‹ La chasse au chastreChapitre 8 sur 11 · L4 «OSE BOIRAS · texte numérisé non relu

L4 «OSE BOIRAS

Ce derner, eorane depuis près de deui mois, fît attendre quelques iastanU «a biea*alfliée, qui s'en plaignit d'ua air emtMirrassé, el renouvela à AmoM aes fimtemdies d ifiiitiies recomnandatioas.

— Je le vois bieo^ lui dit*el1e en se reHrant, vous me traoipez encore, vous me trompea toujours. Mon cber ami, TOUS travailles trop. SaTeE-Tons que e'est un crime qu'une telle persistance, une espèce de suicide qui oSense le «M et torture les paerres oseurs qui vous aiment f AmoU^ soyez donc rasomaMe enfin C

Et Éveliae s'éloigna^ car rémotîon de sa voix trahissait rirruption de ses larmes, auxquelles, è peine dans le kng oorridor, elie donna un lilMre ooars*

Plusieurs jours et près d*nne semaine entiène s'éconlèreiil ainsi téiboins dto l'anxiébé toujours {dus vive des deui amies du jeune peintre^ ainsi que des progrès de sa maladie, qui, comme un vautour à sa proie, ^attaquail^ plus tenace^ plus menaçanie, à Texistence du pauvre artiste.

L'année 4630, cette anhéeà jamais méitiorable dans les fastes f lorienx de Tbistoifie, cette année qui ^ ep meiiis d'iirïe semaine une vieille djnastie s^ételndre, un trône usé s'écrouler, et une nouvelle royauté se dresser avec ua nouveau drapeau aux applaiidissements de tout 4'uniTeis intelligent et de tous les peuples libres, Fannée 1830 venait de commencer...

Arnold, avec celle qui venait de finir, avait terminé soa dernier tableau; il en avait même commencé une copie de moindre dimension, qu'il destinait eu secret à son vieil ami Dupoteau. 11 avait épuisé, dans un dernier efibrt, pourachever promplementces compositions, plus importantes è sesyem que sa vie même : il avait dépensé à terminer ses grandes toiles tout ce qu'il lui restait 4e forces et de courage.

Quand il vit son œuvre complète, celte œuvre de génie qui devait is faire revivre^ pe^ait-i) li^ut bas, alors il .«e mit à sou,rire, ^t s'agenouillaut devaoJl ^o^ Ail>ieau eoamt le statuaire de l'antiquité^ il dit :

LA EOBE fiooai^ 134

Si elie yieuif je (Hiis la lui monU-er à 4M*éseiiU I C'était ua iiiulin; Ëyelioei «uoij^jcUUgeate que de jciaur Ukme, ^t pc^ifèbre seccètemept affligée des refus coitfinoels de son êim^ n'oyait point paru .eticore trois heures après les premières lueurs du jour.

— Serait-elle maladet se disait Asiioiéy prêt i allier demander de ses nouvelles, quand trois petits coups se firent entendre k sa porte»

Il ouvrit avec précipitation eette fois,

^— Il n'f a donc plus de mystère ^ujourd^hui^ Mo^yeur? dit lajeune fille, dont les IraMs semb.lai^nt épanouis par Fespérance. *^P1q6 de mystère a»fûntenant> ËveUnç;iQt peut-être œ')aeciis«resnirpus ki première. de aç pas vpu^ avoir coBtkioé «ie$ reâifi.

fitausfiitôt» portant ta maia sur l'enveloppe 4e sonta^ bleau, il arracha brusquement le voile si souveat l'objet des plainte» «t des reproches d'Ëireline» et l'œuvre d'4rnold, la Mort du Peintre, s'offrit aux yeux de la jeiuoe fiUe^ dafit l'éiaolioR et le troviUe se tr^Jureot par un tce^l^em^t eonvulsif et «a ^orr^m de '(ftvfoes dont son pâle vir sage fut bientôt inondé.

r-r Ah ! cruel, s'écria-4-elle, voqs iM'oyez donc oopurir 1 et c'était d«QC pour me l'aononoei? aioai vouiS^x^énie qu^ vous recherchiez^ par d'homicides travau-x^ à brayer le tvépas que vous avez d^iré peul-êtrey crioiinel que vous étiez «^ que vi»tis ètjss egporel Ah!. pourquoi d^v^çer de si éioignés, de ^ funèbres ^dimxl.., Arnold^ pen^z-voi^s donc mourir? et. rHon atinoijHr e&t-il mai^itenant sjeins.pr^x.à V4S yeox î

EÂj égarée^ palpitante d'effroi et de dow.leur, elle s'était jetée éperdue d^yi^ ses bi^39 10 pressant elle^rméoie ^joéoétiquementsuir sop sein^âoulevé p^r mille battements pri^ipUés»

Ainsi attachée à Iqi :

— NoQ^ tu ne mourras pas I s'écriait-ej^e 'dans le paroxysme de son exaltation. Noq, loi maiateaanl mon frèr^^ mon appui, mon époux, mon Arnold, toi \^ moitié .de ,m^,

vie, tu ne peux plos désormais mourir sans moi... et c'est atroce que de désoler ainsi son Évelinel...

Et, toujours enlacée à son cou, son front brftlant appuyé sur la bouche crispée et flétrie du jeune homme, elle répétait d'une voix étouffée :

-— Tu ne mourras pas, te dis^jel

Puis, s'éloignant de lui :

— Ah ! oui, je suis auprès de toi ! Je me reconnais, poursuivit-elle... Merci pour ce souvenir, au moins... Tu m'as placée près de toi, merci! C'est de la pitié, ami... si ce n'est pas de l'amitié... et même un peu d'amour. Oh I mais, dis-moi| dis-moi, pourquoi te suicider ainsi? dis-moi, dis-moi, que faut-il que je fiisse pour te rattacher à cette terre?.. M'aimerais-tu donc davantage crimineltey dis?.. Oh! non, non! mon Arnold ne voudrait pas du boubeuri on tel prix, n'est-ce pas?

' Et, accablée, elle tomba dans un fauteuil gothique qui se trouvait auprès d'elle.

Arnold, la prenant dans ses bras, mêlant ses pleurs aies pleurs, son trouble à son trouble, essaya longtemps en vain de la calmer.

— Amie, lui répétait-^il, pauvre amie, rimaginatioa da peintre, comme celle du poète, est capricieuse, bixarret extravagante même : une idée lugubre s'eèd emparée delà mienne... je l'ai exécutée... Mais je ne songeais point àte quitter encore, à te quitter de longtemps, cher ange, toi ma bonne et infatigable sœur, toi dont l'aspect seul et la voix me font revivre et me réjoilfesentl.. oh! noo,jeDe songeais point à de funèbres et prochains adieux... ^ songeais à un grand œuvre, à la gloire, que je voudrais enchaîner et mettre à tes pieds... j'étais pressé de termioer de vastes travaux, pour me reposer comme je le puisfiir^ maintenant... j'étais impatient de redevenir soumis à te» conseils, ma pauvre amie ! Ma chère Éveline, calme-loi donc!.. Je vivrai... je veux vivre près de toi... je veux vivre pour l'aimer !..

Et un baiser brûlanl étouffa les deroièfes paroles d'Ar« noid avec la dernière et timide piainle d'Ëveliae, dotU le sein agité, les sanglots à peine comprimés parlèrent seuls encore quelques instants...

Dans cet abandon extatique, ils n'entendirent pas d'à* bord la vieille baronne, qui, après avoir frappé deux fois i la porte, répétait en vain :

— Monsieur Arnold ! monsieur Arjioldl des lettres et des journaux de France ! Ouvrez-moi donc!

Ma mère! s'écria Éveline.

Et elle courut se placer devant le grand tableau, dans l'attitude d'une observatrice.

Arnold, lui, s'empara brusquement de sa palette et d'un de ses pinceaux, puis il introduisit la baronne, qui, en apercevant sa fille, fronça le sourcil et pinça ses lèvres ridées.

— Vous étiez bien occupés, à ce qu'il parait? dit-elle en entrant, et d'un ton qui décelait assez, malgré elle, sa mauvaise humeur. -*- Oui, Madame, c'était une leçon dé* taillée et d'innombrables explications que je donnais à mademoiselle Ëveline sur les difûcultés que j'ai eu à vaincre pour atteindre sans exagération cet effet de lumière, répondit Arnold sans regarder la baronne, qui lui tendait, en cherchant à lire sur son visage, le paquet de lettres et de journaux qu'elle apportait.

Puis elle s'approcha d'Éveline, et, frappée des beautés de la peinture que la jeune fille paraissait admirer, elle poussa un cri d'étonnement^ et comme distraite de ses soupçons :

— Quelle est donc celte nouvelle toile ? Voilà donc ce chef-d'œuvre que vous nous dérobiez? demanda-t-elle« Cela me paraît bien beau, ajouta-t-elle. — Et bien cruel aussi, ma mère, dit tout, bas Évelinè, à qui cette plainte sembla avoir échappé. Regardez, regardez bien, reprit la jeune fille. —Mais c'est Éveline ! mais c'est vous, monsieur Arnold I... Et quelle est cette allégorie?... Expliquezmçi voire pensée, trop lugubre, il me semble... Dites*moi,

434 LA. lu»! EOdOC.

qu'aveE-^Tons youla nous retracer? qaeile sinistre idée avez-i?otts dooe eue? •— Oh ! aon^ chère mère^ non, non, je TOUS en prie, ne lui demandez pins rien ! s'écria Éveline^ dont la douleur allait éclater en nouveaux sanglots, et don4 4a voix semblait noyée dan» les iarmes. Ne voyez- ¥0«spasqae le malheureux ne rêve que la mort?... et ce sont là les premiers adieux qu'il a toulu nous faille.. • Il est seurd à nos instances^ sovnrd à nos prières; il veut se tner, le cruel...

Et se réfugiant dans les bras de la baronne, Éveltne donna ^n libre cours ^ ses fleurs; puis la mère et la fille s'éloignèrent^ confondant leur deuil et leur effroi. * Arnold, iui^ silencieux, et comme abattu par tant de pénibles émcrtions^ semblant déjà s'accuser tout bas de la torture et des souffrances qu^l venait d'in»poser h une si firéle et si douce vietime^ Arnold les suivit d'un regard inquiet et morne; puis il s'approcha machinalement d'une table sur laquelle reposaient deux magni6qaes pistolets de fabrique anglaise, et il se prit à les admirer d'une façon lugubre... D^ une affreuse envie venait de s'emparer de lui, lorsqu'il les rejeta avec brusquerie... Il avait aperçu sur le tapis vert du meuble élégant ses journaux et ses lettres de France, un instftnt oubliés, et s'en saisissant avec joie :

— Oh 1 non, s'écria-t-il,poijf tui et pour elle, pour vous de^x, je ^is vi^e encore i

'Et eotiïttie pour s'enlever If occasion d'ane nouvelle et trop criminelle tenttftîon, ii renferma aussitôt et à double clefs les deux armes précieuses.

Piins caime ensuite, il ou'frit fl'une mrain tremblante la leW*e de Buroleau, dans l^queHe il lut ce qui suit : « -Mon cfeer enfant, ■

-a J^ ne vois arriver m ta personne, m tes tableaux, et «f ièsteltres deviennent rat»es, ee qui commence à me sogft gérer de tristes réflexions sur ton compte... Je ne telo « dirai pas toutes; seulement tu me fais d'ici l'effet d'un « pauvre oiseau pris dans la glu, se débattant en vain do

jjt René K&mit^ 189

a bec et des aile» pour ea sortir .^; ^t s'engiiMiitt davana tage... Paovre enfant I il n'f aurail pa^ eoeore trop de a mal là..-; pourvu sartout qae tu n'époose» pas Yauitre..: « car tu sais qvte\pfiimsc /aup red^vkiçdrait bAoîs imvraé « cervMT..* (fui gailrait'bien franebir^ai^ leftiHait-» eneora a une fois les Alpes, pour aller tô dire ert faoei^a façon de à penser. »

Iciy une sueur froide couvrit toas tet mefmloires du jeune pei nt re qui m urni uv a tout bas :

' -^ Quel homme étrMge!

• Et il ocmiinua : *

a Tes i^tfeis derteiHienl trop rares ; et si lit TÈi*écrhy to

a ae me parles que de tes btftesses, de tes baronnes^ de t^

a âuehes&éè... que sais-je., m&tt Tu me fais bîe» PefPet

« d'un pàuTre amourenu transi.'^. Mille tenudrreaî aveeun

a talent eomme le tien, ivourrais-tu songer à coadre ta

« destinée à lajope de madernoiselle de Momeynh.. Ce

« ^rait |absurde !... Tu mériterais de prendre la place de

« Fastre... qui danssa ^lie se croit toujodfs président

« d'une eoûr prévdtale..i ëi gesticule, enveloppé d'une

« grande couverture rouge;., qui lui rappelle son ancien

« métier de pourvoyeur du b... ! Allohs, allOTlsy attwdj te

« sang me motfte à la tête... Je sens que je me fâcherais

« fropfort si je continnais;.: ou que je te dirais des bitkes.;,

a J'interronJps dc/hc iilon discours; je vais pl^eiidre l'air et

«f fumer Une {/ipe c>u deux : dans une heure, je révièri-

« drai ptds calme potur achever nm lettre. Ne te lâche ^Èy

a je te priey naon eufant-..: Û jfe' fiîe t'aimais pas autant ,n/è

« mettrais-je en colère airïsîî... Eri relisafrt ce qui pré-

« cède, * pbtirstHyatt Ifci vièrft l>artrteaiï, of j'ai eu presque

a envie dé le flécWrfer, etdfe recbtilhielicer uilé'^krtré ê^lrt

à moins fulnlltiîltité; car fû pris le ^rahd aîr, je ilfc^^ufs

« promette, j'àr fiimé, et^iiand je èuis revenu, plilè |iaf-

« sible ei plus réïléchi,' oti tti'a retiiiâ ta deriiiêre , qâi

« m'àhnoUCé t'ènvof prdchétin dé tes tttbledux, et dul,

^ £ part deut 6irtik]3^ figues b Peau de rose sur tes tioolés

136 LA HOBE aOOGK.

a grandes amies, et que j'ai sautées à pieds joints, m'a apa porté un peu de baume dans le sang. Je continue donc a et viens te donner les nouvelles du pays... D'abord tu « sauras que plus que jamais on se dispose à tout événe- « meut prévu ou imprévu... on craint généralement des « coups d'État; et on veut les recevoir comme ils le méri- « feraient. J'ai dérouillé mon vieux sabre d'Âusterlitz; j'ai « frotté pendant toute une matinée mes épaulettes, qui « sont bien encore un peu ternies^ mais qui en ont va de « plus dures que toutes celles des états-majoi*s des aiUret a ensemble. Alexis a écrit à la vmte n* X qu'il fallait se te- € nir prêts à toute éventualité. Nous avons trois ou quatre « séances par semame. J'oubliais de te dire que notre « nouveau substitut du procureur royal m'a £ut appeler « chez lui... Là, il m'a adressé une longue remontrance, « m'a invité à la modération, à la prudence... médisant « que je jouairte rôle d'un $padas9m.,. que j'étais unoie- « neur du parti révolutionnaire, et mille autres baliveroe; a de ce goût-là... La moutarde m'a monté au nez pins « d'une fois... et il a bien fait de se trouver chez lui, et de « me répéter à dix reprises^ au moins, le mot de pm- H denee... car sans cela je mesurais mes larges mains avec « sa petite tête frisée^ et lui arrachais ses lunettes d'écaillé, « pauvre petit lovelaee de vieilles femmeSy qu'il est... Mais a c'eût été trop gros jeu, et la peau de ton ancien ami « DuroteaU; qui pourrait être encore très-utile d'ici à qael- • ques mois^ ma peau... ne serait pas assez bîenpayée « avec celle de ce petit freluquet... que tu as connu as « collège, mais qui ne te reconnaîtrait plus, sans doute, « tant il est fier de ses conquêtes surannées et de son poste a d'oisif. Au reste, il danse mieux qu'il n'a jamais plaidé... « c'est une justice à lui rendre... Nos petites boui^eoise^ « le trouvent très-spirituel, très-poli même... Je le crob :« aisément... il ne dit jamais rien, ou ne dit que des a riens. . . c'est plus qu'il ne leur en faut, à ces b^ueules... « J'ai pro6té de la Ijeçon, et j'ai invité les autres à se tenir

ci sw* lenrfii gafdeH* Anselme, le ré<tncteur.dè notre joui^a nal/est admiraUe... II serait sous-préfet demain, s'il a voulait se vendre.... mais de tels hommes se font tuer... « on ne les achète pas ! On ne parle plus de toi ici, du « moins en mal; les plus méchants se sont apprivoisés... « et toos^ si j'y iDoosentais, deviendraient demain mes « meilleurs amis... Mais je méprise ces gens-là... et.veu^ « •senlemeot qu'ils me laissent en paix. Je ne te dis pas. de c venir, car ce que tu me marques de ta santé m'afflige, et « double mes regrets de n'élre pas allé passer huit jours au- « près de t^i.v.et cependant il est possible que d'ici à un mois A je parte pour Paris. Les ordres des comités principaux < disposeront de moi pour la grande ville ou pour ici. ^. Le c premier et le principal choc aura lieu lâ^boê,.» Je vou*- « drais bien y être 1... Il me semble qu'il y a un siècJe que « je n'ai entendu siffler les balles autour de ma vieille « tète, et je serais fâché de mourir sans avoir respiré « encore en plein air l'odeur de la poudre... Vos petits a ofHciers de la garde préfèrent, dit-on^ pour la plupart, « celle du musc... Chacun son goût... Tu te moqueras de « moi, pauvre enfant; mais tu n'as pas vieilli sous le bar- « nais comme ton ami Dnroteau^ et tu ne sens pas ce « qu'ont de puissance sur notre faible organisation de«( ha- « bitudes invétérées, quelles qu'elles soient... Ce n'est pas c la soif du sang, tu le sais bien, qui me tourmente, mais « une envie indéfinissable de combats, une espèce de a vertige, ou, si tu aimes mieux, un caprice de militaire « et de vieillard... comme ceux des jolies femmes, qui a toutes ont les leurs, et pleurent parfois en songeant au « bal, tout comme moi en songeant à nos anciens triom- « phes... Ménage-toi donc; ne travaille plus de quelque « temps, ou travaille plus modérément : c'est ton vieil « ami qui cette fois l'exige* entends-tu? Agir comme tu le « fais, c'est mal, très-mal; et si j'étais près de toi, je don* « nerais des coups de couteau à tes toiles plutôt que de te « laisser doiwer^ eq travaillant nuit et jour, des coups de

iSB LA ROBE ROUGK.

c poignard i ta pdtrhie, qui le jouerait tôt ottlard qmà- « que niém ilmt^ t» tu n'éeootais i^b oonseils, je irein «. dire «Ml cojiseilt.

a < Adveu^ tnoii' eûlsAt. J'a^nd^ te& tableaux^ tes lettres, « et (G|oaiid tu iras mieux^ la personnes >

« l'aocompagneràiies premiers, mettrai^ après les atolr a Inès et re)ues> les secondes sixr tnà poitrine, pour tie pils « m'en éépà^er, iet toi, moil padtre ènfslnt (dès que ta le «t pourras), je t'embrassettii avec autant de joie et d'amitié a que tia en éprouveras de ton côté, je pense, à revoir ton « vieux et isi détoùé « DoaarBAtT. »

Arnold relut la longue lettre dé rancièn militaire, pok il ferma la porte cbmme pour rester totit entier à ses réflexions erà àb^douloui'euses méditatiotiâ... H versa quelques larttiè» q^ji j*embîèrëht sottlager son âtrie Éi opprer sée;.i et- quand îlsOMit pout aller rèjoiridre la baronne et sa fille, il avait l'air tooins abattu et moins souffrant.

Bn effet, durdnt toute cette journée, et pendant méaie plusieurs des suivantes, Arnold j que 9e plus fréquente accès de toux venaient bomme bHsèr dans leur violence, Arnold, malgré l'opiniâtreté du mah qu'il s'efforçait lodjours en vain de déguiser, parut aux yeux dé la baronne et d'Éveline comme déchargé du poids louM de quelque pénible pensée.

»Le soir 'de ce jour si plefin d'émëtiotis,' il reritra p\^ c^lme dans sa chambre. Il avait eu uù ënttëflen seertt ateo la mère d'J&veline peu d'beuws après leur sortie de «on atelier. Dans ce mystérisiisÉ élitretiën, tifâdame de Morneyxlui avait adressé avec liftetîoucettr foule mate^ nelle quelques nouveaux reproche^ sur '*a pérséirÉrance i setlivrer sans frein à de pénibles tlfatauX^ quand l'éUit de àa santé lui '0^donnait te repo§ ', pâlir elHî trouva aassite moyen de le gronder amicalement éur là cruauté (dodt elle né i'aurdit jamais ttu capable; dîSàît-Wfey qu'il a^alt eue déplacer sous les yeux de sa fille uiklableàb atWâ lugubre, aussi triste que sa ééthière corâpositioti^ dans b*

LA MM ftouGne. ISA

quéûe il fl'étaU peim leih-nnSme et ses t>hn ebërs âinM; *-^ Je ne ni'étohne f^, avMit dît aussi fa bàrotmëj qut vous ne vous Mùjet pas pïtls empreMé d'ép^oèer ftioti Eve- Jine.lv' "Vous né 'l^èdmeil ^fu^.r. Si célar était; vous a^'»f iez di£Pérenifnèift..; vdus ne Faimet pas cette patrvre enfant! Et pourtant^ ajouta eneore la baronne avant de de retirer^ vous devriez, même avec vos râpngnancesj être pins ëiP-*conspect.:! n6n pour mei, mon cher enfant, mais pour hos servîteurâi qui sont fkcUëttlent etteHns è mal Intèrptrétèr nos piu3 innocentesl actions.;. Ainsi doncy c^oyet-m6(, quand vës tabieanx seront partie allez paèset* huit jodr» à Milan, pour y consuKér sbi* Vblhe \ôut Fteieilan lâëdeoln particulier d'Eugène, le eétèbre docfleut Bnidner. Nous vous écrirons, et vous nous répondrez exactement.'.. Ne^ scminleà bieh d'adcbM^ Irépétaî \k bai^nne e¥r tfdittdnt Arnold : vous ftfre« ce vd jiaigê ; c'est votfre tieltlé amie qtri l'exige... et par ce mdyen-là, àti moins, vous laissefez ira peu i'eposét iro8 pinceaux et l'esprit de votre élève, que vous avez trop peu ménagé.

Après avoir consacré deux Journées à retoucher et à émpbaliût soigneusement'ses tableaux, qa'ii accompaf(na iolmémv jusqu'au bureau des messageries d'Arona , oii il les* xecommanda>€ômme un père son jeube fils; api^s avoir écrit de nouveau quelques lignes au bon Durotead^ et tefi^mitlé^f émmté dé la bar<mné ëï d'Ëveline; les derniers préparait que nécessitait son Vojage à Milan , Ariidld; un jeudi soir dd mm de janvier, nlalgfé on froid assée Vif, prit congé deadeux* dames de Moi^neyjt ; qui' lui renouvelèrent tontes les recommandations d'iine amitié prévoyante et presque niàternelle.

Évélidë, lunette et comme «^Itéé d'un secret pressentiment, suivit longtemps des yeux sur la route poudreuse

iM LA ROBB. HOUGEi.

do Simpion son bieQraimé, qui s'éloignait d'un pas lent, el par intervalles détournait la tèie comme s'il eût toqIq 3tre:

— Je m'éloigne, mais en pensant à voua...

Alors la pauvre et faible eufont regrettait sans doute ees instants d'une solitude impénétrable dans lesqaek rftne t'abandonne sans retenue, et même yoluptueusemeni , î toutes ses inspirations les plus douloureuses.

Et quand Arnold, après avoir, dans sa marche, agité t l^usieurs reprises^ en signe d'adieu^ son mouchoir; qoanl Arnold eut disparu à sa vue, Éveline, sans se retouner vers sa mère, dont» malgré elle^ elle pressait le bras d'one étreinte convulsive, Ëveline lui dit :

—Bonne mère, rentrons, si vous Iz «uuiez : l'air est bies fkroid, ce soir.

Et la baronne, sans paraître s'apercevoir de cette ^ive émotion que la jeune fille espérait encore, hélas ! pouvoir loi dérober^ et s'apitoifant tout t>as sur les angoisses secrètes d'un cceur si cher et si cruellement torturé, la baroDoe f^ pondit :

— Volontiers^ mon enfant : rentrons^ Ëveline... Laissons pour quelque temps les deux nobles daines de

Momeyx^ tristes et étonnées de leur isolement^ dans kor jolie villa^ au bord du lac Majeur, et suivons Arnold josqœ dans l'ancienne capitale des rois lombards, où il arri^i préoccupé de ses pensées les plus sombres» auxquelles « mêlait^ par intervalles, comme les lueurs passagères k l'éclair à une n^it obscure, le souvenir attachant d'Éveline^ -uni à ses derniers et plus chers rêves de gloire...

Le lecteur n'a point oublié qu'Arnold connaît Hiltfi qu'il a visité dans leurs moindres détails ses pilais, 10 riches collections, toutes ses bibliothèques, tous ses le*pies... ces splendides musées du catholicisme 1

Il n'était pas dans l'antique cité un senl monument, ^ seule ruine, depuis la majestueuse façade d'tf IhunM, vft ses terrasses étagées et découpées en dentelle de marivCi son fronton el ses flèches sveltes, jusqu'i l'arc de trioiD|i^

LA ROBE JlOUG£.i i4i

Gommetioé pap- Napoléon, protecteur de ia confédération germaaiqoe^ en souvenir de Marengo, et achevé quinze ans plus tard par François II d'Autriche, pour éterniser celui de Waterloo; il n'était pas, cUsoos-nous, un seul édi- Gce important de la noble ville qu'Arnold n'eût admiré et dessiné. On sera donc moins étonné de le voir se rendre tout d'abord chez le docteur Buldner, qui le fit repasser cinq ou six fois avant d^ lui accorder une audience.

Sans la promesse qu'il avait faite à la baronne de deniî^nder ses conseils au célèbre jnédecin, Arnold y eût renoncé dès sa seconde visite; mais il l'uvait promis, et rien D'eût pu l'empêcher d'arriver à son but.

Enfin il parvint^ trois jours après son arriTée, à approcher TEsculape milanais, avec lequel il eut une conférence de deux heures.

Le docteur Buidner^ qui était un homme instruit et ami éclairé des arts, fît le meilleur accueil à Arnold^ dont^ lui dit-il avec aménité, il avait plus d'une fois apprécié les succès.

Puis, le conduisant dans son cabinet :

— Tenez, Monsieur, lui dit-il, si vous voulez une preuve du cas que je fais de votre talent, regardez,..

Et le jeune peintre vit avec une joie indicible deu^i^ de ses anciens tableaux traités avec tous les honneurs accordés aux meilleures productions de maîtres célèbres, que le 8a« vant docteur s'était procurées non sans des sacrifices énormes.

Puis le docteur Buidner ajouta :

— Vous avez bien grandi depuis... je le sais... mais c'est égal... ces deux esquisses m'ont coûté cher, et, si je n'y tenais autant, j'en trouverais bien vite le double de mon argent...

Arnold restait pétrifié ; lui seul ignorait son nom!.. Son embarras et sa modestie enchantèrent le vieux médecin, qui lui dit :

— Oh 1 vous allez faire encore parler de voiis à la pro-

#43 LA BOHB ROCrfrE.

chaîne expontioD.*. Raoontez-maî eela... Si je n'éltis à occupé, je serais allé yoob Tisiler... Et pois on dfit eoeore qoe les esprits sent bien émus ches yooB ; on m'écrit qoe reServescence des partis est menaçante... AosBÎy nkAtfà sois Trâux d^àge et <i^e»rpérieBce^ je Croirais voiis mal proo- ^r tout rintérét que veim m'inspirez sr je ne tous inTÎtais à être trè&-pr«dent dam notre dté. . . car, voyez-Yons, monsieur le peintre^ la police a des niyi^îades d'ag€»its observateurs ou provio€ateui*s^ et la, moindre parole de blâme sur les affairés gouverden^ntates, iin gesfe> un mot, un signe, ^ivetot perdre u» homme... Vous ssiveï l'histoire de Pellico et de ses compagnons !... — C'est presque ainsi cbei nousy murmura à tofat basse Arnold, doni lé docteur Boldner Tenait de prendre affectueusement la mahi en lui disant :

— Je vous donnerai tons mes soins, et avec zèle et assiduité.

Et ce dernier ajouta :

— Mon Dieu^ je suis désolé que vous ayez été obligé k revenir plusieurs fois... roais^ voyez- vous, jeune homme, il en est des ordonnances du docteur Buldner comme de vos tableaux : tous ceux qui les désirent ne les obtiennent pas! — Merci, merci^ Monsieur, répondit, en s'efforçant àë retenir nfl nouvel accès de tdux qui venait de le prendre h la gorge, Artiold, tout confus des compliments du doyen de la faculté milanaise, qui oubliait , à parler peinture et exposition^ le but principal de la visite de l'artiste. Merd. Monsieur, répéta le jeune p^iÉtre en tetfani deTaàt sa boa- %he son mouchoir , . qu*il venait de tachè^ de son sang. ' Et il fallut vràiiiiëfit cette crise violente pour rappeitr au docteur Buldiïèr (}uel motif amenait Arnold près deltil

— Diabie I diable I murmura ce premier entre les tfÊiques dëntsqtfl fuir reï^ftièrlt, cet^i est ^rave^ jt^une hôttinie.. Malgré notre àmôfur pouf l'art, H ftdt f fenoncèr... fotf mettre au lait de chèvre dès demain... faire dé rexéreftè... m'obtérà cheif al... et venir me voir touè ]ëi ffnltiiis... Il^fiei;

Ul robe ROtGX* €48

V.oici une de mes clefs i pour an jeune et beau ^énie comme le vôtre^ ie docteur Buldoer sera toujours chee lui, fe matin, de sept à o^e iieures. Si on tous refusait, rompet la consigne, et venez toujouirs... Vous ferez encore des jà^ loux, Y&iÀk tout... Nous causerons amicaienient ensemble pendant que noF marqnises et nos comtesses attendront pa-» tîeaameiii*.. c'est leur métier à elles; car un peintre de ta^ lent comme vous passe à mes yeux bien aTafl^ ces grandes dames ; «^eat peu galant, peut-^étre, mais c'est juste.

• •• Rerenez demain, reprit le vieux médecin, à lAoïrns que TOUS ne vouliez rester aujourd'hui à dtner avec moi.

Arnold «'excusa avec politesse, et après avoir remercié avec une voix pleine d'émotion celui qui venait de lui faire un si noble accueil^ il sortit de son hôte^t et fit plusieurs fois le tour i*il Corso et des rues qui y aboutissent avant d'a-^ voir pu penser à autre chose qu'à ces motis^ poooncés d'une voix si distiraite par M« Buldner :

' — Diable 1 diable t ceci me paraît grave !

Puis il songea tristement qu'il avait promis de né rester que quinze jours absent à ees deux excellentes amies, et que Dieu et ie célèbre docteur savaient seuls peut-être s'il pourrait tenir sa promesse L..

Les étales appréhensions d'Éveline ne se réalisèrent que

\ trop. Près dé deux mois s'étaient écoulés, qu'Arnold^ plus

l nSàibW par les fréquentes saignées, et toujours torturé p<\r

f une todx inextinguible, semblait n'ai tendre d'autre trêve à

î ses sonffrances que d'un trépas dont peut-être, dans §on

I inoiagination exaltée^ il devançait l'heure.

I Oependant, comme presque tous les malade^ dfX même

; mal qui consumaitlentement depuis des années une si poé;-

! tique existence, Arnold s'abandonnait parfois encore à des

141 lA ROBE IOCF6&.

lueurs d'espénûee... Un billet d'Éyelme^ à laquelle il D'osait^ hélas ! répondre aussi librement que chaque baU^ ment de son cœur le lui ordonnait, quelques lettres de Duroteau, qui lui parvenaient par l'intermédiaire de la baronne, étaient pour notre jeune peinire des sources de joies toujours nouvelles, et le meilleur de tous les spécifiques, le plus salutaire de tous les remèdes qui Iqi étaient \ainement prodigués.

Après la lecture de ces souvenirs presque sacrés à ses yeux, Arnold se sentait ordinairement mieux^ son front se colorait, son regard semblait moins éteint, sa voix moins mourante, tout son être plus calme et plus résigné...

Aussi le vieux docteur Buldner, qui lui donnait ses soins avec toute la sollicitude d'un frère pour son frère, lui disaitil d'un air radieux^ quand il le trouvait dans cet état de bien-être si rare :

— Mais pourquoi ne vous écrivent-ils pas plus souvenllf Je vais le leur ordonner, moi... ils sont vos meilleurs médecins I

Et il quittait Arnold après lui avoir recommandé dcnoQ' veau plus expressément de peu parler, d'écrire le moins souvent possible, et de renQf\cer, jusqu'à un par&it rétablissement, à dessiner et à peindre.

Puis il ne manquait jamais, avant de s'éloigner, derê peler en lui serrant affectueusement la main : — Le printemps et la croix d'honneur^ que vous obtiendrez sans nul doule, achèveront votre guérison, pavero miol

Pour toute réponse, Arnold suivait des yeux et avec un sourire de reconnaissance mêlé de tristesse le t>on docteor, que son admiration naïve et sa bonhomie avaient reodoi' dévoué pour lui, malgré une nature froide et égoïste devenue presque proverbiale à Milan.

En dépit des assurances qu'Arnold leur réitérait daits toutes ses lettres, que son état n'offrait aucun danger, ki dames de Morneyx, après avoir vainement espéré son retour, se décidèrent à l'improviste à aller le rejoiodrei

Ui ROBE KOUCUL 14$

cédant enfin à une inquiétude sans cesse croissante. Ia baroQne dut surtout obéir à Tanxiété, anz alarmes morteUés qne sa fille ne pouvait plus lui cacher.

Deis lettres rc^es de France, des intérêts particuliers semblaient pallier à ses yeux le but direct de ce voyage^ que l'amitié seole commandait.

Elles partirent, et ne tardèrent pas à réunir leurs consolations, leurs'secours, leurs soins empressés à ceux du docteur Bttldner et de la jeune garde que sa sage prévoyance avait donnée à Arnold.

En apercevant cette dernière, jolie veuve de trente ans à peine^ aux cheveux d'ébène, au teint hâlé, aux dents d'ivoire, aux regards pleins de passion et de poésie, Ëveline jeta, un œil inquiet sur le front pâle de son aroi^ et chercha à lire sur ces denx visages, depnis deux mois si souvent en présence l'un de Tautre^ une intelligence que Timpassibilité et l'air souffrant d'Arnold l'accusèrent bien vite d'avoir o$é même redouter. Puis sentant son cœur comme moins oppressé : -* Je suis donc jalouse aussi, moi?... pensa-t-elle avec une secrète et poignante douleur...

C'était an commencement du mois d'avril de l'année 1830; il y avait près de deux semaines que la baronne et sa fille étaient à Milan, lorsqu'un paquet de lettres de France leur fut apporté : parmi ces lettres^ deux étaient de Duroteau, et furent remises à Arnold. Éveline et madame de Momeyxse retirèrent dans une pièce voisine pour lire celles qui leur étaient adressées.

— Ohl ma chère I oh! ma chère I embrasse- moi I s'écria soudain la baronne sautant au cou de sa fille... Ton père va mieux... la paralysie ne Ta point abandonné, mais sa raison est plus calme... on espère encore la lui voir recouvrer entièrement. Ma présence auprès de lui et auprès de quelques membres de notre famille, pour le règlement d'importants intérêts laissés en souffrance par notre brusque départ; ma présence, pendant quelques seniuines,

parmi nos pàrenls, est deTenue îiïdispensable. Nous p*Hifons, ma fille, d'ici à une semaine... puis, rf ton père se rétablit, nous reviendrons aux'|)remîers jours de Télé.

Les soudaines lueurs de la joie d'ÉTeliBe, à la nouvelle de Tétat inespéré de son père, avaient été comme éteinles par les quelques mots ajoutés par la baronne sur on prochain départ...

Elle resta, la jeune fillej, muette et consternée... n'aywil de larmes en cet instant que dans le eoeur... et de forces que pour répondre :

- — Ouï, mère ... tout ee qu'il vous plaira ! . . .

Une heure après, la baronne, retrouvant à la même place Éveline tout en pleurs, lui dît d'une Voix sèehe :

— Que ce voyagé ne vous contrarie pas trop, Mademoîèelle : vous êtes libre de rester êi cela vous plaît, et de par* teger les bons offtceà de Julietfa ...

Ainsi était nommée la gafdè-iiiAlade d^ Arnold.

— Oh ! mère ! répondit, d'une voix que les sa]igf0& étouffaient, la jeune fille, dont le cœur venait d^étre «i profondément ulcéré. Et plaçelnt sa tête entre ses deux maios, elle s'abandonna à tout le paroxysme de sa douleur !

Dans sa chambre, Arnold lli^ail au même instant uoe lettre du vieux Duroteau,^nsi conçue :

«Cher ami, *"

(( Car il £Biut bieii malgré ton absence prolongée et in- « explicable le donner ce nom... cher ami, j'ai reçu tes « tableaux, qui ont été vus et admirés! A vrai dire, je n'ai « pas compris ni aimé la triste allégorie que renfeïjne fa ^ « Mort du jeune Peintre,.. Tu n'as pas eu l'idée de^nous J « faire de la peine, n'est-ce pas?... et je ne puis croire qîfl « tu sois aussi mal que tu me l'écris... et que ta propre' «( image dans ce tableau lugubre semblerait Pindiquer... Je « persisté dans ma peur ordinaire, et je deviens furieux « quand je m'y abandonne... Je veux toujours, malgré tes « lettres, redouter que le véritable mal dont tu souffres... « t'ait été inoculé par deux beaux yeux... Mais, je te Je ré-

€ pèit«y hm» oher miftant^ ne piairaaloQ» iim «up ce cha^- « pilre.é. Ne fais pas de bétisaa^ mon Êb*«. xmi j^kiii moi- « méâie te 4'elancef au milieu des âéliœs de ta nouTelle « Capoue... et de tes sirènes du lac Majeur... Et, mille ion4- ^ narrée t si.(u o'élais pat malade^ si ta me trompais. «. ma A vieille épéé se cbargarailitedledB te tii^rdussftg... et cela a sans la parmissioB d'aiicmi dooienr, enlends-tuS^t» Mais « ycili que Je âtT4gi»e cnec^re... j'ai JE>eaii voutoii^ne plus « reveair sur ua sujet qui me 'diagriiie iaaLé. «a plume a malgré moi a des sottises et deaiojuresteutes prêtes pour « tçft ducbes^esy tes maigiûseset tes baronnes.*, qui^ avec « leurs enyoleries de l'ancien régime.;, savent si bien 4-enle» « verà ma vieiUeamkîé... Hélas! je ne suis pas pourrientm c ^e ceu3(qu 'on se montre du doigt^ endisant : C'en est encore « nn de Vat^mne^ un t)iemx grognard.»* Laisse*moi donc .u grogner à mon aise, peurvu que je t'aime toujours^.* Je « crois que je suiTrti do près .tes tahleapi&à Paris..» Alexis « m'ordonne d'y arriver le plus tôt possible;. ^ J'emporte « mes uniformes^ mon sabre d'honneur et ma bonne, épée, « avec UpouM et la tieille QOcarde.«. Qui sait? qvobiue « jour ça. peut servir encore I T^s t^bleaui seront bien « placés... et on n'en dii;a pas trop de mal... sans ma perce missioti, au moins* Âdieurje t'embrasse!

« DuiV0Tft4.n. .

a P«-iS. U y aura 4^ l^il^ards avant quelques mois... Je < te tiendrai au courant* Adieu !••. porte*tpi mieux! ,

« Dé »

Cette lettre de Duroteau» les événements propbaios qfi'il semblait entrevoir, et jusqu'au renouvellement intempestif de ses menaces de lougueux brelleur, tout le contenu de cette épîlre cavalière jeta Arnold dans une grande agitation^ et provoqua chez lui un nouvel accès de fièvre auquel^ dans sa visite du matin, le docteur Buldner le trouva en proie...

Aussi ce dernier lui dit-il en entrant :

— S'il y a des nouvelles aujourd'Uiti, elles ne sont pas

448 LA ROBE ROtJGfe.

bonnes; j'en sais sfrr... Nous sommes moins caime qa'hier.

Et Amoid» sans rien répondre au docteur^ qui tenait gravement sa main dans la sienne, se mit à fondre en larmes...

Ici, disons (et le lecteur s'en doute assurément) que la lettre de son ami Duroteau n'affligeait pas seule ainsi Arnold^ qui déjà était instruit do prochain départ des deux dames de Momeyz..^ Et ce départ, ce voyage, l'isolement où il allait rester dans l'état presque désespéré oh il se voyait^ lui semblaient bien cruels...

Mais la baronne était femme capricieuse et hautaine; un soupçon, une simple contrariété rendaient à son esprit toute son aigreur naturelle... et puis... (car il faut tout pardonner à la prévoyance maternelle) qui sait si elle ne pensait pas, dans une prompte fuite^ épargner à sa fille une secousse nouvelle et plus terrible que toutes les autres.

Par indulgence pour le sexe auquel appartient la baronne, l'auteur est prêt à se. ranger du côté de ce dernier avis.

Dans les derniers jours d'avril^ immuable dans sa décision, la baronne dit un matin à sa 'ôtle, pendant le déjeuner :

— Nous partons après-demain.

Et il fut fait selon la volonté de la baronne.

Après de bien douloureux embrassements, de plus douloureux regards, après bien des pleurs versés de part et d'autre, de tristes adieux répétés, d'affectueuses promesses échangées dans les sanglots, les deux nobles dames se séparèrent de l'infortuné Arnold! Toutes deux... tous trois, peut-être^ avec la pensée que c'était pour né plus se revoir.

Pendant que la France, son ciel assombri et son horizon chargéde prochains orages^ saluaient le relourde la baronne et de sa fille, la première, rayonnante, souriant à chaque

ftite^ à chaque Inonument^ à chaque ¥isage connu ; la se^ coude, héla$ I doace et pudique veuve si languissaote^ portant déjà un deuil prématuré, le deuil de Tépoux mystérieux qui lui était enlevé si inhumainement^ et doht elle contemplait à la dcroli>ée les traits chéris; pendant, disons- ' nous, que les affections, les devoirs de la famille^ et jusr qu'aux détails matériels absorbaient les premiers instants dans leur séjour de la cité natale, Arnold, lui, recueillant toutes ses forces^ formait le projet d'aller habiter, avec lea premiers rayons du soleil de mai, la charmante viUa du lac Uajeur.

Julletla et Jacques, serviteurs de la baronne, devaient le suivre ; le docteur Buldner avait promis de passer quinze jours auprès de lui.. T et plus tard de se faire remplacer par un de ses élèves.

•— Voilà le printemps, avait dit un malin à son. médecin le jeune peintre ; je crois que je suis un peu mieux; l'air pur du lac me fera encore grand bien... si vous le permettez, nous partirons bientôt. •>— Demain^ si vous voulez, répondit le docteur Buldner.

, Et, un samedi soir de la première semaine du radiaux mois vit, au soleil couchant^ arriver dans la jolie tilia de la baronne le vieux docteur^ son jeune et faible malade, Julietta et Jacques, qui s'entendaient déjà à merveille, et n'avaient nullement besoin de la Faculté pour se guérir du mal que leurs regards, leurs fréquents téte-à-tête trahissaient trop bien...

Au bout de huit jours écoulés auprès de son cher client^ M- Buldner se vit forcé de s'en séparer brusquement, appelé qu'il était par de nombreuses occupations^ par la surveillance de plusieurs hôpitaux, et surtout par une lettre au chiffre du secrétaire pstrticulier du vice-roi, et qui ressemblait beaucoup à un ordre de départ*..

Ce ne fut pas sans une vive peine, sans une secrète émotion toute paternelle, que le brave homme se sépara de son jeune ami, dont il ne voulut accepter aucun payement

ISO Là BdBB HeUTâfti

pour tous des sotn», aocmi, excepté miiiiédfitltoii^KfiBde dimension^ ettfourant le pdttrait d'Arnold peiiil ^ heàméme.

— Rhn tard^ lui dît ce dernier en l'embrassant au mo- ' ment de son départ, pins ta^d^ si i»a santé et vos ordonnances me permettent de revenit" à mes travaux si chéris^ je me réserve d'acquitter plus complètement ma dette. -* Adieu et bfonite espérance^ lui répéta pour toute réponse le vieux Buidner, avant de monter dans sa chaise de poste.

11 ajouta :

— Je vous enverrai mon élève et neveu il signor Salo* ikieo^ doéteur aimable et instrtiit^ dont toutes itoS marquises i^ffolent *y il vous tiendra compagnie jusqu'au retour de vos dames... ou au moins pendant un mois ou deux. El ayant embrassé de nouveau Arnold, qui^ les yeux humides, en proie à un tremblement nerveux auquel la plus légère émotion le livrait depuis peu de temps, restait silâi-* deux et la tête baissée, n'ayant plus la force d'adresser m nouvel adieu à son ami, il répéta, l'excellent docteur :

— Monsiou Arnold, bonne esperanze !

Puis, de la portière, il lui serra une dernière fois la main, et fit signe au postillon de fouetter les chevaux.

Arnold, se voyant seul, à'abatidonna à toute la tristesse lugubre de son esprit.

Cette douce mélancolie, qui jadis semblait une grâce de son naturel, avait dégénéré, depuis les progrès si rapides dé sa maladie, en une espèce de misanthropie^ en un état continu d'abattement qu'il comparait lui-même en frémissant au êplten britannique; car plus d'une fois, depuis le . départ des dames de Morncyx, il avait rêvé le suicide.

Cet iéolem'ent nouveau et cette renonciation forcée à tous les travaux qui lui souriaient tant autrefois, renouvelèrent avec une nouvelle effervescence toutes ses idées kf plus funèbres... pat*fCHS il eût voulu prier, et croire peutêtre.

L'infortuné !

-^ Perdu-oibHiniie je le suis, se disaU<-iiv que m'importe quelques semaines de plus ou de moins d'une existence si douloureuse !•• n'est-ce point un devoir d'humanité que d'abréger soi-même les souffrances auj^quelles l'homme ne peut plus dire : Vom n*vre% pa$ plus loinf et le suicide n'e&t-il pas quelquefois une sainte obligation, une loi naturelle méme?qai sait?...

Oh l mon Dieu I s'écriait-il tout à coop., et elle, et Éver Une... si elle allait tout savoir I Nan, non, ce serait trop barbare aussi*. • trop lâche peut-être! Allons! j'écrirai à l'ermite, au Ténérable Ambrosio; il viendra me voir; s^ parole^rave et iqspirée me rendra l'espérance ; nouspar<» krons ensemble du eiel et de l'éternité, car je veux croire, je ne veux plus douter. 0 mon Dieu ! vous le Dieu de mon Ëveline, de cet ange si digne de vous, de cet ange dont leç [unères vous demandent de me rendre la force, et me rappelleraient à la vie que je fuis, si vos décrets n'étaient im-^ muables comme les lois de ces globes que vous avez embrasés de votre main toute^puissante... ô mon Dieu I inspirez^moi !.. Oui, je verrai, se disait-il,Je père Ambrosio; il sera le médecin de l'âme, lui, et ses soins ne seront pas infructueux, au moins.

Et il prit la plume, et adressa aussitôt à Termite du Simplon la lettre suivante, qu'il relut à peine et fit porter surle-champ par Jacques, au grand déplaisir de Julietta, qui trouvait qu'il était trorp tard.

a Mon père, disait Arnold au religieux, si vou^ n'êtei « vous-même bien malade, venez voir votre en£int Arnold ; « il n'a plus auprès de lui ni amis dévoués, ni compagnes « prévoyantes; il est seul, tout seul avec le mal funeste « dont il vous révéla, confidentiellement, il y a quelqueu^ a mois, l'existence au fond de sa poitrine déchirée.

« Il voit s'avancer, rapide et sombre, sa dernière heure; « il a besoin, dans cet état, d'entendre une voix qonsolanfte, « de presser encore une main d'ami ; une affreuse pensée^e a poursuit^ c'est celle d'abréger tant de maux, qu'unprodige

151 LA BOB£ mODGE.

a pourrait seul calmer. Venez donc en aide à TOtre fib, à « Totre enfant si délaissé^ que le doute et l'idée du suicide « affaiblissent encore, et torturent sans cesse comme un a surcroît impitoyable à d'innombrables lourments, hélas! a sans trêve ; venez, mon père, venez, voire voix, vos cona seils guériront sans doute l'âme si brisée d'Arnold... et a peut-être après le corps souffrira-i-il moins; venez, je a vous attends !.. Votre fils respectueux, — AaNOLo, »

Le lendemain, aveo^les premiers rayons du soleil, le vieil ermite pénétrait dans le modeste enclos qui prot^eait ^habitation de la baronne ; ne voulant déranger d'ans» bonne beurç son jeune ami, il attendit qu'un domestique, qui arrivait à cheval de la petite ville d'Arona, l'eût annoncé lui-même à son jeune maître, auquel il venait d'apporter des lettres de France.

Quelqlies secondes à peine écoulées, le même dômes* tique vint avertir le père Ambrosio que M* Araold l'atteodait.

Le bon religieux trouva le jeune peintre dans unegranie agitation. L'abattement plus complet et l'altération maladive de ses traits lui firent bientôt pressentir quelque fitneste projet de sa part.

— Ah ! venez, venez, mon père ! s'écria, dès qu'il ^ape^ çut, Arnold, courant se'^eter dans les bras du vieillard, qui le pressa avec effusion sur son sein. Venez! répéta-t-il; car voici des lettres qui m'enlèvent la moitié du peu de forces qui me restaient, et sans votre compatissante visite, peut-être Arnold n'eût-il pas vu coucher le soleil de ce jour ! — Silence, mon fils I plus de paroles de àécoung^ mement et d'impiété, car l'impie seul désespère ! plus de paroles d'abattement, mon fils, car mon cœur saigne à chacune d'elles*. • et je vous apporte, moi, des consolations et de la santé... Allons, calme-loi, mon en&nt, continua le vieillard, qu^une attitude plus résignée d'Arnold rendaiti sa familiarité accoutumée; allons, calme4oi, te di&-je, mon fils, et raconte-moi tes nouvelles peines.

LA AOBR ftOCGE. ir>3

Alors Arnold apprit au vieillard qu'il venait de recevoir ui^ lettre d'Éveline, à qui la baronne, découragée de »es propres refus, avait révélé ses nouveaux projets d'union.

L'état moins alarmant de la santé du président, l'espoir qu'on concevait d'une prochaine guérison, avaient réveillé chez madame de Morneyx presque toutes ses vues ambi'* lieuses^ et les caresses des plus hautes dames du quartier Saint-Germain de notre grande petite ville les avaient en* core aiguillonnées.

Ëveline avait résisté, pleuré et supplié vainement. Hélas ! la pauvre et faible vierge, dans ses alarmes et ses douleurs^ avait failli trahir le secret d'une union dont le père Ambrosio et le ciel seuls avaient été les témoins.

— Eh bien 1 la rendront-ils adultère? s'écriait avec une émotionindicible Arnold, dont l'indignation venait d'illuminer passagèrement le pâle visage... Oh! non^ elle se tuerait plutôt, elle I Je suis sûr d'elle, mon père... mais sa. douleur, ses résistances me déchirent le cœur... Il me semble, depuis que j'ai lu ces fatales lettres, qu'un feu plus brûlant sillonne ma poitrine, et y jette comme des charbons ardents sur la chair vive. Oh I c'est un mal atroce^ intolérable^ surhumain!... Voilà ce que j'éprouve à présent^ mon père... Puis ma tête éclate sous le choc d'idées lugubres, sanglantes, désordonnées : ce sont de basses ja-lousies qui me pouirsuivent, des menaces d'amis injustes et déloyaux, et jusqu'au plus fidèle de tous, qui me soupçonne^ qui m'accuse^ qui m'assassinerait demain s'il savait qu'Éveline est ma compagne céleste, jusq^u'au plus dévoué entre tous qui calomnie mou absence et mon éloignement.... Tenez^dans cette lettre que je reçois^ il me dit presque ces mots : Arnoldy tu es un lâche ou un fourbe! La patrie est en danger ^ la gloire et ton ami t'appellent^ et tu ne tiens pas I 0 mon père! guérissez-moi^ rendez-moi les forces qui m'abandonnent, et puis j'irai lui montrer cette lettre, lui demander satisfaction... et je combattrai à SCS côlés ensuite, s'il me le permet... — Mon enfant, tu

454 LA ROBE ROrGE.

laisses emporter tour à four ton imagination par de chimériques ou trop terrestres pensées... Td as aussi tes épreuves, je le sais; mais la foi, ta résignation, Thamilité) Toubli même àe ta gloire et de tes rivaux, l'onbli de tontes les préoccupations mondaines, te rendront, je pense, le calme. — Ah! oui, le calme et le sommeil, sources bienfaisantes dont ma raison et mon cœur sont si altérés; le calme dans mes nuits, que visite sans trêve un fantôme ravissant, un fantôme trop cher, qu^ je me consume, au sein de stériles désirs, à étreindre, et à caresser de toas mes rêves, de tous mes poétiques souvenirs; le calme dans mes nuiti, que cette apparition fantastique n'éclaire que passagèrement, que par intervalles, pour faire place à Taffreuï cauchemar, à la lugubre réalité, à l'isolement, à la âëvre et aux lointaines menaces de Duroteau, qui me crie sans cesse : Tu ne l'épouseras pas ! Oh I c'est inouï, mon père, et il faut que je meure, voye2-vous, ou qu'un prodige do ciel me sauve... Mon père, m'apportez-vous ce prodige f — Non, mon fils... des prodiges, non... Le vieil Âmbrosio, httmble serviteur du ciel, ne t'apporte que des prières et des consolations, des conseils même... L'homme, avec le secours de ces biens, trop peu appréciés sur cette terre, l'homme peut redevenir fort de fliible qu'il était, espérer ao Heu de désespérer, revivre et bénir la vîe, au lieu de crcu» ser lui-même sa tombe comme un vil criminel... Mon (Us, jeté laisserai des livres pieux; tu les parcourras le matin, le soir ^t dans le milieu du jour. Tu renonceras à mêler i tes boissons cette dangereuse liqueur de l'Orient qui peut prolonger indéfiniment un sommeil d'homme. Je sais que tu as abusé de ce narcotique. Je veux croire que ce ne fat pas dans un dessein coupable : tu aurais insulté Dieu, mon fils. Tù n'as pas le droit de détruire son œuvre, si fi^e qu'elle soit, de briser sa créature comme tu le ferais d'une fleur de ton parc... Tu liras donc, mon enfant, les livres saints que tu as oubliés sans doute. Nous vivrons ensemble d'ane vie nouvelle. Je ressusciterai d'abord Ion âme, pois

ie corps ressMscitera après.,. Mais il me faut des sacrifices^ et seras-tu assez fort pour me les accorder? Il faut renoncer à toute idée ambitieuse, abjurer toute pensée de gloire^ fouler aux pieds i'amour-propre de rhomrae, éteindre cette Boif tyraonique d'honneurs et de renommée... Et qu'as-tu àfaice maintenant de ces jouets d'enfant? ne leur as-tu pas assez donné? Dis-^moi, ta vie, tes veilles, ta liberté^ Te calme, tev joies et ton amour même n'ont-iis pan été immolés à tes pinceaux? Maintenant brise-les... Tu as plus de gloire, plus de rivaux^ plus d'ennemis qu'un grand bomme n'en peut compter, 0 mon fils, songe aux anges déchus... Ils se dressèrent eux-mêmes, menaçants et orgueilleuxi devant le Créateur; ils comparèrent follement leur beauté à celle de la Divinité; épris d'eux-mêmes, de leur propre gloire, ils perdirent la pureté et le calme dans un oritainel enivrement... Mais aussi quel réveil les attendait I... Les beaux anges^ mon enfant, s'étaient faits démoosl... Mais écoute, écoute la parole sacrée^ écoute Dieu luirmème! Voici ce qu'il dit aux ambitiepx dans le livre saint devant lequel la lampe d'Âmbrosio prosterné a pâli tant de fois.

« La souveraine sagesse consiste à tendre au ciel par a le mépris des choses de la terre. »

-«- Âve4-vous suivi cette loi, ô mon ûls^ Hélas! non.

Pois il continua ;

a C'est une vanité folle de chercher des richesses pé- « rissabiQSf et de placer tout son espoir en elles; c'est une a vanité aussi de se passionner pour les honneurs, et de a travailler à devenir grand. »

**- Et pourtant voici ce que tu as fait jusqu'à ce jour, moa pauvre epfanti reprit le saint anachorète.

Il poursuivit en ces termes :

a Celui qui se connaît bien s'humilie, et ne se plaît « pointa être loué des hommes. Ne vous enorgueillissez a donc pas de votre habileté ou de votre science; car aus- « sitôt que l'homme désire quelque çbose avec passion, il

L4 mm loiwc.

« titMiTeeii lai le Iroabic et rioqnîéiiMle : ainsi jaHUÛs lé c toperbe et Tarare ne sont en repos. •

— N'as-ta donc rien désiré avec passion, Arnold, mon cher fik, dis-moi? et cette soif insatiable de renom et de gloire n'a-t-elte pas jeté, elle aussi, le désordre et la pertnriiation dans ta vie d'artiste î — Gontinnex, dhmi |>ère; j'éooote et prie avec tôos, répondit sans relever la tète Arnold, dont les regards semblaient s'embraser ao feo sacre des paroles do vieillard, — Mon fils, continua l'ennite, le livre saint dit plus loin :

c Ne découvre! pas voire cœnr à tontes sortes de per- « sonnes; oovrez-ie seulement à un homme sage, simple a et craignant Dieu, à un humble mortd aimant et prm> « tiquant la justice, a

— Je serai cet homme si tu veux, mon enfant... Après une courte pause, le vieil ermite recommença

ainsi sa lecture ascétique :

« Plus l'bomme a de douceur et de patience, plus il a â de paix. L'âme pure et résignée demeure aisément con- «t tente et paisible. Mais l'homme doit supporter de grands « et de longs combats contre lui-même avant qu'il apa prenne à se vaincre. Ah! vous vous trompez, vous vous <r trompez si vous cherchez autre chose ici-^bas qtie des a souffrances. Cependant^ mon iiis, ue perdez jamais « courage; attendez un peu» et vous verrez bientôt la fin a de vos maux. »

Puis, refermant le livre pieux, le père Amlurosio le donna à Arnold, lui disant :

— Tiens^ prends ce vieil ami, ce gardien expérimenté; prends ce livre sorti de la main d'un homme inspiré par le ciel ; prends, mon fils : tu achèveras fout seul de le lire, et cette lecture versera sur toutes les plaies de ton âme on baume rafraîchissant et salutaire. ..et plus tard, mon cher enfant^ grâce à elle, tu ne révéras plus ni de folles et terrestres amours, ni d'ambitions aveugles ou décevantes, ni d'homicides, ni de vengeancei ni de suicide même; car

lA BOBB AOlJâ£. 157

lu ne révéras plus, ô mon fiis^ que dn ciel^ que de ses dé« lices et de sa paix ineffables ; tu ne vivras plus que de chanté, de commisération et d'humilité, les plus douces de toutes les vertu», les seules qui fanent songer au ciel sur 1a terre, 'Mais n'oublie pas que les livres saints sont un ami exigeant avec lequel tu dois converser fréquemment; n'oublie pas qu'une simple parole de cet ami céleste purifiera toutes tes amours, toutes tes pensées mondaines^ et arrachera ton âme à Patonie ou au doute... N'oublie pas^ Arnold, répéta le vieillard : sois mort pour le monde, pour ses vanités, pour ses joies incomplètes; ne vis plus que pour le eiel, €t ta famille aussi., • car le ciel n'exclut pas de simples et de chastes voluptés, et ta famille, c'est e//e, n'estce pas, mon fils? e//e seule peut-être. •• puis aussi toa loyal et terrible ami de France, cet homme étrange et inexplicable que tu redoutes comme un ennemi et chéris à l'égal d'un père... N'est-ce pas là toute ta famille, Arnold. —Et TOUS, mon digne et vénéré consolateur, vous le médecin du cœur, n'avez^yous donc pas assez de droits à l'amitié de votre pauvre exilé V Après vous, l'excellent docteur Buldner, cet homme d'incorruptible vertu, d'infatigable dévouement, ne m'est-il pas encore bien cher aussi ?••• Oh! j'aime encore, mon père, j'aime ! et à ce besoin d'aimer j'ai senti plus d'une fois mes criminelles résolutions s'évanouir... Parlez donc, ô mon pieux amil parlez-moi du ciel •et de ses consolations, je suivrai tous vos avis; et déjà, à votre voix, je crois éprouver un bien-être inaccoutumé ; il me semble voir luire dans ma nuit les étincelles du flambeau divin qui guide l'homme réhabilité dans les voies d'une ineffable félicité... Mon père^ je veux croire! mon père^ je veux espérer !... — Mon fils, tu croiras et lu espéreras aussi^ répondit Ambrosio; car je guérirai peut-être l'âme et le corps d'une même main.^

Puis il continua^ en remettant à Arnold une liqueur contenue dans un flacon de cristal brut :

— Voici uû; élixir dont un frère trappiste^ mort il 7 a dix

iSS LA HOBE ROirOC.

ans dans un courent de Vérone, me donna la recette en échange d'un plus grand service. Celui-là a été composé par moi de plantes odoriférantes^ de simples^ de fleurs sav* ▼âges et de racines qui ne croissent que sur les crêtes les plus cBcarpées des Alpes. Bois chaque matin et chaque soir quelques gouttes de ce spécifique du Tieil ermite... J'tt connais les vertus... j'ai déjà, grâce à lui^reteau pioi d'une vie^près de s'échapper... Si je voulais être ridie, « ce n'était même à mes yent upe espèce de criaie que ik benrtçr les décrets de la Providence, je pourrais me d^ vouer aussi an service de ce qu'on nomme dans le monde l'humanité ; mais que ferai-je ainsi, sinon que de prokNi» ger ou multiplier des sources ou des germes de vices etdi corruption? Les voluptueux, les riches, les débauchés, ki orgueilleux surtout^ me payeraient au poids de leur or mon élixir réparateur... En outre, il faut que l'âme ssît calme pour en sentir tous léi effets : peu seraient guéris... VoilÀ donc entre tes mains» mon enfant, un livrre saiaf if l'élixir précieux du moiae de Vérone : essaye d'abovdii premier^ et si ton Ame ne te semble plus rebelle à l'inlaition, demain^ ce soir même, essaye aussi du second... Je resterai quelques jours auprès de toi, mon fils^ dam h première chambre venue^ et, si tu veux me plaire, snr quelques gerbes de paille déliées. Si le sommeil m'assiège trop impérieux, je lui obéirai; mais avant qu'il me siéjugue, je prierai longuement pour toi... et si, dans dm pieuses méditations, le ciel levait à mes yeux un coin à voile qui couvre ton avenir^ je te l'apprendrais à Ion léveil, ô mon fils 1 et nous devrions alors tous deux okéir aux décrets du Tout-Puissant i

Ainsi parla le vieillard, qui embrassa le jeune peênfec après lui avoir donné sa bénédiction. El tous deux sertiicil, et continuèrent sur les rives du lac leurs discours pkiv des choses du ciel; et sur leurs têtes, le ciely bleu. ÔJme, limpide en cet instant^ semblait sourire à l'entretien ds vieil ermite et du faible malade^ son disciple 1

LA ROBE ROUGfi. 4S8

Le père Ambrosio passa cette première nuit à prier dans une salle basse, auprès d'un flambeau dont la clarté caprideuse dessinait ç^ et là sur les iDurailles décrépies sa belle têle, sa longue barbe, sa robe traînante et son dos coarbé> que la fatigue et Fâge semblaient rapprocher încessanflî ment de la terre.

Lejour trouva encore Termite plongé dans une sainte méditation... seulement^ quand Arnold entra dàtis sanott-^ velle cellule, il ftil frappé agréablement de l'air t»âyonnant et de Texpression de joie intérieure que son visage sëm<blait refléter.

-^ Mon ami, -lui dit le vieillard, je reâté encore huit jours auprès de vous, pendant lesquels nous continueront nos saintes conversations, nous occupant, si vous vouléfe me croire, beaucoup du ciel et rarement de la terre, cherehatit à rendre graduellement de la force à rame, qui saura bien^ elle, en donnet' au corps. Déjà vous êtes mieux, n'esl'-ce pas, mon jeune ami? Eh bien, nous ferons des promenades et des lectures pieuses; vous vous appuierez sur mon bras et sur mon cœur t l'attachement et l'intérêt que je vous porté rendront la vigueur à Tun^ et à l'autre la chaleur de ta jeunesse. Mais ces huit jours à peine écoo*lés, je vous quitterai, mon flls Arnold, je vous quitterai, le ciel lô veut, pour un lointain voyage. — Que voulez-vous m'apprendre, mon père? derlianda d'un air inquiet ètétonné Arnold, interrompant le vieillard.

Ce dernier, sans répondre au jeune homme^ prit son bras et loi fit signe, en plaçant un de ses doigts amaigris sur sa bouche, de garder le silence.

Pais tl remmena d'un pas mal assuré, plus curieux et plus étonné, il t'emmena sur tes bords du lac> et de ce' \ièu, dans un sei^tier éhroit de la motitagne.

460 LA HOBE EOUGE.

Là, s'étant assis et ayant fait asseoir son jeune compagnon à ses côtés^ le vieil Âmbrosio, qui avait niachiaalement conservé ou plutôt replacé son doigt sur sa bouche, l'en éloigna enfin, et levant les yeux au ciel, serelournaot vers Arnold^ il lui dit :

— Ici je puis te parler librement : écoute-moi, mon fils... Le ciel m'a, pendant cette nuit, dans une exlatiqae méditation^ et ce matin, dans un songe ineffable, répété tes destinées nouvelles; ton bon ange^ ou un des saims dont le nom nous fut donné au berceau^ a levé, dorant cette nuit, à mes yeux éblouis/ un côté du voile qoi le cache, comme à tes frères mortels, les mystères de ravenir... Ce n'est pas la première fois que le ciel m'a aiosi parlé. .. Mon fils, cette révélation, je puis te la confier saos crainte, n'est-ce pas'/ Écoute donc, et crois!... Tu vivras, Arnold; É véline sera à toi; ton union sera publiquement célébrée; ton ami Duroteau y consentira... Tu ^etroaT^ ras le calme de l'âme et du corps; car ni l'ambition, ml» crainte, ni l'amour, ni la haine, ne te feront plus souffit. — Mon père, mon père, ne vous abusez-TOus point, et ne voulez-vous point, par pitié même, m'abuser aussi 7 s'écria involontairement Arnold. — Silence, mon enfant ! croia, le dis-je, crois sans murmurer, et écoute ce que le del m'> appris! répondit le vieillard, qui, penchant sa tête surst poitrine, semblait recueillir pendant ce court instant <le silence ses souvenirs.

Puis Ambrosio continua de parler ainsi :

-^ De grands sacrifices, de longues et dures épceaT6 nous attendent tous les deux^ je le sais... Us seront le prii de ta destinée prochaine, de cette félicité inconnue, cornait le gage d'une nouvelle et paisible vie, biens inespérés q>e je veux te faire recouvrer... Pourvu que les forces ne le manquent pas et que la mort m'en laisse le temps, noa» triompherons tôt ou tard, je le crois, ô mon fils I Moi, je vais partir pour un lointain pèlerinage, pour la ville sainle; je vais vous y délivrer^ elle et toi, de vos serments, de lai

LA lU»» ROOGS. " iêi

rœnx imprudents ; j'y vais, ans pteds du vicaire du Christ^ implorer sur vous la prolection divine, dem<lader à la Vierge sans tatibe de sourire à Thymen de vos deuxâmes^ qui lui appartieonenl... Puis, si le vieux pèlerin ne sug« combe pas aux fatigues de la route, il reviendra, avant de mourir, pour célébrer les fiançailles de son fils et de sa Aille chéris; il viendra rendre la simplicité à ces cœurs jadis tout gonflés et tout saignants d'orgueil, k une mère Tamour de sa fille plutôt que Tamour des titres; le vieux pèlerin reviendra pour éclairer l'amilié égoïste, intéressée et menaçante de cet homme qui te tuerait sMI savait... et qui saura tout si le ciel le veut, et se jettera après en pleurant dans tes bras... Et môme, si le Très-Haut entend mes suppliques, s'il voit d'un regard conSpatissant mes larmes, mes cheveux blancs abaissés, et mes jneds meurtris aux angles des cailloux du long chemin, le vieiN lard qui versa tant de sang (tu sais quel vieillard, Arnold), ce vieillard au cœur de pierre, qui porte déjà sur cette terre son châtiment, si léger encore à côté de ses crimes, le vieux baron )ui-méme verra quelques étincelles du flambeau de la foi éclairer ses sanglantes et lugubres nuits; il pleurera comme un autre Jérémie^ il offrira son deuil et ses souffrances en holocauste à Jéhovah irrité ; il redeviendra aussi humble, aimant, résigné et eahue, le noble et cruel vieillard... et toi, et jusqu'à l'impitoyable spadassin qui, au nom seul du juge jadis tout-puissant, te demanda autrefois et te demanderait aujourd'hui encore ta vie... tous, toi et ton inflexible ami de France, vous admirerex k genoux le repentir du baron; car c'est là>urtout qu'est la toute-puissance de la loi divine du Christ, qui seule abaisse les superbes pour relever les humbles I •

Le père Ambrosio avait cessé de parler, et Arnold était pros« terne à ses pieds, répétant avec l'accent d'une voix inspirée : . >— Oh l je vous crois, mon pèrel Votre parole me rend Jes forces du courage, et le conrage de la force : je rede- Yiéodrai humble et simple atissi.... Mais avant de partir.

fit LA K0MI BHOfiB.

béiiissêa de nouteau totre enfant^ qui priera, loi umi, poorvom!

Alwrg le fièiHard étendit ses mains sur le front paie d'A^ n<dd, qu'«Q saint respect semblsdt faite treasaîllir.

Hmt jours après U seène que nous venons de vous retracer, le père Ambrosio se trouvait seul et triste sor la roqte de Rome.

Avant de le quitter^ il avait dit à Arnold :

— Mon en&Dt| risolement où te voilà condamnét cette vie d'abnégation et de sacrifices, ces sages et pbilosophi* ques déterminations vont faire éclore mille bruits sur ira compte. •• Tu passeras pour mort.«« on pariera de ton soi* cide... et ton nom servira encore de pâture à l'envie elà k haine!... Oh! promets-moi, promets-moi bien, mes fils, de fermer ton oreille et ton cœur h toutes ees romeon importunes du monde !«•• Consens à la mort^au suicide moral; «consens à l'oubli de les compatriotes; consens cûéme, s'il le faiit, à l'opprobre dont leurs caains et leurs bouohes sont pleines envers les noms les plu» saints, ks infortunes les plus grandes ; consens à tout cela, mon eth fant, plutôt que de rompre une seule fois le silence de k résignation et de 4'espérance ! Si tu parlais, sî tu éarivais, si tu te mêlais encore à la fange des choses d'ici-bas, tous mes projets les plus cbers viendraient à échouer, et mes long pèlerin'age et toutes mes prières seraient infructueux... Sois fort et humble, Arnold; oublie tout, excepté Diesi tolit, excepté elle et moi... Adieu, mon enfant chéri I

Et ce fut les larmes aux yeux que le pieux yieiUard prit congé de son jeune et infortuné disciple. • « »• • . .. • •«..«* • *•••

Arnold se trouvait depuis près- de trois semaiaea seol dans sa retraite, silencieux et recueilli, ne recevaot.pkis

LA WM M9êEé ' 193

dch iettrat iB Fmêèéy et ebereh&iit m vaih à combattra les iiMpiiétodes que celte priv&tion dé nourelles lui causait. ËQ finUi pour se distraire de ses soucis sans nombre, H s'adonuait avec {yius d'ardeur à ses saintes lectures et à toutes les oeuvres de charité que le vieil ermite semblait lui avoir léguées; en vain il faisait de nombreuses visites aux deux îles embaumées qui se miraient dans leiae azuré, plus coquettes, plus resplendissantes, vêtues de leurs fraîches robes de fleurs, parfumées comme deux jeunes sùsnn fiancées. Pour lui, Ttio/a BbUû et Visùla M^dre^ avec leurs toits de fleurs^ leurs arbustes précieux, leurs jardins enchantés^ leu>s palaia de fées et leur végétation nrerveil* leusef pour lui, toutes ces beautés^ tout ce luxe d'une na-' ture féconde et riante, tous ces prodiges de l'art ne va*^ iaieut pas un souvenir de France et une parole du bon Ainbrosio.

Cependant cette cessation complète de tous travaux^ ce calme de Fesprit et du cœur que lui avait rendu un retour fervent aux idées religieuses de son enfance, semblaient avoir, réveillé quelque peu les forces éteintes d'Arnold. Déjà notre jeune peintre, sans espérer encore éohappef aux suites funestes du mal qui avait ravagé si cruellement sajeunesse, se flattait tout bas, depuis peu de jours seulement, de revoir encore une fois un bienfaisant automne et son soleil tempéré.

Il S6 livrait à ces consolantes pensées, tout en se pro-^ menant un soir des premiers jours de juin sur les bords du \ lac, lorsqu'il vit une cbaise de poste, qu'entraînait avec rapidité quatre chevaux tout couverts de sueur et de poussière, s'arrêter devant la initia de la baronne* dont il était le seul propriétaire depuis plusieurs mois. 4

D'abord fl eut un mouvement d'humeur en pensant que la paix deceltesolitude, à laquelle il semblait presque s'accouiumér, allait être troublée peut-être par quelques impoftuns visiteurs ; mais ses craintes se changèrent bien vite en une vive joie quand^il vit descendre de la berline armoriée,

ItM l'A luttus wxmE.

qui s'éiaitarrèlée^ le vieux docteur BuldsiBr, qvi^ olV^ocevant, laissa ses iM^gagfis aux tnaîus des doioestiqiies àe la maison, et «'avança avec précipitation à sa reDCoatre.

•— Je \om crojais morll lui dit en Tabordant le docteur. — Mort pour le monde peut-être... niais vivant ponrk ciel et pour (Eteâ amis, répondit Arnold en serrant kmaii 4e M. Buldner.

Ce dernier reprit tout en pressant le bras de son jeoie ami : .

*— Presque tous les journaux de France ont aBDOocê votre morJt : heureusement je n'ai pu y croire, et je sus accouru... Quelques^^nns môme ont parlé de votre suicide... La gazette de Milan a répété ces bruits meosoogen avec des éloges qui vous sont bien dus. Mais, ajouta k docteur, j'oubliais de vous remettre plusieurs lettres qui vous sont destinées et qui me sont parvenues avec une épître fort bizarre d'un de vos plus anciens et de vos plos dévoués amis, qui semble quelque peu irrité de votre silence, et me demande des renseignements exacts sur votre santé et vos occupations. Vous le voyez, mon cher jeune homme, continua M. Buldner, je viens ici vous inspecter... mais c'est comme docteur seulement. — Oh ! j'ai foi e& votre amitié comme j'ai foi en la toute-puissance de k Providence aux immuables décrets... je suis crédule (i confiant aujourd'hui... j'espère et n'ambitionne plus rieD.» je souffre seulement... mais je saurai souffrir sans m'ec plaindre de la méfiance de mon vieil ami et des bruits ()ik la calomnie et la médisance enfantent sur mon compte- Non, maintenant je ne me tuerai pas..« Il y a six moihf ne dis point que je ne l'eusse pas fait; aujourd'hui j'aiiP' ^is à vivre, c'est-à-dire à souffrir. — Mais, mon jeo"* ami, s'écria le vieux docteur, émerveillé de ce changenoesi si imprévu dans les diiîcours d'Arnold, apprenez-moi k nom du saint qui vous a si bien converti I... Est-ce nakmoiselle Êveline^ par exemple?

Arnold garda le silence, et s^$ yeux mouillés de lanoei

répondirent seuls ausavatit M. Baldner^ qui, abandonnaat le ton de l'ironie^ poursriÎTÎt ainsi : '

— Ces retards de lettres, mon cher ami, voyez-vous, je les explique facilement. La police autrichienne; notre police, les garde peut-être, et les dépose prûVi<^oirement dans son cabinet notr... On redoute une révolution dans voire patrie, et on prend ses mesures... voilà tout... Après trois ou quatre mois de relard, vos lettres parviendront à leur destination. C*est une petite contrariété, une des cent mille doaceurs d'un gouvernaient impérial.

Arnold, concentrant dans son cœur ses nouvelles peines, s'efforça d'accueillir avec empressement et cordialité le vieux docteur qui, de son côté, lui prodigua pendant quinze jours ses soins et ses conseils.

Mais nous ne pouvons omettre de placer sous les yeux du lecteur les deux lettres que reçut Arnold à celte époque : l'une était du vieux Duroteau, qui s'exprimait à peu près k sa manfère accoutumée, en ces termes :

Paris, juin...

>ft Mon ami|

« Je commence à redouter de votre part une affiliation a complète à la caste nobiliaire, dont mon amitié pré- « Toyante et si dévouée a essayé vainement jusqu-à ce jour a de vous éloigner. Vous voulez ou vous perdre ou me « perdre» Arnold I Si vous pensez me tromper impunément, a vous êtes dans une grossière erreur. Fussiez- vous au bout « de la terre, mou ressentiment et mon épée sauraient bien a aller vous y trouver 1 Que faites- vous donc, et quelles « sont les chaînes si douces qui vous attachent à ce sol a d'Italie, pour que vous n'ayez le temps ni d'écrire à vos a amis ni de leur répondre? Si de nobles et périlleux tra-^" « vaux n'exigeaient notre présence ici, vous m'eussiez d^à « vu accourir vous demander des explications que tôt ou « tard il faudra bien me donner... Je te àhvousy mon ami, i< parce que Ion silence et ton indifiérence ont courroucé a le vieux grognard... Répare vite les torts, e^il oubliera

taC^ Le roi a bit lifininifr le fm de tes ydnu: nous ea avoDs ftHmim heinçttep d'aiful. Mms fabtîcadnios, je crois... et b crois Aooaeiir aiecyfcspèie. Ta veii ^on f'ocaipe ici de ses aaw : fiûsdoocsipci de mène là-bes... Mais ^ne ws-je te parier peinliiRîl s'agit bien de cela, Ynûment I Oa naos piédit de&aN|i d'État, et cda prochainemqiL Pdnr om» cooipley ieb désiTOi pane que la fmUU leaM «Nrlirade floa £ranca coBune k Maieogo eti Aosteriita 1 Si ta n'étais poiai» soreelé comme ta l'es, mon enbnt, ta serais déjà siifiis de moi, et nons nons piéparerioBs ensemble aux éiataalités da combat. Si je tombe, je t'appellerai ea Tiii: cela est triste.,. Une seale idée me ooôsole, c'est queM baromies sont dans notre vUU mmudiU; tôle 8ais...0ii antre idée m'afflige, c'est celle qoe ta maladie a peutêtre seole moïTé ton silence— et alors c'est le TisaiDiroteao qui est canpable de t'aeeuser» et qai te desuik a son pardon. On a fait courir ici le brait de ta wotl-J' « n'en ai rien cro ; je' n'en veux rien croire. Tu ne noni* fi ras pas, tu ne te tueras pas sans m'en avertir, n'est-ce s pas, mon enfant?.* Réponds-moi donc Tite, oajestfù a bien triste, même après notre victoîrs^ si le ciel noa» l> ç donne.,. Ton ami et mentor, a DiiaoTSAc.»

Cette lettre à peine achevée, Arnold se sentit en proie ^ Que violente émotion, et i'efiEroi et le remords semblèRi encore s'être partagé sm pauvre cœur.

•*^ Ëcrirai-je? se demandait, ou proiongerai*je ce» lence si cruel envers eux?

Et dans celte alternative , la voix sombre et in|^ d'Ambrosio semblait par intervalles crier à son oreille :

-^ Arnold, n'écris plus! mon enfant « n'écris pasU Laisse-les .dans leur erreur,«. sois mort pour eax tost** afin de ne vivre que pour le ciel I..

£t il penchait sa tête malade sur sa poitrine, alors pii torturée, et paraissait chercher en lai-mème un orack^ vorable à sa doulourense anxiété.

^QttAiit à É^ëllQi^) efiè lui éêviTaît seuktnMt qoelqoes lignes. Ëst-il besoin de dire qu'il les atAit tout d*«tîord lues et relues.

La jeune fille (ntrlait Aincii à soti daystérieux épioox i

<r Mon pstuvre ami^ '

a J'ai le deuil dans le cœup ef !« d«tiil sur me» vdte-^

tf ments. Votre silence me fait mourir chaque jour et

« même à toute heure. Oh! quelle torture d'attendre ain«i

a avec toutes les puissances de son ftme un CNMitenir, une

a consolatioti qui chaque matin, au réTeil, vous échappe

« encore ! Je tous lé dis avec sincérité, Arnold,- tous allez

.« me trouver bien changée : je suis maigre, pâtie et faible,

a et vous pourrez n'accuser que vous seul des ravages que

c rinsôiïinle et la douleur ont ftiits sur ma fté\e personne.

« Si le corps a tant souffert, je vous le demande à vous*,

* qu'est-ce donc qu'a dû ressentir le ccfeurt Hélas I H saigtaé

cr et saignera longtemps!.. Je vais trois fois par jour au

« btnreau de la poste : fabnse de la politesse exquise et

é de l^obHgeanée aimaÛe du directeur; je MQ Cémpro*

« mets par ma persévérance, je^le sais bien ; et mon trou*

« ble, et mon attente chaque fois trompée fixent trop sou-

« vent sur moi tes regardis hidiscrets des jeuneè employée. . •

« pauvres étourdis qui ont la cruauté, je ârdis, de me trou-

« ver belle encore dans mon abattement et dans mon

à anxiété... Ami, peut-être encore un grand mois s'éceiu-

ff léra-t*il avant que lé ealomle hltêêêe art regagné âon nié

è Nen-attfKf... Si vous étiez en danger, B'ouMiez païf que

ft Inon premier devoir serait, même au mépris de lûus les

« autres^ de voler auprès At celui que le ciel a lié à ma

« triste destinée. Adieu. Votre bien malheureuse

C( ÊVEUIfE. »

Arnold passa encore toute une nuit dans l'agitation et rincertitude, enfin il tressaillit de joie en s' arrêtant à un innocent subterfuge qu'il venait de découvrir, subterfuge ]uiy à ses yeux, palliait une pariie de ses torts envers Am-

bmio, et M apbAÎsaail pour qiiek|iie teops an mins d'ttexiricables difficollés* D se dit tout à coup :

— J'écrirai à ËveUne ; je ne s^;iiem pas; elle devinera bien assez et sera discrète... Puis, ajoata-t-U, ÉTeline répondrai elle, de ma part à Dnroleau.

Et anssitM il écrivit à la laenr de sa lampe, qui* plus pâle» brillait encore quand les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans sa cbambre.

Il sonna et remit à Jacques sa lettre en lui disant :

— Partez sur-le-champ pour Arona ; jetez cet écrit à k poste^ et âHf» de m'^veiller dès que le docteur Baidoer sera levé.

Mais le lecteur àqni^ en fidèle historien des £iits et gestes de, notre héros, nous ne devons rien cacher, le lecteur se demande pent^^tre à lui-même : Qu'écrivait donc Arnold « Évelioe?

Or^ pour satisfiiire la cnriosilé si naturelle du lecteur et notre propre conscience, nous intercalons ici Tépitre 1a jeqne peintre.

« Ëvieline,

« J'ai &illi mourir... Je soufire beaucoup toujours; mais « j'espère bien revivre, pour le ciel et pour toi. Laisse à « tout le monde (à notr^mèire elle-même,, puisqu'elle est a la tienne), laisse ignorer à tous nos amis que j'existe. J'ai « dû renoncer à la terre et ai^ hommes pour exister d'ooe « nouvelle vie.», j'ai renoncé à tout, excepté à toi et à ton « Dieu, Éveline, excepté à l^amitié du vénérable Ambrosio a et du bon Duroteau. Ma main est faible encore... on « m'interdit tout travail... je ne d<^is écrire à personne... a Je transgresse les prescriptions de mon meilleur niédea cin, et cela en ta faveur... et si tu savais à la perte de tf quels biens je m'expose en le faisant, tu ne te plaindrais a plus autant de mon silence prolongé; Écris à Duroteao « pour le rassurer : dis*lui que j'ai été trop malade pour « lui répondre ; que je suis mieux; que j'irai le voir dès

« que j'«Ur«i recouvré une faiblepartie de là saitté (fue j'ai a perdue; mais que je le supplie à mains jointes de m'excua ser, de ne parler de moi à personne^ et de lie s'oecu* « per désormais d'Arnold que pour l'aimer avec indul- « gence I Avec mon amour (Évêline, tu le sais déjà) , et « depuis que ta sublime religion m'a soumis à sa douée « loi, je l'éprouTe sans cesse davantage, oui, je sens que je « renoncerais à tout s'il le fallait. J'ai renoncé à mes rêvés « les plus chers, à mes ndiles travaux^ à ta gldre... mais « je ne puis renoncer à Ëveline -, car Éveline, mon épcnise «c céleste, n'a rien, elle^ de la terre; n'est-^elle pas un « iange exilé?. • et je veux rahner dans cette patrie de doua leurs et de larmes , pour l'adorer plus tard dans celle « de paix et d'ivresse que son Dieu nous promet à tous « deux... Ëveline, adieu! « A....D. »

Celte lettre f que nous suivrons emportée par la péste^ sarde jusque dans la grande ville où lés désirs et l'impa* . tîenee d' Ëveline l'appelaient si brûlants et si infatigables ; cette lettre fit verser de douces larmes à la jeune fille, qui chercha en vain à deviner le sens m^fstérieux et^ énigma* tique qu'elle renfermait. Aussi restart-elle, après l'avoir relue plusieurs fois, plongée dans une rêverie inquiète, absorbée par de saintes pensées, comme aux plus ferventes amiées de ^on adolescence.

•— Mon Dieu, I se disait^elle^ s'il s'était réellement converti ?«.. Que j'en serais fière !

A la fin du mois de juin, par une belle et fraîche soirée, à rbeure où le soleil allait disparaître derrière les cimes verdoyantes des Alpes, deux cavaliers, portés par deux magnifiques chevaux andalous richement harnachés, suivaient au pas, accompagnés de loin par un jeune domes« tîque^ la route poudreuse et alors déserte du Simplon.

|9f LA MM WÊmm.

Ijbl liriM 9e jOQait capriMoseflieiit dans tcurs «bev tm et dans la eriaiiîe (InHaiiiPi da l#i«r» nôiiliirea^ qui é^m^ imemi, les aarinea ao vant^ ava» ks aèiMs abawloiiaées sur (eut aaa.

Les 4aiyt eaTuUirs eattsatofit wëasement Mâsi balança ftar le moiUTaïaMit aaiieiieé et amuiliHie de la seHe : ik •^«Uaieiiit ne poiet s'apeeoevoîf daladistaBoe qii'is gToest déjà panspiiPtte.

De ces àtm eav^^lieia, Foa «lait «■ gru^e vieiUard soi luaili Botàes, aa front véfléehi et plissé par de pésibles h^ Dwm«f •

Le soeaod élak> jeaae ^esMwre ; mais sa maigrear , un ^oz éteints « sa fÛenr asarbiâquipy déoslaieftt «ne neil- Iflise pcéMaturéBy de {tfofondes et irrémédiaMes walfrances..^.

Depuis enyiran «me beore, ils s'avan^sâent «insi loot en eansant avee qsI abandea entrainaot de l'inëaiit^; se 8'^ pereevwrt peint^ an pas ralenti de ienrs lÉ^otupes, ^'^ oonmedçaieBt à granmoe des pentes esoarpées da Sa* plon^ lorsque l'an d'eux, entendant de nouveau henaif les cheval> dit à Tantre :

•^ 8i j'étais supeFsëiieiix et nairenieot eréderle eoiDmel vingt ans, je croirais goûter ee soir quelque bentienr ioespéré ; les hennissements si réitérés de J%fo/îe deviendraieii ponr son BMttre «n augure fartiiraMe, Avet-<-vous jamais cru aux augures^ vous^ docleorf demanda en se redressant sur ses étriers et en flattant de sa main le coursier^ qoî hennissait toujours en agits^i^t son beau cou noir tout coovert d'écume. — Moi, mon anaî, répondit le vieux docteur Buldner, que le lecteur a reconnu sans doute, ainsi qu'A^ A^ld» son ittterlooiileiir ; Bioi> mon cher aosi^H y a l(f^'' temf^ que )e ne crois qu'ait fatalisme;», au haaard... sa^ la Provi4en€e, si vous aimez mieux... -«^ Docteur, doeleir. de grâce^ ne parlez pas ainsi ! s'écria avec l'aoeent d'oK profonde émotion le jeune peintre.

Il avait à peine aobevé sa réponse que les daquesieitt

ràtérés d'v» fimiet ei le brait éetnmei'ifiRe voilwe Fa()piéemenX cn^idoée sur h |Niir6 fixèMaift son «ttinltoii et attirèrent ses regard* de%a»t lui, iMl â« Riilhci d« la graati« rdute. li vit uaë btrline attipoHée arrac k r«{Milé 4» mit ptr qufttrs ohevaBK d« {Msie qpi, lovt «outifta iè wmt^ s'a^ftofaiflot ainsi en pemtantdeB henittefiieBtt qni M •emblaient une réponse intelligente à ceux de sa montUMv

i«^ ai FiéêUff afttfC raison ? dit-^ii, te pafkml tetit iMiol U kiinnéme^ et eH proie à la fièvre d'im presseiitiaient; htWi si Tlnn pei^étre^

Ët^ tournant bride saÉë en avertir le do^teitr Bnldoe»^ Arnold lance aussitôt son cheval au galop, 4i it deaè^li^' dhfi la t»ente périllease de lA riientageè^ maigrie toutes les secousses doulou^enses que sa poitrine en reisetkt à chaqM bond de Fidtlio^ et malgré le âatigiep qu'il eouH de voir M béte s'abattre et Tétouffer danssaofaut^k Hespéraiti Adti sans raisDn^ qu'arrivée au bas de la montagne, la voitdife^ selon Tusage, s'arrêterait un instant pour délier tine deseé roues de sée lourdes entraves dd fer^ et le je6n# peintre se disait }

^^ J'en profiterai p«ur voir tes voy agecirs qu'amène à l'italie eette élégante berline française^ Ge «ont peut-^étPè A» nobles fugitifs ; qui saitl.. la révolution eift peutn^ire eottK menoée... ab ! si c^étaient elles surtout, ô mon Dieu !

Et son emur battait avec une force consukive inaoeouto^ née^ et FiMit> qui, docile à la main etpérimentée d'i^ nold^ venait de s'arrêter spontanément daas son essor, fV« 'Mio eontinttait de hennir.

fin cet instant la berline parcourait le^ deAiiers étage» èe iâ tnontagiiey et lei eloohettes argentines dee ehëvatlfi qui l'emportaient résonnaient plue bruyamment ; le postll^ loo se brisait le bras à falfe ^laqtJer son fOUet. Enfin Të^ pace est parcouru ] la voiture^ pldli rapide, fotiche ait (ified de la montagne; elle s'est arrêtée. Arnold s'approche..-, et on cri de joie et de douleur tout à la fèid aeeueiHe son apparition fantastique à une des portières eât^'ouVertéi.

.179 LJk flOBB BG06B.

Fid^Ho et ses heomsaem^its avAient eti ralëon.

Une inaltoaâtte et iueSable volupté avait été réservée pour ee bean soir de jaln a» pauvte Arnold.

Deux daoïes élégaounéiit vêtues étast descendues de la bertine armoriée, il pressa plusieurs fois Ëveline et la baronne dans ses bras, tandis que ie vieux docteur, tout essoufflé, tout suaaty et essayant en vain de retenir l'élan de son cheval, revenait sur ses pas avec son chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, brisé et endolori par cette ramasse forcée d'un nouveau genre, par cette prouesse d'équîtatioa que son inexpérience Qt son emlMopoint avaient rendues quelque peu pénibles.

La calèche des dames de Momeyx , escortée des deux cavaliers^ eut bien vite atteint la jolie viUa ; elle pénétra <fans ses jardins au moment où le lac, resplendissant de tous les feux d'une belle nuit, semblait s'unir aux cloches d'Arona pour saluer aussi, avant de- s'endormir, le retour de nos voyageurs.

Ëveline et Àriiold purent enfin se trouver seuls...

Vous dirai-je quels enivrants transports, quels voluptueux et insatiables élans de deux âmes si étroitement unies, les jetèrent à plusieurs reprises, ^lencieux et comme inanimés, dans les bras l'un de l'autre.

Oh! si jamais vous avez aimé; si, après une longue el inflexible absence, vous avez pu presser sur votre sein altéré d'amour et de consolation un être adoré... si vous avez senti se reposer sur votre cœur embrasé de désir et d'espoir celle qui vous était chère par-dessus tout... apposé sur son front, snr sa bouche humide, vos lèvres qui semblaient aspirer et son âme et la vôtre.. • dites, oh! ditesmoi, je vous prie, s'ils furent enivrants, les premiers instants écoulés entre Ëveline et Arnold I..

Et qM'est-il besoin de vous les décrire ?

Quand Arnold se trouva seul dans sa chambre, il se mit à genoux et s'écria :

LA ROBE ftOUGB. 173

^-- Mon Dieu^ je suis à tous maiotenan^^ à vous et à elle, à son Dieu, à sa foi el à eon amour !..VeHlct sur nous I ireillez sur elle, sur Ambrosio, sur Duroteau, sur tout ce qui m'est cher!.. Ma gloire, mes succès, mon nom vous sont offerts en holocauste I

Puis, passant sa main sur sa poitrine, il ajouta : — Le plaisir ne tue donc pas? Mon Dieu, je crois que je souffre moins ce soir... Oh I merci^ merci, mon Dieu! merci, toi aussi, mon Éveline, ma sœur bien-aimée, ma fiancée céleste t merci I

" Un personnage nouveau avait été introduit dans la mlla de la baronne depuis son retour : ce personnage paralytique, hypocondriaque, et quiétait, à des époques presque fbses, torturé par de sombres et cruelles hallucinations^ ce personnage, ce vieillard mystérieux, c'était... le baron de Momeyx lui-même !

Tous les (rois jours (malgré Tamélioration positive qui s'était opérée dans cette organisation décrépite), tous les trois jpurs, périodiquement, l'ex-^président était en proie à une fièvre nerveuse des plus violentes, qui venait encore étouffer le flambeau vacillant de sa raison.

Alors le baron de Morneyx ne rêvait plus que cours^ré^ vôtales et échafauds, réquisitoires et condamnations sans jugement. Il voyait ses victimes se dresser sanglantes devant lui, l'appeler, le menacer; le bourreau lui montraitsa place sur l'échafaud politique, qu'il avait dressé tant de fois. ' C'était une folie affreuse, pendant laquelle le pâle vieillard se traînait à genoux et l?s mains jointes, demandant pardon à tous les nom&, à tous les infortunés, coupables ou innocents, tombés sous la hache homicide si souvent levée à sa parole sans frein ni pitié !..

Alors il criait, sanglotait, frappait sa (ête contre les murs, demandait grâce aux juges, aux bourreaux^ au .roi. loir même, pour tous les condamnés, pour toutesises viclknes, et pour lui-même. ^.> . . .:. ...... .if. ,. i. /

174 LA IIQBE RCfOGII.

Et e'éfiit un aspect de deuil et de douleur siitistre antonr de la parfloaiie de l'ex^président, quatid ses ftinesfes accès se renoinFdaienl:

Puifl^ la ente à peine passée y le tfeillaf d rédèyenut calme comme Pocéan après la teihpéte ; il dèYenaîY ¥hipà a ses horribles souffraneesy pensif, rellgietity repéntailt, et n'ayant plus de rftpperts tfo'avee le del, q[il')l Infel^cédait barablement dans toutes les bétires de se9 joOfS sans ftèrt et de ses nuits éans sommeiK

C'était le tigre redevenu agneali^ et tëiit à la fôis nne triste^ funèbre et consolante expiation I Pauvre baron d« Mdrne^x !

Annold ne tarda pas h à'Méfelser tin ttÉàlIiéâreux yieillanl : il se rappela la parole d'AmbrOsic^; et f aspect dé eette fervente foi, cette iréteignaticiii tofute cbféttéif ne, reiov- Mènent sa pitié pdur le baron et sa Àouteîs$idt^ aux ôonseils et aux instructions du pieux pèleriif .

^ Dieidémei^t, se dlftait-il^ le clèl a pttrlé ftOi ^el ettàe, et -sa parole aussi s'accotnpliti Uëh Dieti^^ ptit^otinez la baron de Morueyit I mon Dieu, véilleii aû'^ sur lé (tere Afflbrdsio !

Gomment n'auriiit«-il pas crti au don de diviiiation de eel homme mystérieux, lorsqu'il vit le bèirottne elle-même, «baissant sa fierté et ses pf'éterrfJèlJs éffi'énée^^ empressée à M faire de noUveAleè ittstatfètfsr J)dtir ra^ccôràplissemeol d'une uÉion dont, un môi^ auparsivstnf, dâtis ses vofèsalfibitieus^ et 6a morguè altiè^e, elle âetUbMt si ëingùèël

Gemment n'KuraiC-i) pas vu dans Ambi^le htl de ces personnages toat-puissafffs dorif lH Pit^den'ce fié âêr/rMé se servir q«e comme* des dociles }ndtf titneAts dé ^eâ M^ mes décisions?

Éveline elle-même, quand eBé apprit éfe là boudfte d'A^ jiotd, le buf du pèlerinage du yhW ^Milé^,- Ë^eïité, IodI émiey^ne lui av«aft-e)ié pi^s répondu :

. >m*'fih bien l^puiisque tout te monde -f cottienf, y'xtttU^ vous à Milan, et cet hymen s'accomplira; je ¥ous appelle

LA ROMS itovn. 175

mi l^nbUqiMlïient i|Hm efaer Arnold, mon épèlit^ mon alfi! ; je dirai ùui à la voii du prêtre qui nous béirira^ man^ à votre tour, tous me jurerez d'avauee de féiipectei^ lé ser- Hieitl de toire fiaÉtéet Seugez^y I»«b/ Arnold^ je lïe serrai iF0tve épDuse que selon IMeaf... je YeuK rester pure»., mi-^ trémefitje mourrai;, voyex-TOus^elTO«is âm^iy peurttré... yen» seatez^vovs doae la fôrfee de respecter la faiM^sëë d'aune pauvre âme qoi n W bâffilée que par^ votre riom ?

8mna rien répondre^ Arnold atait baissé la téfe efr signe é'adhémn; puis il ttTàit ptii Ufve diaiô d'Ételfnéy qu'il avait posée avec force sur sa bouche^.v Ûnè îttHtfé ifehmk d^f toibbeiv lorsque la jeune âtle^ entendant bietifer quelqu'un^ s'échappa en poussant un cri de doulet!^ è( dé raiit» volupté, et eii jetant dndernie# f égard plelÉi ^ roé- Iftooolie et d'eépoàr sur le jeune peitit^è, ipil hii èiiait avec émùtioà s

«^ Tu vas done toe guérir !

Nous sommes dans rantique oapits^e des rois lombtrds^ oette rieh^ et neble ^té toute pleinedes souvenirs du lâey^i^ âge, dans laquelle on eroit^ au sein des loligues et brillantes nuits d'été, voir planer, sufr ses monuments eveltes et mlkp jeataeux, sur ses temple^ aérien» aux nnll^ flèehee deûteléel de marbre, le^ grtnde$ ombres des etnperenn du Bafih Empire, des saints prélats et des immortels guerrieri qiiî VillusUrèrent.

Nou9 sommes à Milan» où obique édifiée^ ehique piaeer eb«que rue vous parte de* Tbéodosey des Augustin) det Ambroise, des Charles Borromée^ des Chiurles VID, dei Sugès^ S^aubamais^ de» Léonard de Yinei, des Luines^ 4m Guide^ des GuerQhine, et de tàHt d'aatrès hérosy poëtee^ ^Ipteuf» et peintres immortele^ sans oublier le scrfdat coeronué et la couronne de ferM«

176 LA BDBB mOmK.

Or, ce joar4à, l'antique nef du d6tne|ie cette splendide cathédrule, û vasle et si imposante^ était à inoilié euTahie par uae foule parée et recueillie.

Les vitraux étiacelaieot ; tous tes aatels étuent décorés pompeusement et chargés de cierges; àes nuages d'enom Ypilaient par une demi-obscurité la clarté douteuse da temple ; et sur la [Jaœ du Dôme stationnaient de nom-, breux et brillants équipages, des groupes animés et bavuè de cnrieux se perdant en mille extravagantes conjectares sur la cérémonie qui était célébrée en cet instant dans l'ascienne cathédrale.

Une jeune signora y abordait une vieille déyoteqoiloi répondait :

— On marie en cet instant dans la ch]q>elle sonterraine {la chapelle émargent) une jeune et noble Française avec un peintre qui jouit déjà, dit-on, d'une grande célébrité; on ajoute que l'empereur anoblira bientôt cet artiste, qu est si pâle, si maigre^ a un air si souffrant, je vous assuré qu'on dirait bien plutôt qu'il va recevoir le viatique (p^ se marier. Tous ces artistes, voyez-vous, ma chère, s'usent et ruinent leur santé plus vite-qu'une robe de gaze n'est froisée. Aussi, si j'avais mari^ à prendre, je me garderais bien d'épouser un sculpteur on un poète ; * et si voos avez un arhant, choisissez-le de préférence dans le militaire ou dans toute autre profession.

Et comme la jeune signora codamençait à froncer le sontci), la vieille et béate habituée du Dôme reprit ainsi sa harangue :

— Je veux dire que les imaginations d'artistes ne foat pas de profit en ménage. Maris ou amants, vos artistes et vos poètes sont souvent des débauchés qui s'usent da» leurs travaux comme dans leurs rêves insensés, et n'apportent pas plus d'ordre et d'économie à leurs affiures eti leur santé qu'à leurs plaisirs et à leur folles pensées. Axai en trouvez-vous beaucoup de gros, gras et forts parmi emf Bah I bah I ils ont presque tous un air de famille... ks

épaules resserrées c^nme le mari de cette jeune demoiselle française^ des teints de déterrés à faire pitié plutôt qu'envie... — Adieu, mademoiselle Angélique, répliqua impatientée et en s'éloignant la jemie signora, une jolie et coquette marquise, la perle des femmes de Milan ; adieu^ Mademoiselle, et merci de vos conseils, ajouta-t-elle. — Oui; oui, répéta de sa voix criarde, en la suivant de l'œil la vieille femme.*, oui, si^ jamais vous êtes veuve, rayez de la liste de vos adorateurs tout nom d'artiste et de littérateur... la plupart d'entr&eux, croyezmoi, ce n'est que de la crème fùueiiée.»^

Miais les rangs de la foule agglomérée devant le porche de la superbe cathédrale s'entr'ouvrent; le cortège s'avance gravement, précédé du suisse en habit galonné, et faisant résonner sa hallebarde sur les dalles du temple, Usées par les siècles accumulés.

. Parmi les conviés à la solennelle cérémonie, on distingue Je docteur Buldner, dont la belle chevelure blanche flotte en désordre sur un habit de cour orné de plusieurs croix ; d ses côtés son neveu Antonino, jeune chirurgien, qui donne à la science les plus belles espérances^ et qui a été présenté la veille à la baronne ; enfin^ derrière ]es mariés, le père ÀPibrosio lui-même^ qui, à peine arrivé d'un long et pénible voyage, a voulu bénir une seconde fois sa fille et son enfant chéris. Il marche avec peine, s'appuyant, sur un defl valets de 1^ baronne. La neige de ses cheveux et de sa longue barbe semble s'être accrue dans les durs chemins que ses faibles pieds ont dû parcourir ; son visage^ plus pâle^ parait plus rayonnant ; sous ses fauves paupière^ brillent d'un limpide éclat des larmes écloses d'une sainte et secrète joie.

Ambrosio ^'avance lentement à l'autel^ comme un pa* triarcbe vers la palme du martyre, et ses traits resplendissent déjà de la félicité et de la majesté célestes. L'inspira-' tîon et la foi brillent sur ce front si pur et si noble. Oh ! qu'il est beau ainsi, le vieillard dont les lèvres entr'ou-

479 i^ ftWi rnumi^

veri68 murmurent eneore des priàrea ferrentes pont m éBwL enfants^ prières si yrdes, si désintéressée»^ sf dipa de TOUS, grand Diea I — ' Plaee I place au s/ûiit vieiUard I Chacun se découvre à sori aëpect i chaeun se sent ranpli de crainte, de respect et d'admiration deTattleetteMe et iitoposiinte ruine qu# la main et >a voix de Diea sat^ soutiennent^

Les femmes et les enfants se préoipiteii^l sur ses pas pour baiser les pans de sa robe : 11 a Tair si inspiré et si heureoi d'une ivresse et d'une extase inefTables, lé saint et vénérable vieillard I On prie, on se découvre en le voyant s'avancer. C'est bien le ministre du Cbrfat^ le prêtre du m Dieu I

Devant ÂmbresiomarcbaieatÊvelttie et ArfÉotd^leeoQpk béni , qui semblait en cet instant puiser des fcMrees dass Tespératioe de l'avenir et dans 1» satisfaction do préseAL Éveline avait refleuri à sa pure joie, cornai tin lis ki^ temps courbé au milieu d'une ombre froide et hUBoiéet redresse aux rayons d'un soleil tempéré.

Êvcline était belle encore, elle aussi ; mais d'une beauli si pudique^ si rêveuse, si calme, d'nne beautés! chrétiefiM) que pen des jeûnes seigneurs accourus pci^ir la voir ào p^ sage la trouvèrent séduisante.

Il y avait des grâces de Tenâint et de Tange sur le fM virginal, dans la mise, dans totit le motnâen^ et jos<|M dans les formes chastement voilées de la jeune tnariée.

Et à Milan, comme-à Paris (plus qu'à Paris peat-^tre), le m^nde étourdi^ le monde fasbionable et votuptueui^^ mande aux anges même quelque chose de la terre/

Éveline ne. plut donc qu'à un très-petit nombre; 9bûé modeste, sa rougeur pudique^ son embarras^ n'éfaieftt) vsn yeux des plus coquettes, que de la gancherie. Ëàftit''*' mour et de moyens de séduction, on est civilisé à MHtt presque autant qu'à Parié.

AnioUl> sa Marne et la impotine sont de retour dans la^ «hefimlti^ ffitim du lac Majeur, dprèa uil séjour i'k peine Qoe eeaiaiBe daos Milan i Ha <mt retrouvé le vieux prési- . dsot qui, faû aussi, dans ses iuMants lucides, souriait au ];>oa)ieur de sa famille^ ils sont arrfvés suivis du bon docteur Buidner, de son neveu Ântonino et du saint guide de |#tite eetta siiikpletnaisonvfliaintenafit si unie^ et où la joie, la jEélioité et i'Mpetr semblent être enfin revenue après une 91 k^ngiie abse^cew

La fin d'août, de ce mois brûlant^ qui était en cette année et soui ce qiei um mois embrasé, s'approcbait.

La victoire du peuple parisien avait retenti dans toute l'Italie; ie bruit en était bieii venu jusqu'à Arona, et même jusqu'aux oreille^ de eette famille si paisible et si heureuse é^ $m oubli.

If sis aa setin des ineffabies i^redses dont s^abreuvait depuis si pe« de jevrs son âme quelque peu soukgée, qn*é* taieitt, je vous le demande, poul* Arnold, ces cris de gloire al de gaerre lointains ?

Ken pas qu'il y fût insensible, au moins.

Car il n'avait pu se défendre d'un tif sentRnenI d'orgddl ei ée joie, mêlé de quelques regretsf, en apprenant la paci> fique et f^viease révolution de son pays. Il s'était mémo surpris à se d^'e, en songeant à Dnroteau :

.-^^ Qae ne me suis-je trouvé là, près de lui, et quand sa0rài«*jq ce qù'il^t dev^^nu !

Mais na Imiser^ aae caresse d'Éveline avaient refoulé dânsis cœur de TamaaMâ plainte du patriote.

Aht deuees et belW sosurs d^Éveline, femmes, plaignezvous donc ensuite de manquer de puissance I Ingrates !

Cependant on se perdait, dans la maison même de la ba- Fonae, sa conjecturés de toute espèce sur la manière d'être ensemble des deux époux. Jamais la femme de chambre d'Éveline n'avait pénétré auprès d'elle et présidé à la toilette de sa nudtresse qu'en l'absence d'Arnold, et la plus

igO LA B(ttC KOOn.

grande réseire semblait exister entre les deux jeooes miriésy dont les lito étaient séparés par l'épaisse et flottsale morailie de prccieox rideanx de soie de Chine^ et ea ootre comme défendus par deux hauts paravents ornés des plos riches et des plus fraî<Aes peintures

Et pourtant les ineffiibles Yolnptés des anges, les phi saintes et les plos enivrantes joies d'an amour céleste, dilant les silencieuses heures des nuits les pins sombres et les plus calmes, avaient visité déjà plus d'une fois, à de rares intervalles, il est vrai, et comme abritées par ane obscorité inviolable, cet asile mystérieux d'un hymen plos mjsié» rieux encore.

IS nous osions ici lever un coin do voile qui voltige toet au-devant de notre plume, et semble se jeter malgré elle sur les détails les plus attachants de ce récit... si, d*oiie main trop hardie et pour satisfiiire la curiosité du leeteor (nous ne disons pas de nos lectrices), nous osions écukr sans bruit les plis onduleox des rideaux de la couche d'Éieline, peut-être la trouverions-nous en chaînée aux bras de son Arnold, heureuse et mourante d'une ivresse toojoon pure et toujours renaissante. Pauvre fleur que les caresses de la brise semblent faire revivre I Et si vous étiez trop scandalisé de la liberté de cette image, je vous crierais biei vite : Rassurez-vous, rassurez-vous, lecteur pudibond I

É véline a tenu et tiendra encore son serment... ÉveKiie est répouse d'Arnold, épouse toujours chaste et pudiqoe; épouse céleste, toute à lui, et cependant restée vierge.

Oh I qu'elle est sublime, incroyable et surhumaine, h résistance noble, sainte et incessante qu'il s'est imposée, cet époux d'une autre vierge !

Quels combats et quelle victoire aussi !

Quelles joies, quelles étreintes inachevées et inlerronpues! mais aussi quel triomphe et quelleauréole pour tous les deux dans le ciel I...

L'antiquité aussi nous montre des époux parés de tov

UL ROBE EOUGW. 181

les dons de la beauté, de toutes les grâces de la jeunesse, de tous les trésors du cœur, qui, dans une amoureuse étreinte, illuminés soudainement d'un rayon céleste, confondirent dans un dernier et ineffable baiser le sermefît de chasteté arraché à leurs deux âmes, sœurs sur la terre, qu^ youlaient l'être plus étroitement encore dans une autre patrie.

Ces deux fiancés, ces deux amants furent deux saints époux; leur pureté les soutint jusqu'au bomt^ l'antiquité leur a donné la palme du martyre... mais leur sacrifice ne fut-il pas moins grand, moins complet, moins dur, moins inexorable que celui d'Arnold et de sa vierge épouse, qui confondirent, eux aussi, souvent leurs deux âmes et presque leurs vies, sans qu'un seul souffle d'impurelé vint jamais ternir leurs joies et la blancheur des ailes d'anges qui semblaient comme protéger leurs amours si peu terrestres? Aussi quelles amours !

Et quel h jménée !

Pour eux, point d'uniformité fastidieuse, point de dégoûts point de satiété, point de lentes et toujours trop promptes déceptions, point de désenchantements mutuels, point de douloureux plaisirs, point de privations cruelles, d'intimité décevante et grossière ! Pour eux l'union des âmes, la communion des cœurs, les voluptés sans fin, sans lassitude, sans amertume, sans reproches ni remords; enfin les voluptés pudiques et enivrantes que Dieu même contemple en souriant.

Mais pour les hommes du monde, qui les eussent tous les deux, sans aucun doute, montrés du doigt dans leur félicitéinextinguible; pour les hommes qui appelleraient leur lutte démence, leur constance, leur foi, leurs chastes amours, folie, dérision et hypocrisie; pour les hommes froids et sceptiques qui flétrissent tout et profanent jusqu'aux lois saintes de la nature ; pour eux, pour tous ces marchands de fausses voluptés, le mariage et ses tyrannies, ses vices et ses inégalités, le mariage selon la civilisation... pour eux

le divorce et l'adultère ; pour eux Tuoioa t^resUv et char^ qelle^ union souvent inonstrueu8.e) où laa deux p«(rtiêfi-luU tent d'astuce et de fourberie, où çhacuq se vole et se trahit sciemment, où la joie compte à peine des heureS| etladou* eûr des siècles!

A Évélinë et à Arnold seuls des nuits de voluptés toujours ihstssotiVies et insatiables. .1 deé joies à faire envie

aux anges I. • • . • • •

. Ainsi plongé dans (es déliées d'une félkilé iâespérte, d'un l^imeA héài, d'un calme bonheur^ d'qne uaioli4cRiii céleste qu'il n'avait janotai^ û9é ipéme rêvcc^ Arnold h\ presque indifiérent (à quoi eùt-Hpu être attentif)) att^dVAm» glorieux qui sVhevait sur le sol afiTrs^nchi 4e U Frjiiw Il savourait goutte à goutte l'ambroisie de cette coa{ve de vlô qu'une foi iiiebraiilàbîe, une existence toute d'oubli et d'^bnégatioti, venaient dé placer sous ses lèvres altérées d'ariiotii^ et de «rô^hfcô-; cOdpe divlfiè soutëfiû'é à ses yéitt par les mains amies d'Ambrosio et d'Ëveiiiië; coûj^ife jouissances saintes, d'espérances ineffables et- de sdîfitef^génération; coupe d'amoUp et de joie eoeeédant k la eoCf^ d'jLfnertuaie, a la coupe du désespoir, du dool» 8l de Fi- (béisme I tieureux Arnold !

Ambrosio, la baronne, le yieqi^ pré^ideiiit lai-qpéme dutt ses courts instants de lucidité, souriaieii\t tous au bonbetf de leurs enfants, contemplant avec le sentimeût d'un naturel orgueil ces liens indissolubles foràiés, après tant dV rages et d'erreurs, paf leur amitié... cet hyrfaen radieux, d c^mrhe résplendiàsant deS Pdyons de Famour divîti 1 eteui ^ussi se sentaient renaître à l'aspect si touchant de cd hf-

ménée si beau etBiJaéni, leur ouvrage I. . ; • • •

Mais sur la terre» sur cette terre d'oubli et de doute^ du* cette sombre vallée de la^Q^eç el d^ dduil> la joie et ïetffà ne jettent qqe de passager^ et imper^pUbles éiçlc^irs*

Le bonheur y est une de ces îles inconnuçs placées todàcieuseméiil sur toutes les cartes par d'audacieux et meflsoïigers marins ou leurs successeurs : tout le monde en parie, Jout le monde léscotinaît, et aucun moderne navii;»' teurne lésa Vues.

hê boaheur nfésk autre ehdsé qîl'ytié tbnt\t Volupfé qui 4are & péiiie qilelq(i«iÉ heinre^ de plus qôë «èë épbétâèreâ «œurâd ''"..'-'

Le b(itihetir^ esWce iom, ditè^^môi^ plus qU^Qa l'éVe; plus qu'une é^él'àtflM^ ptus qo'ua tif et enivrant désf^ qui iliumiBêtit quelques jours et qâ^Iqu^s nuits , qtlelqilies heurèâ jcto ed idn^ voyagé hittntrtn qu'ou^ippelte Is iriet«/i

Pftut^trè Arnold àvftiMl toitôhé ti de pi^t i&iMïrm ? peu^ étFe avait-il treil^ le bottkeâlplDtt... Qui* sait? • Si l^lM»iiiiné peut y aspiî^^;^! Ifciites le» ftiréès de là fb'v, Se ]ft dliaMé et d*UM réligien de pAix et â^û»o«(r peutéui doaiiet* ôe bien éhimériqne> dites^mei encd^e^ je tous p^é-^ •i AtDold ne pbuVftit pas se direbeereuxy M, heureux pat Ëveline^ betirtulc par Ambroiie^ heut^ux par raffiectioti de (eut pe qui l'entourait, par la tendredlè ifiépniaable ei désintéressée qu'il rendait à tOtis^ et qne eês regards et àon âme semblaient p«û«er a» eiel ?

Peur lui, pins de projets ambitleuS^flu» d'amitiés rivales^ ptas d'étroite» jaiou^/ de travauic opMAtfes et bonir<cilié», de rêves eflfr»éfté« de gloire et de fortune.

Maintenant, pour Artiold, tous tes irésors impurs de la terre étaieM voilés du linceul de J'oubM; ef dans tet oubli général des ehoses deeemonde^ii s^était même aecoutumé à ne plus se rappeler auesi-ft^qîiemment les menâtes dn vietkx DuAiiéanv H s^étonnali- d^ son dllenee sans s'en pkuiMke et sane cesser dé l'aimer v au sein dé si tendres préooeupationB^ il songeait ^oins'^uvènt' à lui.

Or un matin qu'il venait de âdrik avec Éveline, décidée à^ravirj appuyie sùreon brasy la montagne, et à visiter la ebapeUe d-Ambrewo^ restatlrée par J^urs soins, le docleur Buldoer^ qui renouvelait fréquemment ses visite» mt dames de Morneyx et 4 son jeune ami> «'étant trouvé sut leur passage dans le jardin qui entoiirait'4aj^ie habitation d'une iHple haie d'arbustes odoriférants , le docteur Bnldner^ disons-nous, remit' à Arnold deux lettres, Tune d'elle» était du bon Durôteau; il rendait aitid compte à Arnold du combat des tf ois jatiTs, auquel II avait assisié : « Mon ami, •

4 J'ai su indirectement que lu n'étais pas mort, et je •leiii^ bien -aise, moi> de t'appfôndreqtre^e stii&pas tué;

IM hk ftOBs Miras,

« Nous avons fait eo peu de temps de \k grande et bdie besogne. Un roi et jses stupides courtisans chassés; U a garde nationale rétablie, et Lafayette son général; ks a trois couleurs revenues ; la censure, le double vole, les a jésuites et tous les privilèges enfoncés : voici ce que k «couri^e du peuple parisien, guidé par quelques vieax c gnpfnaris (et j'étais du nombre) a gagné en trois jours.» « Les Bédouins se sont baltus admirablement. Le Loime, c les Tuileries, la caserne des Suisses tout a été pris d'a»c saut au cri de vme ta charte ! et au refrain de la MamU- « /aûe...Nous voiià^je pense^ redevenus la grojnde fMlmi « Noos briserons avant peu les traités intâmes et huini- « liants que le règne de$ autres imposait à la France. •• Noos « allons faire trembler encore l'Europe : quant à moi, je a suis prêt, malgré ma goutte, à doubler encore quelques « étapes. .. J'oubliais de te dire que j'ai été blessé à la coisie « gauche d'un coup de lance. Malgré ma blessure, j'ai été « présenté au lieutenant général du royaume. Il m'a dea mandé ce que je voulais : j'ai cTemandé la croix pour toi « Il te connaissait bien déjà. Il m'a aussi parlé du bruit qi a courait ici que lu t'étais suicidé. Je lui ai répondu que ti « contribuais toi-même^ par ton silence et ta paresse, à ae- « créditer ces rumeurs de la malveillance. Il veut acheter a deux de tes tableaux... il aime ton talent. On le dit coua naisseur. Et vous ^ a-i-il ajouté, que demande%-vous? k « lui ai répondu de nouveau : La croix pour mon protégé: a il lamérite depuis longtemps. Tu auras la croix, mon fils! « Huit jours après, j'ai reçu un brevet de lieutenant-€ok>- « nel et le titre d'aide de camp du ministre de la guerre. De a grands diables de laquais sont venus me débarrasser de « deux de tes tableaux : ils sont destinés à orner la maîsoi a de campagne du prince. J!ai reçu aussi pour ton compte ni « bon de vingt mille francs sur le Trésor. Je te les dois. Ti « viendras les chercher, ou j'irai te les porter moi-méne a si on me donne un congé. Tu vois que les révolutiotf « sont bonnes à quelque chose, mon ami ! Les vie^sx re* a trouvent leur drapeau (il n'y manque que l'aigle*- ci a quelle diable d'idée de l'avoir oublié !), et paMessus k c marché, ils ont de l'avancement pour panser leurs hier a sures^ puis une bonne guerre en perspective*. • Moi, si to

LA BjÛSK ÎOTOS. 18S

« ne Tie&s pasbientôty et si nous nous emparons avant peu

« de rUalie^ qui d^à fermente, dit-on, je tâcherai de faire

€ partie du corps d'armée qui ira vous visiter^ et, mon biU

' € let de logement à la main^ j'irai embrasser mon Arnold,

« lui rappelerses promesses, lui montrer ma jolie nièce pour

a lui demander s'il veut bien nous loger tous les deux.

c Adieu donc; au revoir. Dès que j'aurai ton brevet, je

' « te l'enverrai... Ton ami, « Durotbau. »

L'autre lettre était une dépèche du consul autrichien à ^ Milan'^ qui, sur la demande du docteur Buldner, médecin '* particulier du vice-roi, et ce dernier y ayant prêté son ap« ' pui, avait sollicité et obtenu pour Arnold la croix de l'ordre ^' de Saint-Lazare et le titre de baron. ^ — • Hélas I que d'honneurs à la fojs ! s'écria le jeune ^ peintre avec l'accent d'un dépit et d'une émotion mal con- ^ centrés. — Je vous salue, mon cher baron, dit eu Tinter- ^ rompant le docteur à Arnold; et vous aussi madame la ba« ^ ronne, ajouta-t-il en s'adressant à Ëveline, qui semblait (' deviner et partager le trouble secret de son mari. ^; Ce dernier, serrant affectueusement la main du vi<»ux ^^ médecin^ lui dit en s'efforçant de sourire : ^

f — Voici encore un nouvel excès de vos bontés, cher doc* f teur I Je vous le demande, méritai-je une telle distinction?. . . 1^ Et comment me reconnaîtrai -je envers Tempereur? il i^ faudra donc que je reprenne, mes pinceaux ? Alors revien- 1^ dront vos ordonnances et les déchirements de ma poitrine... 1^' Cher docteur, je vous en prie, n'oubliez pas, pour ne plus Â' me blesser^ que je ne veux être ici, pour vous et pour mes t^ amis^ qu'Arnold tout simplement, qu'Arnold le peintre : i^^ vos titres et vos insignes, je les garderai comme de pré* i^ cieuses reliques d'amitié et d'une hautie protection; mais je tfi mourrais plutôj que d'en faire usage jamais. ii En parlant ainsi, Arnold se retira en donnant le bras à i^ Éveline, rêveuse ettriste; et ni elle ni lui n'entendirent les \$ éclats de rire du vieux docteur, qui^ pendant qu'ils s'éloi* f gnaient, leur répéta encore deux fois : $1 — - Adiou, monsiou le baron ; adiou^ madame la baronne. [(f — Peste soit de ses amitiés si empressées^ si ofdeieuses, ^ hélas I et si maladroites parfois 1 et que va penser Ambro* \t $io T dit Arnold à Êveline dès qu'ils furent seuls. J

. Puii il aj««)to f fi I>ai8aftnt doulooreakemefil lu tMét

^^ Taai d«r j^U qI de bopheor oe peuvaient darët phM loogiei»ps««. ei ces demc lettres, ees titpeâ, oe^ iosignes, biei plutôt 4e l'offgueil que de l-hôofieiirj coioœe ils le3 appel* lenty oe aie piiédiaeBt-^ilft rien de fàebeuxi ËveliBc? <^0bl non, loon am, mon 8^ul biea^ non, mon Araiddi répondit en fri^sodnBnt d'effr|)i et d'âtnour la jeuae fille ( iieàs poovonaapptl^ toujours ainsi l'épouse d-AtnûLd), qui, l'eok* (aoi de «es déuabrae^ et éotooie péfogiée sons ses regards, qu'elle imploiifût teodremenl, répétait t *-^ Nob, mon atot' non, point 4e fitiieates pfessentiments, peint de sembM présages^ peint dis nuages menaçants dans notre honzool point d'écueils ni de ronces dans notre belle roote! poiit d'orage datis notre traversée si doutie et si pkisibld ! Regarde> ami, regarde sur nos têtes : le eiel est ai par I pu un seul nuage n'obscurcit son cristal bleu I Là^bas, 100 noi pieds, le lac, bien aussi, semblé sommeillev : pasooe . vagoe^ pas un bruit, pas même lé souffle du veqt... Tost ne te parlé«»t41 donc pas de paix et de calme, et ne devoi» BOUS pas espéroF encore^... Allons, ami, allons^ pauvre et faible enfant, du courage ! t^^ Oui, todt est caîme^ '^ pondit Arnéld: comme toi, j'aimerais <:e silenoe; maissi c'était celui de la mort^ Ëveline l ^^ Oh I ornel, tais>-toit répondit li^ fiancée du peintre, en plaçant sa main sor la bouche d'ArUdd i tais-toi ! tai»*toi I répéta»t*elle| paovn ami, ne blasphème pas le ciel en désespérant... Diea ^ notre père Ambrosio riens restent. Oh ! moii Arnold, n'afflige pas a:insi ton ÉTeline, qui n'aura pi|s la force de te suivre si tu continues ainsi^

£t leurs bouches se joignirent, et confondirent en uiit seule âme et en une* seule plainte ees deux àms et Isoi^ tendres plaintes; pui^ il« s'assirent près de la vieille rocte acGOututtiée à leurs visites*

-r*Oh I je iuis bien lasse encot>e, dit aprèk qoekfueaiflSlaBti de silente la jeune e( trop souffrante vierge, pliée soos la douleur et son anxiété domme une pauvre mouette tv0i ;ses ailes toutes meuillées de pluie sous l'enige. Oh I je suis bien lassé I répéta-rt^-elle : restons ioi si tn veux; nous ver i*ons Ambrosio demain. -*- Oui, cher ange, répondit A^ ' nold passant sa main dans i^ eheveuk débeuieléi ÛfÈfém,

M K€B1 ROUaiU ig^

qui aoi]ri<dt et pleurait sous les tresses soyenses dé sa chevelure en désordre*

Et quand une heure se fut ainsi écoulée dans une délicieuse rêverie, dans Tépanchenient mutuel de ces deux âmes sœurs, nos époux songèrent à regagner le toit hospitalier ^ui protégeait leurs joies, et semblait les mettre à Tabri déaoroiais de l'infortune et de ses coups. Déjà ils arâient atteint le pied de la montagne, et commençaient à stiiifre lei bords ai riants du lac, quand Arnold, plaçant une de aes mains sur son front, parla ainsi à flveline :

— - As^^u vu, amie^ cette lettre de Duroteau? lui dit*il : elle es( datée du mois d^août, et nous sommes déjà au milieu de septembre I Je n'y avais pas songé d'abord. Ce retard me tourmente... cette pensée me poursuit. Qu*est donc devenu Duroteau, Éveline? et que signifie ce silence? 11 parlait encore, lorsque Fépito^ le petit pâtre, le commiasionnaire aussi du vieil Ambrosie (car Pépite oumulait)^ sortit d'une barque amarrée en cet endroit^ et accosta d'un air effaré Arnold^ en lui remettant un moroeau de papier à demi plié, et qui portait encore pour tout cachet Tempreinte de ses doigta*

Pépite s'éloigna aussitôt à toutes jambes, comme s^l eût été déchargé du poids de quelque importante itiission, et laissant dans l'esprit et le oçeur d'Éveline comme les traces du trouble secret dont il leur avait semblé lui-même agité t puis le jeune pâtre disparut derrière quelques arbres touffus qui bordaient en ce lieu la route, et il sembla se diriger du côté du sentier de la montagne que venait de quitter Arnold et Éveliae. Pour toutes paroles, il avait dit dû couple bienheureux qui le protégeait :

^^ On m^attend, et je suis bien pressé... TeneK^'Vôaâ snr vos gardes!

Puis il s'était enfui en sifflant.

Arnold^ lui, ayant entr'ouvert ce billet, poussa une etclti*matiQn de surprise, eroyant avoir reconnu l'écriture de Duroipau... Pourtant l'écrit mystérieux que Pétito lui avail jeté d'une manière si étrange n'était pas signé. Voici ce qu'il contenait :

c Monsieur^ a Un de vos compatriotes^ chargé d'une nàisston âecrëté

188 tk IIOBS EOUGS. ]

c( eu Italie, voudrait tous communiquer des noorelles im- « portantes touchant les affaires de votre pays. Il s'agit a d'intérêts graVes qui ne peuvent être débattus qu'entre < lui et vous. Il est chargé de vous remettre une assez forte a somme. Cet étranger, que vous n'avez peut- être point en- « iièrementoublié, vous attendra ce soir, au coucher du soc leil^enfaee de Yiêola Peseatorij au pied de la montagne: a soyez exact au cendez-vous... Deux coups de sifflet vous cr avertiront de loin du lieu où il se trouvera ayantTheure. a indiquée : vous répondrez au signal . Il ne peut et ne doit « avoir affaire qu'à vous... Emmenez, si vous redoutiez un c piège, un serviteur qui devra se tenir à cent pas de nous; ff car votre police a des yeux partout, et je ne puis ni ne c dois vous compromettre et me perdre sottement, Dareste, « le|mot de passe est loyauté et honneur. Je vous attends.»

— Qu'as-tu ? qu'as-tu, Arnold? demanda, avec une vive émotion qui sembla étouffer sa voix, la tremblante Ëvelioe. Tu as l*air ému I Tu sais bien que je lis dans tous les plis de ton âme, et que nos cœurs^ à nous, sont transparents !... Dis-moi quel main t'a écrit, et quel est ce rendez-vous dont ridée seule m'effraye! — Rien, mafiUe^rien^ ma peureuse, je t'assure^ répondit Arnold, essayant de prendre un ton de fermeté qui contrastait avec l'agitation écrite sur ses traits... rien, te dis-je, répéta-t-il; quelque émigré français^ quelque ofBcier de l'ancienne garde royale, o& j'avais plusieurs ainis^ et qui sollicitent une entrevue pour me demander du secours et continuer leur routes Que veux-tu, ma pauvre enfant? hier, eux là-haut et nous là-bas... aujourd'hui, nous à leur place, eux à la nôtre... C'est triste^ et ça fait prendre en bien grande pitié les honneurs et les richesses de ce monde^ n'est-ce pas, Éveline ? Ils viennent à nous, ces exilés, adressés par quelque généreux vainqueur; qui sait?' par Duroteau, peut«^tre... Je porterai de l'argent et du vin, et Jacques me suivra avec un cheval.

•^ Ne me trompe pas, mon Arnold, répondit la jeune femme ; ne me trompe pas, et rentre avant la nuit^ je t'en prie... Les soiréei^ sont devenues froides; il y a de l'humidité sur les bords du lac*. Rappelle-toi les conseils du docteur et les inquiétudes de ton Éveline^ qui pleurerait encore si tu l'oubliais.

Arnold imposa silence aux appréhensions et aux tendres sollicitudes d'Éveline en déposant un baiser brûlant sur son front, qu'elle penchait toute rêveuse.

Puis il reprit son bras, et tous deux rentrèrent dans la jolie et simple habitation où les attendaient, autour d'une table couverte de mets confortables, la baron ne. Je vient président et le docteur Buidner, qui, sans égard pour les scrupules d'Arnold^ le salua encore d'un ton familièrement anaical et avec un long éclat de rire, du titre de monsiou le baron.

Arnold devint tour à tbur pourpre et pâle; et jetant un regard suppliant et scrutateur sur Ëveline, il sembla lui dire : Pour toi et pour mes promesses^ je fais taire mon profond déplaisir et mon ressentiment.

Mais il fut préogcupé et muet pendant toute, la durée da repas.

Presque avant la fin du dessert^ le vieux baron, ayant porté à plusieurs reprises la main à son front, devint tout à coup sombre et taciturne.

. — C'est sa fîèvrel s'écria madame de Morneyx : elle devance de deux jours son retour habituel. Baron, venez : allons prendre Tair, dit-elle au vieillard, qui, en chancelant, prit son bras et la suivit.

Quelques instants après, des serviteurs traversèrent en toute hâte la salle à manger, où restaient encore le docteur, Arnold, Ëveline et un prêtre d'Arona.

Ces domestiques portaient des flambeaux et un long vêtement aux immenses plis, espèce de tunique dont la couleur était pourpre ; les parements en étaient d'une fourmre précieuse d'hermine blanche mouchetée...

. C'était la robe rouge, mais déjà fanée et froissée, de l'exprésident; la robe rouge dont il fallait à toute force, dans les instants de son délire et de ses crises nerveuses, affubler encore ses épaules amaigries.

— Ah! cicll s'écria malgré lui Arnold en apercevant le tissu à la couleur sanglante, le manteau de deuil et d'effroi du juge impitoyable... Ah ! ciel ! répéta-t-îl tout bas en appuyant sa tête brûlante dans sa main, et sentant d'bor* ribles souvenirs s'y heurter confusément. - Puis, prétextant une indisposition passagère, et profitant

(90 LA ÎLCiÈE IlOUtfB.

éb TabsetK^e d'ÉVeiine, qui venait d'aller porter seé aofais à son père, if se leva plus éma et plus dgîté, et sortit empoN tant ses pistolets, après avoir averti Jacques de venir le rejoindre au bout d'une heure, et de l'attendre patiemment Mir la grande routé, à cent pas du lieu indiqué par sofi corn- ^ittriote inconnu !

Page 1