‹ La chasse au lion [microforme]Chapitre 34 sur 43 · TES CRE D · texte numérisé non relu

TES CRE D

La nuit se passe sans événement. Gérarû n’est pas plus heureux les nuits suivantes.

Enfin, le 8 juillet 1844, à six heures du soir, au moment où il vient de se placer en embuscade sur la lisière d’un bois, il entend partir un rugissement terrible.

Aussitôt il arme son fusil à deux coups. Un des chiens se brise.

Fatal augure !

Certes, un Romain eût reculé. Gérard ne songe même pas à la retraite,

—Bon ! se dit il; maintenant il faut que je le tue d’une seule balle !

Deux spahis l’ont accompagné dans l’expédition. Tous les trois marchent résolument au fourré qui dérobe à leurs yeux le farouche seëd-akal (lion noir).

Quelques bœufs paissent non loin dans une clairière, |

Flairant une proie, le moGnstre pousse un:

nouveau rugissement, sonore, .prolongé, que répercutent les échos d’alentour.

“A cette voix puissanté, dit Adolphe d'Houdetot, sur la page où il enregistre le solennel et premier exploit du éueur de lions, la nature entière se tait ; les animaux rampent et se cachent. Gérard en fut ému. Son cœur battit avec précipitation et souleva sa poitrine. Une étincelle électrique s’élança de la plante de ses

ieds à la racine de ses cheveux. -Il eut peur.

‘“ Ah ! merci, mor héros, de cette noble imposture, si modestement placée sur les lèvres d’un brave !

‘6 Il eut peur, comme Napoléon, Bayard et Turenne, ont eu peur. Le corps seul paya le tribut à l'argile dont il est formé : l'âme resta pure, intacte et forte.” ë-

Gérard traverse le bouquet de lentisques et de pistachiers qui le sépare de son effrayant ennemi, |

—Ne me suivez pas ; abritez-vous, dit-il à ses compagnons, et surtout ne tirez que si je le manque. | |

À peine a-t-il prononcé, ces. mots qu’un vague bruissement se. fait entendre dans les hautes herbes ; le fourré s’agite, et le griffon, muet de terreur, se rabat sur son maître.

—Halte ! dit Gérard.

Soudain le lion paraît. |

Vingt pas tout au plus séparent du chasseur le terrible animal. Il relève son énorme tête ; sa fauve crinière, se hérisse, il va bondir...

Mais l’héroïque brigadier le tient en joue.

Pendant cette éternité de quelques secondes, son œil s’habitue à mesurer et à soutenir l'œil chatoyant du monstre ; il’ presse la détente, le coup part, et le lion foudroyé laboure la terre de ses bonds convulsifs.

Une balle lui a pénétré dans le crâne, entre les deux yeux. |

Gérard s'approche et regarde froidement la victime qui râle son dernier souffle.

On juge de l'enthousiasme des Arabes, lorsque l'intrépide Français reparut annonçant l'heureuse nouvelle.

De tous côtés retentissent des cris de triom-

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phe et d’allégresse ; les torches s’allument, dos coups de feu donnent le signal d’une fantasia délirante. Les habitants du douar entourent le vainqueur et portent aux nues son héroïsme,

. Enfants, vieillards, jeunes filles se pressent autour de lui.

Les uns veulent toucher sa main glorieuse ; les autres lui demandent une bribe de ses vètements pour la conserver comme relique.

Bref, toute la tribu s’élance, dansant et

. Chantant, dans ce même.vallon que, la veille

encore, elle traversait avec épouvante, On découvre bientôt lecadavre de l’ennemi public. C'était un des vieux lions de l'Atlas.

Il pesait, dépouillé, deux cent cinquante kilogrammes et mesurait trois mètres de lonueur. |

Gérard, à dater de ce jour, fut presque un dieu pour les Arabes. Musulman, il eût été le premier de tous. Français et chrétien ils lui donnèrent les titres les plus pompeux : Chérif, cheik, émir, sultan des lions.

Le retour au camp de Guelma fut un nouveau triomphe pour l’héroïque brigadier,

Son rom se répandit chez toutes les peu-

plades voisines. °

‘Trois semaines après la mort du premier lion, quelques Arabes de la Mahouna, douar des Zaoueni, viennent implorer son secours contre un autre roi du désert, qui leur enlève chaque nuit des hommes et des bestiaux.

Gérard demande à son capitaine une permission nouvelle et se rend à la Mahouna,

suivi d’un brigadier indigène, Sandibou-Nar,

Tous deux vont se placer à l’affüt près d’une bergerie, théâtre ordinaire des attaques du dévastateur de l’Atlas.

Cette fois, Gérard est mieux armé ; son fusil contient un double lingot de fer.

Deux nuits se passent encore sans résultat.

Mais, dane le cours de Ja troisième, le 4 août, vers deux heures du matin, juste au moment où la lune, jusque-là resplendissante, vient d'entrer sous un nuage, notre héros voit s'approcher le plus gigantesque et le plus audacieux des lions africains.

Tranquille et plein de confiance en Gérard, son camarade indigène dormait sur un tertre, à côté de lui.

Sans le réveiller,notre chasseur ajuste la bète an moment où elle se dresse, la gueule sanglante, l'œil étincelant, .

La détonation se fait entendre, et 16 lingot de fer traverse le lion d’outre en outre, au défaut de l'épaule. ‘:

iveillé en sursaut, Saadi-bou-Nar se précipite sur son fusil,

Mais Gérard l’empèche de faire feu. .

C’est à lui seul qu'appartient la victoire. Il tire son second coup. Le monstre qui arrivait bondissant, malgré sa première blessure, tomba et ne se relève plus.

Ainsi, dans l’espace de vingt-cinq jours, FE obscur brigadier de spahis avait tué deux ions,

En récompense de son dévouement et de

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son intrépidité, le général commandant la subdivision de Bone ui fit cadeau d’un fusil d’honneur et voulut le présenter lui-même au duc d’Aumale.

Celui-ci demandait à connaître un homme dont l'histoire tenait du prodige. Il reçut le tueur de lions à bras ouverts et lui donna la plus belle de ses carabines,

Jules Gérard n’a jamais perdu le souvenir de ce touchant accueil du fils de Louis-Philippe ét des paroles gracieuses dont il avait accompagné son présent.

Au nombre des services rendus par le jeune sous-officier de spahis, il faut signaler celui d’avoir mis un terme à l'incertitude où la science flottait encore, au sujet du véritable caractère du lion.

Jusqu'à lui on croyait à la magnanimité du roi des animaux, sur la foi de M. de Buffon, ce naturalisté en manchettes, qui avait prononcé là-dessus en dernier ressort, après une simple visite à la ménagerie du sieur Saint- Martin, maître de combats de taureaux à Paris.

On sait maintenant à quoi s’en tenir sur l’histoire d’Ardroclès, et sur celle du lion de Florance, lâchant sa proie aux cris d’une mère.

Maintes fois Gérard, dit Adolphe d'Hou:detot, qui a recueilli ses notes en causant avec l'illustre chasseur lui-même, s’est trouvé tout à coup en présence du lion, et tous deux se sont regardés saus faire aucun mouvement,

” # Pourquoi le lion ne s’élançait-il pas comme il de coutume ? 4 ul “ C’est qu’il jugeait, à certaines émanations sans donte, que c'était moins une proie qu’un 10 adversaire qui se dréssait devarit lui, lo “ Fort de son expérience, Gérard ‘attend la froidement l'instant favorable, car il ne s’agit pas pour lui de précipiter le dénoûment, mais nir d'assurer la victoire. (Croyant avoir saisi cet pe instant suprême, il ajuste. Tout à coup le me lion s'affaisse, se rase et s’efface. Gérard incline-t-il à droite ou à gauche, le fusil en joue, une pour découvrir dans sa largeur la tête du elui monstre, le corps de celui-ci obéit au mouve- . Ja ment ; il se déplace, tourne sur lui-mème par ble petits à-coups, et ne présente jamais qu’une ligne droite.

h du “ Singulier rapprochement ! dans un duel à on, l'arme à feu, les deux champions s’effacent ; pro- eh bien ! dans sa lutte contre l’homme, Île une lion s’efface aussi, Est-ce instinct ? est-ce exinte périence ?

x à “ Aïnsi donc, il est décidé en principe que,

durant le jour, le lion, non surexcite, est peu disposé à attaquer l’homme. (1 })”

Gérard est un homme de taille moyenne et faiblement constitué. Sa figure calme porte un grand cachet d'énergie ; ses yeux sont p'eius d'animation. Une femme jalouserait ses mains fines et ses pieds d’une petitesse aristocratique.

(1) Galerie des Chasseurs illustres, p. 48 et 49.

Sobre comme l’Arabe, il vit de dattes, de walettes, et ne boit que leau des montagnes,

—KElle est si bonne, dit-il, qu'on ne regrette pas le vin. hs

Adolphe d'Houdetot trace en quelques lignes le portrait complet de cet homme extraordi.

naire : * Corps frôle et délicat, âme grande et forte, regard doux et superbe ; parole rare, sententieuse et modeste ; tact exquis, —maintien arabe, mystique et religieux.”

Ue biographe est tellement enthousiaste de | I son héros, que nous l'avons entendu s’écrier | un jour : | | 8

“—Napuléon, pour sa gloire, a dû finir à n

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Sainte-Hélène ; Gérard, pour la sienne, doit se faire manger par un lion.” Et comme l’illustre chasseur ne se pressa x L

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