‹ La chasse au chastreChapitre 4 sur 11 · IB COQ ET LA F0UI · texte numérisé non relu

IB COQ ET LA F0UI

privilèges du fi^yoritisme, osèirenl; vialeF la consigne et la limite que leur traçait un l^c ixppérieux ^ miais le coq leur donna un châtiment si sévère, que force dut rester à la loi. I^ çopipagnie rebroussa chemin , en glouss^t contre larbÂtra^re, et, quelque^ isist^iPts après, le& étourdies auraient toii;t publié; ellQ$ piicoraient dans w dmme sûr, à l'abri ,des renards raviss^urs.

La semaine ^uiva^ite, le fermier, t]i^9.yQrçQy^t le haut du bois po^r cueill^F ^ ehasaipigiy)]^, aperçut des tronçons, d'ailes s^a^glai^te^ sur le^ broiiss^illes. Exa* çaen fi^t ,. il reoc^n^ajt 4qs plujnftcs <fe ba^§e'H^our et appartenant même à l'espèce des poule» dites de Barbarie. Ce fut mi trait de lumière. H se rappela les deux ré* Yoltes ^ ea%» et il 1^ aurait fait volcmtieirs des excuses, si elles av(^€ï9A ^ être comprises. Un crime de r<^pard était écrit sur ces tvace^ de canie^e. Il fallait venger la société de la ba^e-cour.

— C'est trop fort! s'écria le fermier; les renards ne se contentent plus de la nuit , ik assassinent en plein jour. Je ferai un ejiemple.

En effet, il choisit quelques poules dociles, les lia par les pattes à la racine des pins, dans le plus épais du bois, et, selon les traditions romaines du chasseur

marseillais, il se construisit un Tpeiii poste de feuillages et s y blottit, le fusil en main.

Le renard prouva, ce jour-là, que sa réputation de finesse est usurpée et que la fable n'est pas une histoire ; il donna dans le piège comme \m loup. C'était le fermier qui s'était fait le renard de la fable ; il ajusta l'assassin au moment où il cueillait, en passant, des feuilles amères, conmie un gourmet qui prend de l'absinthe avant le repas, et il l'étendit roide mort.

Le renard n'obtint pas les honneurs de la sépulture; son cadavre fut cloué au tronc d'un pin, sur le lieu même du crime, pour servir de leçon et d'épouvantail aux confrères gloutons.

Voilà pourtant le noble animal (il ne s'agit pas du fermier) qui sert aux amusements barbares de quelques désœuvrés, et dans un pays qui nous a donné la loi Grammont, loi sage qui protège l'animal contre l'homme! Comment se fait-il que les Anglais, ces hommes si graves, si raisonnables, si logiques, aient inventé ou perfectionné les combats de coqsl J'ai fait cette question à toute l'Angleterre ; l'Angleterre ne m'a rien répondu de satisfaisant.

C'est qu'il n'y a rien à répondre, dans ce pays, inventeur de la loi Grammont.

Cela est, parce que cela est.

n est défendu de maltraiter les animaux, mais il est permis de faire massacrer un coq par un coq, à % shellings le billet.

Ces mêmes Anglais feraient-ils battre ainsi deux chevaux dans un cirque, pour amuser des niais 1 ^ Oh ! non ; ils établissent une énorme différence entre les êtres de la création. Il y a des animaux respectables et d'autres qui ne le sont pas. Le coq n'est pas gentleman.

S'il s'agit d'établir des titres de noblesse, le coq doit être regardé comme le plus noble des animaux ; il a mérité l'attention des législateurs, des philosophes, des poëtes; son histoire est à méditer.

Chez les anciens Perses, nous trouvons le coq passé à l'état de dieu. Les Perses regardaient cet oiseau conrnie le principe de la vie, et afÇrmaient qu'il était fils du soleil. Chez les Chaldéens, peuple d'astronomes, on entourait d'hommages ce chantre éclatant, qui saluait le lever du soleil conmie Memnon.

Dans la Théogonie d'Hésiode, le coq est consacré au soleil. Les peuples qui, à défaut de révélation, adoraient l'astre du jour, n'ont trouvé dans la nature que

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cet oiseau pour les cérémonies de leur culte et le service de leurs autels.

Chez les Grecs, le coq était regardé comm» Temblème mystérieux de la santé, de la force, de la vie. On le sacrifiait à Esculape pour obtenir la guérison. Socrate, empoisonné par la ciguë et se sentant mourir, ordonna par dérision, à ses serviteurs, de sacrifier un coq au dieu de la médecine , au fils d'Apollon. Ainsi, voilà l'histoire mythologique du coq mêlée à l'histoire du plus grand philosophe de l'antiquité.

Chose digne de remarque ! Jean-Jacques Rousseau a établi un beau parallèle entre la mort de Socrate et la mort du Christ. Si la mort de Socrate est celle et un sage y la mort de Jésus-Christ est celle d!un Dieu, Voltaire s'est même fort égayé de cette phrase, ce qui ne diminue en rien sa beauté, et ce qui diminue beaucoup Voltaire. Or, dans toutes les vieilles peintures de la sainte Passion du Calvaire, nous i-etrouvohs le coq; il étend ses ailes, il entonne son chant sur im coin de l'arbre de la croix, ou sur une branche du jardin des Oliviers. Touchante allusion à la parole : Prrusquam gallus cantet, ter me negaèis : « Vous me renierez trois fois avant le chant du coq. i» L'apôtre timide re-

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nia trois fois, et tout de suite le coq chanta, et continuo gallus cantavit.

Si nous passons maintenant chez les sauvages peuplades africaines qui habitent les oasis du grand désert, entre le Fe^an et laNigritie, nous retrouvons le culte du serpent et du coq, et de grossières peintures sur laine représentant ces deux animaux. Cela se conçoit très-bien; les peuples qui vivent dans le terrible voisinage des lions sont amenés naturellement à rendre honunage àVoiseau qui épouvante ces formidables quadrupèdes :

Metnenda leonibus aies,

comme dit ce bel hémistiche, qui est un proverbe latin.

Au reste, les poètes se sont mis en grands frais de style et d'images pour célébrer la beauté, la grâce et la vigilance du coq. On l'appelle partout « l'oiseau martial, l'oiseau belliqueux, l'oiseau vigilant. « Le divin Virgile lui consacre un de ses admirables vers, conmie il les fait tous, un de ces vers euphoniques, dont toutes les notes mélodieuses forment la gamme du chant du matm :

Excubitorqne diem cantu prœdixerat aies.

L'oiseau sentinelle avait annoncé le jour par son chant,

Ovide, Virgile second, aimait ce brillant oiseau; il Ta bien souvent célébré dans ses v6rs. Je me rappelle surtout un vers de ce grand poëte, un vers adorable et d'une émouvante vérité, car il exprime la sensation qu'on éprouve, en été, lorsqu'on écoute ce chant qui précède l'aurore et ne trouble pas le silence des derniers moments de la nuit :

Evocat auroram, nec vooe silentîa rumpît.

J'en citerai encore un, qui a servi longtemps de citation aux Romains partant pour im voyage. Nous disons, nous, en pareil cas : Déjà cinq heures du matin avaient sonné à l'horloge de la mairie; les Romains disaient, en citant Ovide :

lam dederat cantmn lacis prœnimtiiiB aies. Déjà l'oiseau qui annonce la lumière a/vait donné son chant.

Un poëte moderne, qui a fait les délices de mon adolescence et m'a donné la passion de l'alexandrin

agreste, lepère Vanière, l'auteur du Prœdium rusti" cum^ merveilleux enfant des Géorgiques, a consacré au coq une foule de beaux vers. Que de fois je me les suis remis en mémoire, lorsqu'à l'âge des illusions d'azur, je marchais au hasard dans ce délicieux vallon de Gemenos, emprunté par la Provence à la Thessalie! On voyait là, entre deux collines de pins, des chaumières couvertes en. tuiles rouges, des moulins à écluses, des usines ombragées et baignées de larges ruisseaux, et devant, sur les grandes herbes, sur les aires ou l'escalier des granges, toujours un coq superbe, radieux, comme un fils du soleil, et toujours prêt à nous annoncer le lever triomphal de son père sur lés montagnes de l'Orient.

Si les naturalistes avaient fait leur devoir, en rappelant, comme j'essaye de le faire, les titres de noblesse du coq ; si Saavers n'eût pas appelé bourgeoisement cet oiseau le mari de la poule^ on n'aurait pas vu ces stupides et atroces combats illustrés de paris anglais. On me répondra peut-être que les coqs ne demandent pas mieux que de se battre, et que les spéculateurs forains secondent les instincts de ces oiseaux belliqueux, en leur ouvrant la lice et le champclos. Erreur anglaise ; hérésie zoologique. Vous pla-

cerez face à face deux lions pour amuser les badauds par un duel , jamais vous ne parviendrez à les faire battre : ils dévoreraient plutôt le belluaire et le public. L exquise sensibilité du point d'honneur manque au lion, et malheureusement elle existe chez le coq. Deux de ces combattants ailés, qui ne se connaissent pas, qui n'ont aucune rivalité de basse-cour, aucune ran* cune de jalousie, ne se battraient pas s'ils s^ rencontraient pat hasard ; mais, placés en face du public et excités par une boisson perfide, ils ne veulent paà donner des preuves de couardise et passer pour des poules ; ils s'entre-déchirent en obéissant à te point d'honneur exfctgété» Lès bateleurs de pareilles exhibi-* tiens n'ont droit à aucune tolérance. Applaudissonsnous de n'avoir éu, en Pranôe, ni combats de coqs ni combats de taureau:jt.

Dea& c<»q6 vîvàieilt eii t>âit,

dit La Fontaine, et ce fabuliète obiservateur a rttison ; il a très-bien étudié les aninmux, sauf quelques er-» reurs inséparables de l'apologue. La campagne de Château-Thierry, patrie de La Fontaine, est charmante; c'est un grand et délicieux paysage, où le

poëte enfant a trouvé des révélations et beaucoup de sujets d'études , vast^ provisions de souvenirs agrestes qui suivent l'homme dans ses migrations et que l'atmosphère de Paris n'étouflFe jamais. La Fontaine a suivi un cours d'histoire naturelle à l'école de la nature; c'est la meilleure des maîtresses; il a mis ensuite ses études en action dans une foule de petits drames naïfs et charmants.

La Fontaine a donc affirmé que deux coqs n'ayant aucun sujet de jalousie, pouvaient très-bien vivre en paix, La suite de Thistoire belliqueuse de ces deux coqs, d'abord si pacifiques, ne prouve rien contre le début. Sans Hélène, Agamemnon et Priam auraient vécu en bons voisins.

Un de mes amis, qui doutait de La Fontaine et de l'amitié de deux coqs sans Hélène, a fait, en 1852, une expérience dans son jardin de Chatou. J'habitais alors ce charmant village, et j'ai pu suivi*e, pendant tout un étéj cette expérience inconnue des bateleurs forains anglais. On a construit un de ces petits enclos à claires-voies que les Latins appelaient çallinarium,, et on y a enfermé deux coqs.

Sur un poteau voisin, on a inscrit : Deux coqs vivaient en paix ^

Pendant six mois, les coqs n'ont pas donné un démenti à l'inscription ; ils ont vécu^en Oreste et Pilade ; ils ont mangé au même plat; ils se sont endormis sur le même perchoir.

Ils donnaient même un exemple aux artistes : lorsque l'un des deux chantait , l'autre faisait silence, écoutait avec attention , paraissait approuver la gamme et attendait la dernière note pour commencer son chant. Es dédaignaient le duo, l'unisson, le morceau d'ensemble; cela leur semblait contraire aux convenances de la bonne fraternité. L'un se faisait toujours le public pour l'autre, et ils ne cherchaient pas à s'étouffer mutuellement dans un assaut de voix.

On a fait souvent des tentatives pour les brouiller ; on les prenait pour des hommes : rien n'a réussi. On jetait souvent avec une précaution perfide et véritablement humaine, des friandises sous le bec d'un coq, pendant que l'autre était éloigné. Il y avait partage ; à la vérité, il n'était pas immédiat; le premier favorisé mangeait sa part, et ensuite il conviait son compagnon aux reliefs du festin. J'ai remarqué que certains oiseaux, et notamment les perruches, sont très-portés pour offrir ce qui leur reste d'une friandise, lorsqu'ils sont rassasiés. La perruche a même dans sa voix une

note particulière, et dans son bec un mouvement précipité de bas en haut, lorsqu'elle veut faire cette gratification aune compagne. C'est le prima sibi Charitas appliqué à l'ornithologie. Oserions-nous blâmer cette légère nuance d'égoïsmel Hélas! l'animal n'est pas parfait.

Sans doute, nous aurions pu troubler malignement cette bonne harmonie qui régnait entre ces deux coqs ; mais nous avons voulu nous arrêter au premier hémistiche du vers de La Fontaine. Bon La Fontaine ! il avait sans doute fait la même expérience dans quelque jardin de Château-Thierry.

Boileau n'aimait pas La Fontaine ; il n'a pas mentionné la fable dans son Art poétique ^ et n'a pas cité une seule fois le aiom du célèbre fabuliste, son contemporain. C'est que Boileau, poëte de beaucoup d'esprit et de bon sens, n'aimait pas les animaux, et surtout les coqs. H avait un cœur sec; le sentijnent de la nature lui manquait ; il ne connaissait d'autre campagne que le perron de son libraire Barbin. Une seule fois, Boileau a parlé des coqs, et pour les présenter à l'imagination sous une forjjae grotesque :

On apporte un potage, Un co(i y paraissait en pompeux équipage.

Ovide ! Virgile ! Vanière ! ô poëtes de la nature, jamais vous n auriez trouvé du latin pour humilier ainsi les radieux oiseaux d'Apollon !

Nous n'avons plus, il est vrai, sur nos tables, l'innocente nourriture de l'âge d'or ; nous avons des exigenèes gastronomiques qui nous font exercer notre faim sur la chair des oiseaux, et même des coqs ; mais contentons-nous de les manger, ne les insultons pas, ne les humilions pas. Déplorons notre civilisation d'âge de fer, qui nous fait dédaigner le laitage et les racines, et nous oblige à tuer pour vivre !

La poule est l'antithèse vivante du coq. C'est, sans doute, une loi mystérieuse de la nature qui a établi cette énorme différence morale et physique dans la même espèce. Peut-être le coq a-t-il été créé pour donner à l'homme des leçons de sagesse domestique.: Qui sait? les conjectures sont permises : essayons-en une. L'homme est inférieur à la femme en beauté, en grâce, en charme, en sensibilité, en intelligence, et pourtant l'homme se conduit, en général, assez despotiquement envers la femme, et lui impose les défauts qu'elle a. Par contraire, le coq a pour lui la beauté, la grâce, la force, le courage, la noblesse, toutes les qualités, enfin, qui manquent à la poule, et cependant

que de soins exquis, tjue d'attentions conjugales, que de ptévénances touchatiteô, que d'égards domestiques, que de savoir-vivre chez ce inerveilleux oiseau! Il n'aurait qu'à se montrer pour plaire ; cela ne lui suffit pas. Il fait bon mardié de tous ses avantages. Adoitts, il devient le pluâ attentif, le plus obéissant, le plus soumis dés esclaves, tout comme s'il était un monstre de laideur et contraint à faire oublier ses défauts physiques par de touchantes vertus*

Je crois, sans avoir la prétention de l'affirmer, que tous les animaux ont été créés pour donner des leçons à l'homme. L'écolier reste aveugle , sourd et ingrat!

On ouvre un dictionnaire ou to ouvrage d'histoire naturelle, à l'article Potièy et on y trouve cette admirable définition > si instrtidtiVe pour lés lécteurfe : — Poule. Cest la femelle du côq. Cet d^eau est ttun riaturel tifnide; il èatt très^utile à VhomfnÉ et au!c hûbitantides eampagnë^, l/ne pûulè de h&n/ne race pond régulièrement un œuj tous les deux jours. Lu chair de la poule jeune est très-delicûte. Les Orientaux la font cuire avec du riz. On nomme ce plat pilav ou pilau (voyez "PUbm).

Nous voilà bien avancés.

Si les femmes avaient besom de leçons d'amour maternel, chose impossible, elles prendraient leur modèle chez une de ces bonnes mères de lar race gallinacée; une de ces mères attentives, soigneuses, vigilantes, désintéressées, qui couvrent leurs poussins de leurs ailes, de leurs regards, de leur amour. Il n y a pas un plus touchant tableau, et, comme il est très-vxdgaire, nous ne daignons pas le regarder. Les basses-cours sont indignes de notre attention.

Accompagner ses petits, n'avoir aucune préférence, les aimer tous d'amour égal, montrer pour tous la même sollicitude, chercher leur nourriture, se la refuser à elle-même pour la donner à sa famille, et se pavaner innocemment dans l'orgueil de sa fécondité : tout cela est beaucoup, sans doute; mais la poule donne, en certaine occasion, un exemple d'héroïsme si noble, qu'il efface toutes ses autres qualités.

Au moment où la poule ressemble à cette mère du Psalmiste, cette mère qui se réjouit de ses enfants, matrem fiUorum lœtantem, un nuage invisible passe dans l'azur, un gloussement plaintif se fait entendre sur la pelouse, les poussins n'ont jamais entendu cette note dolente, et ils la connaissent. Les joyeux ébats sont suspendus. La poule ouvre ses ailes et couvre ses petits.

Qui peut tromper l'œil d'une bonne mère, ou, pour mieux dire, d'une mère! Bonne est un mot superflu avant nière. L'habitude fait commettre des erreurs; pardon, Mesdames.

Ce nuage invisible pour tous, excepté pour une mère, est un épervier, un bandit de l'air, im scélérat heureux, qui finira ses jours dans une vieillesse calme, si une balle ne l'atteint pas.

La malheureuse poule a découvert l'oiseau de proie, comme Leverrier découvre une planète invisible : elle frissonne de toutes ses plumes. Sa crête a pâli ; le péril est immense. On sait ce que peut faire un épervier!

Cet oiseau assassin voit distinctement des hauteurs du zénith l'atome qui rampe sur terre ; il tombe comme un aérolithe, conmie un plomb lourd, ramasse l'atome et remonte dans les sommets de l'azur. C'est im éclair qui fait ce double chemin.

La poule retient son trésor captif sous ses ailes, et regarde d'un œil oblique l'infâme ravisseur des petits oiseaux. Aucune plainte ne sort de son bec ; elle sait que le moindre cri monte dans l'atmosphère et trahit les plaignants. Mais que d'inquiétudes, que d'angoisses, que de douleurs maternelles se laissent voir dans

cette silencieuse immobilité ! Quant à elle, son parti est noblement pris; elle ne redoute rien pour elle ; tout . le courage du coq est passé dans son cœur. Elle est prête à se sacrifier pour ses enfants ; elle ne les cache que pour se montrer, seule victime, à l'oiseau de proie, heureuse de tromper l'assassin et de mourir pour le salut de sa famille. Elle ne songera pas même à résister, de peur de révéler, dans les mouveDaents de la défense, le trésor qu'elle veut sauver.

Si le nuage terrible s'éloigne, si l'épervier, cette vivante parodie du vautour, va chercher maraude ailleurs, elle le suivra longtemps des yeux dans le grand chemin de l'air; elle ne se hâtera point de rendre là liberté à ses petits. Les éperviers sont si fins ! pense-telle ; ils font quelquefois le semblant de s'éloigner pour revenir. Donc, point de précipitation. Quand elle voit l'oiseau fatal disparaître dans le plus lointain des horizons, elle pousse le cri joyeux de la délivrance, et rend sa famille aux doux ébats de l'enfance , sur le velours de la verdure et l'émail des prés.

Le père Vanière a merveilleusement décrit les terreurs et le désespoir d'une poule qui, ayant couvé des œufs de cane, voit un jour ses poussins s'élîmcer à la nage dans un étang. Ce récit est un chef-d'œuvre;

Ovide n'aurait pas mieux fait. Vanière vivait dans . une époque de grande et pure latinité. Il y avait, dans * la compagnie de Jésus, des prêtres qui écrivaient le latin comme sous Auguste. Nous sommes en grande décadence depuis cette époque. Les traditions virgiliennes se sont perdues. Le latin s'est trop francisé. Encore quelques jours, et, le matérialisme aidant, tout l'antique parfum de cette langue mélodieuse s'évanouira dans des vapeurs de charbon. La science et l'industrie sont, sans doute, des choses fort belles et foft utiles ; mais l'âme et l'esprit ont besoin^ 4e vivre aussi, et les intérêts spirituels tie doivent pas étire sa* crifiés aux intérêts matériels.

Révenons à noâ iwules.

Ce pauvre oiseati si maternel doit, en effet, éJ)rouver une terreur profonde lorsqu'il aperçoit ses poussins pi^ quéi* des têtes dans un bassin pour la première fois. La poule est ennemie de l'eau; aussi rien n'est plus triste à voir qu'une potde mouillée. Cette mère doit donc s'attendre à voif ses petits toujours picorant en terré ferme. Vanière décrit minutieusement les inquiétudes de la sienne, et la fait rentrer tristement datts sa bassécour lorsqu'elle s'aperçoit, trop tard, hélas ! qu'elle a élevé des enfants d'une origine étrangère. Stupéfaite,

dit-il, elle reconnaît enfin que ses petits , appartiennent à une race étrangère, et, refoulant dans son cœur une , douleur secrète , elle revient seule chez les oiseaux de son espèce. Patois vulgaire qui essaye de paraphraser ces trois vers charmants :

Diversnm stupefacta genns tnm deniqae noscit. Et tacitum sub corde premens gallina dolorem. Ad proprias nltro redit incomitata volucres.

Vous voyez d'ici cette pauvre mère, qui fait son monologue et qui se dit : « J'étais une fausse mère, j*ai élevé de faux enfants ; peine perdue ! Hélas ! ai-je souffert assez d'inquiétudes pour arriver à cet étrange moment ! Voir mes poussins traverser l'eau à la nage ! Oh ! je ferai plus d'attention aux œufs ime autre fois. Allons ! résignons-nous, et retournons chez les miens.

Les Latins ont donné deux noms très-bien composés au coq et à la poule ; les Latins savaient admira* blement composer leurs appellations. Gallus , avec notre véritable prononciation méridionale, est un mot superbe, et fier d'allure comme l'oiseau qu'il désigne. H se décompose ensuite, et se traîne dans une désinence molle, pour désigner la femelle, gallina. Les Français, qui ont créé tant de mots étourdiment et au

hasard, sans prendre souci de Teuphonie, du pittoresque et de la couleur, ont inventé coq et poule. Allez deviner pourquoi ! La langue provençale, héritière directe du latin, a conservé les deux mots créés à Rome, et elle a bien fait. Autant que possible, les mots doivent être les images des choses. Les langues grecque et latine sont des galeries syllabiques de peintures et un long concert mélodieux.

Le coq et la poule sont, depuis la création du monde, deux nécessités absolues de la vie humaine ; aussi les trouve-t-on dans tous les pays, sous toutes les latitudes, dans tous les climats. L'inépuisable nature a varié à Tinfiniles formes de cette espèce : il y a la poule de Siam, delaCochinchine, de la Barbarie, du Ben* gale, du Pérou, du Lanca^re, de Java, des îles de rOcéan du Sud, et de bien d'autres pays encore. La première idée qui vient à Tesprit d'un planteur et d'un colon aventurés sur une terre déserte, c'est de naturaliser des poules et des coqs autour de leur preniière hutte d'habitation. Ces oiseaux ne se trouvent dépaysés nulle part ; ils ont de merveilleuses ressources de fécondité ; ils se reproduiéent à vue d'oeil, et assurent l'existence des familles. Les vaisseaux qui font relâche dans les golfes des îles ou des lointains continents,

trouvent toujours des basses-cours fécondes pour s*approvisionner lacgement sans appauvrir les naturels du pays. Ces oiseaux sont encore la manne providentielle de toutes les hôtelleries de l'univers ; il semble que les voyageurs seraient exposés à mourir de famine silesœufs n'existaient pas. L'œuf est un symbole; c'est le germe de la vie, et les anciens chartreux de saint Bruno avaient bien raison de prononcer ces paroles: « Reçois le sel de la sagesse, » c^ocipe scdem sapientiœ^ lorsqu'ils mettaient des grains de sel dans leurs œufs. La sagesse antique voulait que tout festin commençât par des œufs ; de là le proverbe : Ab ovo usque ad raqlcdy « depuis l'œuf jusqu'aux pommes. » Le commencement et la fin du repas ne variaient jamais.

Trois grands et antiques peuples ont choisi leurs emblèmes de guerre chez les animaux : les Romains ont adopté l'aigle, les Carthaginois le lion, les Gaulois le coq. Ainsi, un simple oiseau de basse-cour a été élevé à une dignité héraldique. Le coq a eu même un honneur qui a manqué au lion. Annibal le Carthaginois a planté son lion numide sur les hauteurs du Janicule; mais Rome lui a crié : «» Tu n'iras pas plus loin. . * n non amplius ibis, . . Le lion recula, descendit

dans la plaine et ne reparut plus. Il avait vu de loin le champ de Mars et le temple de Jupiter capitolin ; il ne les vit jamais de près.

Le coq essorant, le coq qui s*élançait d'un rameau de chêne d*or, le coq de Brennus le Gaulois, a traversé rit^e quatre siècles avant l'ère chrétienne ; il est entré triomphant à Rome, il s'est posé vainqueur sur le temple de Delphes malgré l'oracle, et il a balancé plus tard, pendant dix ans, la fortune de l'aigle du grand Jules. Si Manlius Capitolinus a renversé le coq gaulois du haut du Capitole, on peut dire que son audace lui a porté malheur, car cet infortuné Rpmaina été précipité lui-même de la roche Tarpéienne,* et le coq de Brennus a été vengé. Si Manlius eût respecté l'oiseau sacré, s'il eût laissé les Gaulois s'établir tranquillement à Rome, où ils apportaient la vigne inconnue de Bacchus, il aurait vécu et vieilli au pied de la roche Tarpéienne, et n'aurait pas conspiré pour se faire roi, avant le consulat de Sextius. Rome serait peut-être gauloise aujourd'hui, et Paris serait dans le département du Tibre, avec moins de pluie et plus de soleil, ce qui ne gâterait pas son véritable boulevard Italien.

Pour compléter ce chapitre, je dirai quelques mots

encore du coq et de la poule, considérés comme accessoires de paysages et de tableaux.

Les grands peintres de la campagne flamande ont toujours tiré un excellent parti de ces oiseaux de bassecour, et il semble qu'une vue de ferme, de village, de prairie, serait incomplète si Tartiste oubliait sur sa toile le coq et les poules. On a fait mille tableaux charmants avec un coin d'étable, une charrette au repos et une compagnie de poules présidée par un coq. Quel attrait y a-t-il donc dans im sujet si vulgaire? Pourquoi ne se lasse-t-on pas de regarder cette banalité agreste? Placez à côté une toile représentant la façade du château de Versailles, cette toile fût-elle un chef-

d*œuvre, et vous verrez si tous les artistes, tous les poëtes, tous les rêveurs ne donneront pas de préférence leur attention à cet indigent lambeau de bassecour.

On parcourt une galerie de tableaux : que voit-on? Des hôtelleries de grande route, avec un cavalier arrêté qui demande àboire; des moulins avec une roue hérissée d'écume ; des flaques d'eau dormante, bordées de peupliers; des ponts jetés sur im ruisseau, devant une métairie; des fermes adossées à une colline, près du carrefour d'un bois ; de vastes hangars, moitié au so-

leil, moitié à l'ombre, où s'alignent des chevaux; des haltes devant la porte d un maréchal ferrant de village; et, comme éternels accessoires de ces vues, toujours la poule, le bec contre terre ; toujours le coq, la tête haute ; et le regard ne se lasse jamais de contempler ces tableaux tranquilles et recueillis. Quant aux vues de la façade de Versailles, on n'en rencontre qu'en lithographies coloriées sur le boulevard Beaumarchais.

Est-ce que la vie ennuyée habiterait des palais de marbre, et la vie amusée des vestibules de bassecour?

On la souvent dit, ce doit être vrai.

Nous pourrons ainsi peut-être trouver une moralité au fond de ce chapitre d'histoire naturelle. Une moralité ne gâte jamais rien.

Qui, Versailles parut d'abord magnifique à ses premiers locataires ; puis, on disait comme autrefois : L'ennui pleut au Louvre, On se réfugia dans Trianon; c'était moins imposant et plus gai. Après quelques années, Trianon parut encore plus imposant que Versailles ; alors, on fit construire dans le voisinage une basse-cour, une laiterie, une ferme, une chaumière; les grands seigneurs et les grandes dames, habillés eh

villageois, allaient travailler le beurre et le fromage, au lailieu des coqs et des poules, et ils se trouvaient heureux. C est de Thistoire. Visitez Trianon ; ce réduit champêtre ejûste encore, mais les faux villageois ny sont plus!

Tout xm^ècle aristocratique, accablé d'ennui, s est fait campagnard, ne sachant que faire. D avait tout épuisé : il s'était coiffé avec de l'amidon ; il bâtissait ses cheveux; il saupoudrait ses habits de paillettes d'arlequin ; il portait des robes de quinze pieds de circonférence; il se mettait des mouches noires sur les j joues ; rien de ces ingénieuses trouvailles ne l'amusait plus, ce pauvre siècle; alors il se fit berger; il prit la houlette ; il n'aima que des bergères ; il descendit dans les basses-cours ; il prodigua des grains de mil aux poules, il mit des faveurs roses au col des agneaux, et donna ordre à ses tapissiers de le peindre sur les murailles de ses châteaux, avec un cortège de coqs, de poules et de brebis. C'est ainsi que le dix-huitième siècle parvint à s'amuser. Un écrivain peu connu aujourd'hui, point du tout lu, et célèbre en ce temps, M. Pluche, composa un ouvrage en cinq volumes, le Spectacle de la Nature. La Bibliothèque impériale doit en avoir un exemplaire au moins ; les libraires

n'en ont plus. Cet ouvrage est écrit sous la forme dramatique ; il y a plusieurs interlocuteurs de haute lignée, — le marquis, — le vicomte, — la marquise, — Tabbé... toute une société de- château, enfin; ces personnages causent laitage, brebis, génisses, coqs, poules, agneaux, et donnent des leçons aux fermiers. Le bonheur accompagne partout ces nobles amateurs des plaisirs champêtres ; ils parlent du Prœdium rusticum avec enthousiasme; ils déplorent le sort des citadins ; ils invitent tous lés gentilshommes déjà bergers à se faire fermiers. Loin des coqs, des poules et des génisses, point de bonheur ! s'écrient-ils à tout instant. Pour eux, le dix-huitième siècle des encyclopédistes et de Rousseau n'existe pas ; ils vivent dans l'âge d'or ; ils ne connaissent d'autre philosophie que celle du'berger romain, assis sous un hêtre touffu et disant aux échos le doux nom d'une Amaryllis. L'auteur Pluche a illustré ces cinq volumes de gravures de Lejay , place Dauphine ; elles représentent ces gentilshommes et ces grandes dames fermiers, assis ou debout, le front serein, devisant des choses de la campagne, et se gardant bien de prononcer le nom de Versailles une seule fois, de peur de s'enrhumer.

Aujourd'hui, jj^lus que jamais, il est temps de dé-

montrer, par toutes sortes de théories, que le bonheur est plutôt le locataire d*une basse-cour que d'un hôtel. Les villes absorbent déjà les populations des campagnes ; la terre est abandonnée pour l'usine ; le paysan rêve à se faire ouvrier; l'industrie enlève chaque jour des bras aux sillons, et le chemin de fer favorise ce nouvel état de choses qui commence à poindre sur l'horizon de la 'campagne. Agriculteurs , sachez apprendre, comme l'a dit un grand poëte qui vous aimait beaucoup, sachez apprendre que le bonheur est chez vous ; l'air des champs est votre vie ; la fumée des villes vous serait funeste. Engraissez vos sDlons, émondez vos arbres, semez vos grains, et puissiezvous ne jamais entendre d'autre horloge que celle de votre coq gaulois !

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Problème effrayant. UabeiUe e^; Vijr^k, >Qi3gine 4?. 1^ .ïTi^onarphiç. dans une ruche. Le travail organisé. La guerrel Vn Edeù sans' pommes. Victoires et ç^pêJt^[Çu|^P(9^^,.49 jlfabeilf^jjHp^Zi^Tîffî sur rhomme-soldat. Le génie de l'invention. L'expérience de la ruche de verre. J^p, pp^rqw divN^o/vàç8i»hiçv^<3tiiiivera9Bïeiit) provisoire. Suffrage universel. Election, Le drame du colimaçon et de8abeille8.*Ôohàéll;déîgftétté:'GhaB^i'''BîttMay.'"P^îpétîéfib^ nouemenjt. Récompense. ■ r t i

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U)N^u»)«Jkais>nmi]âmaét/a ai&ayànt

des'inyj^^j^s^ zbdègiques^i e&Bansr^éspioir de résdudiB' \ta çniWè!me>d(H»t vbici letlitra;;/ ViixipteMgerBse^^ 'ïôlé-w pkaM' dÉms,h^ corps (^V>irMcter: '^'^ . != ; ,;;..•'{'

' Wirgile, toe* Salembn païen' 4^' a: toàt iétaàié, 'depuî» te:;cèdFe!jtuaqii^à llhysepe, époirmuté kîjjmême en ob-. servant lefe abéîHes/'ne ipait ploi^' Cfà réfugier sa penséév etroubliâiit encore une foie! qu'il est païen» déserté

l*01ympe, abjure le culte des faux dieux, le dogme de la matière, les croyances du Tartare et de l'Elysée, et entonne le chant sublime du chrétien avant Taube de Nazareth, et, s'élançant vers l'azur céleste, il le peuple de mondes et proclame l'immortalité de l'âme dans le domaine divin de Tinfini. Jamais rien de plus grand ne sortit de la méditation d'im païen ; il devance même de dix-huit siècles nos théories et nos découvertes modernes ; il se fait le plagiaire des savants nos contemporains ; il enlève à Saturne l'initiative des créations de notre globe ; il reconnaît dans l'eau le principe de ces choses : Oceanumque patrem renim, et, sans redouter la colère de l'empereur, souverain pontife et protecteur de la religion, il met au néant la théogonie d'Hésiode, renverse le mont Olympe, trouve la vie dans le^ ciel et proclame l'unité de Dieu.

La chute d'une feuille révèle à Newton un secret de la nature ; le vol d'une abeille révèle à Virgile toute une religion, celle qui va naître à Jérusalem! Ainâ^à Tibur, lorsque Virgile , Horace , Varius, Mécène, s'entretencdent de la nature des choses, avec des frissons de terreur nerveuse, un essaim d'abeilles était plus intolérable à leur pensée que l'essaim des étoiles de la Grande-Ourse, des Hyadeset d'Orion. Poar doiv-

ner unpeu de calme à leurs imaginations inquiètes, en présence de ces énigmes désolantes, ces grands hommes se voyaient cont^ints à déchirer le livre de leurs premières croyances, et ils se réfugiaient sous les ailes infimes du Dieu inconnu.

Que de fois j'ai cru moi-même surprendre les causes de ces terreurs de Virgile, lorsque, pèlerin à Tibur, et courant du peuplier, ami des fleuves, au frêne, ami des bois, je découvrais un essaim d'abeilles dans le creux des rochers ou des chênes ; surtout en songeant que ces monarchies, faites d'un peuple qui vit sept ans, traversent les générations et les siècles, éternellement reproduites sur le sol de leur berceau, et qu'il m'éliftit peut-être donné de v(»r les directes héritières des mêmes dynasties nées sous les yeux et par les soins du merveilleux poëte latin.

Neque enim plus septima dacitur œstaa

At genxis immortale manet...

Hles méritaient bien, en effet, un hymne de Virgile, ces ouvrières mystérieuses qui cwnposent sur ferre cette dotcce rosée céleste nommée le miel.

Toutefois, le plus humble des naturalistes a le droit d'ajouter son petit chapitre à l'interminable livre de la

zoologie. On écrira le dernier mot sur V homme; sur ï éléphant, jamais, a dit un sage Indien que nous avons déjà cité. On peut appliquer la même maxime à l'abeille. C'est mon excuse aujourd'hui.

La création de l'abeille étant antérieure à celle de rhomme, on peut croire que ce noble insecte a inspiré la première icjée du gouvernement monarchique, et même de l'ancienne loi qui donnait le sceptre à la femme, ce qui rend le sceptre plus doux. Chose remarquable! il y a probablement aujourd'hui encore, dans quelque vallon désert de Sicile et dans le creux des pierres ponces, pumicibus cavis, ruches naturelles aimées des abeilles, il y a des mouches à miel qui vivent sous le régime monarchique héréditaire, depuis la première pierre ponce de l'Etna, et qui n'ont jamais fait une révolution pour essayer le gouvernement représentatif, ou la république, ou l'anarchie, ou le triumvirat, ou le directoire exécutif, ouïe juste-milieu.: Ces abeilles siciliennes ont toujours eu une reine, non élue, mais reine par droit légitime de naissance ;. jçjjes l'ont toujours entourée de la même affection, . senrfe avec le même zèle et défendue avejQ le mêmecpucage aux heures de péril.. Leur histoire de, soixante- sièges ne r,enferine|aHpasune'seul^:.réyQlutipu, ,. • . .

Le gouvernement institué par les abeilles pourrait servir de modèle aux hommes, si les hommes se décidaient un jour à copier un bon modèle. Rien de mieux administré que l'intérieur d'une ruche. Tout le monde travaille ; chaque sujet fait sa tâche imposée et sert le pays selon sa capacité relative. Les unes, douées de l'instinct des .prévisions atmosphériques, observent l'état du ciel et s'opposent aux sorties si le vent menace l'horizon du nord ou si la pluie doit inonder le voisinage. Elles sont là, sur le seuil du royaume ou sur le toit de leur observatoire, étudiant les phénomènes de l'air et de la lumière, et, dès que la conviction est acquise, elles annoncent. Dieu sait en quelle langue, qu'il y a péril au pâturage et qu'on doit attendre im jour meilleur. Les abeilles douées de l'instinct de la maçonnerie inspectent minutieusement les localités, pour fermer aux griffes du lézard ou au bec de la mésange toutes les avenues de la citadelle. Une fissure est-elle découverte, aussitôt l'inspecteur se sert de son aiguillon comme d'une truelle et de sa cire comme d'un ciment, et il oppose une barrière hermétiquement fermée aux invasions de l'ennemi. Les abeilles douées de l'instinct de l'observation géologique vont à la découverte des terrains propices aux douces picorées ; si

elles trouvent un ruisseau semé de larges cailloux à demi submergés, un étang bordé de mousse, im bouquet d'oliviers sauvages, des touffes de serpolet, de thym et de violettes, elles volent annoncer cette bonne nouvelle à tout le royaume, et, si le temps est favorable, la reine et ses-Slijgts viennent moissonner les sucs et les parfums dans la déïteîguse résidence, laboratoire de ce miel que Virgile a^ç^elieflSfdpiLce rosée descieux.

Hélas ! il n est point d mstituti5BLj>arfaite en ce monde! Les abeilles, ces ouvrières si bonh^» siintdligenies, â feiTentes à l'œuvre, ont parfois c^s veHléités guerrières : les abeilles sont des amazone- ^ qui donc se fier, grœnd Dieul comme dit Florian. \

liOs hommes se battent au CaTutda pawr deusapotic) de mige, comme dit encore Voltaire, et les abeilles f battent pour une fleur. L-avantage est encore du côte de ces insectes; mais, malgré leur supériorité sur rhomme, elles n'en sont pas moins coupables du criflie de lèsé-fratemité. La fleur et le pouce de neige ne valent jamais une goutte de sang versée sur te champ <te bataille delà terre ou de l'air.

A l'âge heureux où, ne connaissant pas les hommes et me souciant fort peu de les connaître, j'étudiais, à mon insu, les animaux, mes amis et compâ-

gnons du village où je vivais avec de jeunes paysans, mes camarades ; à ce bel âge d'enfance vagabonde, où j'avais le bonheur de connaître la langue des oiseaux et d'ignorer la langue française, je nà'étais épris d'une grande passion pour les abeilles, et je fréquentais un petit village de ruches, construites en osîer flexible, d'après le procédé virgiHen, et alignées sur le penchant d'une colline, dans im massif de pins résineux. Le pasteur Aristée et le montagnard de THybla n'auraient pas choisi une plus charmante expo^tion pour leurs usines de miel. Il y avait, tout auprès, ime source d'eau vive cachée par des berceaux de lauriers romains, une roche couverte d'oeillets sauvagQS, une muraille tapissée de cassies aux odeurs suaves, et im petit lac alimenté par la belle source de Saiut-Pons et bordé de cyprès dont les grelots luisaient au soleil. On éprouvait un charme inexprimable à respirer l'air de ce vallon, où les pins mêlaient, sous la moindre brise, leurs parfums et leurs concerts. En cet heureux j. temps, si M. d'Albertas, le propriétaire de Gemenos, le Tempe de la Provence, m'eût donné la petite maison qui seule animait ce paysage et le jardin où croissait le girasol aux rayons d'or, où rampait la pastèque, où la vigne grimpait sur la treille, j'aurais fait

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vœu de ne jamais quitter cet Éden sans pommes, et je serais resté fidèle à mon vœu.

La pauvreté ou l'ambition pousse vers le nord laborieux les frileux ouvriers du midi. Quand je quittai la terre natale, comme tant d'autres, ce n^ fut pas l'ambition qui me décida.

Une colonie d'abeilles en émigration passa comme un nuage sur ce vallon thessalien : la reine, qui se connaissait en géologie probablement, fut frappée de la sérénité odorante du paysage, et, entraînant tout son peuple, elle prit possession d'un vieux pin'crevassé par le temps et isolé, comme un anachorète, sur un rocher nu, dans le voisinage du lac des cyprès. ^

Le nuage ailé fut signalé tout de suite par une sentinelle au village des abeilles, mes amies, locataires légitimes du vallon. La reine fut sans doute émue au fond du cœur en voyant cette invasion, d'abeilles sarrasines ; mais elle se conduisit comme une reine anglaise ou espagnole; elle dissimula noblement son émotion et joua le stoïcisme avec im art consommé. Donna-t-elle des ordres î C'est ce qu'aucune oreille humaine n'aurait pu entendre. Nos sens, hélas! sont si imparfaits ! Mais, presque au même instant, de jeunes et agiles abeilles prirent leur vol, et, faisant

une Jwinte brusque vers TOuest, comme pour cacher leur véritable direction, elles reprirent la route de l'Est par la voie de l'air, et planèrent sur le pin isolé, comme pour examiner la nouvelle colonie, compter ses forces et rendre un compte fidèle de sa position.

Cette expédition hasardeuse étant accomplie avec un plein succès, elles rentrèrent au palais de la reine, et bientôt après une agitation extraordinaire éclata dans le royaume. Le cri de guerre fut poussé dans un bourdonnement sonore, et chaque abeille abandonna la tâche commencée et aiguisa son dard. Il n'y eut pas d'autre proclamation.

Le lendemain, à l'aube, tous les ateliers de miel et de cire furent abandonnés ; toutes les abeilles, moins les malades et les plus âgées, les pauvres vieilles de sept ans, se réunirent devant les ruches dans ime tenue martiale. La reine voltigea sur les rangs, et son bourdonnement belliqueux ressemblait assez à un de ces discours que Tite-Live met dans la bouche des consuls avant une bataille. Personne ne comprend, mais tout le monde a l'air de comprendre et jure de vaincre ou de mourir.

Au signal donné, la reine prit son vol, et l'armée la suivit. On entendait un fracas si étrange, qu'il eût

âl8 LES ABEILLES

été isçossible de ci^ire qu'un pareil coneert pouvait sortir d'une réunion d'insectes, si le vallon n'eût pas été désert et silencieux, comme le sommet d'une montagne à pic. Un peu plus tard, quand le curé de ce village m'eut appris le latin, je trouvai Vii'gile trèsvéridiqne lorsqu'il parle, à propos des combats des abeilles, du son de l'airain rauque, des cris belliqueux et des voix qui imitent ie son des trompettes. L'armée arriva sur le camp des usurpateurs et les attaqua avec le courage que donne la bonne cause. Aussitôt deux nuages d'abeilles rebondirent de la terre dans le champ de bataille de l'air radieux, et la mêlée devint générale. Jamais le Thermodon ne rit éclater tant d'héroïsme au jour suprême des guerrières amazones. Les deux reines ennemiesse cherchaient pour combattre corps à corps, comme Annibal et Seipion àZama ; mais les états-majors enveloppaient si bien les deux augustes personnes, que le duel royal fut impossible. Les officiers delacouronne, les ministres, les courtisans, les fiivoris, les favorites, se faisaient tuer pour défendre la rie des souverames, et les cadavres pleuvaient en flocons, au miKeu d'un tumulte qui domiait un caractère épique à cette lutte de moucherons. La bataille dura ime heure; c'est la proportion relative de la Moskowa.

Toutdbis, notons UBe dîâiérence à l'avaittage des abeiUes. Quaiid les hommes se battait, il y & totEJotirs une armée qm finit par prendre bravement la ftrite, et ^ les foyards Fedevieiment des héros dans une meilleure occasion. Après une bataille d'abeilles, il n'y a que des vainqueurs ; les vaincus se sont feit anéantir jusqu'au dernier. C'est bien plus logique. Les batailles des hommes sont non-seulement des choses abominables, mais elles n'ont pas l'ombre du sens commun. Si vous vous réunissez pour vous exterminer, exterminez-vous; mais qu'il soit à jamais déshonoré celui qui, voyant un terrain couvert du sang et des cadavres de ses amis tués pour lui, commet, sous prétexte qu'il est vaincu, l'infemie de la faite ou du sauve'qtd-peut. C'est une lâcheté sans excuse, inventée par les héros grecs et romains. Térentius Varron s'échappe de Cannes avec quarante mille déserteurs, après la mort de son coUègue Paul-Émile et de quarante mille soldats, et le sénat le félicite!!! Nos amis sont morts, disaient les fuyards, nous les vengerons demain. — Mais vengezles aujourd'hui, puisque vous y êtes ! Demain, la paix peut venir,, et ils ne seront pas vengés.' Puisque vous êtes sur le champ de bataille, vous aurez toujours un ennemi devwit vous; tuez-le ou faites-vous tuer. C'est

votre métier ; ne fuyez pas. Ne laissez pas écrire par un historien poltron cette étemelle phrase si déshonorante et si comique : Après la victoire , on a poursuivi U ennemi Vépée dans les reins; on en a sabré bon nombre. La nuit seule a mis fin au carnage. Plus de trois mille fuyards ont mordu la poussière et ont été taillés en pièces par un vainqueur a^Iiarné. Si Ton avait établi en principe, comme point d'honneur impérieux, que la fuite déshonore un soldat, on aurait supprimé toutes les batailles. Au fond de tous les héroïsmes, il y a toujours un grain de lâcheté. Hector fuyait devant Achille. Ce malheureux exemple n'a pas été perdu. Homère dormait quand il inventa le combat de ces deux héros, et il rendait un mauvais service à l'himianité.Que d'Hectors depuis! et que d'excuses prises dans l'Iliade, poëme où les braves de la veille sont les poltrons du lendemain !

Un champ de bataille jonché de cadavres est sans doute un tableau bien triste à voir ; mais le sentiment de commisération est bientôt modifié par une réflexion philosophique bien naturelle. Ces hommes ainsi tombés à la fleur de l'âge, pour un prétexte que souvent ils ignorent, avaient tous l'usage de leur raison, une idée religieuse dans l'esprit, un germe de tendresse

dans le cœur, une étincelle du rayon divin dans Tâme; et voilà où les a conduit Toubli des facultés reçues, en quo perduxit miseros! comme dit Virgile. C'est bien la peine de porter le nom d'homme et d'appartenir au genre qui se dit humain.

Une seule fois en ma vie, et à cette phase de mon enfance de paysan, j'ai vu une pelouse couverte de cadavres d abeilles, et le sentiment que j'éprouvai devant ce spectacle ne s'est jamais éteint. J'avais reconnu mes abeilles victorieuses à la fierté de leur vol et surtout à la direction qui les ramenait à leur antique domaine. Tout ce que je voyais gisant sur le champ de bataille appartenait à la colonie voyageuse et aux braves phalanges mortes pour leur reine et le bon droit. C'était lamentable des deux côtés ; car ces pauvres abeilles, vagabondes à travers bois et vallons, ne songeaient point à faire une invasion conquérante sur le domaine d'autrui ; elles avaient cru, sans doute, que les fleurs, les parfums, les eaux vives, l'azur du ciel, appartenaient à tout le monde, et, chassées de leur première et chère patrie par les pièges du lézard, le bec de la mérope ou les exhalaisons d'un cadavre d'oiseau perdu par le chasseur, elles avaient abandonné avec tristesse les rives maternelles pour chercher une

terre aînie et recommeacer leur noble travail de tous les jours. Hâas ! les abeilles ont aussi leurs destins ! Ces infortunées émigrantes avaient trouvé leur Latium, comme les Troyennes d'Enée ; elles s'étaient li^ vrées à une joie enfantine en voyant un avenir de bonheur domestique et de travail non interrompu, et la fatalité les poussait, le lendemain d'un rêve d'or, à une bataille d'extermination! Quand Vâge vient et qu'on songe à l'infini de la création, et même à cette parcelle d'air où se meut notre humble système solaire, avec ses cinquante-deux planètes, parcelle de soixantesix milliards de lieues cubiques, an doit donner la même grandeur ou la même exiguité à tous -les êtres de notre petit globe. Ces calculs désolants bouleversent toutes les proportions connues, et, dans l'optique de l'effroi, prêtent au ciron la taille de l'éléphant. Ceci étant admis, il serait plus humain de donner des larmes à un champ de bataille d'abeilles qu'à des malheurs de carton exposés sur un théâtre du boulevard.

Très-peu d'animaux sont doués du génie de l'invention. En général, chaque espèce suit, avec une fidélité monotone, les traditions de son instinct, dans ses poses, ses allures, ses mouvements, ses appétits, ses passions, ses habitudes. L'invention suppose une pensée, et la

pensée n'est pas !e résultat d'un instinct. Le chien du monastère qui, voyant le tour apporter un plat de viande à chaque coup de sonnette, s'avisa de sonner aussi pour voler un plat, ne fit pas une chose d'instinct; il inventa. L'instinct ne conseille 'pas aux chiens de sonner pour attraper de cette façon un morceau de bœuf. Ces exemples, à la vérité, sont fort rares; mais ils étonnent beaucoup plus quand on les rencontre chez les abeilles que dans les races supérieures des chiens et des éléphants.

Le naturaliste Daubenton a fait, dans une ruche de verre, une expérience fort curieuse ; mais il s'est contenté d'en indiquer le résultat, sans entrer dans le ^rame et les détails. J'ai vu faire la même expérience à la villetta du marquis di Negro, à Gênes, et je ne crois pas que la zoobgie produise un fait plus curieux. Seulement, je dois dire que le drame de la villetfa est plus compliqué dans son exécution que celui du Jardindes-Plantes de Paris. Les abeilles italiennes, nourries des sucs puissants de la vallée de Lerbino et des parfums du golfe de Ligurie, devaient l'emporter en intelligence sur les abeilles de la rue MoufFetard. La loi solaire qui s'applique à Virgile, à Raphaël, à Rossini, a son action aussi» en descendant l'échelle, sur tous les

êtres de la création, dans la presqu'île des fleurs, des citronniers et du soleil. Ainsi, ceux qui feront la même épreuve voudront bien en apprécier la marche et le résultat selon le degré de latitude. Ils réussiront peut-être beaucoup plus que le marquis di Negro, ou beaucoup moins que Daubenton ; mais il y aura réussite toujours.

Dans un kiosque isolé, dominant le golfe et la ville de Gênes, on plaça une ruche de verre sur une table. Le sommet convexe de la ruche était percé de trous presque imperceptibles. Au centre de la table, on avait ménagé une très-petite trappe qui correspondait au centre de la ruche, et on disposa circulairement contre les parois intérieures quelques légères tiges de thym fleuri. Un jardinier, qui vivait dans Tintimité avec les abeilles de la villeita, en infusa adroitement un essaim dans la ruche de cristal. Ces locataires vinrent peupler l'iiôtel garni. Le lendemain, au point du jour, nous prîmes tous position d'observateurs derrière de petites ouvertures ménagées sur le mur le moins éclairé du kiosque. Le poste était favorable ; on voyait sans être vu.

Au premier rayon du jour, les abeilles exprimèrent leur surprise par \me immobilité qui ressemblait à la

prolongation du sommeil; tous les animaux intelligents se tiennent sur leurs gardes après un brusque changement de domicile. Les plus hardies de l'essaim se décidèrent enfin à faire l'examen de ce nouveau logis, en prenant les plus minutieuses précautions dans cette recherche de Tinconnu. Le rapport qu'elles firent à leurs sœurs fut probablement assez favorable, et bientôt elles se promenèrent^ et voltigèrent toutes avec une joyeuse sécurité.

Vers le milieu du jour, une sorte d'anarchie régnait dans la ruche et menaçait de compromettre l'ordre public. Cet état de choses ressemblait à une de ces républiques éphémères où tout le monde octroie le commandement à tout le monde , à la condition que personne n'obéira. Nous n'avons jamais pu savoir si le suffrage universel fonctionna eh cette occasion ; mais il fut évident pour nous tous qu'une reine venait d'être élue et qu'elle recevait les hommages de ses sujettes. Dès ce moment, le travail, ce besoin des abeilles, commença dans le petit royaume de verre ; il y eut bien quelques douairières expérimentées qui, déplorant l'absence des conditions les plus indispensables à la vie des abeilles, protestèrent contre l'étourderie des jeunes et se mirent en grève ; mais ce schisme ne

dura pas. Un signe de la reine étouffe, dans son germe cette opposition d'une minorité factieuse, et toutes ensemble parurent, d'un commun accord, obéir à cette pensée philosophique : « Vivons aujourd'hui ; demain n'existe pas. »

Les éphémères, ces insectes du fleuve Hjrpanis, ne vivent qu'un jour, comme leur nom l'indique, et ils mènent joyeusement l'existence en folâtrant sur les fleurs. Et nous, mortels raisonnables, ne sommesnous pas des éphémères pour les habitants de Saturne, de Jupiter et d'Uranus, et d'autres mondes inconnus ou invisibles, qui mettent trente ans à faire leur révolution tout autour du soleil?

A la fin de ce premier jour, les locataires de la ruche de cristal se trouvaient fort à leur aise ; ils avaient déjà pris leurs habitudes : les bourdonnements annonçaient la joie et la quiétude, et la reine, radieuse d'orgueil maternel, passait à travers les ménages , et semblait leur promettre à tous un long avenir d'un jour rempli de bonheur.

L'homme veillait; l'homme, ce tyran des animaux, qui se plaint quand il est dévoré par un tigre, lui qui aurait déjà dévoré tous les tigres, si les restaurateurs en faisaient des rôtis I

D est vrai qu'en ce moment il veillait avec une pensée, et une pensée qui pouvait devenir le signal d'une ère meilleure pour ce malheureux essaim !

Au milieu de la nuit, la petite trappe dont j*ai parlé 6 ouvrit, et tme main perfide et humaine introduisit un énorme colimaçon dans la ruche ; puis la trappe se referma.

Quand le premier rayon du jour tombera sur la ruche,- le drame va commencer et prendre des proportions d 'intérêt qu'aucun chef-d'œuvre de Shakspeare n'a jamais atteint à Covent-Garden.

Un bourdonnement lamentable , comme le Quai mesto gemito de Sémi7'amis, courut sur le cristal de la ruche et attesta une surprise sans égale. Les abeilles, étagées circulairement comme aux gradins d'un amphithéâtre, regardaient le monstre, arvié de cornes menaçantes y et toutes les ailes frissonnaient sur les corsages, comme les tuniques sur le sein des tragédiennes, quand le cinquième acte entonne un récit de mort ou fait briller un poignard.

De son côté, le monstre avait une frayeur horrible, et n'osait ramper de peur de laisser croire qu'il était vivant, en présence de tant d'ennemis formidables. Tous les animaux ont, par tradition d'instinct, la con»

naissance de leurs ennemis naturels, depuis le jeune rhinocéros, qui tremble en rencontrant un éléphant pour la première fois, jusqu'au jeune chat, qui arrondit son dos et exécute une gamme stridente devant le premier chien qu'il aperçoit. Ainsi, un lézard ou une mésange, introduits dans cette ruche, auraient causé une épouvante qu'aucune réflexion ne pouvait ni diminuer ni calmer. En présence d'un colimaçon, ce devait être autre chose. L'instinct de l'abeille ne reconnaissait pas un ennemi naturel dans cet animal. La terreur fit donc bientôt place à l'étonnement et fit songer à la défense; car, enfin, que venait-il faire dans une ruche, ce hideux monstre? Comment y avait-il pénétré? Quelles étaient ses intentions ? A coup sûr, il ne venait pas en ami ; son invasion nocturne annonçait des projets coupables ; un ami des abeilles se serait présenté au grand jour, la tête haute, sans cornes et sans cuirasse. II fallait donc agir selon les traditions des races guerrières, réfléchir avec calme, et défendre avec courage le terrain envahi.

Telles furent sans doute les réflexions qui agitèrent ce peuple en ce moment solennel. On devine les pensées des animaux intelligents lorsqu'ils arrivent à l'action.

Chez les humains, il est admis qu'au moment des

périls suprêmes, un général monte sur une colline et pousse ses soldats à la plaine, en les suivant avec une lorgnette. Les abeilles ne connaissent pas ces usages, qui font d'ailleurs un si bon effet dans les tableaux de batailles. C'est précisément le contraire que les abeilles font. Nous le reconnûmes tous en cette circonstance. L'héroïque reine de ce royaume de verre se dévoua pour le salut de son peuple, comme Codrus, ce roi d'Athènes que Virgile a immortalisé, en songeant aux abeilles, habes laudes Codri, Elle s'envola de la tige de thym qui lui servait de trône ; elle rasa la voûte de sa ruche, et, après avoir plané sur le monstre, elle s'abattit tout à coup sur sa cuirasse, comme fait une colombe grise de l'Inde sur le dos d'un éléphant. L'armée applaudit par un bourdonnement harmonieux et resta sur la colline.

Le monstre ne remua pas et n'eutpas même l'air de se douter qu'une formidable reine se promenait sur son dos.

L'Antiope ailée avait très-bien conçu son plan d'attaque; elle ne hasardait rien, elle avait foi dans la réussite. Nous tenions tous nos yeux largement ou* verts sur cette scène, comme s'il se fût agi d'un combat de taureaux dans un cirque espagnol. Un silence d'intérieur de pyramide régnait dans la ruche de cristal.

EUe mguisa son dard avec sa trompe, ee qui me fit songer à Virgile : spiculaqve exacuuni roHris, et, s avançant avec précaution, elle piqua viv^nent entre les deux cornes la tête du colimaçon. La blessure ne pouvait pas être profonde, nuds les cornes et la tête disparurent aussitôt, il ne resta que la coquille. On entendit un bourdonnement de victoire ; mais la reine, douée d'une sagacité miraculeuse, ne crut pas son oeuvre finie ; elle avait piqué une peau dure, et elle comprenait qu'il fallait plus d'un coup de dard pour tuer un monstre si coriace. Aussi elle aiguisa de nouveau son arme émoussée pour se tenir prête à donner un second coup de pointe, quand le monstre éprouverait le besoin de respirer.

Le calcul était ingénieux et bon. Sous peine d'étouffer et de s'ensevelir lui-même dans sa tombe portative, le colimaçon hasarda une corne, puis deux, puis la tête, et retira tout, avec une nouvelle précipitation, sous le second coup de dard, plus vigoureusement décoché que le premier.

Personne, parmi les spectateurs, ne comprit alors l'échange de pensées ou de langage qui se fit entre la reine et son peuple ; mais voici la conjecture probable qui obtint l'assentiment général. Le reine avait dé-

pensé tant d'ardeur dans ce second coup d*estoC qu'elle avait mis son dard hors de service et qu'un troisième assaut devenait impossible. Une abeille se détacha aussitôt et vint remplacer, avec une arme neuve, là reine dans la tranchée du siège. Nous vîmes alors recommencer la même opération d'attaque, avec les mêmes incidents. C'était une leçon d'escrime qu'une maîtresse avait enseignée à d'habiles écolières, et les plus jeunes et les plus adroites vinrent successivement se livrer au même exercice, mais sans trouble, sans confusion, avec un ordre admirable, comme si elles eussent pris des numéros d'inscription ou qu'elles eussent répondu à un appel nominal. Dès qu'une abeille avait donné ses deux coups de dard, elle reprenait son vol et rentrait dans les rangs sur les tiges de thym. La reine seule restait au poste du péril, pour encourager les faibles par sa présence.

Dans cette longue lutte, le stupide colimaçon avait reçu des abeilles un si fort contingent d'effluves électriques, qu'il fit un progrès à peu près impossible dans son espèce : il connut la colère, le courage, le désespoir ; il changea sa nature. Honteux de se faire tuer en détail et de souffrir le martyre des coups d'épingle, par besoin intermittent de respiration» il accepta fran^*

chement le combat, sortit de sa tente, comme Achille, bravement, et exposa les deux tiers de son corps aux coups des ençemis, en renonçant à ses mouvements de retraite.

A cette nouvelle tactique, la reine poussa un cri, se précipita sur le monstre, et toute l'armée exécuta une charge en tourbillon, comme une seule abeille. Il faudrait trente répétitions aux figurants du Cirque pour exécuter une manœuvre pareille avec autant de précision linéaire. Ces humbles mouches apprirent, du premier coup, cette évolution victorieuse. L'armée décrivait une ellipse parfaite, dont le colimaçon était le centre. Aucune faute de compas ne brisait sur un seul point la rectitude de cette figure géométrique. Chaque abeille dardait son aiguillon en passant, et reprenait son numéro d'ordre avec l'agile dextérité d'un clmcn. Un bourdonnement général et d'une tonalité stridente et acharnée, sur la même gamme, accompagnaitla manœuvre, sans faire une faute de contre-point; on eût dit . qu'un habile maestro de ruche avait composé, pour les périls suprêmes, cette Marseillaise des abeilles.

Le pauvre colimaçon, ahuri parce fracas, aveuglé par le tourbillonnement, blessé par mille piqûres, ne songea même pas à s'envelopper de son lîianteau,

comme César; il laissa tomber ses cornes, comme un pêcheur laisse tomber ses rames devant un naufrage inévitable, et succomba sous les derniers coups portés par la reine et son état-major.

H nous semblait que tout finissait là, comme dans les tragédies, à la mort du héros. Les hommes sont des enfants auprès des abeilles. On nous préparait un dénouement plus curieux que le drame, et qui devait donner tout à fait raison à l'infaillible poëte des abeilles : esse apibus jidrtem divinœ mentis. Oui, Virgile dit vrai, une étincelle d*en haut illimiineles nobles insectes du miel. Pourquoi ce divin poëte n'a-t-il pas consacré aux abeilles les anecdotes des détails, lui qui les connaissait si

bien? Pourquoi son chant merveilleux n'est-il jamais descendu à la causerie villageoise, lui qui assistait aux veillées des paysans de Mantoue et de Tiburî Enfin, contentons-nous de ce qu'il nous a donné ; jamais le stylet antique et la plume moderne n'ont rien écrit de plus beau. '

— Si l'on avait pu fabriquer des ruches de verre à Rome, me disait le marquis di Negro, Virgile aurait découvert ce que nous voyons. ^

— Et nous n'aurions pas eu peut-être l'épisode d'Aristée, lui dis-je ; j'aime encore mieux Orphée que le colimaçon.

Pendant que nous nous entretenions de ces choses à l^viUeUa, les abeilles causaient entre elles j^us sérieusement que nous. La joie du triomphe fut courte dans la ruche de verre ; une morne consternation, un silence tumulaire succéda au bourdonnement de victoire. Elles étaient indécises, taciturnes, inquiètes, ne sachant quel parti prendre, et justifiant ainsi le vers de leur poëte : clausis cunctaniur in œdibus,

— Il paraît que la pièce n est pas finie, dit le marquis di Negro ; rentrons dans notre loge.

Et chacun reprit son poste d'observation avec une anxieuse curiosité.

, Après une heure passée à poursuivre des conjectures, nous comprîmes tout ; mais notre intelligence ne nous fut d'aucun secours en cherchant le mot de cette énigme ; il nous fallut voir un commencement d'exécution dans l'acte final.

Les abeilles, ces amies des fleurs et des parfums, ont une délicatesse d'odorat excessive ; elles redoutent les exhalaisons fétides ; elles s'éloignent des charniers fréquentés par les oiseaux de proie ; elles ont soin d'emporter elles-mêmes bien loin des ruches les abeilles mortes, comme le remarque Virgile :

' Corpora luce carentnm

Exportant tecti^»

Enfin, elles ont toutes les délicatesses raffinées, toutes les sensualités exquises, toutes les répugnances nerveuses des femmes de bonne maison. Vous comprenez maintenant de quel subit effroi nos abeilles victorieuses furent saisies, lorsqu'elles virent le cadavre du monstre étendu au milieu de la ruche, et faisant redouter l'invasion de la peste, après une putréfaction prochaine, au mois de juin. C'était à faire regretter le triomphe. Tous les efforts des abeilles réunies n'auraient pu soulever cette masse énorme, et, en supposant que, par un procédé d'attelage, il eût étéposâble de transporter ce cadavre attaché à sa coquille, où trouver l'issue dans une ruche sansportesî Tous les regards se tournaient vers la reine, et la reine méditait.i

On loue beaucoup les illustres inventeurs des expédients spontanés, les hommes qui créent un procédé sauveur dans les crises invincibles : Annibal, qui embrase les cornes des taureaux ; Caïus Duilius, qui met des rostres à ses trirèmes; Scipion, qui fait attaquer la phalange de Zama par la cavalerie de Lélius ; Richelieu, qui pointe le canon sur la colonne de Fontenoy ; Napoléon, qui brise la glace d'un lac avec son artillerie, à Austerlitz ; mais tous ces procédés sortant d'un cerveau de génie ne valent pas l'action d'ime

aBeîUe, qui, forcée de se mettre en voyage par une brise assez forte, prend un petit caillou entre ses pattes pour se donner du lest et pouvoir lutter contre le vent. Et cette ingénieuse trouvaille même ne vaut pas la découverte faite dans une ruche souillée par le cadavre d un colimaçon.

La reine, comme toujours, donna Texëmple; elle surmonta héroïquement sa répugance, et, se plaçant sur le cadavre du monstre, elle distilla quelques gouttes de cette glu onctueuse dont parle Virgile, collée^ tum gluten, et qui sert à fermer les fissures des ruches. Cette glu a fait inventer le ciment romain dans le siècle des Georgiques, Tout le peuple fut mis à contribution pour fournir le même contingent. Il n'y eut pas une récalcitrante parmi les contribuables. L'impôt du gluten fut payé avec un supplément de cire, voté d'enthousiasme, si bien qu'à la fin du jour la somme totale couvrait le cadavre et sa coquille.

Mais comme les abeilles sont artistes, elles ne voulurent pas laisser une masse informe de ciment au milieu de la ruche ; les yeux eussent été choqués de cette maçonnerie fruste, de ce sarcophage de hasard. La reine mit elle-même la main à l'œuvre, et, avec l'aide des meilleurs artistes, elle donna au tombeau du

colimaçon une forme élégante et sjonétrique qui se rapprochait du type égyptien pyramidal.

L'œuvre terminée, tout le peuple se livra follement à la joie, car la victoire était complète et ne laissait au lendemain ni soucis ni remords. On se serait bien remis au travail tout de suite, mais la reine autorisa les divertissements jusqu'à la nuit close, et daigna se mêler à la publique allégresse comme un simple particulier.

Quand la nuit tomba, les bourdonnements s'éteignirent et le silence du sommeil régna dans la ruche dé cristal. Y eut-il des rêves d'ort La réponse affirmative a de grandes chances d'être une vérité.

Une récompense était due à ce noble essaim, après ces deux merveilleuses journées, et le marquis di Negro, poëte comme, tous les Italiens, se fit une joie d'enfant de donner à ces abeilles, en patrimoine héréditaire, le terrain qui, d'après Virgile, jouit de toutes les conditions favorables à ces amantes des fleurs, des parfums, de l'ombre et des eaux. On prépara des ruches faites d'osier flexible, ximine lento ; on les assit dans un coin de jardin où la mauvaise odeur des marécages, odor cœiii gravis ^ ne pénètre jamais , où l'écho des vallons n'anive pas. Les abeilles détestent les

échos, et elles n'ont pas tort ; ce sont les perroquets des montagnes. On coapa tons les ifÎB du voisinage : les abeilles détestent les ifs, et elles ont raison ; Fif est Farbre du frmd, Jrigora taxi. On défendit aux paysans d'alentour de cuire des crabes ; les abeilles ont horreur des crabes cuits, rubentesfoca cancros, et elles sont dans le vrai ; ce sont des objets hideux avec tant de pattes. Virgile ne les aimait pas non plus. Enfin, tout ayant été ainsi disposé pour le plus grand bonheur de la nouvelle colonie, le jardinier transporta la ruche de verre sur le terrain désigné, la renversa doucement avant la première lueur de Faube, et se retira sans faire de bruit.

Quand le soleil éclaira ce splendide paysage de la Tille, des jarcËns, des montagnes et du golfe de Gênes, les abeilles, voltigeant dans l'air hfejre, firent éclater un bourdonnement de joie et de reconnaissance, dont le thème musical rappelait le céleste man placata de Moïse, l'hymne le plus émouvant que la gratitude de la terre ait envoyé au ciel.

Vivez heureuses ! leur dit le marquis di Negro. Il fallait bien emprunter le vivite felices, comme dernier adieu, à l'immortel poëte qui chante les abeilles dans la langue des chérubins.

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