HELINE, GANS ET COMPAGNIE
mm. I I.B1FBIO.
àlBOM. i J. P. BBLIRI.
mtUE MAI
LA
M. Varembon devait rester avec sa fille chez M. Fléchambault, en attendant qu'il eût trouvé, dans le voisinage des Cormiers, une propriété à vendre qui lui convint. Marier leurs enfants, vieillir Tun près de Tautre au sein du luxe et de l'abondance, n'était pas le seul espoir que les deux amis se fussent promis de réaliser. Ce n'était pas uniquement en vue d'une satisfaction égoïste qu'ils avaient cherché et conquis l'opulence. L'amitié qui ne repose que sur une communauté d'intérêts est fragile et périssable ; la vertu seule est le ciment des âmes. La richesse n'était à leurs yeux qu'un levier, un instrument pour faire le bien. Ils pensaient avec raison que fortune oblige, et que posséder, c'est devoir. Grouper autour d'eux des
U CRA88B àV ROMAK. 3. i
hommes de bonne volonté, encourager Tagriculture, honorer, relever ce grand art, le premier de fous, fottder au centre d^ Imri^ domaines une petite colonie, dont ils seraient les bienfaiteurs, tel était le but vers lequel ils allaient diriger leurs communs efforts. Toutefois, il faudra bien reconnaître que la fuite de Valentin venait de jeter une teinte sombre sur cette riante perspective. Sans doute, ainsi que l'avait dit Louisanne , rien n'était changé à leurs projets d'existence en commun : cependant ils convenaient tous trois , sans pser se faire p^rt de leurs réflexions, que ce n'était plus la même chose, et que leur rêve mutilé ne battait désormais que d'une aile^
On peut 6ç faire désormais une idée de la honte et de la confusion de M. Fléchambault.
Pour me servir d'une expression vulgaire, le pauvre homme ne savait trop sur quel pied dan$er^ Il avait beau se mettre en quatre pour rendre le séjour des Cormiers agréable à ses hôtes; il avait beau leur montrer le pays, raconter à liouisanna les chroniques de Ti^auges et de CUsson ; il ressemblait assez à celte maîtresse de .maison qui remplaçait par une anecdote le rôti manquant sur sa table, M. Yarembon i;ojpitinuait dis (wf^ boum çoat^nauce.
maU il m riail plus comme le premier jour« Il souffrait dan» ses espérances trahies : il souf^ frajl, dans son orgueil, de Feutrage fait à sa fille, et, bien qu'il se fît une loi d'épargner M. FléchambâuK, il ne pouvait s'empêcher de lui lancer de temps en temps quelque brocard à l'adresse de son neveu. Le malheureux oncle se taisait ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux. C'était alors que Loùîsanne redou^ blait autour de lui d'empressement, de grâce et de tendresse pour guérir la blessure que son père avait faite, souvent sans le vouloir,
Loulsanne souffrait, elle aussi; sous l'éga*lité, sous la gaieté de son humeur, il y avait quelque chose qui se plaignait en elle, peutèlre à son insu. Valentin lui manquait comme une habitude. Louisaune se sentait inquiète, comme un oiseau qui cherche et ne trouve plus son nid, Certes, en arrivant auxCormiers, ce n'était pas de la passion qu'elle éprouvait pour ce jeune homme ; mais elle avait , dès l'âge le plus tendre, accoutumé son cœur à l'aimer I elle avait fait de lui le confident de ses pensées secrètes; c'avait été le côté poétique et charmant de ses jeunes années. On lui avait dit que Valenlin l'aimait , elle avait cru sans peip)e tput ce qu'on M disait s com*
ihenl donc n'eût-elle pas souffert en découvrant qu'elle s'était trompée, en reconnaissant qu'elle avait bâti sur le sable, en voyant s'envoler la chimère qu'elle avait si longtemps caressée? Toute illusion brisée laisse à sa place une blessure. Elle avait commencé par rire franchement de la fuite de son fiancé , parfois encore elle en riait volontiers quand l'occasion se présentait; mais, sans le dire, sans se l'avouer peut-être, elle s'en affligeait tout bas.
Chose étrange, et pourtant facile à prévoir pour tous ceux qui ont observé les caprices du cœur humain , la haine de Yalentin , loin d'éteindre l'amour de Louisanne , n'avait été pour lui qu'un aliment de plus. Cet amour qui n'était, en arrivant aux Cormiers, qu'un sentiment calme et serein, devint, au bout de quelques jours , une obsession de tous les instants, «li me hait; pourquoi me hait-il?» Telle était la question que Louisanne ne se lassait pas de s'adresser sans pouvoir jamais y répondre. Ajoutez qu'autour d'elle tout l'entretenait de l'absent. Fermiers et serviteurs lui chantaient à l'envi les louanges de leur jeune maître. Dans la maison qu'elle habitait, Yalentin avait laissé partout l'empreinte de ses pas, la
trace de ses habitudes ; il n'était pas un coin de ce domaine qui n'eut gardé comuie un écho de son enfance ou de S9 jeunesse.
Tout en le maudissant, M. FléchambauU n'avait pas cessé d'exalter les mérites de son ueveu. Il s'attendrissait en parlant de lui, et bien qu'il racontât toujours la même histoire, Louisanne ne s'eunuyait pas de l'écouter. Le soir, pendant que M; Varembon fumait sur le perron sa longue pipe à bouquin d'ambre, elle l'entrajnait sur le bord de la Sèvre, et là, tous deux causaient de Valentin. Une fois sur ce chapitre, le bon oncle ne tarissait pas. Lors« qu'enfin il était au bout de ses litanies :
— C'est Sainte-Amarante qui a tout perdu ! ajoutait-il en soupirant.
Et , demi-rêveuse , demi-souriante , Louisanne soupirait, elle aussi, mais si doucement, qu'on eût dit la plainte du vent dans les aunes.
Malgré les explications et les commentaires de M. FléchambauU, Louisanne, il faut le dire, n'avait d'abord compris que peu de chose a la maladie du jeune Valentin. Comment cet esprit simple et droit, qui n'avait jamais dévié, aurait-il pu de prime abord s'initier à de pareils parements? M. Varembon , qui n'y allait pas par quatre chemins , tenait pour fou à lier le
neveu de son vieil âmî; bon gt^, mal gré, M. Fléchambault ne paraissait pas éloigné de partager ce sentiment, et Louisanne elle-même aurait fini peut-être par se ranger à leur avis, si le hasard n'eût pris soin , en Téclairant, de la disposer à Tindulgencé.
Louisanne se plaisait à visiter l'appartement qu'avait occupé Valienlin. Elle éprouvait un plaisir d'enfant à voir, à toucher les objets au milieu desquels il avait vécu , à deviner son caractère dans l'arrangement et jusque dans le désordre de. ses meubles et de ses livres; car nous laissons quelque chose de nousmêmes dans les lieux que nous avons habités : pour un esprit délicat et pénétrant , l'absent n'est jamais parti tout entier.
Un jour, il lui tomba sous la main, un volume à fermoirs, relié en cuir de Russie et qu'avait sans doute oublié Valentin dans la précipitation du départ. Elle l'ouvrit, autant par distraction que par curiosité; chaque page était couverte d'une écriture qu'elle reconnut aussitôt.
Prenez une liste de cent mille noms : si le vôtre s'y trouve, il vous saute aux yeux le premier. C'est ce qui arriva pour Louisanne. A peine eut-elle tourné les feuillets que son nom
s'en détaeba en earaotères lumineux et la frappa subitement au visage comme un éclair. Elle se hâta de fermer le livre et de le remettre à sa place. Puis, sous prétexte de respirer le parfum d'encens qui s'exhalait de la reliure, elle le reprit, l'ouvrit, lé ferma de nouveau; bref, elle remporta dans les bois. Gonnaissez-'YOus beaucoup de jeunes filles qui n*en eussent point fait autant?
Ce volume^ écrit tout entier de la main de nc^re héros , n'était ni plus ni moins que le journal de sa vie , depuis sa rencontre avec le chevalier de Sainte-Amarante jusqu'à son départ de Paris. En le commençant^ Valentin cemptait écrire une Odyssée. C'était tout à la fois l'histoire de ses révés et de ses déceptions^ le procès-verbal de ses sentiments, lin recueil de maximes dans le goût des beaux esprits du XVII'' et du xTiii* siècle. L'analyse y tenait la i^ace des incidents. Voici quelques fragments qui pourront donner une idée de l'en-» semble i
u D'où vient le trouble qui m'agite? J'ai passé la journée dans les bois, triste, rêveur, inquiet, et pourtant enivré d'un bonheur sans nom , d'un bonheur sans objet. Je rentre, je suis aeul et je pleure. Qu'ai-je donc? Il a suffi
d'un livre, d*iin roman, du premier qtie j'ai lu, ponr éveiller .la vie qui dormait dans mon sein. Hier encore mes rêves se trouvaient à Taise dans celte vallée ; aujourd'hui, je crains que le monde ne soit trop étroit pour les contenir.
« Je suis descendu au fond de mon cœur. JL^ chevalier de Sainte-Amarante a dit vrai : je hais Louisanne. Louisanne doit me haïr par la raison qui fait que je la hais. Ce sont les Capulet et les Montaigu qui font les Juliette et les Roméo. L'amour nait de l'obstacle et grandit dans la lutte. Il ressemble aux plantes sauvages qui croissent dans le roe, fleurissent sous les assauts du vent, et qui , transplantées dans un vallon, exposées à l'haleine des tièdes brises, languissent, se fanent et meurent.
« Les choses n'ont de prix que par les difficultés qui nous en séparent. Je ne prendrais pas une rose dans un jardin, mais j'irais cher» cher une fleur sur la cime des Alpes, dût celte fleur être sans grâce et sans parfum.
« Si je savais ce qui se passe dans les étoiles, je ne penserais pas à les regarder.
« 11 est un livre sans lequel les touristes anglais ne sauraient faire un pas : c'est le Guide
du voyagent. Si quelque chose pouvait m'inspirerle dégoût dés voyages, ce serait à coup-sûr ce pâle itinéraire ou rien n'est omis, où tout est noté, indiqué, tarifé, avec une impitoyable exactitude. Le touriste anglais en fait ses dépliées ; il le consulte, il Tétudie, il le médite. Chaque matin, avant de partir, il lui demande avec respect le programme de la journée. Son admiration est prête pour telle heure et son ■ appétit pour telle autre. Il va ou son guide lui dit d'aller, il s'arrête où son guide lui dit de s'arrêter, il descend à l'auberge où son guide lui dit de descendre. Il serait désalé de rencontrer sur sa route une surprise que son guide aurait négligé de lui signaler. Je sais bon nombre de mes compatriotes qui vivent à la façon dont les Anglais voyagent. Est-ce vivre? est-ce voyager?
« Le seul but que l'homme doit se proposer ici-bas, c'est de n'en point avoir. Où vais-je? Gardez-vous bien de me l'apprendre ; je m'assiérais sur le bord du chemin et refuserais de faire un pas de plus.
« La passion est l'âme du monde. Supprimez-la , vous supprimez la vie, de même que vous arrêtez une pendule quand vous en brisez le ressort. Je ne crois pas être plus immo-
rai que bediKtoup d^ moralistes de profession ; seulement je dis que lorsqu'il n'y aura plus de maris trompes, de jeunes tilles séduites, d« jeunes gens faisant qe qu'on est convenu d*ap^ peler des sottises , on pourra jeter un linceul sur le cadayre de l'humanité.
m De toutes les illusions , le mariage est la plus contraire aqj: instincts de Thiomme, U ne peut pas y avoir de ménages heureux : si par hasard il en existait un, ce serait une monstrvosité« une infraction au^ lois de la nature, qui a voulu que le cœur humain fût ondoyant, mobile et tMvers,
. it Ou vous cacUe»-vous? où faut-il vous chercher, poétiques figures, âmes de feu, brù- Jantes béroïues? N'est-il plus sur la terre une de vQs compagnes, pour m'emporter ou pour me suivre dans la région des tempêtes? Je me demande si les romans et le chevalier ne seraient pa& des fourbes et des imposteurs, Qu'j^i-jp rencontré jusqu'ici pour satisfaire le besoin d'émoUonç qu'ils ont allumé dans mon cœur? Un chien qui se noyait et que j'ai sauvé de la mort; une ingénue qui se disait éprise de .ma pauvreté, et consentait à s'enfuir avec moi, parfaitement renseignée d'ailleurs sur la fortune de mou onole. Massacre et sang I $ui»*je
marqué du sceau de la vulgarité? Dois^je as*sister au spectacle de la vie saus me mêler au jeu des acteurs, comme ces divinités de l'Egypte à demi enfouies dans le sable, et qui, depuis des siècles, voient passer devant elles les caravanes du désert?
« Je viens de lire JDon Quicholte, Je suis de ravis de Saint-Évremond, c'est le livre qnç. j'uimqrais Iç mieu^ avoir fait. Les bourgeoi3 ont, en général, une prédilection décidé^ pour cette Q9uvre, parce qu'ils y volent une satire ingénieuse des sentiments poétique^ et chevaleresques. £n ceci, comme en bien (^s choses, les bourgeois se trompent grossièrement. C'est ai^ contraire la satire la plus sanglante qu'on ait pu faire de la société lâche et stupide dput ils sont les représentants. Don QuicboUe ^t le plus npble , le plus généreux;:, le plus charmant, 1^ plus adorable des héros, Extravagant? tant pis pour la sagesse. Fou ? sa fi^lie humilie la raison. Repose en pau, dernier des preux I Pour sçrvir une dame digne de ton amour, tu fus obligé de la tirer de ton propre cœur. Pour t9 mesurer avec des champions dignes de la yaUJance, tu tp vi$ réduit à combattre k» fantômes sortis de ton cerveau, Ton malheur fut de vivre dan« un t^mp^ où déjà f comme
dans le nôtre, il n'y avait plus de Dulcinées, de chevaliers ni de géants.
« Il y a deux choses dont lout le monde parle à son aise comme de biens vulgaires, à la portée de tous. Il semble que, pour les saisir, il suffise d'étendre la main , et que rien ne soit plus aisé que d'en jouir. Je ne pense pas cependant qu'il y ait en France cent personnes qui puissent se flatter de les avoir conquises et de les posséder. Le reste ne les connaît que par ouï-dire ou n'en étreint qu'une imparfaite image. Les pommes d'or des Hespérides étaient d'un accès moins ardu, et pourtant il fallut un demi-dieu pour les cueillir. Ces deux choses dont tout le monde parle sans les comprendre, est-il besoin de les nommer? C'est l'amour, c'est la liberté.
M 'Foi qui prétends aimer , commence par t'oublier toi-même ; tu aimeras alors, fusses-tu le dernier des honimes. Toi qui veux être libre, commence par affranchir ta pensée et (on cœur; tu seras libre alors, fusses4u dans les fers.
«( Comme Achille , demandons aux dieux des jours remplis plutôt que de longs jours. On peut mourir vieux à vingt ans; oirpeut mourir centenaire et n'avoir pas vécu.
•c II en est de la.vte comme du bai masqué; personne ne voudrait y rester sans un vague espoir de je ne sais quoi.
u Que Rodolphe est heureux ! sa jeunesse est un livre écrit à toutes les pages ; la mienne est un cahier de papier blanc où la destinée refuse obstinément de tracer quelques lignes. Tout est pour lui drames, romans, aventures, njystères; pour moi, le siileûce, Timmobilité du tombeau ! Si je me tuais? C'est le plus sûr moyen de faire quelque chose qu'on n*a pas fait la veille et qu'on ne fera- pas le lendemain.
u Rodolphe a raison : la France n'est plus qu'un pays de marchands. La patrie de l'honneur et des grandes passions s'est transformée en un vaste comptoir. Aujourd'hui Bayard et Duguesclin seraient banquiers ou garçons de caisse. Les trafiquants se sont vengés : ils ont repris possession du temple d'où le Christ les avait chassés. Qui me retient sur cette terre déshéritée ? Partons ; allons chercher de fortunés rivages où respirent encore la poésie, la jeunesse et l'amour. »
Malgré la modestie de ses désirs, malgré le
calme de ses pensées, Louîsanne n'appartenait
cependant pas a cette famille d'intelligences
pour qui le monde finit à l'horizon, et qui
n*aperçoiveht ou ne rèyent rien bors ûe la sphère où elles otit vécu judqutMàé £ile avait, au contraire, cette raison ailée qui s'élève sans efforts auK plus hautes régions. Elle unissait au jugemisnt le plus droit toutes les grâces de l'imagination i au setitiinent le plus net de la réalité le sentiment le plus exquis de la poésie. Loin de se sentir révoltée par i^élrangeté de ces eodfidenoes, elle y trouva un attrait singulier» Dans 6e fouillis d'erreurs ^ de paradoxes et d'extravaganoes, ^ile su« démêler ce qu'il y avait de vrai^ de jeuue/de charmant. En des^ cehdant au fond de Tàme de Valentin 4 elle y décoU vivait des trésors dûnt M. Fléchambâuit lul-m^e de se doutait pas* Tout en recon^ naissant la folie de ce jeune homme, elle en saisissait le côté généreux , poétique et chevaleresque-, il y avait dans tout cela quelque chose qui l'attristait, et qui pourtant ne lui déplaisait pas. Parfois elle s'irritait de voir cette aimahie et douce nature détournée de sa voie^ tant de précieuses qualités gaspillées et jetées au vent ; parfois aussi elle se surprenait à sourire, comme sourit une jeune mère aux étourderies de son fils. Tantôt elle fermait le livre avec un ge^le de dépit^ tantôt elle appli* quait ses lèvres sur une page qui parlait à son
cœar. Il y avait de$ instants où elle repoussait Valentin avec colère ; il y en avait d'antres où elle le rappelait avec bonté. Ainsi, au lieu d'affaiblir sa tendresse, ces révélations ne réussirent qu'à l'entretenir, à la fortifier. Quand elle était seule dans le grand salon des Cormiers, pendant que son père et M. Fiéchambault couraient les environs et visitaient les domaines à vendre, elle passait de longues heures à regarder le portrait de l'absent.
— Pourquoi donc éles-vous parti ? disait- ' elle. Pourquoi donc avez-vous refusé de me voir? Savez-vous que vous êtes mécbant?
Avec votre air si bon , si doux, si caressant, comment vous étes*vous décidé à désoler les êtres qui vous aiment? Vous me haïssez ; peuU être , en me voyant , eussiez-vous senti diminuer votre haine. Le bonheur que vous allez chercher au loin, peut-être l'eussiez-vous trouvé près de moi. Vous voulez des romans, des drames, des aventures; le calme vous fatigue et vous appelez la tempête. Puissent vos vœux n'être pas exaucés! Puissiez-vous ne regretter jamais les biens que vous avez quittés ! Mais, s'il en arrive autrement, si vous les rencontrez enfin , ces orages au-devant desquels vous courez follement, un jour si vous êtes
brisé par la foudre que vous provoquez, revenez alors , mon ami , venez vous reposer sur nos cœurs qui n*auront pas cessé de vous chérir.
. Pourtant il ne faudrait pas croire que le caractère de Louisanne tournât à la mélancolie. Ses accès dç tristesse étaient rares ; sa bonne et franche gaieté reprenait bientôt le dessus. Louisanne était la joie du logis. « Votre neveu me hait; eh bien ! tant pis pour lui ! » disait-elle en riant à M. Flécfaambauit, qui finissait par rire avec elle. Elle avait, pour l'égayer, pour le consoler, mille coquetteries. M. Fléchambault pensait à renouveler Toffre de sa main. Dans cette affaire, il voyait surtout une chose : il avait répondu pour Valentin , et Valentio ayant manqué à ses engagements , il était de son honneur à lui de les tenir. Un jour il s'en ouvrit sérieusement à M. Varembon, quiluidit:
— Tu es fou. Comment ne vois-tu pas que si tu épousais ma fille, tu deviendrais mon gendre, et qu*à partir du moment où tu serais mon gendre, je serais ton beau-père ? Cela se peut-il ?
M. Fléchambault resta cloué par cet argument.
Pour compléter ses études sur Valentin, Louisanne voulut connaître quelques-unes des
poétiques héroïnes qui ]ui avaient enlevé son liancé, qu'elle iippelail a bon droit ses rivales, et que M. FJéchambault avait logées peu ga- Jainment dans son grenier. La plupart de ces daines ne laissèrent pas de Tintéresser : Louisanne se demandait ce que deviennent, après la saison des aventures , toutes ces brûlantes créatures qui n'ont su être ni épouses ni mères. L'histoire de la belle marquise de Miraflore, si lâchement abandonnée par l'infâme Clochebourde, lui parut des plus plaisantes. Deux ou trois romans la charmèrent par la vérité des sentiments, la finesse d'observation, la sobriéfé des incidents. En somme , elle ne goûta que médiocrement ces lectures. Les peintures du monde qu'elle y trouva lui rendirent plus chère la retraite embaumée où elle avait résolu de vivre ; tout au rebours de Valentin, elle acheva de puiser dans ces récits violents la conviction que le bonheur habite les régions paisibles.
La promenade, les entretiens familiers, les pèlerinages aux châteaux en ruine , remplissaient les journées oisives. Ce coin déterre que» la Sèvre arrose est véritablement enchanté. C'est le plus frais asile qu'aient jamais pu réver le bonheur et l'amour. M. Fléchambault en faisait les honneurs à Louisanne avec une
courtoisie digne des plus beaux temps de la galanterie française.
Un jour qulls erraient dans les environs de Tlifâuges , ils eurent la fantaisie de visiter le petit castel où s'était endormi de son dernier sommeil le chevalier de Sainte- Amarante. Tout y respirait Fabandon, Assise sur le pas de la porte, comme Timage de la Solitude, une vieille femme filait sa quenouille de chanvre, enchan-^ tant d'une voix dolente un air du pays. Les poules , les oisons , les canards qui égayaient autrefois la cour, semblaient plongés dans une morne tristesse , comme s'ils eussent compris qu'ils n'auraient jamais le suprême honneur de paraître sur la table du chevalier. En re^ vanche, les ronces, les orties, les bardanes affichaient avec insolence le luxe de leur végétation. Sur le perron, et le long des murs, les lézards se chauffaient au soleil. Dans le jar^ din, quelques scabieuses fleurissaient en signe de deuil. Le manoir avait conservé sa physionomie rêveuse. Des touffes de giroflées jaunes calfeutraient les crevasses de la façade. A rintérieur , rien n'était changé. Le paravent de cuir de Hollande se tenait debout à la même place ; seulement l'enceinte était vide. Que^ ques volumes oubliés s'élevaient ç^ et U sur
le parquet et fannaientdopiDOQticiiIe^ <}e pm^ sière, Quant ai^x araignées. eUe« filaient leur^ toiles ab^lument çonmia si le cb^vaUer eût encore été vivait. M. Varembon et M. Flçcbambauït firent Yormon fi^nçbre du défiïHt dan^ le goût d^s iroprécçiUons de Camille, V\xn ]m demandait coipgte du bonbeqr de ^a fille; l'autre lui redemandait sou peveu, poipmo Auguste «es légion» à Varias, Qu^pt à Lquîsaigne, elle ol^servait avec mélancolie (sette demeure ou Valei^Ml «vait désappris à Taimer, Cepeudaut tout espoir n'étai( pas eucofo perdu. Ou savait, par uu ancien armateur dQ Marseille , que Yaleptin n'avait pas quitté la Frappe, Il voyageait daus le Midi. M. Flécbam-' bault encombrait de se^ lettres le bureau poste restante de touteiç Iqs villes où so|i Qevçq était présumé devoir s'arrêter. Tous les gen-^ res d'éloquence enseigpés par l'4 rbétorique s^ trouvaient réunis daps qes épttreç , les ptii^ belles, les plus touobautes qu'ait jamais éari* tQs w« oncle auî^ aboij^r M- FléqbambauU s'y montrait tour à tour suppliant çomum 1^ mèr^ de Çoriolap, foudroyapt comff^ Oémosthènes. D^ps toutes, il portait jusqu>U3f «lues la gr*çe, la beauté de Louisauue, Tantôt il appelait Valentift # m$H[p« joint?^ î ta«t6t il le som«M>it
d'accourir, sous peîne d*étre maudit, et, qui pis est, déshérité. Il paraissait difficile que ce jeune homme résistât aux prières die cet oncle éloquent et désespéré. M.- Fléchambault ne doiidait pas qu'il né s'empressât de rentrer au bercail ; il en donnait Tassurance à ses hôtes. «( La tête est folle, mais le cœur est bon , » disaitil. Déjà les deux amis discutaient la façon dont ils recevraient Valentin. M. Fléchambault inclinait naturellement à la miséricorde. M. Varembon insistait pour qu'on l'accueillit avec une réserve pleine de dignité. Louisanne était d'avis que tout le monde l'embrassât.
Non , vous ne présumiez pas trop du cœur de votre neveu, ô le plus estimable, ô le meilleur des oncles que la terre ait portés! Valentin, malgré ses folies, était un digne et honnête garçon, incapable, j'aime à le croire, de résister aux supplications de son vieil ami. Malheureusement , dans toutes les villes où il s'arrêta, la pensée ne lui vint pas d'entrer à la poste aux lettres. Il ne comptait recevoir de nouvelles qu'en Italie.
• Un beau matin, le facteur rural remit à M. Fléchambault un pli auJimbre d'Arles. Valentin rassurait tendrement son bon oncle : il continuait de jouir d'une santé parfaite ; il
bravâit impunément les flèches du soleil et les brusques attaques de ce coupe-jarret qu'on nomme le mistral; il s'était fait, sans trop de peine, à la cuisine du Midi. Après une dissertation sur les antiquité^ d'Arles, et quelques phrases obligées sur la beauté des Arlésiennes, il présentait ses respects à M. Varerabon , ses hommages à mademoiselle Louisanne , et terminait en annonçant qu'il n'écrirait plus que de Rome, où il devait passer l'hiver.
Ce fut le coup de grâce. M. Fléchambault ne s'en releva pas. L'abattement, le désespoir de cet excellent homme, que rien ne pouvait plus égayer ni distraire, fut pour Louisanne un chagrin réel, le premier qu'elle neùt ressenti. A tout ce qu'elle essayait encore de lui dire pour le réconforter, il ne répondait le plus souvent qu'en secouant tristement la tête. Ce n'était pas seulement ses espérances déçues, ses projets renversés que pleurait M. Fléchambault. Il s'inquiétait avec raison de la destinée de son neveu. Il se disait qu'à force de chercher des aventures , Valentin finirait par en rencontrer. Il avait toujours présent à la mémoire don Quichotte rentrant chez lui, roué de coups, meurtri, moulu, brisé, broyé, n'en pouvant plus; il se demandait avec effroi
si Vdleptia reviendrait an logis, m rmlUnv étai que le (Chevalier de la Maoobe.
M. Yarembon se consola par racquisition d'une magnifique propriété qui commençait i la linûta des Cormiers et s'étendait jusqu'aux alentours de Tîffauges , sur les deux rives de la Sèvre, Un château seigneurial en était le centre et, pour ainsi dire, le pomt de ralliement.
« — Tu seras là comme une reine , disait Af, Yarembon à Louisanne en lui montrant son petit royaume.
--^ Oui, mon père, comme une reine, répliqua Louisanpe qui s'ennuyait déjà.
La lettre d'adieu de Yalentin , cette lettre que W. Fléchambault comparait si ingénieuse* ment à la (lèche des Partheç, nous dispense de raconter les luttes , les combats qui s'étaient engagés dans le cœur de 09 jeune homme après le départ diç son oncle pour Nantes.
PendatU qu'il S9 promenait sur 1(9 bord d^ la
Sèvre, Valetitm avait cru entendre , clans le bruit du vent, des voix jeunes et fraîches qui se raillaient de $a résolution ; il avait cru voir, à travers le feuillage bleuâtre des saules , les ombres de la Giuliani et de la Brambilla , qui Tattiralent en souriant. Moins résigné que le fils d'Abrabam, il s'était enfui pour échapper au sacrifice. Sa fuite n'avait pas été saus remords ; toutefois, au bout de vingt- quatre heures, il s'était senti léger comme un jeune Mohican qui a réussi à briser ses liens, au moment où un gros d'Iroquois se préparait à le mettre à la broche.
La saison était brûlante. Une fois à Avignon, Valentin reconnut que ce qu'il avait pris jus*; que-là pour la soleil n'en était qu'une froide et pâle imitatioD. Il s'était laissé dire qu'à cette époque de l'année Rome n'est, à proprement parler, qu'une solitude embrasée» pareille ai| désert de Sahara ? il résolut donc dQ ne s'embarqaer pour Civita^Veccbia que dans les premiers jours de septembre, et de parcourir, en attendant, une partie dn midi de la.Frauce^ Pour ne rien cacher, un mystéri/çux attrait le retenait sur cette terre qui fut le berceau des troubadours, que les pçëtes pnt chantée, où eroisseot l^ oUviers.
Il songeait avec ivresse à toutes les passions qui devaient s'allumer à ce soleil de flamme, bouillonner et s'épandre comme la lave d*un volcan. Peut-être espérait-il trouver sous IV zur foncé de ce beau ciel cç qu'il avait cherché vainemelit sous le plafond de papier brouillard qui s'appelle le ciel à Paris. Il croyait naïvement que, sur les bords du Rhône, il en est de l'amour comme de la vendange ; il se figurait volontiers que les cœurs n'y sont pas moins chauds que les vins. El puis, ainsi que l'avait dit Rodolphe, les voyages ont de si dé- • licieux hasards !
Voilà donc Valentin battant la Provence en tous sens. S'il ne rencontra pas d'aventures, il trouva force poussière sur son chemin. A Vaucluse, il faillit être dévoré par les moustiques. Ce petit incident acheva de l'exaspérer contre Pétrarque et contre Laure qu'il n'avait jamais aimés. On comprendra sans peine que ce couple d'amoureux transis , l'un confit en sonnets et l'autre en dévotion, ne dût sourire que médiocrement à l'imagination de noire héros. Valentin se sauva en les chargeant de malédictions.
A Nîmes, les Arènes lui donnèrent un avantgoût du Golisée ; s'étant avisé de monter k la
Tour-Magne, il prit une courbature qui le mit pour huit jours au lit. A Arles, il s*était vanté, en écrivant à son oncle, de braver impunément les flèches de Phébus et la cuisine du Midi. La vengeance ne! se fit pas attendre. Le lendemain , Phébus le traita comme un fils de Niobé. Comme il suivait à la dérobée une jeune Arlésienne qu'il se. flattait d'avoir fascinée d'un regard , et qui ne Tavait pas seulement remarqué, Valentin reçut en plein visage un coup de soleil qui l'obligea de garder la chambre. Dès qu'il fut guéri , il s'empressa de gagner Marseille , où il pensa mourir d'une bouillabaisse.
Ce fut le 11 septembre, à quatre heures du soir, qu'il mit le pied sur le pont du Sésostrùty un des paquebots de TÉtat , faisant le service de la Méditerranée. La machine chauffait; déjà les matelots levaient l'ancre; les embarcations se pressaient autour du navire. Arrivé UU' des premiers , Valentin obsjervait tour à tour les passagers qui montaient à bord. Celaient des prêtres arméniens, des artistes barbus et chevelus , des diplomates se rendant à leur poste , de jeunes époux allant en Italie savourer les douceurs de la lune de miel y puis une foule d'Anglais et de vieilles
Anglaises ressemblant toutes à madame de Rergoulas, qui s'abattaient sur le bâtiment comme une nuée de mouettes et de pingouins. .
Le vent soufflait de terre ; la met était paisible. Le Sésoètris offrait toutes les recherches du luxe, permettait toutes les jouissances du bien-être. Le capitaine avait les maniéred d'&n gentilhomme, ses lieutenants la courtoisie qui est de tradition .chez les officiers de notre marine. A part les Anglais et les vieilles Anglaises, tout promettait à Valentin une agréable traversée ; mais, grâce à son idée fixe , ce mal^ heureux jeune homme «e savait profiter d'aucun des biens qu'il avait sous la main. ,
Parmi les figurés qui Tentouraient ^ il n'en avait pas découvert une seule où son cœur , put se prendre, son imagination s'accrocher. ' Pas une probabilité d'aventure i pas une chance d'iiicident ! pas même une tempête en perspective ! Le vent, la mer, l'équipage et les passagers, tout était au calme plat. Valentin se rongeait les poings : le roman maritime lui échappait comme les autres.
Le soleil avait disparu depuis longtemps- de l'horizon. La lune, pleine et radieuse, suspendue au zénith, inondait de clarté l'immensité de» flots. La Méditerranée était unie conojue un
mitoît* sëdletnent, çàetlà, la crête argentée d'une y&gue invisible scintillait sur la nappe d'azur comme un bouquet d*étoiles tombé du firmanient. Le Séêostris filait six nœuds à l'heure ; ses roues formidables lançaient des étincelles et semblaient tourner dans la braise liquide. Le pont était désert; on n'entendait que le pas mesuré de l'officier de quart. De tous les passagers, Valentin veillait seb!. Appuyé sur le bastingage, il songeait avec amer^tume à ràcliarnetiient de sa destinée.
— A coup sûr, se disait-ii, en m'embarquant à Marseille pour Civita-Vecchia je n'espéfais pas rencontrer de pirates à combattre, monter à l'abordage et tuer de ma main une demi'douzaine de mécréants. Je ne comptais pas davantage éveiller, pendant là traversée, une de ces passions terribles qu'un regard suffit fa alla*mer, et que la vie tout entière ne suffit pas à éteindre, le sais trop bien que de pareils bonheurs ne sont pas faits pour moi. Gepen'dant, sort jaloux, ne pouvais-fu me ménager un de ces poétiques prologues dont Rodolphe lue pariait un jour, ou tout au moins un oura^gan qui brisât les deux roues du navire et jetât mon corps inanimé sur une plage hospitalière? U pemrt^trô une sœur d'Haïdée eût disputé
mes lèvres âux baisers glacés de la mort. Sort cruel, je pensais que ta rage ; assouvie sur le continent, ne me poursuivrait pas jusque dans l'empire de Neptune. Je me trompais. Ce n'était pas assez pour toi de m'avoir proniené, comme un commis voyageur, d'un bout de la France à l'autre ; il faut maintenant que j'aille de Marseille à Rome, comme un bourgeois de la rue Chariot va le dimanche de Paris à Saint- Cloud. Entrailles du Christ! si je jetais une de ces vieilles Anglaises à la mer? Cela me distrairait un peu.
Il en était là de soa, monologue, quand tout à coup une voix jeune et triste murmura doucement :
— Mon Dieu, la belle nuit !
Ce fut comme un soupir, comme une note mélodieuse qui s'éteignit dans l'harmonie des flots.
Valentin tressaillit et tourna la tête : à quelques pas de lui, une femme se tenait accoudée sur le bastingage , dans une attitude pensive et recueillie. Son profil, d'une pureté irréprochable, se détachait sur le bleu du ciel. La main qui soutenait son front se perdait à demi sous les boucles de son épaisse et brune chevelure. Son regard plongeait tour à tour dans
les profoixJeiirs de ]a mer el dans les proTofldeurs des plaines étoilées. Malgré la tristesse empreinle sur sa physionomie, elle paraissait être dans topt Téclat de la jeunesse et de la beauté. Tout révélait en elle une fleur du Midi. Il y avait jusque dans sa mélancolie quel« que chose d'ardent, de passionné , qui ne se trouve pas chez les filles du Nord. Un filet de sole rouge était négligemment jeté sur ses cheveux. Des bracelets de toute forme s'enroulaient autour de son bfas. Une robe d'un goût sévère dessinait tou^e l'élégance de sa taille. Valentin se demandait avec émotion d'où venait cette mystérieuse créature qu'il n'avait pas encore aperçue. Rien qu'à la façon dont elle avait prononcé ces simples paroles : Mon Dieu, la belle nuit ! Valentin avait pressenti des abîmes de poésie.
La situation n'était pas vulgaire et pouvait devenir romanesque. De semblables occasions étaient trop rares dans la vie de notre héros pour qu'il ne s'empressât pas de les saisir. Il avait déjà préparé , pour engager l'entretien, une phrase des plus éloquentes, où respirait la fleur du sentiment, et dont Teffet lui paraissait certain. Seulement, comment s'y prendre pour attirer l'attention de la jeune femme qui s'en-
Li CHASSE AU ROMAN. 2. 5
fonçait de plus en pins dans sa contemplation solitaire ? Par quel détour ingénieux^ par Quelle ruse délicate lui montrer qu'il y avait, près d'elle un témoin de sa rêverie? Valenlin se recueillit un instant; quand il leva les yeux, i'apparttidn s'était évlaiiouîe.
Dans la pénurie d'émotions où vivait le neveu de M. FléchambauU , les incidents les plus insignifiants preteài^tit aussitôt des proportions épiques. Il faut aVouer, d'ailleurs, que èfette apparition sur le piont d'un navire, au milieu de la tiuît^ eût pu donner l'éveil à une imagination moins prompte à s'émouvoir que celle de notre ami. La jeune femme avait, en s'éloignant^ laissé tomber son mouchoir sur le pont. Valentin le ramassa , l'examina au clair de la lune et fut d'avis que la bordure de point d'Angleterre n'ôtait rien au prestige du gracieux fantôme, non plus que la couronne de comtesse qui surmontait le chiffre brodé sur un des coiÉs. tl finit par le porter à ses lèvres et s'enivra dû parfum qui s'en exhâla^it : parfum sans nom qu'une femme jeune et belle attache à tous les objets de sa toilette i
Le lendemaiû, au point dû jour, Val^èntitt, qui avait dormi, roulé dahs son manteau, à la belle étoile, se promenait sur le tîllac. Il atten-
daîtavec itnpatieflce^ non pas le leverdu soleil, mais le lever des passagères qui sommeillaient encore dans les cabf nés. H vit paraître successivement toutes les figures qu'il avait remarifuées la vieille ; mais son regard chercha vainement la seule qu'il eut voulu trouver. Il espérait qu'elle se montrerait au d^euûer ; ce dernier espoir fut déçu* De guerre lasse, il prit le parti de s'adresser à la femme de chambre attachée au service des passagères. C'était une fille de la Provence, à la hanche forte, a la jambe vigoureuse, au minois éveillé et niuUn.
— Mon enfant, dit Valentin en lui glissant dans la main une pièce d'or qu'elle mit sans façon dans sa poche, il se pçsse ici d' étranges choses.
— Quoi donc, monsieur ?
— Parmi les dames que vous servez, n'y en a-t4ï pas une, jeunCi, belle^ élégante, qui se oaèhe â tous les regards ? Ne vous troublez pas, ma chère. Dites-moi tout ; je suis incapable d'abuser d'une confidence.
— Eh ! pourquoi voulez-vous que je me trouble? répliqua hardiment la Provençale avec le plus pur accent de son pa^'s. Il y a au n? 5 des premières places une jeune dame qui
voyage avec son mari, Je comte de Pietranera. Ce sont des Corses.
— Des Corses! s*écria Valentîn. Il y a des Corses à bord ! DHes-moi, mon enfant , elle a Tair bien souffrant, la comtesse de Pietranera?
— C'est que probablement elle ne se porte pas très-bien.
— Elle parait profondément triste?
' — C'est que sans doute elle n'a pas de bonnes raisons pour être gaie.
— Et le comte? est-il jeune? est-il beau? Ont-ilsl'airde s'aimer? N'avez-vous pas surpris dans leurs regards , dans leurs gestes, dans leur attitude... ?
— Ah ! mon joli monsieur , vous m'en demandez trop long. On m'appelle de tous côtés, et je n'ai pas le temps de bavarder.
— Un mot, encore un mot ! s'écria Valentin en la retenant ; où vont-ils? où débarquent-ils?
— Peut-être à Livourne, peut-être à Civîta* Vecchia; peut-être iront-ils jusqu'à Naples. Ça dépendra de la santé de la comtesse. V^oilà du moins ce que m'ont dit leurs gens.
A ces mots, la brave fille planta là Valentin qui ne regrettait passes vingt francs.
— Des Corses! se disait-il; un ménage corse! Ici, près de moi, à deux pas !
Vâlenlln savait par Rodolphe et par ses ieo ^ lures que la Corse est un coîn de terre privilégié où rien ne se passe comme dans les autres pays. Il retrouvait dans sa mémoire toutes les histoires de vengeance et de meurtre, d*amour et de jalousie auxquelles cette ile farouche a servi de théâtre. Le comte Orsini, ce mari sanguinaire qui avait tué sa femme et que Rodolphe avait tué, était Corse. Quelle étrange coïncidence! L'aventure de Rodolphe avait fini par un mouchoii; ; c'était par un mouchoir que commençait l'aventure de Valentin ; car, soit folie, soit pressentiment, Valentinnedoutait pas qu'il ne fût enfin sur la trace d'une aventure. Il avait à peine entrevu la comtesse; mais l'attitude brisée de cette belle créature, la pâleur de son front, Tardente mélancolie de son regard, le soupir qui s'était exhalé de son sein dans le silence de la nuit, tout avait révélé au muet témoin de sa rêverie un cœur dévasté , une âme incomprise , une destinée sillonnée par la foudre. Jeune ou vieux, beau ou laid, le comte de Pietranera était évidemment un tyran jaloux, qui tenait sa femme en chartre privée et savourait la joie de la sentir mourir à petit feu. A coup sûr, il y avait là les éléments 4'un drame, d'un roman ^ comment les
mettre en jeu ? Telle était la question. Valentin s*agitait dans son impuissance, quand le sort, qu'il avait outragé la veille, vînt généreusement h son aide.
Parmi les passagers qui occupaieni modestement Tarriôre du Sésostri», il y avait des harpistes napolilains^ bohémiens de Tart, artistes en plein vent, qui retournaient dans leur patrie, après avoir exploité les rues et les places publiques des principales villes de France. Ils sollicitèrent et obtinrent sans peine l'autorisation de donner un petit concert sur Favant. Les instruments furent tirés des étuis de serge, et la troupe nomade passa triomphalement de la poupe à la proue. Sans doute, ce n'étaient pas des virtuoses de premier ordre, et pourtant je ne pense pas que jamais concert ait été si charmant. Accourus aux premiers accords , les passagers formaient çà et là des groupes pittoresques. AssîiB sur le pont, deux ou trois jeunes peintres traçaient sur leur album le portrait d'un prôtne arménien oo le croquis d'une vieillo Anglaise. Des figures ourieuses applaudissaient par un sourire à 1^ fidélité du crayon. Cependant le chant des harpes se mariait au bruit de la mer, qui fai* sait Taocompagnement. Les flots étincelaient;
l'air était embaumé du parftim des côtes piro* chaines. Les dauphins , les marsouins cabrio*^ laient autour du navire qui s'avançait comme une citadelle flottante , d'où s'échappaient lea mélodies des Puritains et de la TVorma.
Valentin contemplait ce tableau. En toorn nant la tête, il reconnut à quelques pas de lui la comtesse de Pietranera. C'était elle! Triste, rêveuse, lai^uissante, mais d'une Incompan rable beauté, elle s'appuyait sur le bras du comte, qui expliquait par sa seule présence la mélancolie de sa femme. C'était certainement le plus vilain Corse qui fût jamais sorti de son ile. Il en avait fini depuis longtemps avec les grâces de la jeunesse. Une barbe touffue , panachée, d'une incroyable variété de nuances, ne laissait voir de son visage qu'un nez qui rappelait confusément le nez des races royales, et deux yeux qui brillaient comme deux tisons dans un buisson d'épines. Gros et court, il était vêtu d'une redingote noire à brandaîi bourgs et portait des bottes molles sur un pantalon collant. Valentin l'examinait avea complaisance : c'était Iç mari qu'il lui fallait, c'était le monstre qu'il dvait rêvé» Quant à la femme, il ne pouvait la souhaiter plus belle.
-SS- II s'agissait d*en(amer raventure.Toiit autre que Valentin eût longtemps cherché un expédient. Mais lui, passé maitre en roueries de tout genre, il le trouva sans hésiter.
— Madame, dit-il en s'approchant furtive* mcBt de la comtesse de Pietranera, vous venez de laisser tomber votre mouchoir.
Et il présentait avec respect le mouchoir bordé de dentelle qu'il avait ramassé la nuit sur le pont.
— Antonia, dit le comte, vous aviez donc deux mouchoirs, car j'en vois un à votre main?
Valentin comprit qu'il avait fait une sottise.
— Peut-être n'est-ce pas le mouchoir de madame, ajouta-t-il en balbutiant ; je me serai trompé.
— C'est pardieu bien un mouchoir de ma femme, s'écria le Corse en prenant vivement le mouchoir des mains de Valentin. Tenez, voilà son chiffre. Vous aviez donc deux mouchoirs, Antonia ?
— C'est possible, je le crois, je ne sais, repartit d'un air distrait la comtesse, qui paraissait indifférente à tout ce qui se disait autour d'elle.
Vâientin était sur des charbons aidenU. il venait d'allumer la jalousie du , mari avant d*avojr éveillé rameur de la femme. Cependant l'affaire, quoique mal engagée, tourna
' mieux qu'il ne pouvait raisonnablement Tespérer. Humilié de Téchec qu'il avait es^yé, il allait s'éloigner; le comte le retint par une de ces questions banales qui sont, entre voya-
I geurs, le prélude obligé de tous les entretiens. On peut croire que Valentin ne se fit pas prier pour répondre. Peu à peu. la conversation s'âuima; au bout d'une heure le comle de Pietranera et le neveu de M. Fiéchambauît causaient comme de vieux amis.
L'intimité va vile en voyage. Le comte avait d'ailleurs dans l'esprit et dans les manières une franchise, une rondeur à laquelle Valentin était loin de s'attendre. 11 appartenait à celte classe de touristes expansifs qui croiraient manquer de politesse envers les gens s'ils ne les prenaient aussitôt pour confidents de leur vie tout entière. On eût dit, à Tentendre, le plus honnête homme du monde. Il raconta qu'il était immensément riche. Une succession à recueillir l'avait appelé de Corse en Provence. 11 s'était embarqué à Marseille avec l'intf^ntion d'aller jusqu'à JSaples, mais Ja
santé de sa chère Antonia Tobligeait de changer son itinéraire : ils débarqueraient à Li* Yourne, passeraient la fin de Fautomne à Florence, puis de là ils iraient £| Rome prendre leurs quartiers d'hiver. Il s'interrompait de temps en temps pour adresser à la conatesse quelques paroles afFectueuses.
— Gomment vous trouvez-vous, Antenia ?
Ce grand air ne vous fatigue pas ? Soyez sûre, ma chère, qu'un peu de distraction vous fera du bien. Déjà vous êtes mieux* Antonia. Pou^ quoi vous obstiner à vivre dans la solitude ? Savez-vous qu'à la longue je passerais pour un ^ mari jaloux ? Vous ne le voudriez pas.
— Ah çà ! se disait Valentin, est-ce que le comte de Pietranera ne serait qu'un mari eonime les autres? Ce serait bien la peine d'être Corse et d'avoir une pareille barbe!
Toutefois, en obsen^ant le comte, plus d'une fois il avait cru voir ses petits yeux lancer de sinistres éclairs qui ne promettaient rien de bon. D'ailleurs, la comtesse était assez belle pour valpir à elle seule toute une aventure. Valentin ne manquait pas d'esprit; le désir de plaire développa en lui des facultés qu'il ne se connaissait pas. U parla tour à tour avecgràce,
avec fen, aY«c gaieté, avec entrs^tnement. II jeta dans la conversation quelques-uns des pa* radoxes qui ooiuposaient le fond de son sac , et qu'il prenait sincèrement pour des vérités iacontestables. Il soutint^ par exemple, que« depuis la conquête d'Alger, la Méditerranée avait perdu toute sa poésie,
-- Belle prouesse ! s'écrij^it^il, et bien dign^ d'être célébrée par le^ cent voii; de la Repommée \ Autrefois, en allant de Marseille à Naples, on avait la chance de rencontrer quelque corsaire, de se battre, d'être fait prisonnier, de délivrer une belle captive. Grâce à cette maudite conquête, la Méditerranée n'est guère plus poétiquo aujourd'hui que la mare d'Auteuil ou l'étang de Ville-d'Avray,
Tout cela^ était dit d'une façon si plaisante, que le comte en riait aux éclats; la comtesse elle-même ne pouvait parfois s'em^ pécher de sourire. Tout en parlant, Valentin attachait sur elle un regard sous lequel la jeune femme palpitait comme une colombe.
Ils passèrent ensemble le reste de la journée. Quelques heures encore, et le Sésostris arrivait en vue de Livourne. Avant de savoir où le comte et sa femme devaient débarquer, Valentin' avait eu l'imprudence de déelarer
qu'il allait à Rome. Gomment revenir sur cette déclaration ? Ce fut encore le comte de Pietranera qui le tira de ce mauvais pas.
— Pardieu ! monsieur, s'écria-t-il, vous êtes un aimable compagnon, et c'est vraiment dommage que la santé de ma chère Antonia ne nous permette pas de pousser jusqu'à Rome. Il m'eût été doux de prolonger, de resserrer une intimité qui aura été bien courte, bien passagère, et à laquelle pourtant je ne penserai jamais sans regret.
— Vous êtes trop bon, M. le comte, répliqua Valentin en s'inclinant. Soyez persuadé que, de mon côlé, je n'oublierai de ma vie une rencontre si charmante. Les hommes comme vous sont rares : ils laissent des souvenirs ineffaçables dans le cœur de tous ceux qui ont eu le bonheur de les approcher une fois.
^- Je ne crois pas que personne en France ait plus d'imagination, plus d'esprit que vous i n'en j^\ez. '
— Je ne pensais pas que la Corse vît fleurir 1 des intelligences aussi élevées que la vôtre.
— Votre parole est étincelante comme les | vogues au soleil.
— La vôtre. M; le comte, est profonde comme la mer.
— Antonia, s'écria le comte en se tournant vers sa femme, consultez vos forces, ma chère; vous sentez-vous le courage d'aller jusqu'à Civita-Vecchia ?
A ces mots, la comtesse frissonna et jeta sur son mari un regard suppliant.
— Si vous l'exigez, dit-elle, j'irai jusque-là, mais vous savez combien je suis souffrante et déjà fatiguée de la traversée.
— N'insistez pas, M. le comte, n'insistez pas, je vous en supplie, s'écria Valentin avec chaleur. Sans doute, il m'en coûtera de vous quitter sitôt; mon cœur s*altriste en y songeant; mais je ne me pardonnerais pas d'avoir été pour madame la comtesse une occasion de fatigue et d'ennui. Voici le mauvais côté des voyages : on se rencontre, on se convient, on se prend d'affection l'un pour l'autre, et c'est alors qu'il faut se séparer.
— Eh bien ! répliqua le comte de Pietranera, pourquoi ne viendriez- vous pas à Florence?
— Mon ami, vous êtes indiscret, s'écria vivement la jeune femme avec un mouvement
d^effiroK Monsient a sans doute des int^èts qui
l'appellent à Rome.
-— Moi, madame, des intérêts? repartit gaiement Valentin. On voit bien que je n'ai pa£ l'honneur d'être connu de vous. Si des intérêts m'appelaient à Rome, Rome serait la de^ nière ville du monde où je voulusse aller. Vous me demanderez ce que je vais y faire ; je n'en sais rien, voilà pourquoi j'y vais. L'imprévu est mon maître ; ma règle est de n'en point avoir; je ne relève que de ma fantaisie. Je me suis embarqué pour Civita-Vecchia, c'est une raison pour moi de débarquer à Smyrne ou à Conslantlnople. tomme ce nuage qui court dans le ciel, j'obéis au vent qui mej "pousse.
— Bravo! voilà qui est parler! s*écrîa le comte en tendant une main large et courte, dans laquelle il serra comme dans un étau la, main fluette de Vaîentîn. C'est entendu, vous venez à Florence. Nous y passerons d*heureux jours. Nous visiterons ensemble les musées. Je suis sûr que vous avez sur la peinture des idées originales et qui me plairont. Antoniâ adore les arts ; vous en causerez avec elle. N'est-ce pas, Antonia, que vous aimes les arts? Voyons, ma cbércy égaye«*rous un peu 5 dit*
quelque chose à monsieur pour le -décider à nous accompagner»
Antonia promena ses regards sur la mer, et ne répondit que par un sourire étrange.
-^ Allons, se dît en soupirant Valentin, je ne me suis pas trompée Ce Corse était digne de naître à Brives-Ia-Gailiarde ; c'est la meilieure pâte de mari qui se soit jamais yue sous le cieL Je reconnais là mon étoile. Toutes les fois que fallonge le bras pour saisir la poésie, je met« Id main sur la prose. Je crois courir après Othello, et j'attrape Sganarelle. Que la fantaisie me prenne tin jour d'aller chasser dans les déserts de l'Afrique ou datis les jungles de rinde, Si par hasard je rencontre un tigre, il viendra me lécher les pieds. Heureusement, la femme est jeune et belle ; elle est triste , je la consolerai.
En cet instant , le comte de Pielranera, qui n'avait pa^ cessé de fumer depuis le mâtin, descendit dans sa cabine pour prendre des ci* gares. Valentin se trouva seul avec la comtesse. Il se préparait à lui raconter de quelle façon il l'avait entrevue pour la première fois, à la lueur des étoiles , quand tout à coup la jeune femme se tourna brusquement vers lui, et d'une voix brève, ardente, saiccadée :
— Moi>sieur, lui dit-elle, au nom de votre mère, au nom de votre sœur, au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde et de plus sacré, ne venez pas à Florence ! Allez à Rome, à Naples, à Smyrne, allez partout où je ne serai pas. Partez lorsque j'arriverai. Fuyezmoi comme la mort. Croyez-moi et faites ce que je vous dis ; il y va de vos jours. Si vous me suivez, vous êtes perdu ; si vous aimez la vie, vous ne me reverrez jamais. Obéissez aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Pas un mot, voici mon mari!
— Eh bien, Autonia, demanda le Corse, avez-vous décidé notre jeune ami?
— Oui, M. Je comte, répliqua Valentin, el puisque madaqie la comtesse veut bien le permettre, j'aurai Thonneur de passer avec vous la fin de l'automne à Florence.
A ces mots, le visage du comte s'épanouit, tandis que celui de la comtesse exprimait l'épouvante.
Pour le coup, Valentin tenait une aventure. De tous les romans qu'il avait lus, en était-il un seul qui débutât d'une façon plus terrible , plus mystérieuse? Il n'aurait pas été décidé à s'attacher aux pas du comte de Pietranera , que les dernières paroles de la comtesse eussent suffi pour mettre un terme à son indécision. Qu'on se représente la joie d'un malheureux qui, après avoir poursuivi un quine pendant dix années de sa vie , voit un beau matin ses cinq numéros sortir de l'urne fatale, et l'on n'aura qu'une faible idée de l'ivresse (ians laquelle nageait Je cœur de notre héros. Fuyez-mot comme la mort! C'était plus qu'il n'en fallait pour suivre la comtesse de Pietranera jusqu'au bout de monde, quand bien même elle n'eût pas été éblouissante de grâce, (le beauté, de jeunesse.
En entrant dans Florence , Valentin comprit que Rodolphe ne l'avait pas trompé. C'était le soir. Il se promena une partie de la nuit dans 2. * .
la ville, observant avec émotion les palais noirs et silencieux, semblables à des forteresses, les tours dont les créneaux se découpaient sur Tazur du ciel, les madones au coin des rues, les statues qui se dessinaient, à la clarté de la lune, comme de blanches ombres, sous les arceaux gothiques. 11 se sentait en plein moyen âge. A chaque instant , il croyait voir des figures sinistres seglisser le long des murailles. Une fenêtre venait-elle à s'ouvrir , il attachait sur le balcon un regard avide et curieux. S'il entendait derrière lui le pas d'un bourgeois attardé, il serrait d'une main convulsive le manche du poignard qu'il avait dans$a poche. De loin en loin , il s'arrêtait pour écouter les cloches des couvents qui s'appelaient et se répondaient dans le silence de la nuit. Sur la place de Sainte-Marie-Nouvelle , il rencontra une compagnie de pénitents noirs qui escortaient, à la lueur des torches, le corps d'une jeune fille. Le visage était découvert ; le corps, vêtu de blanc , était entouré de guirlandes de fleurs. Valentin frissonna des pieds à la tète et se demanda quel était ce mystère. C'étaient tout simplement des frères de la Miséricorde qui conduisaient à la salle des morts une jeune fille moissonnée à sei^e ans.
— Oui, se disait Valentîn s'ablmant dans ses réflexions, voilà bien la patrie des Gnelfes et des Gibelins, la cité ausipassionsTiolentes. C'est le théâtre qui convient au drame où je vais me trouver mêlé.
Valentin était descendu dans un des premiers hôtels de la ville. Le comte de Pietranera^ avait loué un appartement sur le quai, ils se voyaient tous les jours; chaque jour resserrait le lien de leur intimité. Le comte de Pietranera ne pouvait plus faire un pas sans Valentin ; il ne dînait pas de bon appétit, s'il n'avait près de lui Valentin assis à sa table. Il l'accablait d'amitiés et de prévenances, et trouvait charmant tout ce qui sortait de la bouche de ce jeune homme. Il ne voyait que par les yeux du neveu de M. Fléchambault. Ils visitaient ensemble les musées , les églises. Ils allaient aux caséine dans la même voiture; le soir, la Pergola les voyait dans la même loge.
Valentin, à qui les paroles de la comtesse avaient donné l'éveil, s'était d'abord tenu sur ses gardes , observant le comte avec défiance et se demandant oiïi ce diable d'homme voulait en venir ; mais si parfois il avait cru surprendre, sous son apparente bonhomie, les instincts carnassiers du tigre et du chacal^ plus souvent,
fiappé de ]a franchise de ses inaiirères, il avail fini par s'afferiuir dans la pensée que ce Corse était la perie des maris. Que signifiaient alors les paroles de la comtesse ? D*où viendrait le danger ? D'où partirait le coup qoi menaçail sa vie?- De temps en temps le comte lui disait : — Vous voyez, mon jeune ami, combien ma chère Antonia est triste. C'est une âme souffrante, une nature mélancoh'que. Enfant, elle avait déjà ces dispositions à la rêverie. La .solitude ne lui vaut rien ; elle a besoin de disfractions.
Yalentin n'eût pas mieux aimé que d'arracher Antonia à sa mélancolie. Malheureusement, plus le comte se montrait affectueux et prévenant, plus Antonia se montrait sévère, réservée , et se tenait sur le qui-vive. Vainement Valenlin déployait devant elle toutes les ressources de son esprit ; à peine amenait-il quelquefois sur ses lèvres uh demi-sourire. Toutes les ruses qu'il imaginait pour se ménager un tête-à-téte échouaient contre une vigilance qui ne s'endormait jamais. Lès regards de flamme sous lesquels il l'avait vue, à bord du Sésôstris , pâlir et palpiter, ne trouvaient ])ius en elle qu'un marbre inanimé.
Il y avait pourtant des inslanls oii oetU^ jeune femme sembiait oublier la réserve obstinée dans laquelle elle se renferuiait. Ainsi que Tavait dit le conUe, Antonia aimait les arts avec passion. Non pas qu'elle en eût fait l'étude (le sa vie : en pariant des œuvres qu'elle préférait, eHe montrait une grande inexpérience; mais elle avait ce goût sûr, cet instinct rapide, ce sentiment exquis de la beauté que ne donnent pas toujours le savoir et la réflexion. La vue d*un beau tableau la plongeait en de naïfs enchantements , où se dévoilaient toutes les grâces de son esprit, tous les trésors de son imagination. On eût dit alors un papillon s'échappant de sa chrysalide. Elle savait trouver, pour exprimer son admiration , une richesse, un luxe d'images qui frappaient vivenaeiu Valentin.
11 faut le dire à la bonté de notre jeune a mi, il était en toutes choses d*une ignorance à peu près absolue. 11 n'y avait de parfaitement développé en lui que le génie des aventures. Antonia lui ouvrit un monde nouveau. Elle l*entraina dans son enthousiasme ; elle l'Initia au culte des chefs-d'œuvre. Le soir, quand l'entretien s'engageait sur les merveilles qu'ils avaient vues dtins la journée, elle faisait trêve
à ses habitudes de silence, et laissait sa pensée s'épanouir librement sur ses lèvres. Yalentin s'enivrait du charme de sa voix et du charme de sa parole; en l'écoutant, il oubliait lui-même les préoccupations qui l'assiégeaient. Antonia, de son côté, paraissait se plaire à l'entendre. La discussion s'animait. Le comte, "radieux, applaudissait à tout ce qu'ils disaient. Parfois, alors, Antonia avait des éclairs de gaieté; parfois même elle allait jusqu'à se montrer prévenante, affable, presque familière ; mais tout à coup un nuage passait sur son front, ses beaux yeux se voilaient, son visage réprenait une expression froide et sévère. Elle se levait gravement, se mettait an piano, et ses doigts, courant sur le clavier, en tiraient des accents pleins d'une tristesse ineffable.
A coup sûr il y avait un mystère au fond de cette destinée. Yalentin cherchait vainement à le pénétrer.
Un jour qu'ils visitaient la galerie des OffkeSy le comte de Pietranera s'étant assis dao^ un fauteuil pour contempler à son aise la Vénus de Médicis, la comtesse, par un mouve^ ment irréfléchi, prit le bras de Yalentin, et tous deux continuèrent leur poétique excnr^ sion à travers les chefs^'œuvre. Depuis leur
àarrirée à Flofence, c'était la première fois mu1ls se trouvaient seuls ensemble. Valentin fn'était pas homme à négliger une occasion si belle; mais toutes les fois qu'il essayait d'amener Tentretien sur le terrain brûlant de la passion , Antonia l'arrêtait devant une toile d'André dél Sarto, de Titien ou de Raphaël, et l'obHgeikii impitoyablement à partager son ad^ miration. Elle parlait avec tant de grâce, que Yalentin, pour l'écouter, s'était résigné au sik lence; seulement, lorsqu'il penchait sa tête r près de la tète d'Antonia, étaîênt-ce les figures F de Titien et de Raphaël qui troublaient son 1 regard et mettaient son cœur en émoi? ! Ils étaient tous deux en extase devant un couronnement de la Vierge, peint sur un fond d'or par Beato Angelico, le peintre des visions célestes. Antonia, qui n'entendait rien aux écoles, s'était sentie tout d'abord attirée par ces maîtres naïfs chez qui le sentiment religieux dissimule l'imperfection de l'art.
— Voyez, disait-elle à Valentin en s'appuyant avec abandon sur son bras, qued'amour, de respect et d'humilité dans cette Vierge qui s'Incline devant son fils ! Elle est mère, mais son fils est Dieu. Que de majesté, et en même temps que de vénération, dans l'attitude du
Christ qui pose la conronne sur le front do la Vierge ! 11 est Dieu, uiais 11 fut Jioiuuie, et la Vierge est sa mère. Et que de foi, que de béatitude sur toutes ces figures qui entourent le groupe divin ! N'entendez-vous pas le chant des séraphins? N'avez-vous pas senti le frémissement de leurs ailes? Nous ne sommes plus sur la terre ; nous sommes véritablement dans le ciel.
C'était aussi Tavis de Valentin. Il sentait à son bras le poids souple et léger d'un corps jeuneet charmant. Son visage était si près de celui d'Antonia que sa joue frissonnait sous l'haleine de la comtesse. Antonia ne se lassait pas d'admirer, qudnd tout à coup, en tournant la tête, elle aperçut le comte de Pietranera qui se tenait debout derrière eux. Elle tressaillit, quitta brusquement le bras de Valen^ tin ; sa physionomie se glaça, et le reste de la journée Valentin ne put obtenir d'elle un mot, un regard, un sourire.
Bien que le comte se fut conduit en cette occasion avec une courtoisie parfaite ; bien qu'il n'eût témoigné ni surprise, ni mauvaise humeur, ni mécontentement d'aucun genre, ce petit épisode rejeta cependant Valentin ({aps toutes ses incertitudes, Ppurqupi dooc h
comtesse paraissait-elle se déGer du comte?
Le comte était donc jaloux? S'il était jaloux, comment se faisait-il qu'il eût attiré, qu'il attirât encore Valentin dans son intimité? A tontes ces questions notre jeune ami ne savait que répondre. II se répétait sans cesse les paroles de la comtesse : «c Fuyez-moi comme la mort. Allez partout où je ne serai pas. Si vous me suivez, vous êtes perdu. Si vous aimez la vie, vous ne me reyerrez jamais. » £t sa raison s'égarait dans les ténèbres.
Ils devaient passer ia fin de l'automne â Florence et ne partir pour Rome que dans les derniers jours de novembre. Un incident sur lequel ils n'avaient pas compté avança de quelques semaines l'époque de leur départ.
Valentin profitait des rares loisirs que lui laissait l'amitié du comte de Pietranera pour étudier les mœurs et se mêler à la vie florentine. 11 aimait surtout à errer la nuit par les rues dessertes, seul, enveloppé de son manteau, prêtant l'oreille à tous les bruits, et jetant-çà et là des regards remplis de défiance. Plus d'une fois la patrouille l'avait rencontré debout, inmiobile devant un vieux palais, dans une attitude sombre et méditative.
Pans tous^ les cercles où il s'était, trouyé^
rétrâtigeté de de& discours avait obtenu un succès rapide. Ses paroles étaient citées et tolaient de bouche en bouche. Il s'informait des duels et des meurtres de la saiëon, absoioment comme il eût demandé le cours de la bourse* Quel mari avait tué sa femme? Quelle femme avait égorgé son amant? Il parlait à tout pro* pos de son bon poignard, qu'il avait toujours dans sa poche, et qu'il montrait volontiers^ aux gens. On avait cru d'abord qu'il voulait rire; on s'était bientôt demandé s'il jouissait de toute sa raison.
Le jour même de son arrivée, il avait mis toute la douane en révolution. On se souvient qu'il avait emporté de Paris une magnifique collection de dagues et de pistolets. Les doua~ niers qui fouillaient sa malle lui ayant demandé ce qu'il comptait faire de toutes les armes qu'elle renfermait, Valentin avait répondu fièrement qu'il comptait s'en servir au besoin.
Peu de temps après, il avait jeté l'épouvante parmi les religieux du couvent de San Marco. Il cherchait depuis une heure sur les pierres tumulaires du cloitre le nom du comte Orsini, lorsqu'un groupe de moines vint à passer dans lejMréatt.
-— Mon père, ditil à l'un d'eux en assez mauvais italien, ponmez-vous m'indiquer la tombe où repose le comte Orsini?
— Le comte Orsini? répliqua le religieux en se grattant l'oreille. Depuis combien de tempa est-il mort? Êtes-vous sur qu'il soit enterré au couvent?
— Je puis vous affirmer, mon père, que le comte Orsini est enterré au couvent de San Marco. Je ne saurais préciser l'époque de sa mort. Voilà t»en quelques années qu'il a rendu son àme & Dieu.
-^ Le comte Orsini? répétèrent à la fois tous les moines en se grattant l'oreille.
— Pardieu I s'écria Valentin, son histoire a dû faire assez de bruit dans Florence pour que vous ayez entendu parler de lui. Il s'agit de ce fameux comte Orsini qui, ayant acquis la preuve de l'infidélité de sa femme, lui plon^ gea un poignard dans le sein; le lendemain, il se battit en duel avec son ami Rodolphe, qui le tua.
 ces mots, les moines se signèrent, rabat*tirent précipitamment leur capuchon jusque sur leur nez, et tout le troupeau prit la faite comme s'il eût aperçu le diable.
Il n'y avait pas un mois que Yalentin était à
- îiO -
Florence, quand il recul de la police un avis qui lui enjoignait de quitter la ville dans h^s vingt-quatre heures, et lui accordait trois, jours pour sortir des États toscans. Ce fut un coup de massue. Il n'en coûtait guère à son cœur de quitter Florence et la Toscane; tuais quitter Antonia, il ne pouvait y sopger. Fort de sa conscience, il alla, sans plus tarder, chez le ministre de la police.
Il s'attendait à voir, dans une espèce diantre, un personnage farouche, i entouré de hideux shires i il trouva, dans un salon doré, un homme d'une exquise urbanité, et qui Taccueillit avec toute sorte d'égards.
— Monsieur, dit Valentin d*une voix émue en montrant la lettre qu'il venait de recevoir, qu'ave2-vous à me reprocher ? Depuis près d'un mois que je suis à Florence, qu'ai-je fait pour mériter d'en être chassé comme un malfaiteur?
— Calmez-vous, monsieur, et veuillez vous asseoir, répliqua le ministre avec une politesse affectueuse. Je regrette d'être forcé d'user de rigueur envers vous. Notre police est éminemment paternelle et hospitalière ; die est digne du nom qu'on lui donne : vous savez qu'on rappelle le lK)n gopvernemenu
— Expliquez-mai, monsietir, daignez ni'ij|iprendre pourquoi le bon gouvernement a cru devoir, en ma faveur, se départir de ses habitudes paternelles et hospitalières.
— Notre police, monsieur, est bien connue par son aménité. C'est la police qui convient à un peuple heureux et tranquille. Quoique vigilante, jamais on ne Fa vue tracassière, ombrageuse, comme celle de nos voisins; aussi dit-on avec raison que si la Toscane est le jardin de ritalie, Florence est le salon dé FEurope. Tous les étrangers qui ont séjourné dans nos murs vous certifieront que le bon gouvernement...
-— Je suis persuadé, monsieur, que le bon gouvernement a toutes les vertus, repartit Valentin avec un léger mouvement d'impatience. S'il me congédie, s'il me chasse, s'il me ferme du même coup le jardin de l'Italie et le salon (le l'Europe, je ne doute pas que le bon gouvernement n'ait d'excellents motifs pour en agir ainsi. Seulement, je voudrais connaitre ces motifs. Lorsqu'on a le malheur d'encourir la disgrâce d'un gouvernement si i)on , si paternel, si hospitalier, si plein d'aménité, si parfait en un mot, vous conviendrez, monsieur, qu'il est permis de demandei* pourquoi.
Encore une fois, qu'ai-je fait? Que me reprochez-vous?
— Croyez, monsieur, que lorsque le bon gouvernement en arrive à ces extrémités, il est bien nudheureux ; son cœur saigne.
. — Je le crois, monsieur, yen suis sûr. Dans vingtHjuatre heures j'aurai quitté Florence ; dans trois jours je serai sorti du grand-duché; i mais, pour Dieu, que je sache, en partant, | quels sont les méfaits que j'expie !
— Rassurez-vous , monsieur, le gouverne- | ment vous tient pour un gaiant homme et se plait à reconnaître qu'il n'a rien à vous reprocher. Que vous dirai-je? Il y a dans la vie des nécessités douloureuses auxquelles nous de- i vons nous soumettre. Vous voyagez seul : je j m'étonne que votre famille n'ait point placé I auprès de vous un parent , un ami , quelque | personne de confiance. |
— Il me semble , dit en riant Valentin, que je suis assez grand pour me passer d'un gouverneur.
-— Sans doute ; mais votre santé exigeait peut-être...
— Ma santé ! s'écria Valentin. Je n'ai jamais été malade, et je souhaite, M. le ministre, qae vous vous portiez aussi bien que moi.
'^-Ën vérité ! vouis n'avez jamais été. malade? Vous n'avez jamais senti là quelque chose d'étrange?
— A la tète? Quelquefois, après avoir entendu une tragédie, il jn'est arrivé d'avoir une forte migraine ; je ne trouvais rien d'étrange à cela. Mais nous voila bien loin de la question ; souffrez , monsieur, que je vous y rar mène.
— Ainsi, monsieur, pendant votre séjour à Florence, vous n'aves pas eu occasion de consulter les médecins en renom de notre université? J'en suis fâché pour vous.
-^ Vous me permettrez, répliqua Valentin, de n'être pas de votre sentiment.
-^ Je me suis mal expliqué, ou vous ne m'avez pas compris. Les grands médecins, monsieur, sont toujours bons à consulter, alors môme qu'on se j)orte bien. Il est plus aisé de prévenir le mal que de le guérir. Ne vous y trompez pas, notre université compte des hommes éminents. Je regrette sincèrement que vous n'ayez pas vu le docteur Punta, ou le docteur Buffa- Uni. Buffalini est un grand docteur, mais qui doit tout à la science. Punta est né médecin comme on naît poëte : au savoir de BufEalini il joint l'instinct, le génie qui devine. Il est en
médticîoe co que fut en chirurgie votre Dupuyrren. Dans un cas ordinaire, je pourrais hésiter entre Punta et JiuffaUni; dans un cas embarrassant, je n*hé$iterais point, j'appellerais Pïtnta. Vous avez encore vingt-quatre heures à ni^fer parmi nous. Croyez-moi, voyez Punta, à lulûps pourtant que vous ne préfériez vous a<ires3er à Biiifalini.
— De grâce, monsieur, laissons là Punta et Buffalini, s'écria Valentin, qui ouvrait de î»rands yeux. Prenez u^j^g d'intérêt à ma santé. L'usage n'est pas de ^o^rer tant de sollicitude aux gens que l'on ^^^ ^ j^ ^^^j^ Il est vrai que vous êtes le bo g^j^yernement. M'apprendrez-vous enfin pou, ^^^j ^,^3^ et le feu me sont interdits dans les h^^^ ^^
cans?
Comme Valentin achevait ces mots, un g^^ diable de laquais vint annoncer que le d.^^ était servi. Le ministre se leva ; Valentin, p de colère, tourmentait entre ses doigts 1^ bords de son chapeau de feutre.
^ Je suis désolé de vous quitter sitôt, dil^ ministre en le reconduisant pas à pas vers porte; voici l'heure où j'appartiens à ina^ mille, c'est le seul moment de la journée qu me laisse le soin des affaires.