LE TUEUR DE LIONS
Par EUGENE DE MIRECOURT
Une des physionomies les plus énergiques de l'époqueest, sans contredit, celle du chasseur illustre, de l'homme au cœur intrépide qui, la carabiné sur l’é épaule et la poudrière au flanc, marche seul à la rencontre de ce roi terrible du désert, que des bataïllons entiers n’affrontent pas. sans épouvante,
Nous empruntons à lignes qui vont suivre.
Elles peuvent servir d’épigraphe à son histoire.
* Ni vous faites le bien en donnant aux pauvres, dit-il, les Arabes se figurent que vous ne savez que faire de votre argent, etilne vous en estiment pas davantage. Ni vous faites le bien en rendant la justice, ils s'imaginent que vous avez pour unique but de les attirer vers
Gérard lui-même les
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vous, de les convertir à vos croyances, à vos . coutumes, à votre religion; ils se méfient de vos actes.
“.Soyez-fort, soyez courageux, ils vous ont en grand respect, en vénération profonde.
Vous leur imposez toujours et partout; ils n’osent pas vous regarder en face. ”
Evidemment ces paroles donnent la clef des fabuleux exploits du fueur de lions.
Mu par un noble orgueil et pour le désir d’être utile à l'humanité, le héros de cette n:tice joue à la mort, depuis quinze ans, sous l'œil des populations africaines, beaucoup moins dans lintérêt de sa propre gloire que dans celui de l’Europe civilisée et de la France,
Gérard par ses prouesses nous reporte aux jours glorieux de la chevalerie mythologique de la Grèce.
Iercule et Jason n'avaient pas un courage mieux trempé que le sien. |
Adolphe d’'Houdetot (1), spirituel écrivain qui a tracé longtemps avant nous la silhouette du Nemrod moderne, et auquel nous enprunterons dans le cours de ce “récit plus d’un détail curieux, a dit de Gérard :
“ {| montre l’abnégation de l’homme qui, pour sauver son semblable, se jette dans les flots ou gravit des toits incendiés. Son dévouement est cent fois plus sublime encore, Dans l’accomplissement de sa imission, il est
(1.) Petit-fils de la célèbre madame d'Houdetot, dont J.-J. Rousseau parle dans ses Confessions.
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resté sans imitateur, comme il était sans
modèle.”
Certes, les historiens du sultan des lions, comme on appelle Gérard sous la tente, auraient tort de prier l’imagination de leur venir en aide ; car, dans cette vie extraordinaire, la réalité s'élève à la hauteur du merveilleux.
Notre héros est né, en 1817, à Piguans, arrondissement de Toulon.
Son père, qu'il perdit de bonne heure, était ” un honorable employé de l'État. Dans sa place modeste, M. Gérard père ne reçut aucune visite de la Fortune, et ne laissa d'autre patrimoine à sa famille qu’un nom respecté. |
L'enfance de Jules n'offre aucun détail ourieux.
Seulement il manifesta de bonne heure une irrésistible vocation pour l'état militaire. Il aimait beaucoup la chasse, première et dernière passion des âmes vigoureuses.
Au bois comme en plaine, déjà le jeune homme se distinguait par son adresse et par son énergie.
Tous les vieux amateurs du canton parlent encore de sa sûreté de coup d'œil et de son jarret infatigable.
Jules avait terminé toutes ses études à l'âge de quinze ans. Sa jeunesse fut orageuse. Le
sang méridional bouillonnait dans son cœur et dans sa tête. Si nous écrivions l'épopée de ses amours et de ses duels, tous les héros du boudoir et de la salle d'armes trouveraient leur maître,
A vingt et un ans, le jeune homme tira un bon numéro de l’urne de la conseription. | Nous devons dire qu’il en fut aussi désolé | que sa mère $’en montrait heureuse.
L’excellente femme combattait de toutes ses forces et de toute sa tendresse le goût de son fils pour les armes. Jules ne se sentait pas le courage de résister à ses instances et à ses 8 pleurs ; maïs il s’obstinait à ne choisir aucuue t autre carrière. : v
‘ L’énnui, fils du désœuvrement, ne tarda pas le à le rendre malade. On lui ordonna de voya- si ger en Italié pour rétablir sa santé gravement r' atteinte. | d
Après avoir parcouru tonte. la Péninsule, il s’embarqua pour l’île de Malte.
Se trouvant un soir dans un café de la Cité- . . , Vallette, et lisant un journal de France, il jeta fo: une exclamation mêlée d'enthousiasme et de A en chagrin. D br N os soldats allaient se: battre en Afrique :
Abd-el-Kader levait le drapeau de la guerre
sainte |
FAN à Pour le coup Jules n’y tient plus. Il écrit à 11 sa mère une lettrebelliqueuse, assurant qu'il
A A est né pour le métier des armes et que le ré- ET. giment seul peut lui rendre la sant, la joie UE A à | P et le bonheur.
LS JEE #* Comment résister à une vocation si tenace ? AUTO Madame Gérard se résigne. È de AR Elle impose silence à son doux égoïsme TR à maternel, et, le cœur gros d’appréhensions,
PL « elle écrit à son fils de suivre sa destinée,
Sans perdre une minute, Jules retient sa »lace sur un navire en partance dans le port de Malte, et fait voile pour l'Afrique.
Le 13 juin 1842, il s'inscrit comme engagé volontaire au rôle du troisième rég.ment de spahis, en garnison à Bone.
Dès lors, 11 jouit d’une santé parfaite et supporte gaîment les fatigues du noviciat militaire. L'existence du spahi, ce cavalier d’avant-garde, frère du zouave dont il a toutes les qualités et tous les défauts ; l’intrépidité surhumaine de ses camarades, leur verve railleuse, leurs allures excentriques, tout plonge dans le ravissement l’aventureux Gérard.
Il:se trouve 1à dans sa sphèro,
Soû instruction fut bientôt complète.
Jamais soldat n’apporta plus d’ardeur à se former aux manœuvres. Six mois après son entrée au corps, on lui donnait les galons de brigadier. |
Ses chefs l’aimait pour sa bravoure, son air digne, sa douceur envers ses subordonnés, son caractère tout d'initiative et d’élan, son adresse merveilleuse au tir à la cible, et. pour le courage qu’il déployait à la chasse du sanglier, de la hyène et du chacal.
Depuis deux ans Gérard était au service.
Les environs de Bone se trouvaient presque entièrement pacifiés. Tout le service de la garnison consistait à surveiller les tribus insoumises.
Notre spahi s'ennuyait d’être enchaîné ei loin du théâtre de la guerre,
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Bientôt ik saisit avec empressement Poccasion de se rapprocher de l’ennemi, en se faisant inscrire au nombre des hommes de bonne volonté, destinés à former l’escadron militant. de Guelma. ;
C’est un poste avancé qui couvre le versant septentrional des chaînes inférieures de l'Atlas.
Gérard parlait fort bien l’arabe. IT s'était. familiarisé avec les mœurs des indigènes.
Tout à coup, il apprend qu’un vieux lion, descendu de la montagne, porte le ravage et la désolation dans ke pays des Archioua situé à vingt-quatre kilomètres du camp français.
A six lieues à la ronde, les peuplades bédouines fuient épouvantées:
Gérard s’exalte et prend: là résolution de eombattre ke monstre.
Il va trouver le capitaine Burand qui commande l’escadron. Ce chef a pour son caractère et pour son mérite la plus haute estime. La requête audacieuse de son brigadier, qui Jui demande à sc porter à la rencontre du lion, pour le combattre, ne lui eause aucune surprise ; mais il tremble de le Jnisser partir et hasarde quelques. observations dictées par la prudence. :
—C'est une occasion de montreraux Arabes ce que nous sommes, dit tranquillement Gérard.
—Va donc ! répond le capitaine, en secouant Ja tête, et que le ciel te protége !
—Merci, le souhaït me portera bonheur, dit le courageux brigadier.
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Sans perdre une minute, il fait ses prépatifs de départ et s'éloigne accompagné de quelques spahis indigènes.
Au moment où il va franchir l’enceinte fortifiée du poste, avec son chien, superbe griffon d'arrêt, baptisé du nom prophétique do Lion, Gérard entend une voix moqueuse qui le rap-
elle.
; C’est la voix du maréchal-des-logis, Parisien et gouailleur.
—Dites donc, brigadier, Iui crie-t-il, vous avez oublié quelque chose ! :
—Quoi donc ?
—Vous ne devinez pas...
—Non.
—Eh ! c’est de faire votre testament.
— Je ne l'ai pas oublié, riposte Gérard, j'ai légué mon corps à la dent du lion, sije le manque, et mon âme à Dieu.
Quelques heures lui suffisent pour traverser Ja vaste plaine de Gueima. IL parcourt le théâtre des ravages de la bête, se fait donner tousles renseignements nécessaireset attend approche de la nuit avec un calme impassible.
Il est installé au milieu des Arabes, à une éentaine de:pas des tentes, car ses yeux de chrétien ne doivent pas contempler les femmes du douar.
Notre chasseur intrépide. allume une dernière pipe, salue ses hôtes et prend sa course vors les ravins boisés qui à cette heure du crépuscule, entourent comme d’une ceinture de deuil le PRys des Archioua,
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