I. — La rancune d'un éléphant
A la bataille d'Héraclée, Pyrrhus, roîd'Épire, avait une cavalerie d'éléphants ; lorsque tous les escadrons à trompe chargèrent les Romains, la terre trembla et faillit se crevasser.
Aux cirques de Titus, à Rome, et de l'empereur Gallus, à Arles, les belluaires gardaient un troupeau de quelques centaines d'éléphants. Le peuple romain faisait une énorme consommatiom de ces colosses. Quand la provision s'épuisait, les édiles chargés des plaisirs populaires, écrivaient au préfet d'Afrique ces lignes concises : « Le peuple-roi manque d'éléphants. ** Aussitôt le bon préfet commandait des
chasses, des pièges, des trappes, et au bout d'un mois, il envoyait par les galères d'Ostie, d'Anxur, de Marseille, une centaine d'éléphants, comme avantgarde, pour faire prendre patience au peuple-roi.
Voyez comme les temps sont changés ! Hélas ! cette noble race d'animaux menace de s'éteindre et de passer à l'état de sphinx. Depuis la bataille d'Héraclée et depuis les jeux du cirque, l'éléphant est devenu une chose rare. On fait payer pour voir un de ces colosses; ils ne courent plus les rues comme autrefois. Si nos édiles écrivaient au gouverneur de l'Algérie de leur envoyer trois éléphants, le gouverneur croirait que nos édiles sont devenus fous.
Laissez avancer l'ère nouvelle de la vapeur et des chemins de fer; laissez envahir par la civilisation les forêts et les vallons vierges, et l'éléphant di9|(>araîtili comme le mastodonte, son aïeul* Nos neveux iront admirer ces colosses^ au Jardin zoologique, mais Us seront immobiles et empaillés.
C'est le moment de parler avec détails de ces ètreâ que je n'ose appeler des animaux, et de remplir queir ques lacunes laissées par les naturalistes. On écrira le dernier mot sur l'homme, a dit un sage Indien, «ir l' éléphant Jamais.T^Bonsuxkmoin^VeivmirdemieTmot
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Un naturaliste de profession croit avoir tout dit, lorsqu'il a écrit cette phrase : L'éléphant est un ani^ mal gigantesque, et même le plus grand de la création. H est difforme et d'un aspect repoussant. Sa peau est rugueuse. Il a de larges oreilles ^ de petits yeva, et une trompe à la place du nez. Il est frugivore, dun vaiun rel doux, et susceptible d éducation.
Au moment où les éléphants vont disparaître, il est donc plus que jamais urgent de parler d'eux en termes plus convenables. Il ne faut pas induire nos neveux en erreur ou leur donner des renseignements incomplets.
Les éléphants ont toujours été pour moi lobjet d'ime étude spéciale. J'ai compté plusieurs bons amis dans cette noble espèce, et au temps heureux où j'avais des loisirs, je passais tous les jours quatre ou cinq heures au Jardin-des-Plantes, dans la société d'un éléphant* Le colosse daignait me remarquer dans la foule de ses courtisans, ce qui excitait souvent des jalousies sourdes, car la faveur des grands a ses orages partout.!
Dans l'été de 1832, l'amitié d'un éléphant faillit me coûter cher : c'était un être magnifique, nommé Jemidar, comme celui de mon roman de la Floride. Dieu me garde de vouloir calomnier ce pauvre Jémidar, en disant que je dépensais tous les jours, pour entretenir
son amitié, environ deux francs de gâteaux et de fruits. Les animaux, hélas I ne sont pas des hommes, il faut les séduire par des largesses. Jémidar me reconnaissait de fort loin et au seul bruit de mes pas; il dédaignait tout à coup les avares badauds qui lui offraient, par dérision, des feuilles de marronnier, et il élevait sa trompe au-dessus de la palissade pour signaler mon arrivée. Les badauds m'ouvraient om passage, et le festin commençait. Quand les provisions étaient épuisées, je faisais le signe qui veut dire : il n y a plus rien. L'éléphant laissait tomber sa trompe, en signe de résignation, puis il daignait me, prendre mon chapeau, ou ma canne, ou mon mouchoir, et s'en amusait, comme im enfant avec des joujoux. Rien n'avait altéré notre amitié depuis le 15 mai jusqu'au 26 août. On aurait eu le temps de se brouiller avec vingt hommes, en si peu de temps.
Le 27 août, le temps était magnifique et un soleil africain donnait la joie aux familles félines du Jardindes-Plantes. Un belluaîre que j'avais séduit, àl'insu diu ministre des menus-plaisirs du roi, me fit un signe, à la porte des artistes de la ménagerie, la porte in- ' terdite au public. J'approchai, et le belluaire me dit:
— « Venez voir le tigre Jack, il est superbe aujourd'hui, il est guéri de son spleen. >»
Jack était aussi un de mes bons amis. Jamais le Jardin-des-Plantes n'a nourri un plus beau tigre du Bengale. Il me savait gré de quelques lapins et de trois jeunes coqs que je lui avais donnés dans sa convalescence, et il m accueillait toujours très-bien. Ce jour-là, je fus mieux vécu que de coutume ; Jack se fit chat pour me plaire ; il me permit toutes sortes de familiarités; j'eus même la hardiesse de le caresser et de passer ma main dans son poil fauve,, comme j'eusse fait avec un angora. Après im quart d'heure donné à ces jeux innocents, je quittai la ménagerie féline, je gratifiai le belluaire et je fis chez les femmes étalagistes
du Jardin mes emplettes ordinaires pour l'éléphant Jémidar.
Rendez vingt visites à votre meilleur ami, il ne vous recevra jamais de la même manière. Vous le trouverez quelquefois maussade, inquiet, soucieux ;. et si vous lui demandez ce qu'il a, il vous répondra: Je n'ai rien, n n'aura peut-être rien, en 'effet; les hommes ont des lubies. Ce sont des êtres raisonnables, voilà la seule excuse qu'ils peuvent donner.
Cette fois, l'éléphant Jémidar me reçut très-mal. Il
prit le premier gâteau offert et le lança dans la niare ; je lui présentai une pomme i et le fruit alla rejoindre le gâteau. Ses petits yeux se fixaient sur moi avec une expression étrange ; ses oreilles s'agitaient comme des éventails; sa trompe avait pris le mouvement d'un balancier. Je lui montrai une nouvelle pomme... Oh! cette fois, il poussa un mugissement caverneux qui me fit frémir, et il sembla me dire avec ses yeux : — Comment oses-tu te présenter devant moiî
J avais commis quelque crime de lèse-éléphant, car il ne m était pas permis de supposer une lubie chez un être sans raison. Mais quel était mon crime î Voilà la question que je me posai vainement en me mettant à l'écart vers les animaux frugivores.
La disgrâce qui vient des grands a toujours quelque chose de fort amer. Je comprends le poëte Racine, tué sur place par un sévère coup d'œil de Louis XIV. Ainsi blessé, je me mis à errer comme une ombre vaine dans les bocages élyséens du chêne de Daubenton, et je demandai un adoucissement à la botanique. La nuit qui suivit ce jour ne fut pas calme. Je fis des rêves affreux ; il me semblait, dans mon sommeil, que j'étais l'intrépide voyageur Levaillant, aventuré au désert des Grands-Namaquois, et que, cherchant le Turracus
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albiis, comme lui, je me rencontrais, comme lui, nez à trompe avec un éléphant. Le frisson glacial des rêves fiévreux me saisit, et je me réveillai en sursaut, me débattant contre une trompe qui m'étranglait.
L'imagination est habile à se consoler dans les chagrins extrêmes. Je me décidai à faire une nouvelle tentative pour rentrer en faveur. Hélas ! à cette époque, je connaissais peu le cœur des éléphants? Je mettais ces êtres justes au niveau de la race humaine ; je soupçonnais mon ami d'être atteint d'un de ces caprices qui tourmentent si souvent les affections dans notre chétive espèce, et qui proviennent d'une cause frivole ou même d'une cause absente. La sage Pan-opéi me disait, dans son livre indien, que les éléphants étaient des dieux qu'on apaisait par des présents, et que l'éléphant Irivalti, cher à Indra, ayant déraciné dans un accès de colère, et d'un coup de trompe, le manguier sacré, avait repris la douceur d'un agneau devant une gerbe de cannes à sucre offerte par la belle Sursuti. Le difficile pour moi, en ce moment, était de trouver une gerbe de cannes à sucre, plus rare à Paris qu'une botte d'asperges. Il y a bien quelques cannes saccharines dans une serre chaude du Jardin*
des-Plantes, et je fus tenté un instant de corrompre le gardien, ce qui me paraissait facile, car nons étions alors dans une époque de cormption parlementaire, disait-on de toutes parts; mais la peur de rencontrer un phénomène incorraptible et d'être poursuivi à la sixième chambre conmie suborneur maladroit, me retint sur le seuil vitré de la serre chaude. Je ne corrompis personne, et je résolus de remplacer la gerbe de cannes par un magnifique présent acheté chez un pâtissier de la barrière Fontainebleau.
Le raisonnement qui fonctionnait dans mon esprit me paraissait assez juste. Si, me dîsais-je, si les Indiens qui veulent apaiser les éléphants trouvaient le pâtissier Félix, du passage des Panoramas, dans les forêts du Bengale, ils aimeraient mieux offrir une gerbe de friandises feuilletées avec Tart parisien qu'une botte de cannes, pour apaiser la colère d'un éléphant ; ce serait de meilleur goût et d'un effet plus sûr. Hélas ! l'homme se trompe sans cesse lorsqu'il veut raisonner avec l'éléphant. J'arrivai donc, chargé de présents culinaires, fier comme l'ambassadeur d'Artaxercès chargé de corrompre Hippocrate, et, chemin faisant, j'eus encore la pensée fatale de donner à mon tigre favori un fricandeau cru; je dis aujourd'hui pen^
sée fatale, mais combien j'étais loin alors d'en com* prendre la fatalité !
Cette fois et dès qu'il me reconnut, l'éléphant^poussa un cri sourd qui ébranla ses vastes cavernes ; gémitumque dedere cœoemœ^ comme dit Virgile; j'eus beau lui montrer les pâtisseries de la barrière Fontainebleau, il me fit signe qu'il me redoutait même dans mes présents, et, pour ne plus voir un nain odieux, il s'enferma dans son palais et ne daigna plus reparaître au grand air.
Désespéré de mon malheur, et me disant comme à l'Opéra-Comique : Quel est donc ce mystère? je m'acheminai tristement vers la fosse illustrée par Martin, et je lançai ma pâtisserie aux ours. Ces stupides quadrupèdes ne firent aucune façon, et dévorèrent tout en un clin d'œil.
Huit jours après cette aventure, j'étais, selon mon habitude, dans la loge du duc de Choiseul, aux Italiens. On jouait Semiramide, de Rossini, le divin. Dans un entr'acte, le noble duc me fit l'honneur de me présenter à sir William Bentinck, alors roi de l'Inde, après le soleil. Sir William était une de mes idoles; j'avais suivi ce héros dans toutes ses merveilleuses expéditions de guerre et dans toutes ses chasses au tigre et
à l'éléphant, en les Usant dans le Courrier de Bombay, bien entendu, car je n'ai jamais été, malheureusement, assez riche pour réaliser mes rêves indiens. Nous causâmes zoologie indienne avec sir William, et, par je ne sais quelle transition maladroite, je vins à raconter mon histoire de l'éléphant qui m'avait disgracié. Le noble Anglais prit la peine de réfléchir, et eut la bonté de me dire :
-— " Je viens de Calcutta pour donner mon vote à lord Bathurst, dans une question de cabinet ; je ne £ais que traverser Paris ; il faut que je reparte pour Calcutta ; demain, j'ai accepté à déjeuner chez l'honorable duc, au Louvre; j'espère vous y rencontrer, M. Parmentier m'a dit que vous y venez tous les matins (1).
Sir William ne me dit pas un mot sur l'éléphant, ce qui m'étonna peu. Je connais les Anglais ; ils ne veulent jamais se compromettre par une réponse trop prompte. J'attendis donc le déjeuner du lendemain.
Au coup de onze heures de l'horloge du Louvre, on se mettait à table chez le duc de Choiseul. Il n'y avait jamais une minute de retard. Le soleil réglait Lepaute,
(1) Le capitaine Parmentier, alors aide de camp du duc de Choi*
seul, aT:gourd'hui commandant du château de Meudon, un officier plein d'instruction et d'esprit.
et Lepaute réglait le gouverneur du palais. J'aime l'exactitude de la table, la seule vraiment nécessaire à la vie, la seule qui nous permette d'être inexacts impunément en toute autre chose. Aussi, pendant cinq ans, je n'ai jamais manqué un déjeuner du Louvre. Hélas I ces beaux jours sont passés et ne reviendront plus ! Le millionnaire ne déjeune plus ; il mange un morceau sur le pouce et court à ses affaires. Qui songe, parmi nos Lucullus, à réunir tou^ les matins quinze convives causeurs, pour discuter à table toutes les questions littéraires et artistiques du moment? La matière a tué l'esprit. Le bon duc de Choiseul avait inventé ces charmantes séances gastronomiques du matin, et il ne trouvera jamais d'imitateur dans cette capitale, où la richesse est devenue la mère de l'ennui. Sir William avait daigné oublier le bill de son ami lord Bathurst, pour penser à mon éléphant. Lorsqup nous prîmes place à la table du Louvre, chez le duc de Choiseul, il me dit en souriant :
— « Vous devez avoir oublié quelque chose d'essentiel dans le récit que vous m'avez fait ? »»
— « Sir Williatn, lui dis-je, mon récit est exact au dernier point. Si j'ai péché, ce n'est pas par omission, à coup sûr, c'est par luxe dé détail. >*
— « Eh bien ! reprit le noble Anglais, j ai passé la moitié de ma vie au milieu des éléphants ; j*ai chassé le tigre avec eux ; je les ai étudiés dans leurs mœurs sauvages et domestiques, et je ne comprends pas votre disgrâce. Cependant, comme cette disgrâce est évidente, je parierais mille livres qu'elle est juste, et que c'est l'homme qui a tort, comme toujours, dans un démêlé avec Téléphant. »
En ce moment, M. de Jouy entra dans la salle à manger.
— « Vous êtes toujours en retard, lui dit en riant M. de Choiseul ; on voit bien que vous demeurez dans la maison. Sir William demeure à Calcutta, et il est arrivé au coup de onze heures. »
M. de Jouy était alors conservateur de la bibliothèque du Louvre ; aussi arrivait- il toujours à onze heures et quart.
Le célèbre ermite de la Chaussée-d'Antin s'assit à côté de sir William, mais avec une certaine répugnance ; car il se souvenait toujours de sa tragédie de Tippoo'Saèb, et il se croyait perpétuellement obligé de détester les Anglais et la perfide Albion,
Toutefois, M. de Jouy était homme du monde avant tout, et| après le premier mouvement àxL tragiqtie
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national, il se montra charmant et très -poli envers Tillustre gouverneur des Indes. La conversation devint même digne du plus haut intérêt entre les deux convives, car M. de Jouy, qui avait servi glorieusement dans les guerres de Tlnde et vu de près lord Cornwallis sur les champs de bataille de Mysore, avait beaucoup de souvenirs à exhumer de la presqu'île du Bengale, et il ne tarissait pas.
Au dessert, il était devenu Tami intime de sir "William, absolument comme si la tragédie anglophobe de TippoO'Saeb n'eût pas existé.
Au coup de midi, on passa dans la salle de billard, selon l'usage. M. Duperray, qui fut secrétaire de Mirabeau, et M. le marquis de Giambone, se mirent à faire des carambolages, comme deux jeunes gens de quatre-vingt-cinq ans ; et, dans une de ces profondes embrasures qui s'évasent aux murs du Louvre, sir William et M. de Jouy continuèrent leur entretien sur l'Inde. Depuis l'enfance, âge d'or de l'homme, j'ai toujours écouté avidement les récits des voyageurs asiatiques ; d'autres sont nés pour avoir des chevaux ; les chevaux m'ont toujours paru vulgaires; j'étais né pour avoir des éléphants et un chcUtiram en bois d'érable, au bord d'un lac. N'ayant jamais possédé ces
choses et ayant perdu Tespoir de les posséder, ma vie n'a pas été faite ; le sort m'a condamné à Fexil en naissant. C'est tm malheur irréparable ; j'ai voulu écrire cet éternel regret une seule fois. Le voilà écrit ; n'en parlons plus.
Au milieu de l'entretien engagé entre l'auteur de la Vestale et le gouverneur des Indes, une phrase me .frappa, celle-ci :
— « L'éléphant a presque tous les instincts du chien; surtout il aime l'homme et déteste le tigre; c'est un énorme chien, ennemi dun énorme chat, »»
Ce fut pour moi comme un trait de lumière.
L'éléphant a l'odorat cent fois plus subtil que celui du chien, me dis-je, et celui qui m'a disgracié a probablement flairé sur ma main les récentes émanations du tigre, que je venais de régaler de lapins, de coqs et de fricandeau cru ! Dis-moi qui tu hantes y je te dirai qui tu es! Ce proverbe est connu de l'éléphant; son instinct du moins le formule ainsi : « Quel est donc, aura pensé celui-ci, quel est donc ce nain fourbe qui caresse d'une main un tigre et de l'autre un éléphant î Arrière! l'ami des tigres est mon ennemi! »» Oui, poursuivis-je en moi-même, tel était mon crime ! un flair infaillible m'avait trahi. Ma main déloyale, encore
toute parfdmée des odeuns félines, avait osé offrir des dons à Jémidar ! Voilà pourquoi le colosse me redoutait même dans mes présents, et dona Jerentem ; il voyait dans ma galanterie une lâche trahison. Si j'avais eu le malheur de commettre une pareille félonie en plein désert africain, Jémidar m'aurait saisi comme Hercule saisit Lycas, et il m'aurait envoyé promener à cent toises au-dessus du niveau de la terre. Heureusement, la civilisation, les lois et les gardiens du Jardin-des-Plantes m'avaient protégé. Le colosse intelligent savait bien que L'homicide, toléré au désert, est défendu à Paris ; il s'était donc contenté de me lancer des regards foudroyants et de me retirer son amitié.
-^ té Je Vai trouvé! je T ai trouvé! »♦ m'écriai-je, comme le plus illustre des chercheurs, et je fis tout de suite à sir William Bentinck l'aveu de mes largesses au tigre Jack.
— « Ah ! me dit-il, vous voyez bien que vous aviez oublié un détail, et le plus important! Oui, vous avez enfin deviné le motif de la brouille, et vous ne rentrerez jamais en grâce, je vous en réponds. L'éléphant a une excellente qualité, il ne pardonne point; le pardon lui semble un encouragement donné aux fautes.
Puisque vous avez la raison, ne péchez pas! »
— « Voilà une morale bien austère, sir William, lui dis-je ; par bonheur, elle ne vient pas de Dieu. »
— « C'est que Dieu seul, reprit sir William, sonde Tabîme des âmes et connaît la valeur d un repentir. »
Et tout de suite la conversation tomba ,sur les éléphants, et se prolongea jusqu'à cinq heures du soir. L'excellent duc de Choiseul n'assista pas, ce jour-là, à la séance de la Chambre des pairs, pour écouter sir William et M. de Jouy faisant un cours de haute zoologie, comme deux mages de l'antique ville d'Éléphantine, dont on ne voit plus que les ruines au bord du Nil.
Ce qui m'a été conté par ces deux illustres voyageurs, je le conte à mon tour, mais pas aussi bien. Je ne donne que la traduction d'un texte très-original.
n. — La diplomatie d'un éléphant.
Un industriel anglais nommé Harrisson, forma, en 1802, une société d'exploitation pour le commerce de l'ivoire mort et fossile. Le comptoir était établi à Sourabaïa.
On enrégimenta cent chasseurs très-habiles au tir, et ils furent envoyés sur tai vaisseau à la baie d* Agoa, avec ordre de s'avancer dans les terres et de cerner les éléphants du côté de ces déserts sauvages qui avoisinent le lac des Malddas, et qui sont hérissés partout de cannes à sucre plantées par la nature, cette sage pourvoyeuse des éléphants. .
Harrisson voulut commander lui-même la première expédition. C'était un Anglais de trente-quatre ans, né dans l'Inde et possédant tous les instincts et toutes les facultés puissantes de l'homme sauvage et de l'homme civilisé ; aussi inspirait-il une grande confiance aux aventuriers de sa suite. On se précipitait sur ses traces avec une ardeur aveugle, parce qu'on savait qu'il y avait toujours réussite de gloire et profit d'argent.
Un jour que le vent souiBait du mont Lupata, cette arête du monde, nos chasseurs, ne craignant point d'être trahis par les exhalaisons humaines, si subtilement flairées par les éléphants, malgré les distances, se hasardèrent à pénétrer dans une forêt clair-semée, dont les lianes touffues et arrondies en voûte, comme des corridors naturels, annonçaient le passage fréquent des colosses de la création. Sur une longueur de
trois OU quatre milles, on ne découvrit rien ; mais bientôt, à travers une immense éclaircie, on aperçut trois éléphants, immobiles comme ceux des temples souterrains de l'Inde, et qui paraissaient être les éclaireurs de toute la cobnie de Williakarma.Un de ces colosses donna tout à coup des signes d'inquiétude, comme s'il eût senti le sol s'agiter sous le» pas d'ennemis inconnus, et il poussa un cri sourd et prolongé, comme pour ordonner la retraite. L'intrépide Harrisson dit à l'oreille de son voisin :
— C'est une mine d'ivoire qui est devant nous ! Et il se mit avec prudence à la poursuite de la mine.
Par un de ces caprices si fréquents de la nature a£rieedne, la végétation s'arrêta devant les chasseurs, et ime affreuse aridité leur montra soudainemeirf; des roches à pic, des abîmes sans fond, des vallées de granit sombre, un horizon nu et désolé, qui ressemblait à l'immense cratère d'un volcan récemment éteint dans une convulsion géologique. A l'entrée d'un vallon fort étroit, on voyait des masses grises ressemblant assez à d'énormes débris de roc tombés de la montagne ; mais lorsque le soleil, sortant des nuages, les éclairait, il n'y avait plus d'erreur d'optique, on découvrait la
vie sous ce granit faux ; c'était rimmobile avant-garde des éléphants de Williakarma.
Harrisson, qui se croyait un général habile, parce qu*il était courageux, fit alors un mauvais calcul de stratégie. Trompé par la configuration du terrain et ne connaissant pas les bizarreries géologiquesde l'Afrique intérieure, il pensa que le troupeau éléphantin s'était stupidement retranché dans une sorte de corridor sans issue, dans une impasse de granit, et qu'on pouvait aisément faucher toute une moisson d'ivoire, en la refoulant à coups de carabinejusqu'aux extrêmes profondeurs. C'était bien mal juger les éléphants. Les Romains du consul Pontius ont commis, dans les défilés de Caudium, la £a.ute prévue par notre chasseur anglais ;. mais les éléphants sont mieux avisés que les Romains. Le vallon avait une issue de communication avec la chaîne de Lupata, comme le passage Jouffroy sert de transition de la rue Grange-Batelière au boulevard.
— Commençons par l'avant-garde, pensa le chef Harrisson, et ensuite nous attaquerons toute la bande par les deux versants du vallon, en tirant du haut en bas.
Et, domiant aux chasseurs le signal convenu, il fit
feu, et cent carabines éclatèrent à la fois pour tuer trois éléphants.
Jamais ce fracas de salpêtre inventé par rhomme n*avait retenti dans cette zone ; les échos de la solitude le répétèrent à l'infini, et toute sorte de cris sauvages, de chants d'oiseaux, de rugissements fauves se mêlèrent aux échos et firent parler à TAfrique intérieure une langue inconnue aux héritiers de Sem, de Cham et de Japhet.
A ce fracas des solitudes succéda bientôt un ouragan épouvantable, qui n'était autre chose que le concert de la colère des éléphants, légitimes locataires de ce désert, révoltés contre une odieuse usurpation. L'indignation de ces colosses vibrait dans l'air et agitait l'épiderme des chasseurs comme une effluve d'étincelles électriques. Les plus braves tremblaient et n'osaient plus recharger leurs armes ; le seulHarrisson gardait son sang-froid et cherchait à distinguer l'ennemi à travers l'épaisse fumée des carabines. Une éclaircie montra bientôt à la troupe des chasseurs six éléphants qui exécutaient une charge à fond contre les chercheurs d'ivoire. Ce fut alors un sauve-qui-peut général ; Harrisson voulut rallier les fuyards, mais la terreur panique n'a pas d'oreilles ; l'armée abandonna
son chef et disparut dans le labyrinthe des bois.
Lc^s éléphants, quoique plus agiles que les chevaux, vérité que les maquignons ne veulent pas admettre, dédaignèrent de poursuivre leurs ennemis. Le gibier ne voulut pas chasser au chasseur; ils se contentèrent de cerijer Harrisson dans un carré de trompes, pour l'empêcher de fuir. Un des colosses avait été blessé à Toreille, c'est-à-dire au défaut de la cuirasse, et Téléphant, comme le lion, ne commet jamais une erreur en pareil cas ; il distingue toujours la main lointaine qui Ta fmppé. Harrisson était le seul coupable ; toutes les autres carabines n'avaient donné que de la fumée et du bniit.
L'éléphant blessé marcha gravement vers son assassin, et la lenteur de son pas se serait changée en galop si Harrisson eût pris la fuite. Dans ce moment terrible, le cœur aurait manqué au plus brave ; ainsi la détermination que le chasseur prit, à défaut d'autre, ne peut être flétrie comme un acte de lâcheté ; en voyant marcher le colosée dans sa direction, et en suivant d'un œil effaré les ondulations d'une trompe menaçante, Harrisson tomba sur ses genoux, joignit les mains et prit un air suppliant, comme il aurait fait devant un roi absolu pour demander sa grâce ou un sursis. On
dit que les lions sont sensibles aux démonstrations de la politesse ; quelques vcyageurs ont avancé ce fait, et M. Bègue me l'a confirmé de vive voix ; ainsi on ne doit pas être étonné si les éléphants comprennent le repentir et sont susceptibles de magnanimité. L'éléphtot s'arrêta devant Harrisson et parut réfléchir quelques minutes. La réflexion marche vite dans le cerveau de ces colosses. Le chasseur récitait sa prière d'agonie et recommandait son âme à Dieu. Les autres éléphants se tenaient à distance et observaient tout avec leurs petits yeux. Cette grande scène de désert n'avait pour témoin que le soleil, qui serait le plus curieux des historiens s'il pouvait écrire tout ce qu'il a vu en égoïste muet.
L'éléphant cueillit délicatement Harrisson du bout de sa trompe, et, lui faisant décrire xm cercle dans l'air, il le plaça sur son cou à califourchon; après quoi, le géant quadrupède poussa un petit cri et marcha vers le vallon.
Les autres suivirent, comme s'ils eussent deviné la pensée de leur ami.
Harrisson, portant sa carabine en bandoulière et perché sur le colosse, continuait sa prière d'agonisant ; car il présumait bien que le sursis seul avait été ac-
cordé et que son exécution devait avoir lieu plus tard, en présence de toute la colonie, pour amuser ces grands oisifs du désert.
Encore une de ces erreurs que l'homme commet, lorsqu'il ose mettre la routine.de ses usages en parallèle avec le bon sens des colosses de la création. On calomniait leur intelligence en les supposant capables de tuer un homme en place de grève, pour distraire des éléphants badauds. Au reste, Harrisson était bien excusable s'il se trompait en si terrible moment ; il n'était pas assis, comme BuiBfon, avec ses dentelles, sur un bon fauteuil d'acajou dans un cabinet de travail, devant une gravure de Lejay représeptant un éléphant et son comac ; le malheureux chasseur payait de sa personne les erreurs de ses observations zoologiques^ ondoitl'excuser.
Il faut subir ce qu'on ne peut empêcher ; Harrisson 3^ laissa donc ppnduire par son invincible ennemi*
L'éléphant traversa le vallon, et, marchant toujours du pas assuré d'un homme qui connaît son terrain, il entra dans une forêt magnifique, percée de corridors sombres, à hauteur d'éléphant, et qui paraiss£Ût être le domaine c^itral de la colouie. Si le chasseur n'eût pas été agonisant, il aurait admiré cette nature primi-
tive qui Tentoumit de ses merveille. Les arbres, contemporains des premiers jours de la création, formaient partout des voûtes impénétrables et retentissaient de chants d*oiseaux; les sources d*eau vive jaillissaient dans les mousses et formaient de petits lacs profonds ou des ruisseaux gazouilleurs ; miUe fleurs inconnues et filles de l'ardente flore africaine, décoraient le tronc des arbres en arabesques superbes et embaumaient la solitude ; une fraîcheur exquise réjouissait Tâme et le corps, et faisait douter, sous le tropique, de l'existence du soleil. Hélas ! un criminel conduit au supplice ne pouvait guère jouir de tant de plaisirs et de tant de splendeurs !
On arriva dans une immense rotonde de verdure, où vivaient de nombreuses familles d'éléphants au milieu d'une paix profonde, et bien loin des tigres et des lions, voisins peu redoutables mais très-ennuyeux. Les mères paraissaient prendre un vif plaisir à contempler les joyeux ébats de leurs petits enfants sur la pelouse épaisse ou dans les eaux fraîches dl'un lac tout émaillé de fleurs de nénuphar; les pères, plus graves, s'occupaient de leurs devoirs domestiques; ils détachaient avec leurs trompes les fruits de Tarbre à pain que les fils ne pouvaient encore atteindre, et on
en voyait revenir plusîeui-s portant ào% gerbes de can* nés à sucre au magasin des provisions. La plus parfaite harmonie régnait dans ce petit État sauvage, où tout le monde était en même temps roi et esclave de son devoir.
L'éléphant blessé déposa mollement son prisonnier sur le gazon, et fut reçu par ses frères avec de granr des démonstrations de joie. Ces colosses, qui n*avaient jamais vu des hommes, ne daignèrent pas remarquer le nain qu'on apportait à la colonie,, ce qui froissa trèspeu en ce moment l'amour-propre d'Harrisson. Le chasseur, libre de ses mouvements, regarda autour de lui pour découvrir le méandre étroit et tortueux qui pourrait favoriser sa fuite ; mais il s'aperçut tout de suite que le mot d'ordre avait été donné ; quatre éléphants le gardaient a Vile, trompe haute et défenses en arrêt, comme des sentinelles munies d'une consigne et prêtes à faire feu sur un prisonnier fugitif.
Sur le gazon où le chasseur prisonnier du gibier s'assît pour faire acte de résignation, les fruits de l'arbre à pain, les cannes saccharines et tous les excellents produits des vergers sauvages étaient amoncelés en abondance ; un ruisseau d'eau vive coulait auprès ; on ne craignait donc pas de mourir de faim ou de soif
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dans cette éléphantopole du désert ; mais une autre Hioi*t était toujours inuninente; il e^t si fusé à un colossal exécuteur de ce pays de donner un petit coup de trompe sur le nez d'un chasseur, et tout est fini; on n en revient pas.
Harrisson redoutait donc toujours ce léger accident, ni^ peu à peu il se rassurait en voyant les disposir tiens bienveillantes de la troupe ; il se hasarda même à fiaire son premier repas, car il mourait de faûn et de spif . Aucun éléphant ne troubla le chasseur dans cet acte si important de la vie ; ceux qui s'étaient le plus rapprochés de la nappe verte où s'étalait le repas frugal, paraissaient, au contraire, fort joyeux de voir leur hôte satisfaire largement les exigences de sa soif et de son appétit. Tout marchait assez bien; mais l'hommen'étant jamais content de son sort depuis l'Eden, Harrisson, rassasié et rassuré, se creusa la tête pour deviner l'intention des éléphants; car ces animaux, trèsbien observés par lui, ont toujours im but et ne font rien pour le plaisir de ne faire rien.
Une certaine agitation se manifesta* bientôt dans la trpupe, et im bruit de pas lourds ébranla le gazon où reposait le chasseur. Quelques éléphants, qui semblaient être les notables de la colonie, secouèrent leura
trompes en poussant des cris caverneux. Les plus jeunes continuaient à folâtrer étourdiment sur l'herbe, comme les enfants du tableau des Sahines; mais les grands parents se montraient fort soucieux.
Au reste, tout ce mouvement n'avait pas Fair de se
faire contre le chasseur, ce qui redoubla ses craintes;
car, pensait Harrisson, il est impos.3ible d'admettre
que tant de colosses se démènent ainsi pour procéder
à l'exécution d'un nain de mon espèce ; il s'agit donc
d'une chose bien plus grave : c'est une invasion d^
bêtes fauves que les trompes subtiles ont flairée; je
vais assister à une bataille de lions et d'éléphants,
et, dans la mêlée, ce serait un miracle impossible, si je
ne recevais pas un coup de trompe ou de grifie ; il faut
donc profiter de l'émotion générale et m'esquiver.
Cette fois, on ne me remarquera pas.
Ayant ainsi pensé, Harrisson rampa sur l'herbe, comme un serpent rusé, pour gagner la porte du corridor ; aussitôt, ses geôliers s'avancèrent la trompe haute, mais avec des allures courtoises, et lui firent comprendre que ce projet d'évasion était découvert et qu'il fallait y renoncer sous peine de mort.
— Voilà qui est étrange ! pensa le chasseur ; comoi&nt se fait-il que dans un moment uï solennel» et à
rapproche d'une bataille formidable, comme les bulletins de rhistoire n*en ont jamais décrite, ces éléphants daignent encore s^occuper de moi?
' Alors, il prit une attitude très-humble, et témoigna par ses gestes que son intention n'était plus de s'évader.
Avec des éléphants, on peut, à tout hasard, exprimer sa pensée en pantomime ; qui sait! ils comprennent peut-être mieux les gestes que les hommes ; peut-être expliqueraient-ils un ballet d'action mieux que le parterre de l'Opéra.
On entendait toujours trembler la terre sous des pieds invisible, mais trop lourds pour faire supposer une invasion léonine, si l'observateur eût été calme. Les éléphants tournaient leurs regards dans la direction du bruit, et leur attitude était plus inquiète que menaçante. Quelle énigme pour un naturaliste compromis !
Enfin, un éléphant sortit d'un corridor, puis un autre, et un troisième; ces nouveau- venus furent reçus avec de vives expansions de joie, et, au même instant, des cris stridents, assez semblables à des éclats de rires infernaux, éclatèrent sur les arbres de la rotonde. Harrisson comprit alors le genre d'invasion que re*
doutaient les éléphants : une armée de git>s singes venait de s'abattre sur les rameaux voisins, et exécutait un concert intoléjable ; puis [ces horribles quadrumanes cueillaient des noix de cocos et les lançaient à la tête des éléphants avec une adresse de cloums, et les éclats de rires redoublaient sur toute la ligne. C'était vraiment un spectacle digne de pitié, de voir ces nobles animaux ainsi tourmentés dans leur vie paisible par ces ignobles histrions des bois, ces zdâes quadrumanes, toujours sûrs de l'impunité.
En pareil moment, on ne.peut faire des réflexions trop longues, mais la pensée fébrile fonctionne trèsvite et se résume en élixir. Notre chasseur se dit avec tristesse :
— Voilà l'humanité ! nous les croyons heureux, ces bons éléphants, au milieu de leurs forêts recueillies, sur le bord de leurs étangs, tous paisibles et sages; jouissant de leur force et ne s'en servant jamais contre les voisins ; tous vivant au sein de leurs familles ; ' patriarches muets qui ont eu le privilège de ne parler aucune langue, ce qui les dispense de la calomnie et de l'insulte ; eh bien ! il est écrit que le bonheur sera l'étemel absent de cette terre ! Les singes se sont créés ou ont été créés par l'enfer pour troubler ces
graves et doux philosophes dans leurs jeux, leurs re* pas, leurs amitiés et leurs amours. On s est souvent d^nandé à quoi servent ces grands singes î Us servent à €ela : ils empoisonnent la vie des éléphants.
Telle fut la réflexion du chasseur ; les naturalistes la ta'ouveront paradoxale, ce qui lui donne une grande
chance d'être vraie au premier jour.
Le tumulte criard et railleur qui désolait en ce moment cette belle solitude n'était pas arrivé à son comble. Des nuées d'histrions ailés semblaient tomber des nues pour faire leur partie dans l'horrible concert des histrions quadrumanes : c'était une invasion auxiliaire, eeJle des perroquets de toutes les formes, de toutes les nuances, de tous les idiomes connus au désert. Ces oiseaux parasites suivaient les singes, leurs pourvoyeurs, pour ramasser les débris des noix cassées par des mâchoires de fer, et payer la carte du repas en imitant tous les cris, tous les bruits, toutes les gammes des animaux et de la solitude. Cette tempête stridente, formée par les cris des quadrumanes et les imitations des perroquets, désolait l'ouïe délicate de ces pauvres éléphants, et obligeait même les plus jeunes à suspendre leurs jeux enfantins. On verrait en miniature une pareille perturbation, si tout à coup les bour-
siers faisaient irruption au Conservatoire, et criaient en chœur la cote du trois pour cent lorsqpie l'orchestpè exécute la symphonie en ut mineur.
Ce fut alors que l'éléphant blessé par Harrissôn s'avança vers le chasseur, et lui donna un regard dont il serait impossible de rendre l'expression.
En sa qualité d'homme, le chasseur ne comprit pas tout d'abord la muette supplique de l'éléphant \ il réfléchissait, regardait la cime des arbres et le gazon^ et ne trouvait rien, ce qui excitait de petits frissons d'impatience chez le colosse : Que l'honmie est bête ! aurait- il dit, s'il avait pu parler.
Et si l'éléphant, doué de la parole et coimaissant l'histoire ancienne, eût ajouté quelque chose à son exclamation si injurieuse pour l'intelligence humaine, il aurait dit : En l'an 281, Pyrrhus, roi d'Epire, ne se croyant pas assez fort pour attaquer les Romains, apjpela des éléphants à son aide, et, avec le secours de ces colosses, nos aïeux, il battit les Romains à la bataille d'Héraclée ; eh bien ! stupide Harrisson, si je t'ai pardonné ma blessure, si je ne t'ai pas assommé d*im coup de trompe, si je t'ai conduit ici, parmi nous, crois-tu que ce soit pour te montrer comme une curiosité à mes frères? Tu ne devines pas mon intentio»:
me crois-tu moins intelligent que Pyrrhus, roi d'Épireî Nous avons besoin de toi pour mettre en fuite ces singes, qui nous font passer la vie dure et nous empêchent de goûter les joies de la famille. Allons ! toi, si adroit pour blesser un éléphant et commettre une mauvaise action, sers-toi de ton arme, qui a une portée plus longue qu*une trompe, sers-toi de ton adresse pour rendre service à d'honnêtes gens, indignement pei"séctttés.
La bonne idée alluma soudainement le cerveau de Harrisson ; enfin , il venait de comprendre ! et Tex- . pression de la fierté satisfaite colora son visage ; il allait rendre un immense service à des éléphants, ses amis.
A son tour, le chasseur essaya de se faire deviner par son interlocuteur; car, redoutant la colère des singes, il avait besoin d'un retranchement solide et d'un abri qui lui permît de faire feu avec impunité suites maraudeurs. L'éléphant comprit tcut de suite le chasseur, et il le plaça entre ces deux défenses et sous sa trompe levée. Protégé par cette fortification inabordable, Harrisson prit sa carabine à deux coup^, choisit les deux chefs quadrumanes qui ise balançaient i l'extrémité d'mie longue branche, bordée d'une ara-
besque de perroquets, avec des cris et des grimaces de démons, et il fit feu coup sur coup, deux fois.
On entendit un eri seul, mais formidable i m cri suivi brusquement d'un silence absolu, «tomme si les êtres qui l'avaient poussé eussent été à ia même ininute étouffés par une strangulation électrique. Une immense nuée de perroquets s'éleva sur la cime des arbres comme une coupole peinte, qui se divisa tout de suite en mille lambeaux, comme si un coup décent l'eût fait écrouler dans les airs. Ce fut un de ces spectacles merveilleux que l'Afrique intérieure garde pour elle, ou ne livre qu'aux héroïques adeptes qui osent la surprendre dans le redoutable myst^e de ses ombres ou de ses rayons*
Les échos inépuisables de la chaîne du Lupata s'achamerent sur cette double détonation^ en la répétant à l'infini, et les colonies de lions éparses dans les ca> ▼enies de l'artère du globe, répondirent par des rugis^ sements à ce premier bruit de la conquête et de la^ civilisation.
Le chasseur Harrisson n!avait pas égaré ses deux Coups de carabine ; les deux singes tombèrent morts sur le gazon. Deux éléphants accoururent, le3 saisirent avec les lèvres de la trompe , et les lancèrent adroitenlént
vers les branches supérieures, comme pour les livrera l'examen de leur famille et de leurs amis. Ce fut alors une explosion de lamentations lugubres et presque humaines; on aurait cru entendre tout un peuple gémissant en chœur sur la mort d un souverain adoré. Mais le chasseur ne se laissa point attendrir par cette désolation de singes, et, rechargeant sa carabine, il recommença son œuvre de destruction, en choisissant toujours dans la vile populace les notables et les meneurs, Après chaque double décharge, les trompes, toujours adroites, cueillaient les morts et les envoyaient aux branches, où ils tombaient entre les bras des vivants désolés. Il fallut <lors songer à la retraite ; les plus poltrons donnèrent un signal aigu, le sauve-^ui-^peut des quadrumanes ; bientôt les massifs des arbres furent secoués dans toutes leurs feuilles, comme si une tempête intérieure les eût traversés au milieu du calme de T^ûr, él les gémissements jugubres de ce peuple en deuil s'éteignirent par dégradations à travers la solitude, en réveillant dans les buissons et les antres les familles de monstres, qui, depuis la création du monde, n'avaient jamais été troublées dans leur paisible sommeil du milieu du jour.
Harrisson, en sa qualité d'homme, prit une pose de
triomphateur, comme s'il se fût préparé à recevoir les hommages des éléphants, ses obligés.
Les colosses, modestes par leur nature, n'eurent pas Tair de remarquer l'attitude orgueilleuse de Harrisson, et ils exprimèrent leur reconnaissance envers leur libérateur en lui offrant les beaux fruits qui étaient à la portée d'une trompe, et qui, suspendues aux extréniités des branches flexibles, [ne pouvaient être cueillis par une main.
La joie éclata au sein de la colonie éléphantine ; les mères caressaient leurs enfants ; les fiancés formaient à l'écart des projets de bonheur, qu'aucun singe jaloux ne pouvait plus troubler ; les vieillards se promettaient une mort tranquille ; les petits colosses se livraient à toutes sortes d'espiègleries charmantes; ils cueillaient des fleurs, ils lutmaient les vieillards, ils fauchaient le gazon, ils aspiraient l'eau du lac et la lançaient en gerbes à la voûte des arbres; les mères, heureuses, contemplaient ce doux spectacle avec de petits yeux humides, et bénissaient l'adroit Pyrrhus qui leur donnait ces doux loisirs.
Après les premières heures accordées aux satisfactions de l'orgueil, Harrisson réfléchit et tomba en tristesse. Ne craignant pas de parler haut, il s'adressa ce
m LES ÉLÉPHANTS
monologue I pour écouter sa voU à défaut d'autfe: — Tout a bien marché, j'en conviens ; me voilà rd d'un royaume d'éléphants, mes obligés, qui vont me tourmenter de leur recpnpaissancej et m'emprisonne? dans le cercle (Jjb leur affection, un cercle de Popilius, orné de trompes infranchissables . Que vais-je devenir, dans mon bonheur? Manger de^ fruits doux et boir§ des eaux douces toute la vie ; c'est un régime intolé-i rable pour im Anglais. Vivre seul, à trente ans, au milieu de cette société de quadrupèdes, me par^t aus^ cbosq impossible. J'ai d'ailleurs un besoin inexprimable de raconter à des humain^ ces choses merveil* leuses, et si je meurs ici, il me sera impossible d'écrire mon histoire et de l'envoyer à sir William Bentinck. D faut donc gonger à m'évader avec précaution. Un gent» Ipman n'est pas fait pour garder toute sa vie un trour peau d'éléphants et le défendre contre des singes. Rentrons chez les miens et choisissons le vqnt favo» rable et la plus noire des nuits,
Les éléphants avaient deviné déjà la pensée du chas-? seur ; pourtant ils mirent une délicatesse infinie dans leur rôle de geôlier^ ; ils avaient l'air de se placer comme par hasard à toutes les avenues ouvertes, et ils ne laissaient sans gardiens que lei^ murs épais ^t inex*
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tricables que la forêt élevait partout ailleurs dans sa sauvage virginité.
L esprit de négoce et d'industrie donnait par moments une distraction salutaire aux soucis duchasseur* ; il avait là devant ses yeux une fortune, une mine d'ivoire qu'il évaluait à seize mille livres sterling ; jamais chasseur n'avait vu autant d'ivoire se promener devant ses yeux; c'était un supplice de Tantale. Les, défenses de ces colosses étaient d'une blancheur pure et d'une dimension peu commune ; on les aurait payées à prix à' OT k National Gallery ou sur les marchés 4e Batavia; mais il était impossible de les arracher à* leurs propriétaires naturels; la toison d'or conquise par les Argonautes paraissait un jeu d'enfant au chasseur Harrisson.
Un éléphant qui veillait avec soin, quoique d'un œil fermé, sur une éclaircie de l'Ouest, poussa un cri sourd et releva ses oreilles, ce qui parut donner de l'inquiétude à ses frères. Les vieillards, qui faisaient la sieste dan» une petite rotonde très-obscure, sortirent et parurent se concerter, après avoir écouté dans la direc-s tion des montagnes. Notre chasseur observait ces mouvements, et, toujours plein de foi dans l'infaillible instinct de ces colosses, il pensa que l'armée des sin-
ges s'éfwt remise en ç^mp^^pe qv§q 4§s ¥fflif^, et qu'il était appelé à rendre de nouveauit |@iWf^ à 1^ ame.
Il îie dem^UTft pas longtemps dans cette CQ^çetaw, et cnit à tift dapg^y plus sérieuî^, lorsqu U vit 1^ ^f ppeitiona de défonpe prises par les ^l^pbanta.
Ces colosses se rangèrent en l)atml}e §ur la p^Q du l)ois nienacée par un ennemi encore inviisildei ^t ik éloignëyent les vieillards et les enfents. Harrisson prft: Ôta de ce ciuiseil indirect, et se plaça dan^ les rangfî de ces invalides, mais dans une ppsiUpn qi^i luipen#t de bien voir l'étrange événement qui ^lait se p^ser.
Un murmure rauque sortit de tG^tes les. g^eule^ colossales, toutes les trompes se levèrent CQBOifie d^ massues d'Hercule, toutes les défenses se tendirent horizontalen^ent vers le même point.
Trois muffles énormes, ornés de crinières ondoyantes, se montrèrent entre les premiers arbres, et prirent une immobilité de tâtes de sphûix ; trois magnifiques )ions, envoyés probablement en éclaireurs pour exami' ner ce coin du désert, où venaient de se passer des choses et d'éclater des bruits inconnus aux traditions des grandes races félines. Les lions sont doués de ce vrai courage dédaigné par l'homme, ce courage cal*
fARf^roiuif^ pt }ft témérité, deux défiiuts bp^a^ qui mym\ ^ngenàpept tes Wrop, D ^ y «i. pewt 4q Ww» chez tes lipnei tçm pont pm^ragaw ot w^q àfg^,
ce Qiii n'bugrilie perspune, E» prêtât V^fêiïlft à ^^ ^i4t§ ipQiiïs, te9 nQU0S lpep.tftir^6 d^s cavernes ada-s waH§^ 4» mm{ ï-upata éprouvèrent «ieux §ien^^ta à ]4 fais : rétûimemept et la ouriosité. Sux ausai avaient de jeunes familles et des vieillards à défendra cantre m^ft inva^pn pleine de «lystire et un eun^ ifi^ îe î^^gissei^ent incpruitt épouvantait même lea oi5ie§ux; alors, trpislÎQus de tienne volonté, tea tw>i« Pfeifiier§ venus, avaient allonge 4an§ la plaine tenr» pieds super^e^, et couru à la déeeuvgrte d§ Vinpom» pr^l^ensit>le événement.
(^'éléphant déteste le tigre ; c'est en grand te haine du chien contre le chat ; mais Télép^ant respecte et honore le lion ; il connut les instine^s génére^jc et la sagesse de ce nohle animal, ro| 4es solitudes. Pe son côté, le lion, ne se croyant pas de foT(5e à lutter coi^tre ce colosse à trompe, évite avec prudence les coin§ du désert où vivent les éléphants, et si le hasard ,de la maraude fait ^[encontrer quelquefois deux individus de lune et l'autre espèce, il n'y a jamais la moindre rixe;
les deux passants ont Tair de ne pas se connaître ou de ne pas se voir ; aucun ne fait un signe de suzerain neté ou n'exhale une note d'insulte ; aucun d'eux ne précipite sa marche pour ne pas compromettre sa di* gnité personnelle ; ils suivent leur chemin, comme s'ils n'eussent rencontré personne, et s'applaudissent tout bsis de s'êt/e respectés mutuellement, comme on doit faire entre honnêtes gens divisés par Yoigi-r nion.
Les trois lions éclaireurs ne s'attendaient pas 'à voir un troupeau d'éléphants dans cette partie du désert, où venaient d'éclater tant de mystères, et ils essayaient de se rendre compte de l'énigme, en examinant le terrain. Leur dignité de lion ne leur permettait pas aussi de prendre soudainement la fuite après une mis? sion sans résultat ; ils restèrent donc quelque temps immobiles pour prouver que toute une colonie éléphantine ne les épouvantait pas, et, cette dette payée à leur honneur national, ils reprirent à pas lents le chemin des cavernes du Lupata.
Les éléphants gardèrent leurs rangs de bataille un quart d'heure encore après le départ des lions. Quant au chasseur, il éprouva une terreur nerveuse que la présepce du lion libre donne au plus br^ve ; il sentit se
paral3ra(ip dims sa poitrine le mécanisme de la respU ration. Puis une idée triste domina son esprit : il croyait avoir acquis la certitude que des lions rôdaient autour de ^gr domicile, et la fuit^ lui paraissait dono plus impossible ou plue dangereuse que jamais; le i^has^eur était gardé à l'intérieur par des éléphants et à l'extérieur par des] lions, gssayez de sortir de pri« son avec de tels geôliers!
La résignation est après l'espérance le plus pré« cieux don que Dieu ait &it à nos âmes. Le chasseur se rédgpa, et confia dès ce jour à la Providence le soin de faire sa vie. Il lui restait, comme espoir, la resf source de gagner la confiance des éléphants pour la tromper à la première occasion. Cette ruse, fille d'un sentiment hun^ain, et probablement inconnue des ani<« maux, lui parut devoir être son unique moyen de sa<^ lut. Toutes ses pensées se concentrèrent alors sur ce but, très-légitime d'ailleurs en pareil cas. Il se dévoua donc au service et à l'amusement des colosses; il donna des soins aux enfants et aux infirmes ; il nagea dans le lac sur leur dos ; il prépara les cannes à sucre en les dépouillant d'une écorce qui contrariait les pau-t vres petits ; il en fit des gerbes qu'il plongea dans le bassin d'une source, ce qui donnait à l'eau un goût
nB LES ELEPHANTS
d'une douceur exquise, fort aimée des -éléphants sensuels. Aussi de quelle reconnaissance était-il entouré par ces êtres si bons ! La colonie ne comptait pas un ingrat; il n*y avait qu*un homme, im seul, le bienfaiteur : l'ingratitude ne trouvait donc aucune chance de se montrer au grand ou au petit jour. Par malheur, le pauvre Harrisson maigrissait horriblement après chaque repas trop frugal ; il n'était pas de la constitua tion des anachorètes de laThébaïde, et les racines, les fruits, l'eau claire, ne pouvaient plus suffire à le retenir debout sur ses pieds. Il fallait donc employer le peu de force qui lui restait encore à soutenir la fatigue d'une évasion.
Tout en rendant ses services aux éléphants, Harrisson les avait habitués à le voir grimper sur les arbres pour chercher des nids de perroquets conmie amusement. H passait quelquefois une heure dans les sombres massifs de verdure que rendent encore plus épais les lianes et les fleurs, déroulées du pied du tronc à la cime. Les éléphants regardaient Harrisson comme un colon de leur famille, et tout en conservant par habitude leurs mesures de prudence contre une évasion, ils n'osaient plus le soupçoiiner dans son projet de fuite : il paraissait si heureux de vivre au mi-
lieu de leur famille ! Les colosses ne témoignaient même plus aucune inquiétude, lorsqu'ils perdaient leur ami pendant une heure dans les sombres massifs des arbres ; et d'ailleurs il n'était pas admissible à leur instinct ou à leur raison que l'homme pouvait prendre le chemin de l'air pour s'évader, le chemin des oiseaux. Heureusement le chasseur Harrisson connaissait la méthode indienne de traverser une forêt épaisse sans toucher la terre. Un soir, im peu avant le coucher du soleil et aprës un repas aussi substantiel que possible, le chasseur fit son ascension accoutumée aux branches hautes, et décidé cette fois à périr ou par la griffe d'un lion, ou par la trompe d*un ami, il suivit un chemin de rameaux avec l'agilité du désespoir, et arriva bientôt sur la lisière, à l'eijtrée du vaDon stérile. Là il ne s'arrêta qu'un moment pour laver dans un ruisseau ses pieds nus et ses mains déchirées par la voie douloureuse qu'il avait suivie sur les arbres, et marcha vers l'Est d'un pas rapide en se guidant à la lumière des constellations, ces boussoles naturelles du désert. Lui seul pourrait décrire tous les incidents de cette marche bruyante qui ne 8*arrêta qu'à la baie d'Agoa, où faisait relâche pour son aîguade un navire providentiel, le JSirrf, en destination pour Surate, On
nw LES ËLËI'HANTS
devine que le chasseur fut accueilli avec des tratis^ porta de joie par ses compatriotes, surtout lorsqu'il eut commencé le prologue de son récit merveil* leux. Harrisson ne fit à Surate qu'un séjour de quatre moisî il fut appelé au palais du gouvernent, à Calcutta^ par sir William Bentînck, et nommé chef de la grande vénerie, avec les honoraires annuels de cinq cents livres, un peu plus de.douze raille francs. C'était bien gagné.