seuls à ma voix tout le long de la rivière :

Toto referebant flumine ripœ.

Le jardinier inclina la tête en me disant pour adieu l'étemelle phrase des regrets : — Ah ! si vous étiez venu hier !

Je n'étais pas venu hier ; le malheur de ce retard

était incurable. Il fallut pourtant donner une légère gratification à ces enfants, qui avaient nourri la perruche à leurs frais pendant quinze jours.

A mon retour, je répondis par un silence morne aux questions qu'on m'adressa. Il fut admis unanimement qne loiseau avait suivi, comme M"^® Deshoulières, les prés fleuris qv! arrose la Seine ^ et qu'il arriverait au Havre, si un chasseur ne l'arrêtait pas en chemin.

Quelques jours après , Bernard, le conducteur d'omnibus de Franconville, vint nous annoncer qu'il avait vu la perruche aux Plessis, à très-peu de distance de la station. M. Decroix, épicier à Saint-Leu, nous confirma la même chose. Ce fut pour moi un trait de lumière ; je pris le ton inspiré d'un oracle de Delphes, et je dis :

— Maintenant, je vous aflSrme qu*avant mi mois la perruche sera rentrée dans ses foyers, w-

On me proposa des paris, je les tins, avec la légitime espérance de les gagner.

Un soir, à la veillée, sous les arbres, on me demanda si je persistais dans mes paris..

— Plus que jamais, répondis-je, -et tout prêt à en engager de nouveaux.

On voulut conneutre la cause secrète de ma convie-

tion inébranlable ; je cédai à ce désir, et je débutai ainsi :

— Je puise ma conviction dans une histoire assez curieuse, qui a eu pour théâtre le musée de Marseille, en 1842. C'est un chapitre d'histoire naturelle inédite, conmie toute l'histoire naturelle, d'ailleurs. . . ; il s'agit d'un chat...

A ce mot, je fus interrompu comme un députe à la tribune. On s'écria en chœur qu'il s'agissait d'ime perruche et non d'un chat.

Je cahnai d'un geste les interrupteurs et les jeunes interruptrices, et je les priai ensuite de vouloir bien attendre la fin.

Tous se turent, coiiticuere omnes^ et je repris gravement :

— En 1842, il y avait, chez le gardien du musée de Marseille, un chat très-vieux et très-mélancolique ; il avait perdu toutes les habitudes de la petite race féline ; il ne lustrait plus sa fourrure avec sa patte ; il ne prenait plus de jolies poses de sphinx ; il ne s'intéres-i sait plus au sabbat de la cave ; il ne se mettait plus à la fenêtre pour voir passer les chiens; tout lui était indifférent. Il avait l'air de méditer un suicide ; à Memphis, il y a quatre mille ans, on aurait veillé sur lui ;

mais, à notre époque, ces aiûmaux ont perdu leur antique considération; ils sont accusés de rendre le mal pour le mal; et on leur préfère les chiens, parce qu'ils rendent une caresse pour un coup de pied. Les chats sont les victimes de leur logique et de leur justice. Quelques personnes, douées encore du sens égyptien, rendent hommage à leurs nobles qualités.

Aux yeux de certaines gens, les chats ont le tort de vieDlir; dès qu'ils ne sont plus jeunes, ils ne sont plus chats ; alors, on trame contre eux de ténébreux complots ; on les regarde d'un air menaçant ; on leur prodigue les insultes, et ces pauvres animaux cherchent un coin sombre pour y traîner les derniers jours de leur vieillesse, et ils laissent lire dans leurs yeux à demi fermés et sur les rides de leur front, tout ce qu'ils pensent de l'ingratitude des hommes et des caprices des enfants.

A la suite d'un complot tenu dans le musée, il fut arrêté que le chat de l'étabhssement, coupable de vieillesse, serait mis dans un sac et confié à un paysan, ami des chiens, lequel se chargeait gratuitement de le précipiter, du haut du Saut de Maroc, dans la mer.

Le Saut de Maroc est un rocher à pic, sur le chemin du village de Rove, à trois lieues de Marseille. Il

y a une légende sur ce précipice ; je vous la raconterais volontiers, mais, si nous nous embrouillons encore dans un épisode, nous ne retrouverons plus la perruche au dénouement.

Le paysan s'acquitta, sans remords, de cette exécution. A son heure suprême, le chat avait retrouvé toute l'énergie de sa jeunesse ; il se débattit contre le sbire avec un reste de griffes et de dents ; mais il avait aifaire à un agriculteur bronzé sur Tépidermé, qui ne lâcha pas sa proie et la précipita du haut de la montagne, en gardant le sac par esprit d'économie.

Cette mauvaise action avait été commise dans un musée tout rempli de reliques égyptiennes et surtout de momies de chats, remontant à la domesticité des Pharaons, /

Un an ou quatorze mois après, pour mieux dire, le gardien du musée, rentrant à minuit, entendit sur l'escalier une plainte aiguë et intermittente, qui lui causa une certaine émotion. Puis, comme il jetait les yeux, par devoir d'inspection, sur l'embrasure d'une fenêtre intérieure, il aperçut, dans la plus suppliante des poses, le chat du Saut de Maroc. . . L'heure de la nuit fit croire à une apparition de fantôme ; poltron comme tous les gardiens, il allait tomber à genoux et deman-

der grâce, lorsqu'un reste de sentiment viril rafrèta : il trouva plus honorable d'ouvrir lestement la porte de sa chambre et de s'y réfugier, en s'y protégeant par des signes de croix.

La nuit fut mauvaise ; il dormit peu, et rêva que le Musée était assiégé par des momies lugubres, conduites par Champollion.

Le lendemain, à l'heure où les fantômes disparaissent devant le soleil, on aperçut le chat nonchalamment posé sur une natte, devant la porte du musée égyptien* H s*opéra tout de suite une réaction en sa faveur ; on lui accorda ses grandes entrées; on l'accabla de soins; enfin, on le traita comme un jeune chien ou comme un jeune chat. Seulement, par intervalles, on entendait cette exclamation de surprise: — Comment diable est-il revenu ! il doit être sorcier !

Le plus étonné de tous fut le paysan bourreau; il recula de trois pas, croisa les mains au*dessus de sa tête et exécuta ensuite la fameuse pantomime de Talma, précipitant les Gaulois du haut du Capitale t dans Manlius.

Les Gaulois ne revinrent pas chez eux : on les avait trop bien précipités*

Rassuré complètement sur son avenir, le vieux chat

rajeunissait à vue d'oeil, et se livrait même, par boutades, à des ébats enfantins. Ces êtres, que nous appelons des animaux, parce que nous ne craignons pas la riposte, ont à un suprême degré la conscience du malheur et du bonheur, et prennent toujours des allures et une physionomie conformes à leur état de fortune. Le chat malheureux s'oubUe, se résigne, se néglige et adopte les airs d'un philosophe stoïcien, qui fait un perpétuel monologue sur les vicissitudes de la vie; mais, si un rayon vient à luire, il secoue son indolence, cherche le soleil, se pavane sur les murs, relève ses oreilles, s'asseoit fièrement en public, et se réhabilite à ses propres yeux en détachant de sa fourrure, avec le peigne de sa patte, toutes les souillures de la pauvreté.

Ainsi faisait le chat du Saut de Maroc; on ne le reconnaissait plus, tellement les soins de la toilette l'avaient remis à neuf.

A cette époque, j'avais un logement dans le musée de Marseille, et cette histoire se passa sous mes yeux. Je fis tous les efiorts possibles d'imagination pour m'expliquer ce retour, après une absence de quatorze mois, et j'en causais même souvent avec le directeur du Muséum d'histoire naturelle, mon ami Barthélémy

Lapommeraye, homme d'esprit, quoique très-savant. Nous fîmes inême un jour ensemble un pèlerinage au Saut de Maroc, et de cette hauteur, en apercevant Marseille si éloignée, si enveloppée de collines, de bastides innombrables et de flots marins, nous comprîmes moins que jamais de quels expédients le chat s'était servi pour regagner sa maison.

Je me plais à m'acharner à la poursuite d une idée comme à la poursuite d'un mat aux échecs ou d'un trick impossible au whist. Un jour, le hasard d'une succession de pensées me mît sur la voie de la découverte, et je m'écriai, comme l'illustre géomètre : — J*ai trouvé le problème !'

Les chats, comme les oiseaux, ont dans le sens de l'ouïe une délicatesse de perception dont notre sourde oreille humaine ne peut nous donner aucune idée. Or, le chat du musée, mal précipité du Saut de Maroc, se raccrocha probablement aux pins et aux saxifrages qui hérissent la montagne ; revenu de sa frayeur, et tenant à la vie comme tous ceux de sa race, il songea sérieusement à regagner la maison témoin des jeux de son enfance, et d'où il avait été arraché par un ennemi extérieur.

Ici commence ime odyssée qui supprime le génie in^*

ventif du héros d'Homère. Ulysse est l'homme des expédients vulgaires auprès de notre chat. Quant à celui du marquis de Carabas, c'est tout simplementun niais. J'aime mieux la façade du Louvre de Perrault.

hè chat n'avait jamais vu la mer, monstre immense» redouté de tous les animaux de la race féline, surtout des lions. Notre malheureux exilé s'écarta donc au plus vite de cette meute de vagues orageuses qui aboyaient au bas du précipice. Parvenu au sommet calme d'une montagne, il prêta l'oreille et entendit > au lever de l'aurore, un bruit lointain très-connu de lui, le bruit d'une grande ville qui se réveille, le caiillon des cloches, les roulements de tambour, le fracas des roues des charrettes qui se rendent au marché. < — La ville est là, de ce côté, a-t*il dit; marchons vers son bruit; après, nous verrons.

La campagne offre de grandes ressources aux chats pèlerins ; ils vivent de chasse, comme les sauvages Makidas; le gibier abonde : il y a des sauterelles, des cigales, des rats des champs, des grenouilles, une carte très-variée enfin, comme disent les affiches des petits restaurants parisiens. L'eau est à discrétion.

A côté de ces avantages, il y a de grands inconvénients : il y a les chasseurs marseillais qui, ne trou-

vant toujours qu'un gibier absent^ se vengent contre le premier chat venu ; il y a les paysans, jaloux de leurs garennes ; il y a les chiens, qui se croient obligés d'aboyer à toutes les diligences et à tous les chevaux qui passent sur la ïoute, et rendent ces parages fort dangereux; mais un vieux chat qui sait se conduire flaire de loin tous ces périls, et les tient à distance avec une sûreté infaillible de coup d'œil. Ensuite, le chat est doué d'une patience merveilleuse , il sait se blottir, tout un jour, dans un asile reconnu sûr, après un long examen de l'ouïe et de l'odorat ; il sait attendre la nuit, sombre mère de la sûreté, et son œilphosphorique, illuminant les ténèbres, le conduit sur des sentiers inconnus de ses ennemis.

Notre pauvre voyageur a donc franchi, sans encombre, la campagne, toujours guidé par le bruit de la ville, bruit qui s'est fait plus distinct chaque jour. C'était beaucoup, sans doute, d'arriver jusqu'à la limite de )k)ctroi ; mais il fallait trouver une maison dans une ville de cent soixante mille âmes, qu'on avait traversée une seule fois et dans un sac.

Marseille est une ville qui ressemble assez à Constantinople, à cause de l'abondance de ses chiens errants. Tout marin a un chien auqiiel il est sincèrement atta-

ché ; mais, au moment du départ, il abandonne cet ami fidèle dans une auberge, et Tanimal, privé de son maître, passe sa vie à le chercher dans tous les quartiers de Marseille. C'est de la même manière que Constantinople s'est peuplée depuis Mahomet IL Notre chat connaissait ce fléau errant; car, pendant dix ans, du haut de la fenêtre du musée, il avait vu défiler toutes les espèces canines, depuis le molosse de Laconie jusqu'au Kings CharUs; il fallait donc s'avancer avec une prudence méticuleuse, sonder le terrain à tâtons, éviter le grand jour, ne se confier qu'aux ténèbres, avoir l'œil ouvert sur les soupiraux des caves, vivre frugalement, se contenter de peu, comme le rat d'Horace, contentiLsparvo.&a&xi^ changer de domicile tous les jours avant l'aube, pour se rapprocher davantage de la maison et gagner, du terrain vers le but.

Le moment est venu de dire sur qui comptait le chat voyageur.

Un grand fracas, mêlé de tous les bruits, de toutes murmures, de toutes les clameurs, lui avait fait connaître le point de l'horizon où se trouvait la grande ville. Une fois arrivé dans Marseille, il comptait sur un bruit particulier et bien connu, qui devait lui signaler le quartier où fut son berceau. Tant qu'il n'entendait pas

ce bruit spécial, il fallait marcher, marcher toujours, loin des chiens, loin des hommes, loin des enfants, loin du jour.

Le musée de la ville possède une horloge qui a le privilège de sonner toujours quelque chose. Les heures ne lui suffisent pas. Elle sonne les quarts et les huitièmes, et fait même précéder chaque sonnerie d'une légère cavatine d'avertissement. On est prévenu, on écoute. Le conseil municipal alloue dix francs par an à M. Charlet, directeur de cette horloge. A la discussion annuelle du budget, quelques membres, ennemis des abus, réclament une réductiqn pour combler le vide que les cinquante millions du canal de la Durance ont laissé dans le trésor municipal.

Pendant dix ans, notre chat voyageur avait entendu retentir cette horloge» verbeuse au-dessus de sa tête. A l'âge de la jeunesse, il avait joué tant de fois avec les plombs de cette horloge et avait arrêté ses mouirements, au grand désespoir de M. Charlet, qtd tremblait alors pour sa réduction, en écoutant le silence inexplicable de sa fille. Tant que notre pauvre chat, errant de cave en cave, n'entendait pas la sonnerie du toit paternel, il se disait à lui-même : — Je ne suis pas dans le quartier, allons plus loin.

Et, Bans impatience, sans découragement, il se remettait en route avec les mêmes précautions, dans les ténèbres, prêtant Toreille aux horloges, et n'entendant jamais la sienne, celle qu'il aurait reconnue dans un concert de tous les clochers italiens.

Le hasard, qui ne sert jamais les malheureux, aurait pu conduire plus vite Tanimal errant dans une bonne direction, et lui épargner bien des mauvais jours ; mais, en appréciant la durée de l'absence, quatorze mois, il est permis de supposer qu'il aura pris le plus long chemin, et qu'il n'est enfin arrivé dans le quartier du musée qu'après avoir parcouru tous les carrefours de la vieille ville.

Alexandre, Annibal, Femand Cortès , Robinson Crusoé, ont dépensé beaucoup moins d'intelligence et de ruses de guerre que ce^hat, dans sa campagne de douze mois. S'il avait pu écrire son odyssée, il n'y auraitpas de lecture plus émouvante. Le nombre de périls qu'il a conjurés, le nombre de calculs qu'il a faits ^doit être prodigieux. Et lorsqu'enfin il a entendu dans le lointain, à minuit, la sonnerie prolongée de son horloge, tout ne finissait pas pour lui ; il avait encore bien du chemin à faire et beaucoup de batailles à livrer aux chiens. D'abord, il ne fallait pas se laisser empor-

ter étourdiment par une joie dangereuse ; si près du but, il ne fallait pas compromettre la réussite par trop de précipitation. Un homme aurait échoué en pareil cas ; l'animal, sans avoir lu le moindre chapitre sur les dangers de l'exaltation étourdie, a manœuvré comme, le premier jour; il a maîtrisé les émotions de cette joie fatale qui met un voile sur les yeux et fait échouer au port ; il n'a rien voidu donner au hasard, même à sa dernière étape, à son dernier niisseau, à son dernier mur, à son dernier pas; et il est arrivé sain et sauf. Quelle leçon pour l'homme qui arrive aux sottises par la réflexion ; qui apprend les mathématiques pour soutenir que 2 et 2 font 5, et étudie des cartes de géographie pour se briser contre un écueil.

Mon histoire finie, on me demanda quel rapport on pouvait établir entre l'odyssée du chat et la perruche envolée. Je répondis que le temps n'était pas venu d'établir ce rapport, mais qu'il viendrait tôt ou tard. On me questionna'de nouveau sur la suite de l'histoire du chat du musée ; je répondis qu'elle n'avait pas eu de suite, et même qu'elle avait été presque oubliée, à cause d'une autre histoire survenue dans le même établissement, et qui absorba Tattention des naturalistes.

La perruche fut oubliée à son tour, et on voulut connaître cette nouvelle histoire.

— Celle-ci, repris-je, n'a aucun rapport avec la perruche envolée, dirait un naturaliste de profession. J'ose soutenir le contraire, et je crois qu'elle s'y rattache par un côté, comme j'espère vous le démontrer quand la perruche sera rentrée dans sa cage.

Un signe général d'incrédulité accueillit cette dernière phrase. Je proposai de nouveaux paris ; on se tut, et ce silence attendait l'histoire promise.

II. Castor et PoUux. Le tombeau de Milon. Les ohiéns lazzarouî. Le crime et le châtiment. La langue des bêtes. Revenons à ma perruche.

— Cette fois, dis-je, il s'agit de deux chiens du musée ; on les nommait Castor et Pollux, quoiqu'ils ne fussent pas frères. Castor était un vrai molosse ; Pollux, un jeune caniche de très-petite taille. Ils étaient liés d'une étroite amitié, comme les deux frères d'Hélène dont ils portaient les noms. En général, les animaux connaissent l'amitié ; bien plus, quand ils sont unis, ils ne se brouillent pas. Le lion vit avec le chien

dans la même cage, et ces deux amis ne se querellent

jamais ; ce qui prouve encore la supériorité de l'homme

sur les animaux.

Castor, le molosse, avait contracté l'habitude de faire sa sieste, en été, dans un tombeau de pierre froide, qui est exposé dans le musée, et qui, dit-on, a renfermé les restes de Milon, le meurtrier de Clodius, le client de Marcus-Tullius Cicéron, l'illustre exilé de Rome. Excusez cette érudition facile et inopportune.

Pollux ne faisait pas de sieste, lui ; il s'acquittait de son devoir de gardien ; il se promenait dans le musée des sarcophages et surveillait les étrangers , pour atoyer en cas de vol d'antiquités phocéennes. Il était très-fier de son emploi, et lorsqu'on fermait les portes du musée et que tout s'était passé conformément aux lois, il se présentait avec joie devant le concierge, pour recevoir, comme gratification, une caresse de sa main.

Un jour, à l'heure de la sieste, il n'y avait pas Tom* bre d'un étranger devant les sarcophages et les plâtres du musée phocéen ; Pollux, ne redoutant aucun vol, sortit sur la place pour se délasser de ses travaux d'inspection et engager une partie de soubresauts avec quelque jeime chien de son âge, ami du jeu.

La place du musée était déserte, à cause d'une chaleur de trente degrés Réaumur ; mais il y avait beaucoup de chiens, selon lusage. C'était avant Tinvention de la charrette municipale qui enlève du pavé l'espèce hydrophobe, dans la chaude saison. Les uns passaient rapidement, comme si des affaires importantes les eussent appelés ailleurs ; les autres se promenaient sans but, comme des péripatétitiens quadrupèdes; on en voyait sous les arbres, qui dormaient comme des lazzaroni, ou qui se regardaient deux à deux, comme des chiens sculptés sur les pilastres d'un portail. Le jeune Pollux, ne voyant que des amis dans ce club en plein air, cherchait un joueur ; mais son apparence de chien aristocrate réveilla les haines jalouses de cette meute indigente ; on répondit par des grognements sourds à ses propositions amicales, et le plus hargneux de tous tomba, les dents en relief, sur Pollux, le terrassa et faillit le tuer sur place. Les autres chiens assistèrent à cette scène dans une stoïque tranquillité.

Pollux s'échappa de la mâchoire de l'assassin, secoua sa toison dévasté^, et, en quelques bonds, il avait atteint le seuil de son établissement. Sans s'arrêter devant le concierge, qui ne l'aurait pas compris, il

marcha droit à la salle des sarcophages, mit ses deux pattes antérieures sur le tombeau de Milon, et fit sortir de son gosier quelques notes pleines d'expression et de voyelles lamentables.

Castor se leva lentement, bondit hors du tombeau, aiguisa ses pattes sur les dalles, acheva de se réveil- 1er, jeta un regard oblique sur PoUux, et prit, avec le calme de la force, le chemin de la grande porte du muâée. Arrivé sur le seuil, il s'arrêta brusquement, s'assit sur lui-même et attendit PoUux.

En ce moment, que se passa-t-il? quel échange de paroles fut fait? La science ne peut le savoir ; mais voici ce qui advint.

Castor, après avoir acquis la certitude de ne pas frapper l'innocent pour le coupable, quitta sa pose d*Hercule au repos, et marcha seul, d'un pas tran* quille, vers l'assassin de PoUux. Ce ne fut pas un ^combat, ce fut une exécution ; le coupable roula dans la poussière et l'ensanglanta. Le châtiment donné, Castor reprit le chemin du musée, où Pollux l'accabla de caresses et de cris de joie. Le molosse vengeur accepta ces démonstrations amicales avec froideur, comme pour montrer qu'il ne croyait pas le remerciement nécessaire après un si léger service ; et il rentra

dans la salle pour achever sa sieste au fond du tom* beaudeMilon.

Dans Y Histoire des Chiens célèbres^ je ne trouve rien de comparable à cette scène de Castor et PoUux ; il m*a été donné de la voir, et ceux qui Tout vue comme moi ne peuvent encore Texpliquer. Il faut nécessairement admettre ce que j'admets, moi, que ces deux chiens avaient une sorte de langue pour se communiquer leurs pensées ; il faut admettre que PoUux a dit à Castor : — Un chien énorme vient de m assassiner, lày sur cette place. Ce n'est pas tout; il faut admettre une chose encore plus répulsive à la raison ; il faut croire que, sur le seuil du musée. Castor a demandé i — Où est-ilt et que Pollux a clairement désigné son assassin dans une meute de chiens de toute taille et de toute nuance. Pollux aurait répondu : — C'est ce grand braque qui a trois taches de feu.

Certainement, la langue que murmurent les animaux, lorsqu'ils vivent ensemble, n'a aucun rapport même avec la plus imparfaite des langues primitives des sauvages ; mais elle leur suffit telle qu'elle est pour les besoins de leur association; son vocabulaire est très-borné ; il se compose de quelques modulations plus ou moins vives, qui ont un sens très-clair entre

deux animaux depuis longtemps amis. Je développerai un jour ce système en l'appuyant d'observations que j'ai faites, et qui le compléteront. Au reste, la sagesse indienne, en inventant les fables et les dialogues d'animaux, a donné à quelques anciens la première idée de ce système; ainsi, je me garderais bien d'en réclamer les droits d'auteur.

Après l'histoire de Castor et Pollux , mes amis voulurent remettre l'entretien sur le chapitre de la perruche ; mais une simple observation coupa court au sujet.

L'histoire de la perruche commencé, leur dis-je ; elle se fait ; nous allons la, suivre dans l'air. Ainsi, attendons; préparez vos paris perdus et parlons de Sé^ bastopol.

in. Aventures et pérégrinations. La cloche de Saint-Leu. Grande nouveUe. Je prends la pose de Napoléon à Austerlitz. Une, pie, Dnel sur un cerisier. Les hirondelles. Lisurrectîon formidable. Le siège du clocher. La voix de l'horloge. Insomnie de ma perruche. Immense bataille. Ketour à la cage.

Eji venant se percher sur les arbres des Plessis, la perruche avait fait im grand pas rétrograde ; à mon

arbres du château, et, ayant.aperçu dans le lointain l'oasis des Plessis, au centre d une plaine de blé mûr, elle a déménagé tout de suite, et c'est là qu'elle a entendu la cloche de Saint-Leu.

Un matin, M. Adrien, l'habile chorégraphe de la Porte-Saint-Martin, arrive et me dit : — Tout le village est en rumeur ; la perruche est dans le clocher de l'église !

SU est permis de comparer les petites choses aux grandes^ comme dit le poëte divin, je pris la pose stoïque donnée à Napoléon par le peintre Gérard dans le tableau de la Bataille d Austerlitz, Rapp, tout essoufflé, arrive pour annoncer, comme une nouvelle inattendue, la victoire. L'Empereur le regarde et semble lui dire : — Je la connaissais avant vous.

Nous descendîmes sur la place de l'église ; la foule y accourait. Saint-Leu n'avait jamais vu de perruche ; c'était un événement. Tous les yeux arpentaient le clocher, depuis la base jusqu'à son coq doré, servant de girouette; mais personne ne voyait ime plume verte. Cependant le doute n'était pas permis ; plusieurs personnes dignes de foi, entre autres le gardien des tombes de l'église, M. Decroix, son plus proche voisin, et M. Thomas Chassain, propriétaire de l'hôtel dé la

Croix-Blanche^ affirmaient que Toiseau avait passé la nuit dans la cage du clocher, mais qu'il courait probablement la campagne à cette heure.

La foule s'obstina toujours à regarder le clocher.

Cette conduite de Toiseau était naturelle ; il était accouru à une voix connue, qui lui rappelait tant de festins et de friandises; mais, ri*ayant trouvé "aucune main généreuse à côté de la voix, il avait bien fallu songer à se mettre en quête du repas du matin. L'appétit de ces oiseaux est impatient du moindre retard.

On sait que le village de Tavemy est la continuation de Saint-Leu ; ces deux localités pourraient avoir le même nom. Or, ce jour-là, M. Fallet, boulanger à Tavemy, se promenant dans son jardin, entendit un grand bruit d'ailes et de feuilles du côté d'un cerisier, et, avançant avec précaution, il assista de très-près à un curieux spectacle, dont il nous a fait le compte rendu. Son récit nous permet de supposer que les choses se sont passées comme nous allons les décrire pour les besoins de l'anecdote.

Avec cette promptitude de coup d'oeil dont jouissent tous les oiseaux, même dans leur vol le plus rapide, la perruche découvrit un arbre coloré à l'indienne ; c'était un cerisier chargé de fruits. Le rouge

est laimant d'un bec. Notre héroïne s'abattit sur cet arbre, qui lui rappelait le caquier de l'Inde. Elle éprouva sans doute une joie vive en voyant flotter autour d'elle ces grappes savoureuses de rubis, qui promettaient un festin inépuisable. Les oiseaux ont aussi leurs destinées ; habent sua fata. Le bec de la perruche s'ouvrit et se referma ; un frisson la saisit ; elle aperçut devant elle \m oiseau qui ne parlait pas sa langue. Chez les animaux comme chez les hommes (avant 1815), tous ceux qui ne parlent pas la même langue sont ennemis. C'était une pie, qui

venait exercer son métier de voleuse sur les cerises

* de M. Fallet. La gazza ladra prit la perruche, oiseau inconnu, pour un gendarme vert, et*se précipita sur elle pour la poignarder d'un coup de bec. Les deux armes rostrales de ces deux oiseaux ne sont pas de même dimension ; c'est le sabre court du dragon, croisé avec la lance du Cosaque. Notre perruche soutint bravement l'honneur de son uniforme ; elle se servit d'une branche épaisse comme d'un bouclier, et, n'exposant pas une plume au bec de son ennemie, elle dardait vivement le sien et le retirait avec la promptitude de l'éclair, genre d'escrime qu'aucun maître ne lui avait appris et qui aurait étonné Grisier.

Cette lutte dura un long quart d'heure, et M. Fallet lui donna le même intérêt qu'un Espagnol eût accordé, à un combat de taureaux.

Désespérant de vaincre et craignant d'être vaincue ^ la pie s'envola vers la forêt, et la perruche/ rajustant ses ailes et ne se croyant pas en sûreté sous les feuilles de cet arbre, chercha un asile à la Chaumette, petit faubourg de Saint-Leu, où les arbres et les eaux ne manquent pas.

Pendant une semaine, la perruche cacha ses jours dans les verts massifs de la Chaumette ; elle craignait les pies ; mais tous les soirs, après Vangelus^ elle regagnait son gîte du clocher, espérant y trouver sa cage chérie, si follement abandonnée pour cette illusion trompeuse qu'on appelle la liberté des champs.

Elle donnait ainsi à chaque instant un démenti à cette fameuse maxime : une liberté orageuse est préférable à un esclavage tranquille (1) ; son orageuse liberté lui devenait intolérable, et elle aurait donné toute la vallée de Montmorency pour son petit ermitage grillé, où elle recevait tant de caresses, de sucreries, de graines de tournesol, sans le souci du lendemain.

(l) Malo periculosam libextatcm quàm quietum servîtium.

Elle avait adopté cette autre maxime du peuple qui passe de l'anarchie à la dictature : la sécurité vaut mieux que la liberté.

Hélas! notre jeune héroïne devait... mais n'anticipons pas sur les événements, comme disait le bon Ducray-Duminil, à l'âge d'or du roman, in-12, mal imprimé sur papier gris, mais sentimental.

A cause de son éloignement du chemin de fer, le village de Sainl^Leu a conservé les privilèges agrestes des hameaux de Gessner et de Florian. Toutes les hirondelles de la vallée de Montmorency, effrayées par les wagons, les sifflets et la fumée noire, se sont réfugiées sous les toits paisibles de Saint-Leu. Là elles goûtent le repos des anciens jours ; elles bâtissent leurs nids, établissent leurs familles, et ne craignent pas qu'un convoi brutal vienne emporter tous ces bonheurs domestiques, célébrés par Florian. A SaintliOu, on peut encore chanter la romance :

Que j'aime à voir les hirondelles A ma fenêtre, tous les ans, etc.

Dans la grande rue de Saint-Leu, ces joKs oiseaux, si bien décrits par Toussenel, notre grand naturaliste, sont si familliers, qu'ils deviennent dangereux; sous

prétexte d'annoncer la pluie aux agriculteurs, ils rasent joyeusement la terre, et, dians leur vol étourdi, ils effleurent d une aile aiguë les joues et les yeux des passants qui ne sont pas agriculteurs. A cet inconvénient près, rien n'est charmant comme le jeu vif de ces filles de l'air, de ces sylphes d'avril, de ces éclairs ailés.

Les hirondelles se méfient des clochers, et leur instinct maternel a bien raison; elles savent que, dans les trous de ces édifices, logent ces nocturnes oiseaux de proie qui ravagent les nids et font pleurer les mères à l'ombre des peupKers, populeâ sub umbrâ. Les oiseaux sont toujours en pays ennemi, et ils ne sauraient prendre trop de précautions.

Les hirondelles d'âge mûr avaient visité le clocher deSaint-Leu, et le résultat de l'enquête était satisfaisant : un clocher tout neuf, bâti en 1850, aux frais du prince Louis-Napoléon ; un bijou de clocher à mettre sous cloche. Pas une crevasse, pas une fissure, pas un domicile pour un hibou. Nicticorax in domicilio, comme dit le psalmiste. Il n'y avait donc rien à craindre pour les nids et les œufs de ce côté, au moins pendant im demi-siècle ; et on voyait la mère se réjouir de ses enfants, matrem filiorum Icetantem.

Tout à coup; une hirondelle, la première de toutes, celle qui n'avait pas fait le printemps, une hirondelle levée avec Taurore, rase le clocher neuf, et aperçoit un oiseau vert, non classé dansTomithologie de Saint- Leu, secouant à Vair ses plumes humides, et aiguisant un bec crochu sur une clef d'ogive. H* fallait bien admettre le péril ; c'était, pour l'hirondelle, un hibou déguisé, un hibou malin qui se peignait en vert pour tromper l'espion. L'hirondelle sonna l'alarme et cria le danger sur les toits; une étincelle électrique courut sur deux corniches de nids ; on tint un conseil d'ancêtres, au pied d'ime cheminée ; on prêcha la croisade contre l'oiseau de proie du clocher.

La perruche ne se doutait nullement de ces alarmes ; elle cherchait toujours sa cage, et vint se percher sur le toit de l'hôtel de la Croix-Blanche^ où s'arrêtent les omnibus du chemin de fer. Ainsi posée, dans un isolement absolu, elle ressemblait à cet oiseau dont parle l'Ecriture, joas^er solitarius in tecto.

A cet instant, une grêle noire d'hirondelles tombe sur le même toit avec des cris aigus ; tous leà enfants de Saint-Leu prennent parti pour la perruche, et battent des mains pour épouvanter les hirondelles. Notre héroïne montre le bec aux oiseaux du printemps, les-

quels, ne se croyant pas en force contre un pareil bec, battent en retraite et vont chercher des renforts pour faire le siège de la perruche. Dans le village, tous les travaux sont abandonnés; chacun veut assister à la bataille ; on nous envoie une dépêche télégraphique ; nous accourons pour faire entendre notre voix et jouer le rôle de T Autriche. . . La perruche s'effraye de ce concours de peuple, elle plonge du toit, et se perd dans répais massif d'un noyer qui est dans la cour de Thôtel de la Oroix-Bhmche,

Une perruche sur un noyer chargé de noix crevassées, c'est comme un avare en pleine mine califonienne ; notre hérome ne se possédait pas de joie ; elle avait oublié les pies, les hirondelles, les cerisiers; elle avait trouvé un restaurant étemel.

On vit courir au même instant un nuage noir sur. la ligne des toits : a était un vol effrayant d'hirondelles ; ces oiseaux montrèrent beaucoup dé courage quand ils ne trouvèrent pas Tehnemi ; ils visitèrent le toit de la Croix-Blanche et sondèrent de l'œil les cheminées ; . ce devoir accompli, le vol se dispersa, et chaque famille rentra dans son lit suspendu.

Nous avons pu étudier les hirondelles dans cette occasion, et nous avons compris qu'elles n'avaient nul-

lement l'intention d'attaquer le redoutable oiseau; Içur plan de campagne n avait au fond rien de belliqueux. Elles voulaient se réunir en masse compacte, effrayer l'ennemi et le chasser du territoire de Saint-Leu, propriété exclusive des hirondelles.

Si le rare souvenir de la cage n'eût pas troublé de temps en temps notre perruche, son existence commençait à prendre toutes les conditions du bonheur. Que lui manquait-il ? elle avait im noyer, à la fois retraite sûre et table délicate ; et, la nuit, elle avait un gîte dans le clocher.

Elle a passé douze jours dans le noyer de la Croix- Blanche; nous allions souvent rôder autour de l'arbre, dans l'espoir de la ramener en lui faisant entendre des voix amies ; elle ne reconnaissait pas ces voix, qui n'avaient jamais retenti à ses oreilles au grand air de la campagne, et perdaient, autour du noyer, la gamme intérieure du salon.

Les animaux sont tous fort reconnaissants des services rendus. La reconnaissance est fille de l'instmct, l'ingratitude est fille de la raison. Bien plus, les animaux n'ayant pas, comme nous, la perception nette des objets extérieurs, sont reconnaissants envers tout ce qui les oblige, hommes ou choses. Ainsi, notre

perruche regardait son noyer et son clocher comme deux bienfaiteurs ; l'un la garantissait contre les dangers de la faim, Tautre contre les dangers de la nuit.' Chaque jour augmentait ce sentiment de gratitude ; et Toiseau, instruit d'une longue expérience de douze jours et ayant mieux réglé sa vie, et connaissant mieux ses goûts et ses chemins, évitait de se montrer au crépuscule du matin et du soir, sur les aspérités saillantes du clocher, de peur de provoquer une secondefois la formidable insurrection des hirondelles de Saint* Leu.

Oui, faites des projets d'avenir en ce monde ; l'imprévu est toujours là, embusqué sui^ votre route, et il bouleverse tout.

Si nous n'avions, comme garants de notre récit, tous les habitants d'un village voisin, nous n'oserions écrire la suite de cette histoire ; d'ailleurs, il y a des péripéties qu'il est impossible d'inventer, si le hasard ne les invente pas. Aucun mensonge de fabuliste ne se glisse dans notre récit. Jamais histoire ne mérita mieux son nom.

Le conseil municipal de Saint-Leu avait voté la dépense d'une horloge magnifique pour le clocher de l'église; ime horloge de ville, ime horloge sérieuse, si-

gnée Lepaute, comme celle qui a l'honneur de se faire entendre au Louvre, entre les statues de Jean 'Goujon.

Cette horloge, complément nécessaire de la jolie église de Saint-Leu, devait débuter le jour de la fête du village; fête charmante, encadrée par la belle place de la mairie , et ombragée par la forêt voisine, qui prête ses arbres aux promeneurs.

Un soir, après huit heures, la perruche quitte son noyer chéri, et va, selon Thabitude, s'établir sous une corniche du clocher ; elle avait mis le bec sous l'aile, et dormait tranquille, comme au désert, sur la pierre d'une pagode, inaccessible aux serpents, ces nocturnes ennemis des oiseaux, lorsqu'elle fut réveillée en sursaut par une voix inconnue qui éclatait sous ses pattes : c'était l'horloge ! . . . Elle sonnait, pour la première fois, neuf heures, et avec cette plénitude de moyens qui accompagne toujours xm ténor vierge le

si bémols et d'une horloge encore exempte d'humi* dite. :î

L'inconnu est effrayant pour les hommes, et surtout pour les oiseaux. A leur apparition, le feu grégeois, )4 canon et l'arquebuse à croc ont épouvanté les phi braves. Notre perruche bondit neuf fois sous l'ogivÉ,

et trembla convulsivement de toute la longueur de ses plumes. Cependant, comme elle comptait sur l'amitié jusqu'alors si fidèle de son clocher protecteur, elle crut avoir mal entendu, ainsi qu'il arrive souvent ch^z nous, lorsqu'un ami nous décoche une première épigramme en public. Avant de se brouiller, on attend la seconde. Notre pauvre oiseau attendit donc, et son ami le clocher redevenant muet et bon, elle se rendormit. Au coup de dix heures, elle se réveilla encore en sursaut, et le silence de la nuit augmentant l'intensité du son, elle se crut brutalement expulsée de son asile,, et se laiasa tomber, demi-morte de frayeur, sur un toit voisin. Cette nuit fut terrible. Pour comble de malheur, les jeunes* Parisiens qui sortaient du bal de la fête, traversaient la rue, en hurlant avec mélancolie ce qu'on appelle de gais flonflons. Il y avait de quoi perdre la tête pour une simple perruche destinée à la vie des solitudes indiennes. Les douze coups de minuit, éternellement répétés par l'écho de la montagne, complétèrent la désolation du malheureux oiseau. Il lui paraissait désormais impossible de se réconcilier avec un clocher qui la poursuivait dans son repos par une obstination si évidente. Il n'y avait plus d'asile pour elle, plus de protection, plus d'ami. Les premières

lueurs de l'aube la trouvèrent pâle d'insomnie et de terreur sur la gouttière de la maison de M. Maréchal.

Le jour qui allait suivre devait continuer les angoisses de la nuit.

Ce fut encore une hirondelle qui donna l'alarme, en apercevant le terrible oiseau dans le domaine sacré des nids. Cette fois, les oiseaux du printetnps résolurent de frapper un coup décisif.

On envoya des ambassadeurs aux hirondelles du village de Tavemy ; on proposa une ligue offensive et défensive; il s'agissait des intérêts généraux de la grande banlieue, menacés par un Attila vert et d'autant plus redoutable qu'il était seul.

Dans un instant, un nuage d'hirondelles couvrit Saint-Leu, et, chose étonnante ! cette armée, la plus nombreuse que les hirondelles aient mis sur pied, n'osa point attaquer la perruche ; c'était toujours le même système, le même plan. L'oiseau, qui ne se croyait pas si redoutable, s'effraya, prit son vol au hasard et se perdit dans un immense tourbillon d'hirondelles; un calcul de chasseur expert évaluait leur nombre à trois mUle. Tout le village était en émoi ; on s'attendait, à chaque instant, à voir la perruche tom-

ber morte du haut du nuage ennemi; cet étrange combat d'ime multitude contre un seul être dura tout un jour; ce fut im jour férié pour Saint-Leu. On suspendit la récolte des fruits ; on oublia les soins du ménage et de l'agriculture. Tous les yeux, détachés de la terre, regardaient la mêlée orageuse du ciel ; c'était rinverse des jeux du Cirque ; la lice s'arrondissait dans les sonmiités de l'air, le drame se jouait sur la tête du parterre. A tout moment, de nouvelles recrues arrivaient, car les cris d'alarme avaient retenti sur les nids de Franconville, de Saint-Prix, d'Ermont et de toute la ligne du chemin de fer. Quand le nuage s'abaissait, on voyait la perruche héroïque distribuant des coups de bec aux téméraires qui l'approchaient de trop près. Il n'y a qu'un exemple d'une pareille défense dans l'histoire : c'est Alexandre le Macédonien luttant seul, dans la ville des Oxidraques, contre une nuée d'ennemis, et encore le héros de Macédoine était cuirassé de pied len cap, ce qui met la comparaison à l'avantage de la perruche de Saint- Leu.

Enfin, notre pauvre héroïne ayant épuisé ses forces dans une lutte surhumaine, et ne trouvant plus de soutien dans le mécanisme usé de ses ailes, fit un effort su-

preme ; elle perça la ligné inférieure de Tennemi et tomba, en tournoyant, sur le toit de la maison de M. Maréchal. Lâ„ résolue d'attendre la mort, elle enfonça son bec dans une gouttière et se voila de ses ailes, comme César de son manteau.

M. Maréchal prit une échelle, aux applaudissements de tout le village, monta sur le toit de sa maison et s'empara de l'oiseau sans éprouver la moindre résistance.

Nous n'avons pas assisté à cette lutte dernière ; elle nous a été racontée par M. Lucien Pigny, le propriétaire des bains charmants de Saint-Leu. Nous vîmes, avec joie, arriver M. Adrien et M. Marécjjal qui rapportaient la perruche au milieu de tous les enfants du village. L'oiseau fut aussitôt replacé dans sa cage; il secoua ses plumes, prit im bain d'eau fraîche, poussa un cri joyeux, et, avec cette heureuse insouciance, privilège des oiseaux, il tendit le bec à un grain de sucre, le prit avec sa patte comme avec la main, et continua sa vie de perruche esclave, absolument conome si rien ne l'avait interrompue dans sa douce sérénité.

L'armée des hirondelles est rentrée dans ses quar-

tiers. Le calme est rétabli partout. Le souvenir de ces événements subsistera longtemps à Saint-Leu ; ils ont déjà fait et feront encore l'entretien des longues veillées de l'hiver.

LE COQ ET Li POULE.

L'école de Salomon. Le cèdre et rhysope. Le lion et le coq. Supériorité de celui-ci. Le cuisinier et le renard. Les poules de Fontainîeu. Histoire du coq. Une expérience : Deux coqs vivaient en paix, Boileau et La Fontaine. La poule, modèle des mères. L^épervier. Les oeufs de cane. Le coq et la poule, premiers agents de la civilisation. Le coq gaulois. Le bonheur à 1^ basse-cour. Moralité.

Salomon, le plus sage des rois et le phis savant des honunes, après avoir tout étudié, tout approfondi, a fait deux belles découvertes; il a dit que tout était vanité, d'abord; ensuite, il a reconnu que tout était égal à tout dans la création, que le cèdre et l'hysope, Téléphant et le ciron avaient la même valeur : seulement, a-t-il ajouté, le lion mort ne vaut pas le mou^ cheron vivant.

Cette philosophie devrait être celle de tous les hommes, n n'en est rien pourtant ; les préjugés de l'école ont créé les préférences et les comparaisons, et les

meilleurs esprits sont devenus esclaves de la routine.

Comparez pour juger, crient les maîtres oublieux de Salomon, et les écoliers comparent et jugent ; ils dédaignent l'humble hysope et ne regardent plus que le chêne superbe ; ils admirent l'éléphant et se garderaient bien de prendre un microscope pour observer le ciron.

Partant du même principe, les maîtres de l'histoire naturelle ont établi d'énormes différences entre les êtres et les produits de la création. S'ils rencontrent sur leur chemin l'hysope, ils la désignent 3,însiy petite plante^ et tout est dit; s'ils rencontrent le cèdre, oh! alors, la phrase déborde, la péripde se déroule, la page se muîtiplie, le livre se forme ; on ne saurait écrire trop de chosies sur le cèdre ; on dirait que la création du cèdre a coûté de grands efforts à Dieu, et que l'hysope a été mise au monde sans aucune peine ; de là viennent une attention et une admiration rela- . tives, car on n'estime la valeur d'une chose qu'après avoir pesé le travail qu'elle a coûté à son auteur.

Je l'avoue humblement, je n'appartiens pas â cette école d'observateurs; je tiens à être le disciple du sage auteur de VEcclésiaste et des Proverbes, Je crois que le ciron n'a pas coûté plus de peine au Créateur que

l'éléphant, et que le premier est aussi admirable dans sa petitesse infinie que le second dans son immensité ; je crois que la baie invisible qui, portée sur l'eiile des vents féconds, a planté l'hysope, est aussi mystérieuse et aussi émouvante dans ses secrets que la tige qui a. fait le cèdre, et que le grain de sable a autant de poids dans la balance de Dieu, que le Caucase ou le mont Blanc.

Ainsi, en abordant un sujet vulgaire, comme l'indique le titre de ce chapitre, j'éprouve autant de frayeur que si j'allais traiter la grande géologie du Mosasaurus et du Dynotherium giganteum, laquelle aura son tour aussi. L'admiration pour l'œuvre créée doit être toujours la même ; seulement il est permis à l'observateur d'étudier les choses et les êtres de la nature, au point de vue de l'utilité profitable à l'homme. Il est pei-mis de préférer le pommier au cèdre et le bœuf à l'éléphant ; mais, en dehors des profits retirés par l'égoïsme humain, on doit avoir pour toute chose créée une égale admiration.

Le naturaliste Saavers, dans son histoire taxidermique, appelle le coq le lion des oiseaux.

Malgré notre déférence pour Saavers, nous osons ne pas adopter cette définition ; elle ne rend pas assez

de justice au coq. Le courage de cet oiseau mérite mieux.

Je crois, avec conviction, que le coq est plus courageux que le lion.

Certes, personne ne^rend plus d'hommages que moi à ce magnifique quadrupède, empereur du désert, à ce puissant animal qui a l'Atlas pour palais et porte sur son noble front toute la sauvage majesté de sa nature natale; mais, à l'exemple des illustres héros historiques ou fabuleux, le lion éprouve parfois des craintes puériles ; le lion connaît la peur, comme le brave Romain et le brave Gaulois.

Bayard craignait les arquebuses à croc ; Louis IX craignait le feu grégeois, au dire de Joinville ; Ajax craignait la nuit ; Hector craignait Achille ; le Romain craignait le dieu Pan ; le Gaulois craignait la chute du ciel.

Après tant de héros, on peut ajouter, sans blesser la dignité du lion, que cet intrépide locataire de l'Atlas craint trois choses : le bruit de la mer, le serpent et le chant du coq.

Pour, le bruit de la mer et le chant du coq, je suis contraint de m'en rapporter aux assertions des autres, n'ayant jamais eu moi-même l'honneur d'observer un

lion libre, devant une mer orageuse ou sur le seuil d'une basse-cour; mais j'affirme, par expérience, sa peur du serpent.

En 1844, mon ami Barthélémy Lapommeraye, directeur du cabinet zoologique de Marseille, reçut im superbe lion destiné à la ménagerie de Paris, et le garda quinze jours.

Quand Barthélémy Lapommeraye recevait un de ces hôtes, il avait toujours la bonté de m'envoyer un billet d'invitation à ses matinées zoologiques. Comme j'étais le seul invité, je pouvais faire mes petites expériences, sans craindre les contradictions des voisins.

Un jour, je décrochai du mur du musée \m énorme serpent, très-bien empaillé par le procédé taxidermique d'Adamson, et je le plaçai doucement, pendant le sommeil du lion, à deux pieds de la cage, et disposé conmie une colonne torse horizontale. Cela fait, je réveillai mon lion.

Le monarque captif ne me fit pas l'honneur de se réveiller en sursaut, comme un bourgeois effaré ; î ouvrit l'œil gauche, puis le droit, s'étira mollement, comme un paresseux appelé par le travail ; montra les quarante dents de sa mâchoire dans un bâillement de caverne, et se mit enfin sur ses quatre pieds.

»Son premier regard tomba sur moi ; il devina sans doute que j'avais fait du bruit pour le réveiller, et un mouvement dédaigneux d'épaules me dit : Il valait bien la peine de quitter mon sommeil pour cet atome à deux pieds !

C'est humiliant. Je comptais sur mon reptile empaillé pour me venger de ce royal mépris.

Le lion fit tout à coup un mouvement convulsif d'une vivacité extraordinaire, et poussa une plainte qui semblait sortir du clavier d'un orgue de cathédrale. 11 venait de découvrir le serpent.

Sa crinière se hérissa ; ses yeux d'or prirent des teintes sombres; son muffle se contracta et découvrit la mâchoire supérieure ; un frisson courut sur tout son corps ; puis le mouvement de la vie s'arrêta , une terreur glaciale l'avait pétrifié.

Sans entrer dans de plus longs détails, qui seraient déplacés sous le titre de ce chapitre de basse-cour, y conclus, par observation, que le lion connaît la peui. On peut dire encore, pour excuser ce héros quadrupède, que cette terreur à l'endroit du serpent est purement nerveuse, ou bien que ce noble animal, ennemi de la ruse et de la perfidie, éprouve une antipathie instinctive devant un monstre qui rampe, se traîne,

se tord, ondule, siffle, et ne rappelle rien de connu parmi les êtres de la création.

Le naturaliste Saavers a donc commis une erreur en voulant flatter le coq. Ce noble bipède ne craiiit rien et ne recule devant aucun ennemi. S'il pouvante le lion, c'est que son chant est une fusée de notes héroïques qui révèlent un cœur indomptable et semblent chanter une victoire certaine avant le combat. Au milieu de la nuit, lorsque tous les animaux se taisent par peur, dorment par besoin ou rôdent sournoisement, le coq seul entonne sa brillante cavatine, pure de tout alliage fanfaron, et semble dire dans les périls des ténèbres,qu il veille pour le salut de tous. Que fait le lion aux mêmes heures? Il maraude en tapinois ; il va s'accroupir et se mettre en embuscade devant l'abreuvoir des gazelles; il se garde bien de hurler, de peur d'attirer à lui une meute de tigres ou une colonie d'éléphants. ^ Tout l'avantage est en faveur du coq, n'en déplaise à Saavers.

De la pointe du bec à la pointe des ergots, le coq révèle son naturel courageux : jamais sa crête rouge ne pâlit, jamais son allure fière ne change ; il est toujours prêt à l'attaque et à la défense; toujours à la fois sentinelle vigilante et soldat intrépide. S'il cueille

lestement un grain de mil, c*est pour obéir à un vulgaire besoin de la nature; mais tout à coup il relève la tête, il regarde, il écoute, il agite ses ailes splendides; le plus court des repas assouvit sa faim ; on retrouve même chez lui l'austère sobriété des héros accomplis.

Doué des facultés les plus belliqueuses, le coq ne demande pas mieux que de passer sa vie au miheu des soins de sa famille; mais il a, dans ses instincts, le sentiment de sa destinée fatale; il sait qu'il est entouré de périls et que sa famille est le perpétuel approvisionnement des gourmandises humaines ; voilà ce qui lui donne cette physionomie de perpétuelle inquiétude et cette pose de chevalier galant, toujours prêt à entrer en Uce, et se chantant toujours à luimême la fanfare du tournoi.

Ainsi, les dons les plus précieux, la beauté, la grâce, la force, le courage, l'intelligence, la loyauté, ne peuvent écarter les soi^cis et les malheurs en ce monde.

Le coq a de graves motifs d'angoisse continuelle : d'abord, il a toujours un couteau de Damoclès suspendu sur sa crête ; c'est un danger personnel, et, pour lui, c'est le moindre. Une nombreuse famille est confiée à sa garde, famille exposée aux convoitises dômes-

tiques et aux attaques de Textérieur : pendant le jour, ' il y a péril du côté de la porte; pendant la nuit, du côté de la brèche. Deux ennemis le menacent sans cesse : le cuisinier et le renard. Contre l'ennemi intérieur, le courage et la défense sont inutiles ; il faut se résigner, se voiler la tête de ses ailes et prendre le deuil. Contre l'ennemi extérieur, c'est autre chose : on ne se résignera pas.

Que de combats héroïques les étoiles ont éclairés dans les basses-cours, et qui n'ont été racontés par aucun bulletin 1

Par une nuit sombre, et, comme dit le poëte, par les silences favorables de la lune^ un renard ingénieur a ouvert sa tranchée sous les murs d'un poulailler ; il s'est ménagé un chemin creux en travaillant à la sape, et, favorisé par un terrain mou, il est sur le point de faire irruption dans la place.

Les poules dorment, le bec sous l'aile, avec l'heureuse insouciance de la stupidité.

Le coq vigilant ne dort pas, lui ; jamais sentinelle avancée n'a prêté l'oreille aux bruits mystérieux avec plus d'attention. Il écoute, immobile comme l'ibis, le travail souterrain de l'ingénieur; et, ne comptant que sur lui pour combattre l'ennemi, il ne

sonne pas l'alarme et ne dérange aucun sommeil.

Tout à coup un bruit sinistre trouble le calme de la nuit ; la mine a éclaté.

Les poules se réveillent en sursaut ; le renard tombe sur la famille, comme le loup sur un troupeau; on entend un horrible fracas, formé de battements d'ailes et de cris de désolation ; c'est la miniature, en bassecour, d'une ville prise d'assaut.

On a vu des héros abandonner une ville ainsi surprise la nuit par un ennemi implacable ; on a vu le brave Énée fuir Ilium : le coq, seul défenseur d'une place faible, est plus courageux que le fils d'Anchise et de Vénus ; aurait-il vingt issues ouvertes pour s'envoler il resterait au champ d'honneur ; il ne reculerait pas devant le tigre et le vautour ; il ne fera donc pas au renard l'honneur de le craindre. Il se précipite sur le bandit nocturne avec l'impétuosité de l'hippogriffe: il plane sur lui ; il le déchire avec ses ergots de fer ; il darde son bec sur son museau pour lui arracher les yeux ; il l'épouvante avec des cris rauques et stridents, qui semblent sortir de la poitrine d'un lion et non du gosier d'un oiseau. Le renard, étourdi par cette défense, et tout meurtri de coups d'ailes, d'ergots et de bec, abandonne la basse-cour, tête basse, traînant sa

large queue, et se promettant bien de n'attaquer désormais que des basses- cours dépourvues de coqs. Une vive agitation succède à cette bataille ; les poules, toutes tremblantes, rajustent leur plumage dévasté ; le coq se pose fièrement sur un perchoir, et annonce lui-même sa victoire aux fermes et aux villages voisins.

Lorsque le renard ne trouve que des poules, il exerce.ïdes ravages affreux; il égorge tout ce qui tombe sous ses dents ; il se repait de sang et de chair fraîche, et, après cette orgie de bandit, il songe encore au lendemain et emporte d'abondantes provisions dans son terrier.

La fable a donné au renard une haute réputation de finesse, que la Bible ne donne qu'aux serpents. Tous les animaux sont doués d'un instinct merveilleux, qui est une finesse toujours exercée au profit de leurs besoins. Le renard n'est pas plus fin qu'un autre animal, et la nature lui a donné une queue énorme et lourde^ qui fait beaucoup de bruit dans les hautes herbes et les broussailles, et lui rend ainsi un mauvais service lorsqu'il veut employer ses ruses à l'attaque d'un gibier. De son côté, le coq, dont l'ouïe est merveilleuse, entend onduler de très -loin la queue du renard, lorsqu'il se promène en plein jour au milieu de ses poules, et alors

il pousse Tin cri d^alarme, dont le sens n'est pas compris par les poules stupides et gloutonnes ; elles continuent à fonctionner du bec à travers champs, et le coq, bon époux au fond, sî? voit contraint à les chasser vers l'habitation voisine, où la présence de l'homme donne toute sécurité.

Dans un long séjour que j'ai fait au château de Fontainieu, magnifique propriété du comte Jules de Castellane, j'ai observé, entre autres faits d'histoire naturelle, une assez curieuse histoire de coq.

Une nombreuse compagnie de poules avait pris l'habitude d'aller en maraude sur la lisière d'un grand bois de pins très-touffus, et dont les étroites sémites étaient hérissées de genêts, de câpriers, de saxifrages, d'immortelles et d'une foule d'autres plantes ou fleurs sauvages sans noms. Le coq, vir gregis^ conducteur ou homme de ce troupeau, paraissait fort contrarié de cette école buissonnière ; mais, avec cette galanterie complaisante dont il est le modèle peu imité, il faisait taire ses justes craintes pour ne pas troubler les plaisirs innocents de sa famille vagabonde. Tout alla bien pendant un certain temps, et rien ne paraissait devoir justifier les appréhensions du vigilant oiseau.

Un renard, par V odeur alléché^ un vieux bandit,

qui perdait son temps la nuit à rôder autour d'un poullailler gardé par des oies, comme le Capitole, conçut le hardi projet de faire en plein midi la chasse que ses pareils ne font ordinairement que dans les ténèbres. Il descendit des sommets du bois avec la précaution d*un vétéran, s'abrita dans sa marche sous les massifs d'herbes qui croissaient dans les intervalles des pins, et, arrivé sur le domaine des poules, il guetta la plus aventureuse et la saisit avec une adresse si prompte, que l'agonie et la mort furent instantanées, et qu'aucun cri délateur, aucim appel de secours n'arrivèrent aux oreilles du coq.

A l'heure si précoce et proverbiale du coucher des poules, le coq sonna la retraite, et en voyant défiler sa compagnie, il donna des signes évidents d'inqmétade : une poule manquait à l'appel.

Sur le seuil de la basse-cour, l'oiseau vigilant fit entendre des gammes funèbres et toutes nouvelles dans le répertoire musical des coqs... Peine perdue! le fermier stupide ne comprenait pas le gaulois ; il imposa silence au chanteur, comme fait le parterre à un ténor qui chante faux, et ferma la porte de la basse-cour.

Le lendemain, les poules étourdies reprirent le chemin du bois, malgré les avis réitérés du coq. Ce jour-

18a LE COQ ET LA POULE

là, le noble gardien redoubla de vigilance et fit tous ses efforts pour empêcher les folles maraudeuses de s'éparpDler trop loin de ses regards ; mais il eut beau se multiplier sur tous les points dangereux où s'aventuraient ses compagnes, une seconde manqua le soir à rappel. Le renard avait réussi deux fois.

Le coq renouvela ses plaintes à Ventrée de la bassecour, et se révolta même contre le fermier, comme pour lui démontrer, par une désobéissance inusitée, qu'il y avait eu péril dans la demeure, et que bonne garde devait être faite aux environs.

Le fermier s'obstina dans sa stupidité.

Alors le coq, n'ayant plus confiance qu'en lid-même, prit une résolution énergique ; il mit de côté les égards de la tolérance, et se conduisit conune un de ces chiens de troupeaux, qui, sur les grandes routes, font une police active à l'arrière-garde des brebis, et traitent avec une dureté intelligente les vagabonds et les tndnards. Notre coq étendit ses ailes, manœuvra des ergots et du bec, poussa de petits cris inconnus de ses sultanes, et leur barra violemment le chemin du bois.

Lespciles ne comprenaient rien à ce changement de caractère, et regardaient leur seigneur et maître d'mi air de stupéfaction. Quelques-un§s, voulant user des

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