‹ La chasse au romanChapitre 8 sur 10 · FERNAND DE PEVENET A KARL STEIN · texte numérisé non relu

FERNAND DE PEVENET A KARL STEIN

Il semble qu'en retournant à Mondeberre j'ai remonté le cours de ma jeunesse et ressaisi par le bout de leurs ailes mes années envolées. Mon cœur se délasse et s'apaise; je n'entends plus en lui que le roulement sourd de la tempête qui s'éloigne. Souvent j'ai vu la Sèvre , grossie par les pluies d'orage, déborder et couvrir de limon

el de sable nos champs et dm guéreit } m n^éUii qu'en rentrant dans son Ut qu'elle réprenait , an bout de quelques jours , la traniparenee de ses ondes : c'estrimagedenla destinée* Quoi quels puisses dire « je vivrai sous ce coin de ciel ; la réflexion, mes instincts el mes goûts « tout m'y fixe et tout m'y enchaîne. Je ne serai pas inutile au bien-être de ces campagnes. Je me sois écrié d'abord , comme Alexandre , que mon père ae m'avait laissé rien à faire ; mais , en y regardant de plus près ^ j'tf i compris que dans la voie del améliorations i quelle qu'en soit d'ailleurs lana* ture, le mieux est toujours à trouver^ Je fais de grands projets; si je parviens à en réaliser quelques-uns , ma vie n'aura pas été stérile. Je fais aussi de doux rêves ; s'ils ne m'échappent pas lous, ma vie n'aura pas été sans bonheur. Tu le vois i c'est un parti pris : déjà je construia dei granges, je plante des peupliers, j'ouvre des che* mins vicinaux. Cette activité du corps me repose des fatigues de l'Âme. Tous ces détaila de hi vie rustique i au milieu desquels je me suis élevé, me charment el m'attirent au delà de ce que je pour-

rais eiprim«r« La terre est bonne à deux qui raimeni el qui la Cuhiyent. Tu ne uk pas» toi| de quel amour on se prend à l'aimer, 6t corn'bien cet amour , à rencontre de quelques autres» est sain au cœur et à Tesprit I Le soir » je monte à cbevaU et la journée s*Achèye À Hondeberre. Là , on cause , on lit , on parle de ce qu'on a In ; quelque vieux gentilhomme du voisinage vient se mêler à Tentretien. M^' de Mondeberre se met au piano et chante; on va s'asseoir sur le bano de pierre , sous les touffes de lilas et de faux ébé« niers, ou bien , si la soirée est belle, on fait atteler la calèche « et Ton gagne Mortagne ou Tiffauges. On admire le paysage , on s'arrête devant les ruines , on évoque les vieux souvenirSé Près de se quitter I on s'étonne de la fuite des heures» et l'on se sépare en échangeant ce doux mot : A de* main ! Si je compare l'existence que je mène ici avec celle que je menais là-bas ; ici, le repos dans le travail des jours sereins , des relations paisibles, de chastes affections avouées à la face du ciel ; là-bas , l'agitation dans l'oisiveté , les soucis rongeurs» les efforts impuissants d'un amour épuisé»

les querelles à essuyer, les soupçons à subir, tous les tiraillements, toutes les exigences d^une passion qu'on ne partage plus, tout cela dans Tombre et n*osant se montrer : alors je me demande comment il s*est pu faire que j'aie vécu là-bas de cette rude vie, lorsque j'avais ici un Éden ouvert à toute heure.

M^'« de Mondeberre est charmante ; telle dut être sa mère à seize ans. Je ne sais rien de plas poétique ni de plus touchant que l'intérieur de ces deux femmes, qui, sans autre ressource que leurs tendresses mutuelles , se font l'une à l'autre on monde toujours nouveau. Je ne pense pas qu'il soit possible de rencontrer entre deux créatures plus d'harmonies et de rapports , plus de sympathies et de convenances. Leurs cheveux ont la même nuance, leurs yeux le même azur, leurs lèvres le même sourire , leur âme et leur esprit te même goût et le même parfum. Seulement, à cause de son éducation solitaire, n'ayant jamais quitté le domaine où elle a grandi. M"* de Mondeberre a quelque chose de plus agreste et de plus sauvage qui ne messied point aux grâces de

la jennesse. Élevée loin du inonde, elle en ignore le langage, et les habitudes ; maid.il y a en elle celte élégance, de. race, cette .distinction native que le monde n*enseîgne pas. Elle est à la fois simple et fière , intelligente autant que belle. Pourquoi ne le dirais-je pas? Parfois, en la contemplant en silence , je me prends à songer au temps où j*approchais mes lèvres de cette fleur, alors en bouton ; aux jours où mes doigts jouaient familièrement avec ces cheveux d*or, où ma main pressait cette main, où mon bras enlaçait celte taille. A ces souvenirs, malgré moi confus et troublé , je sens un frisson^ courir de mes pieds à ma tête , et je n'ose m'avouer ce qui se passe dans mon^cœur. .... r <

• Mais, ami/^que.te conté-je là? Je voulais te parler d'Ârabelle. Toutes ses lettres m'appellent à grands^ cris. Si tu la vois ; dis , comme moi, que je fais bâtir, que j'ai trois procès sur les bras , et qu'avec la meilleure volonté du monde , il m'est encore impossible de fixer l'époque, de mon retour. Je lui ai écrit ce matin. En voici pour dix jours au moins , dix jours de repos , d'oubli,

i» pleine Kberlét JVb suit depuis longtemps 1 tOQt ce que la tendresse a de plas calme et de plus fraternel. Il ne tiendrait qa'à elle de cornprendre, mais il parait que ces choses-là ne s^entendent pas à demi-mot. Elle souffre, j*hésite et j*attends. Ce qu*il y a de vraiment désastreux, e*e8t que son amour semble augmenter à mesure que le mien s'en va. Si je mets trois bémok à mon style, elle me répond avec six dièies k la clef; il fendra pourtant bien quelle en vienne à s'apercevoir que nous ne jouons plus dans h même ton. i

S^is«ta que tu in^épeuvantes avec les vengeaoces de M. de Rouèvres ? J*en rêve tontes les nuits. Tu sais quel cas je fais de cet homme. I Mais depuis quand as-tu découvert Fàme d'Othello sous cette froide enveloppe? J'imagine que ts | veux rire. S^l aimait sa femme comme tu le dis, son amour eût été moins patient, moins aveugle, 1 et voici longtemps qu'il nous aurait tués tons ' deux.

LBld^MBÀDllÉIIB.

la ne iti» jmqvHk qnal poiai mes lettrti i*iB« tiltem&ai i mais ja ma mil fait uae ai donca ht« bituda da l'ouvrir man e<»nr aomma ua livra dont ja tournaraia moi-même les feuillets, qu'il ma seivîl désormais impossible d'an agir autrap maai avae toi. Si la livra Caanuia» farma^la» sans ta préaceapar da Tamouriuropra de Tautear. J'ai toujours peasé qaa cadaii Atra une chose boana at profitable d'éerira jour par jour raïamen da sa propre vie. Oa s'habitue aiasi à se tenir aaar stsmmaiil vis-à-vis de soiomêma comme devait un juge. On sa surveilla avec plus de soin ; oa apporte plus d'ordre dans ses actions et dans sas sentiments. Lorsqu'on sait qu'il faut chaque soir, sous la dictée de sa canscicBce, faire le releva da la journée qai vient de s'écouler, on en devient plus circonspect et nécessairement meil*leur ; on y gagne de se mieux conuallre et da discipliner son cceur. Tu comprends qu'à ces fins il m'est doux de t'écrire, puisque j'en retire à la

fois les bénéfices d'one confession et le charme d'une confidence. ' . « ' j

Ce soir, que te dirai-je? Je suis triste, et ne saisponrqubiJ'arriVedéMondeberre. En ouvrant la porte dû parc, j'ai entrevu M"® de Mohdeberre suspendue au bras d'un étranger qui m'a paru jeune,' élégant et beau. Tous deux suivaient Tallée des marronniers, et semblaient causer affectueusement. J'ai craint de troubler un si dooi entrelien ; n'aimant point d'ailleurs les visages nouveaux, j'ai refermé doucement la porte, et m'en suis revenu, sans avoir été remarqué. J'étais parti joyeux et léger; je suis revenu sombre et taciturne.* Pourquoi?* Je l'ignore. Ed rentrant chez nâoi ', j'ai grondé mes gens et rudoyé mes chiens. Te paraît-il convenable que M*'* de Hondeberre se promène ainsi , le soir, dans un parc , seule au bras d'un jeune homnie ? En fia de compte , cela ne te regarde pas , ni moi non plus. Je dis seulement que c'est singulier^ Depuis ' mon retour, M"« de Mondeberre ne s'est pas une seule fois appuyée sur mon bras. Mais ce jeune homme est sans doute lé fiancé d'Alice? C'est

tout simple : il faudra bien qn^an jour Alice se marie. Je Tiens d'y songer poar la première fois. Je sois triste, ami, josqu*aax larmes. Qui m'aime ici ? Dans la solitade de mon cœur, j'en viens à regretter Tamour orageux d'Arabelle. Je m'écriais l'autre jour que la nature est bonne ; je me trompais , la nature n'est qu'indiflërente : nous l'associons à toutes les dispositions de notre àme , mais elle ne se soucie ni de nos joies ni de nos douleurs. Je sais seul , j'appelle : pas une voix ne me répond. Pourtant , mon Dieu ! que cette nuit est belle ! Qu'il serait doux à la clarté de ces étoiles y au milieu de tous ces parfums et de tous ces murmures qui montent de la terre au ciel comme des flots d'encens et d'harmonie , qn^il serait doux de reposer son front sur un cœur adoré, et de mêler un bymne d'amour aux concerts de la création ! Peut-être qu'à l'heure où je t'écris , ces deux jeunes gens errent encore sous les ombrages tutélaires; ils s^aiment, ils sont heureux. -

Ls hIhb au ii£ius.

Je ne suis pas retourné à Mondeberre. En ceci, je n'ai feit qu'obéir à an «entiment naturel de réserve et de discrétion. Je dois dire aussi que ce lieu a quelque peu perdu pour moi déton charme et de sa poésie. Pourquoi ? Je ne sais trop ; peu^ être m'était-il doux de penser que j'étais seul admis dans Tintimité du sanctuaire. Toujours est-il que ce n'est plus le même prestige. II n'est pas douteux que l'étranger de l'autre soir ne soit le fiancé d^Âlice. Ce matin, je les ai tus passer tous deux , à cheval , dans le sentier du bord de l'eau. Je n'avais pas encore vu M^^de Mondeberre en amazone : j'ai souffert de la voir ainsi. Je n'ai jamais aimé les femmes qui montent achevai. On a remarqué, peut-être avec raison, qu'elles manquent en général de tendresse et de sensibilité. Il est très-vrai qu'à cet exercice leurs grâces primitives s'altèrent ; leur caractère , leurs goûts et leur allure y prennent quelque chose de hardi, de viril et d'aventureux qui les dépouille de leurs

piQg charmants privilèges. La bride et la cravache ne sont pas faites pour ces mains délicates ; le chapeau de Thomme ne sied point à ces aimables fronts. Et puis, comprends-tu que M"** de Hondeberre laisse ainsi sa fille courir les champs à Taventure, en compagnie de ce jeune homme? Tout ceci me gâte un peu mon paradis et mes deux anges.

LE MÈHE AU HÊME.

Rien n*est changé dans ma tie. D'où rient donc que mon cœur est rempli d'allégresse? Pourquoi triste hier et joyeux aujourd'hui? II faut toujours en revenir à cette exclamation banale : cœur de rhomme ; abîme mystérieux I

Je me suis levé , ce matin , résolu comme la veille à ne point aller à Mondeberre. Le soir, j'ai pris, sans y songer, le sentier accoutumé, et suis arrivé à la porte du parc , décidé à ne point en franchir le seuil. Bref, je suis entré; le parc était désert. J'allai droit au château, et trouvai au salon W^ de Mondeberre seule avec l'étranger , tous

deux au piano , à la fois riant» cbantant et caii* aant. Je crus comprendre que j'étais de trop , et je songeais à m'esquîver, quand M"* de Mondeberre me retint et me présenta à M. de B^^\ son cousin. Pour ie coup, c'était un prétendu, car, de tout temps, les cousins ont plus ou moins épousé leurs cousines. Nous n'eûmes pas échangé vingt paroles, que je le tins pour un fat et un sot. 11 est des hommes qu'on hait à première vue ; je sentit tout d'abord que je haïssais celui-ci. Il avait une certaine façon d'appeler Alice sa jolie courine, qui me donnait envie de lui tordre le cou. En l'examinant bien , je lui trouvai une beauté vulgaire, sans àme et sans intelligence, une élégance prétentieuse , une jeunesse compromise par un menaçant embonpoint. Ses gestes, son maintien, son langage , tout en lui me déplaisait, jusqu'au son de sa voix , à ce point que , moi qui ne suis point d'humeur agressive , j'aurais payé cher le droit de le provoquer. M"* de Mondeberre semblait le trouver charmant : elle souriait à tout ce qu'il disait, et pour moi n'avait pas un regard. Je ne puis dire ce que j'ai souffert ainsi pendit une

heure. M. de B*** causait avec 8a cousine ; je mêlais à peine quelques mois à la conversation. Je voulais me retirer, mais une main de fer me scellait à ma place. M"« de Mondeberre entra ; elle me demanda pourquoi on ne m'avait pas vu tou« ces jours. En cet instant, Alice, qui parlait avec son cousin dans Tembrasure d'une fenêtre, partit d'un frais éclat de rire ; je me fis violence pour ne pas aller les étrangler tous deux. Enfin, je me levai. Me voyant prêt à m'éloigncr, M. de B*** me demanda si j'étais venu à cheval. Sur ma réponse affirmative, il m'offrit de m'accompagner jusqu'à Peveney, car c'était son chemin pour retourner à Nantes. J'acceptai avec empressement ; le compagnon n'était guère de mon goût, mais il me souriait de ne le point laisser au logis, c Quoi ! vous nous quittez sîtôt ! s'écrièrent M^^Me Mondeberre et sa fille en s'adressant au beau cousin. — Il le faut, répondit M. de B'**; Pauline m'attend ce soir. > Je ne sais pourquoi ce nom de Pauline fut comme un rayon de soleil traversant la nuit de mon cœur, c J'espère, ajouta M°^« de Mondeberre, qu'à votre prochaine visite , vous

D0U8 amènerez mon aimable cousine. > Je pensai qu'il s'agissait d'une sœur; le rayon s'effaça, mon cœur retomba dans sa nuit. Cependant nos che- Taux attendaient dans la cour du château. Alice et sa mère se mirent à la fenêtre pour nous voir partir et nous envoyer le dernier adieu. Une fois en selle, nous les saluâmes de la main^ety comme nous nous éloignions au pas allongé de nos bétes, j'entendis M"^" de Mondeberre s'écrier : c Gaston, embrassez pour moi votre femme ! t A ces mots, je me sentis si léger, qu'il me sembla que la brise allait m'enlever comme une plume. Il se fit en moi un de ces coups de vent qui balayent le ciel en moins d'une minute. Je me pris bientét à causer avec M. de B**\ Je m'étais singulièrement abusé sur son compte. Durant le trajet de Mondeberre ^ Peveney , j'appris à le connaître et à l'apprécier. C'est un jeune homme charmant, joignant aux plus nobles qualités de l'ime les dons les plus précieux de l'esprit. En arrivant à Peveney, nous étions déjà de vieux amis. Nous nous reverrons, à coup sûr.

Telle est Tbistoire de ma journée. Je l'écris*

comme i'aulre •oûr, à la même beurei prèB de ma fenêtre ouverte. La nature est bonne, la aolitnde est douce. En cet instant, la lune éclaire le sentier où j'ai vu passer hier M^* de Mondeberre à cheval ; qu'elle était belle , gracieuse et charmante avec sa jupe d'amazone et ses blonds cheveux au vent 1 on eût dit une jeune guerrière. Qn'ai-je donc aujourd'hui , et d'où vient à mon cœur la douce ivresse qui l'inonde? Âblme, abîme mys* térieoxl

KARL STEIM A FEaNAMP DB PBVBNET.

Pardieu I je te trouve plaisant avec tes mystérieux abimes. En tout ceci, je n'aperçois ni plus d'abîmes que sur ma main , ni plus de mystères que d'étoiles en plein midi. Tu aimes H^ de Mondeberre. Eh bienl mon cher garçon , je n*y vois pas grand mal. Elle est jeune, elle est belle; ta es jeune encore, et, nous pouvons le dire, passablement tourné. Vos propriétés se touchent; les armoiries de Peveney écartelées de Mondeberre BO feront point mdil «or nnécusson. Sî vous voua

- — eo —

aimez, il faut voii8 marier, met enfants. Et pourquoi pas , Femand ? Ce n'est pas moi qui t'en voudrais blâmer. La famille, à tout prendre, est une bonne chose, et je ne sache pas que nos sociatisles modernes aient rien imaginé de mieni. J*ai longtemps réfléchi sur tes goûts et sur ton caractère : je te dois cette justice , qu'au milieu même de tes plus grands écarts , j'ai toujours reconnu en toi une àme amie de Tordre et du devoir. Je te crois né pour le mariage , et j'ai la conviction que, si ton choix est bon, tu goûteras en cet état, le seul convenable en ce monde, tout le bonheur qu'il est permis de goûter ici-bas. Je me réjouis donc de te voir rôder, peut-être à ton insu, autour de la vraie destinée de l'homme ; je te sens près de trouver ta voie. Seulement, ne te hâte pas ; que ton cœur se repose encore ; avant de l'offrir et de le donner , laisse-lui le temps de s'épurer et de refleurir : qu'il soit digne de l'enfant qui l'aura su charmer. Et puis , Femaod , puisqu'il en est ainsi, tu dois à W^^ de Rouèvres, tu dois surtout à M"* de Mondeberre d'en finir, sans plus attendre, courageusemenletloyalemeBl

a?ee le pagsé. N^oulrage ni les souvenirs ni tes espérances. Qae M"^ de Rouèvres ne puisse jamais supposer que tu Tas délaissée pour former de nouveaux liens ; qu'elle ait da moins, dans son abandon, la consolation de se dire que tu ne l'as point sacrifiée à une rivale plus belle et plus jeane, mais que ton amour a cessé parce que tout finit sur la terre. D'une autre part, que M"* de Mondeberre ne puisse jamais soupçonner que ton amour pour elle a germé dans les cendres encore tièdes d'un autre amour à peine éteint, et que tu as profané son image en la mêlant aux préoccupations d'une passion agonisante. Respecte ces deux femmes, l'une parce que tout amour est respectable, même celui qu'on ne partage plus ; l'autre , parce qu'on ne saurait entourer de trop de soins et de vénération ces jeunes et blanches âmes qui n'ont point secoué leur poussière virginale.

C'est tout ce que j'avais à te dire. Je me suis présenté plusieurs fois pour voir H"** de Rouèvres; la comtesse est inabordable. Quant aux vengeances du mari, n'en ris pas. Cet homme est étrange;

il lui échappe parfois, dans TeiiMlieii le plaa paisible , des moto qui me le font regarder aiec stopenr. Sous des dehors d'une simplicité réelle, il cache une énergie qui serait terrible au besoin. Heureusement, il ne se doute de rien, et ne parle de toi qu'avec affection. 11 se plaint de ta longue absence , et yeut t'écrire pour hâter ton retour. Us sont tous les mêmes. Adieu.

CERMAND DE PSYEKET A KIRI. 8TB11I.

Le soleil n'envahit pas tout d'un coup Thori* son; Taube éveille d'abord les oiseaux et les brises ; l'orient blanchit et se colore ; de confuses rumeurs montent des vallées aux coteaux. Ainsi l'amour a son crépuscule matinal , rempli de frais mystères et de préludes enchanteurs. Pourquoi donc avoir si brusquement éclairé mon cœur ? Pourquoi cet empressement à le dénoncer à lui-même? Pourquoi m^avoir sitôt appris ce que sans toi j'ignorerais encore ? Tu vas droit au but, et ne vois pas que tu supprimes ainsi ce que l'amour a de plus gracieux el de plus char-

mant , comme un homme qui retrancherait des spectacles de la nature^ les images et les harmo* nies qui précèdent le lever du jour.

Ami» qu'as-tu fait? Je ne me doutais de rien ; j'étais sans trouble et sans défiance» Je me laissais aller mollement à la dérive du flot qui me berçait , sans m'apercevoir seulement que j'avais quitté le rivage. Je voyais cette enfant tous les jours, mais ce que j'éprouvais auprès d'elle ressemblait si peu k ce que j'avais éprouvé jus* qu'alors , que j'étais loin d'imaginer que ce pûl être de l'amour. Gomment donc , en e£fet , Taurais-je soupçonné ? L*amour n'avait été pour moi qu'une fièvre des sens» un transport au cerveau, je ne sais quoi d'inquiet et de maladif» qui, même au plus fort de l'ivresse, pesait sur mon front comme une atmosphère orageuse. L'àme désordonnée d'Arabelle avait envahi tout mon être ; l'amour ne m'était connu que par ses fureurs. Gomment aurais-je pu , près d'Alice, me croire atteint de ce même mal dont j'étais encore meurtri et tout brisé? Le naufragé qui n'a vu l'océan que soulevé par les tempêtes recoMiatt4l dans

Tonde unie comme un miroir la mer en courroux qui Ta jeté sans vie sur la grève ? Je nroublîais auprès de cette enfant comme au bord d'un lac pur et paisible. Je respirais sa jeunesse , et la sérénité de son regard descendait insensiblement dans mon sein. En la voyant, tous mes sens étaient ravis , sans qu'il me vint à Tidce de me demander pourquoi. Sa beauté me pénétrait comme une douce flamme. Au lieu de me troubler, quand mon passé grondait dans mon sein, sa seule présence suffisait à me calmer, pareille à rétoile mystérieuse qui apaise les flots irrités. Le son de sa voix me charmait à mon insu, ainsi que le murmure des brises dans les bois ; son sourire se jouait au fond de mon âme comme un rayon de lune dans le cristal d*une source. Lorsqu'elle marchait, c'était un fil de la Vierge qui glissait sur l'azur du ciel. Pouvais-je deviner, à ces enchantements, Tamoùr éclos ou près d'é* clore? Je ne soupçonnais rien, je ne prévoyais rien ; je subissais le charme sans songer à m'en rendre compte.

Malheureux, tu as changé tout cela ! En éclai-

rant mon coear, tti as effaroaehé toole une jeteM couvée d'e8|)éraDce8 qui ne faisaient que d*y naître t et qui commençaient à peine de gazouiller. Depuis que tu m'as dît ce que je ne m'étais pas encore dit à moi-même , je ne sens en moi que trouble et confusion. Je n'aborde plus Alice qu'en tremblant. Je souhaite et je fuis sa présence ; je la crains, et je la recherche. Contraint et silencieux auprès d'elle, loin d'elle je m'agite et je souffre. Je pâlis sous ses regards ; un de ses sourires précipite mon sang ou l'arrête : que sa robe m'effleure en passant, je frissonne delà tête aux pieds. Et cependant, ami, ce trouble que j'éprouve est si chaste, que les anges eux-mêmes ne s'en effrayeraient point ; le mal que j'endure est si doux, que je ne voudrais pas en guérir. Tu l'as dit, oui, c'est bien l'amour I c'est l'amour, ô mon Dieu, je le sens aux divins transports de mon àme, qu'il épure tout en l'agitant! Je le reconnais au fier sentiment de mon être, qu'il relève et qu'il améliore. C'est le céleste amour, tel que je le rêvais à vingt ans , et dont je n'avais jusqu'à présent embrassé que l'imparfaite image.

Ibb eomment oser en paridr? Oh tromm d«i mou dont je n'aie point profané Tasage? Le cœnr esl si riche et la langue est ai pauvre t Eat-ee Il toi d*ailiear8, témoin et confident de mes foUes tendresieSf qaej'ouvrirai mes nouveaux trésors? Mèlerai-je dans ta pensée les noms d'Alice et d'Ârabelle 7 Parerai-je un amour naissant des dépouilles d'un amour évanoui? Ah I laissons-la germer en silence, cette fleur du véritable amour; enveloppons-la d'ombre et de mystère ; craignons de la flétrir même en la regardant t •

KARL STEm A FBENAMO DE PEVENBT.

Le temps presse. Je t'écrirai demain ; aujourd'hui rien qu'un mot. Fernand, iu n'as pas un jour, pas une heure, pas un instant à perdre. Il y va de plus que ta vie. Après avoir lu ces lignes, écris à H''' de Roûèvres. Écris-lui que tout est fini, sans rémission , sans appel, irrévocablement fini. Sois franc, sois ferme, sois brutal ; plus de pitié, point d'attendrissement. Qu'il n'y ait pas dans ta lettre un terme ann

bigv, nue {Ame éqnifoque, pas un brin 4*lieipbe où se rattache respérance. Qae ce soit connne un coup de hache assené par un bras vigoureux. Perte toi-môme cette lettre à la poste; assure* loi qu'elle partira par le plus prochain courrier. Malheureux, qae ne peux-tu lui coudre des ailes ! Fais ce que je te dis, aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Gela fait, sois prêt à tout, et tiens-toi prudemment sur tes gardes.,

FEBHiim DE PEVENEY A KiDAHE DE ROUÈVEES.

Mes lettres vous offensent, mon silence vous blesse ; quoi que je puisse faire, je ne réussis qu*à vous irriter. Vous avez raison, le réle que je joue est indigne de vous et de moi, et, quoi qu^il m'en coûte, j'aime mieux déchirer votre cœur que de le tromjper. Arabelle, en partant, je vous ai dit un étemel adieu. Ne pensez pas que ce sacrifice ne m*ait point demandé d'effort, ni que je m'y résigne aisément. Je gémis autant que vous de 1^ nécessité qui nous sépare ; à cette

heare encore, si je croyais pouvoir fMlqœ clioée pour votre bonheur, j'oublierais que tous ne pouvez rien désormais pour le mien. Mais le bonheur est un échange, et qui ne reçoit rien ne rend rien. Rappelez-voqs les luttes et les agitations an milieu desquelles nous venons de vivre : je sentirais en moi le courage de recommencer une pareille vie que j'y renoncerais encore, ne voulant plus , ne devant point vouloir d'un jeu funeste où je ne saurais risquer ma destinée sans compromettre en même temps la vôtre. J^avais compté sur l'absence pour pacifier votre tendresse et pour en calmer les orages ; d'une autre part, j'avais espéré de l'influence de ces campagnes pour reposer mon amou^ et pour en raviver les ardeurs ; je m'étais abusé. Votre tendresse s'est aigrie ; de mon côté, je n'ai retiré de la solitude que le sentiment réfléchi de mon impuissance et la résolution de ne pins in'exiler de ces lieux , où me fixent mes goûts paisibles et mes modestes ambitions. Ce n'est pas vous que je quitte, vous me serez éternellement chère ; c'est avec la passion que je romps» avec la vie de trouble et de

désordre qui en est inséparable et qui répugne à tous mes instincts. Séparons-nous donc noblement, et qu'il ne se mêle point à nos larmes d'autre amertume que celle des regrels. N'imitons point ces amants opiniâtres qui ne brisent leur chaîne qu'après l'avoir arrosée de fiel et passent tout meurtris de l'amour à la haine , sans laisser place au souvenir. Ma résignation n'a rien <jui vous doive outrager : je vous rends, jeune et belle, au monde où vous régnez; j'ensevelis dans !a retraite une jeunesse qui touche à sa fin , et dont vous aurez eu la plus belle part.

KAnb STEIN A FERNAND DE PEV£NET«

Tandis que là-bas tu te couronnais de bluets tt de pâquerettes , voici ce qui se passait ici.

Hier, au saut du lit , sur le coup de dix heutes , je venais d'achever la lecture de mon journal , cl , dans cette position éminemment médi- *talive qui consiste à se tenir assis sur le dos , je digérais nonchalamment les billevesées politique»

Ql Uuéraires qu'on me «er^ cbacyie maiin sot» baade, en guise de déjeuner iMeHecttiel , loir»que le ^eune esclave qui cuoiule dans mon iaiérieur les fonctions de groom et de valet de cham* t^re vint m'annoncer d'un air mystérieux qu'une dame voilée demandait à me jj^arler. Ce ne pouvait être que M'*'' de Rouèvres : c'était elle^ Elle se précipita comme une lionne dans mon ca- |>inet , et sans me donner le temps de dire un mot : ( Que se passe-t-il? q^e fait Fernand? pourquoi ne revieat-il pas? Vous le savez; parlez, ne me cachez rien : la mort vaujl mieux que l'incertitude dans laquelle je vis depuis ce funeste départ. > Sa voix était brève , son visage pâle, son regard fiévreux. J'essayai de la calmer; mais elle m'interrompit aussitôt, c II ne m'aime plus! il ne m'aime plus! > Et se laissant tomber dans un fauteuil , elle éclata en sanglots. Bien que je sois peu sensible aux émotions de cette nature , sa douleur me toucha. Je me décidai à mettre en jeu tout ce que le ciel m'a départi d'éloquence pour lui démontrer que tu n'avais point 9essé d« raimer. M""* de Rouèvres m'arrêta court,

et je âa$;eflMqr«r mt bardée fïimftééÊim ^ â toa âdreMe, dans lc»q«eUet k8 Dm» êim grat , ^de|wjttreeldeirallMBeiefiir€»tpoÉiil épa?^ goéa. Je pettsai qae t« avaia porté le . dernier c^Mip , el que lonl était fiiâ. Il ne me rw tait plu» q«*4 prècber la résignatÎMi. Je ïmmi .ai dene quelques maxime» ai»ti mHres qiiec# ^ntolantea sur rijMiabîiité des affectiona huma»^ «s; maïs à p«oe eut^lle eompris où je voulw , en' venir, qu'eUe ae récria en âemandam àSa . ton saperbe si je la jogeds iradigne de lofc ^œur et de iùû amour. Ne sachant plus à qnd. tsannt me vouer, je pris le parti cVe m'en tenir àmoin r^e d*honnéte honune, le plus simple ^t Se plus facile en ceci eomifAe en toutes choses. Comprenant ei^ qu'en v^ienant à moi, eMe n^avaît obéi qu'au preesentimr^t de sa destinée, je résû^Ius, tout en ménafjeant son orgueil et son désespoir, de déebîrer le voile que tu n'avais fait encore que soiii6ve>r. Je commençai par protester de la sincérité ^e ta tendresse , puis j'en vins doucement à lui. laisser entrevoir que votre attitude vîs-àvift ^e M. de Rooèma i^q^oak à la loyauté dQ -

ton M^iAït^re autant qu'à ton amoar la vie dé ruse ( 't de daplicité que vous aviez dû vous imposer V is-à-vîs du monde. Ici , nouvel embarras! € N'esl-nce que cela? s'est-elle écriée; je suis prèle à h li tout sacrifier avec joie. Qu'il dise un mot ; honi leur, fortune , considération , je foule tout aux pi eds pour aller vivre seule avec lui au fond des bais* > A mon tour je me récriai; je m'efforçai de. lai faire entendre qu'on ne vit pas au fond des bo is , que la passion n'est point élernelle , et qu'uae heure arrive infailliblement où la raison reprond son empire. \ Mais voici bien une autre féto! Voici qu'au pluixbel endroit de mon sermon > «on vient m'iamnonce.r qu'un étran*' ger est là, qu'il demande à m'enti%tenir, qu*il n'a pas un m.oment à perdre. Je me jiHte hors de mon cabinfit , et me trouve nez à nez a vec H. de Rouèvres , aussi grave , aussi froid , aus'«i calme que d'habitude, c Rien qu'un mot, me oMt-ilen refusant de s'asseoir. Ayant à vider une petite affaire , j'ai pensé qu'il ne vous déplairait pas de me servir de témoin. Ce soir, à huit heures , Aiu bgis de Yiacennes, puis-je compter sur vous t rT

• 75 — Toujoon et partout, répondis-je. Gefteaffaire..* — Est de celles qui ne s'arrangent pas. — Puis-je savoir?... -*^ Rien n'est plus simple, i Etlà-deasus, de me raconter que la veille, dans un rout , en passant près d'un groupe de jeunes gens qui ne le soupçonnaient pas si près, il avait entendu prononcer le nom de sa femme et le tien, c Le monde est infâme , ajouta-t-il ; rien n'est sacré pour lui. Il s'attaque aux plus nobles &mes » il outrage les liens les plus purs. > Juge de ma consternation. Confident des amours de la femme, devais- je assister le mari dans une semblable lutte? L'honneur me criait que non ; mais comment éluder la tâche que j'avais acceptée? c A ce soûr donc ! dit le comte en se retirant. — A ce soir ! i répétai-je sans oser lui toucher la main. Je retrouvai Arabelle plus morte que vive, l'o^ hagard, la bouche livide. Elle avait tout écouté, tout entendu. Elle demeura longtemps muette, à me regarder d'un air égaré, c Je suis perdue ! i me dit-elle enfin. Je tâchai de la rassurer, mais à tout ce que je pus dire, elle ne répondit que ces mots : c Je suis perdue I je suis perd«e S i QuaA4

jje ia vis près de m retirer : « Qd'aHet-ttras faire? lui demandai-je avec anxiété. — Je n^ai pim que 'deux refiiges , dit-elle : ai Tun m'échappe , loutre, plus sèr^ ne me manquera pas. > Je Toblrgeai à se rasseoir; je m'épuisai à kii prouver -qu*!! fallait attendre , que rien n'était désespéré, jqii'èlle allait tout compromettre en tout précipitant. Tout ce que je pus obtenir d'elle fut qu'elle 'fie déciderait rien sans m'avoir consulté. Elfe 'partit, le restai plus d'une heure à la même place, sondant avec effroi i'abtme entr'ouvert sons les pieds. Le temps fuyait. Je t'écrivis à la 'hite quelques lignes seulement , pour te crier ,^re! À sept heures, on vint m'avertîr ^que la fvdkure du comte m'attendait à la porte. Durant !le trajet , M. de Rouèvres s'entretînt avec moi eemme s^l se fût agi d'un rendez-vous de chasse. •Arrivé sur le terrain , les conditions du combat 'Qne fois réglées, il prit une épée et se mit en ^rde. Ce fut l'affaire d'un instant. Je vis sa lame -voltiger, s'allonger, glisser comme un éclair, puis ^ relevser et rester immobile, tandis que notre ^jidver^a&re tombait roidc sur lo gazon. Ce n'est

pas toal : îl tn triait un anlrc , nn joH jcmt homme , mince comme un roseau , blafK; cl roM comme une fille de quinze ans , cigare au bout des lèvres , œillet t*ouge à la boutonnière. Les témoins ayant décidé , pour égaliser les chances, que eetie seconde affaire se viderait au pistolet , tous deux se placèrent à quarante pas de distance et mardièrent armés Tun sur Tautre. Au bout de dix pas , le jeune homme fit feu ; H. de Rouèvres ne broncha pas. Ce beau fils est un jeune brave : il s'elfaça, croisa tranquillement ses bras sur sa poitrine , et continua de fumer, tandis que M. de Rouèvres s'avançait, pistolet au poing. Â quinze pas , le comte Tajustd et lut enleva le cigare quMl tenait à la bouche, f Pardieu ! monsieur , dit le jeune homme avec humeur, vous êtes un maladroit ! — Au contraire, monsieur, répliqua M. de Rouèvres : on ne fume pas sous les armes, i Cela dit , il salua froide* ment et gagna sa voiture, aussi calme que sMl venait de tuer un lièvre et de manquer un lapereau. Fcrnand , si tu te bats jamais avec ce diable d'homme, que ce soit à coups de faux , à

coups de sabre, à coups de canon ; maïs garde- (oî de Tépée et du pistolet.

Tel est le récit fidèle des événements do la journée d'hier. Maintenant, que va-t-il se passer? À la grâce de Dieu. Voici pourtant où f aura conduit ion système de ménagements et de temporisation ! Ou je me trompe fort^ ou tu vas te trouver acculé dans la plus horrible impasse où puisse s^étouffer la destinée d'un galant homme. Ne comprends-tu pas , malheureux , que celte femme , depuis ton départ, ne cherche qu'un préte&te pour s^aller jeter dans tes bras ? La passion suffirait à Ty précipiter ; mais penses-tu qu'elle hésite à cette heure, qu'elle se sent dénoncée à Topinion et qu'elle voit son mari sur la voie de son déshonneur? Les sacrifices lui coûteront d'autant moins qu'elle n'a plus grand'chose à perdre , et qu'il n'est rien d'ailleurs qu'elle ne sacrifiât avec joie à l'espoir de réveiller ton cœur et de ressaisir ton amour. Voyons , qu'as-tu fait pour parer le coup qui te menace? Celte lettre de rupture estelle écrite ? est-ce franc, net, décisif? Ta main n'a-t-elle point tremblé ? Ce n'est plus d'Arabellc

qu'il 8*agîl celle fois, c'est de ton repos , de ton avenir , de la vie loul entière. Puisse cette lettre arriver assez tôt I Si , fidèle à sa promesse , M*"® de Rouèvres ne tente rien sans m'avoir revu, sans m'avoir consullé , rien n'est perdu. Je lui dirai , moi , que tu ne Fainies plus ; ce courage que tu n'as pas eu , je l'aurai pour vous sauver tous deux. Mais qui me dit qu'il en est temps encore ? qui me dit qu'à cette heare M°*" de Rouèvres n'est pas sur la route de Peveney ?

P. S. Bon courage, ami I rien n'est désespéré. Je n'ai pu arriver jusqu'à la comtesse ; mais j'ai vu le comle , qui m'a paru d'une sérénité parfàite. Il parle d'enlever sa femme pour la mener aux eaux. Je ne m'élonnerais pas que la conduite qu'il vient de tenir rendit Âràbelle au sentiment de ses devoirs. On a ^u de ces retours soudains : je crois même qu'on en cite jusqu'à trois exemples. Adieu donc ! Mon amitié , trop prompte à s*alarmer, s'était exagéré les dangers de la situation : tout est calme , rassure-loi.

Les deux dernières lettres de Karl Stein surprirent brusquement M. de Peveney au milieu de

«et rêves de îéKcîté rtistiqne. L*ane fnt Tédair, Tanlre le eoup de fondre. Fernand vît soii pat^ «c dresser comme un mur prêt à lui barrer Favenir. Après avoir écrit à H>"^ de Rouèvres et porté loi -même sa lettre à la poste, conformé* ment aux ordres qu'il avait reçus, M. de Pevefitîy compta les heures atec une anxiété qu'on peut imaginer sans peine. 11 ConnaisSfiit le sang-fW>id do son ami aussi bien que rcxaUation de sa mn!^ tresse, il avait compris, au premier cri d'alarme, que le danger était imminent. Le lendemam, kvé avant l'aube , il attendit l'arrivée du facteur dADs d'inexprimables angoisses. En lisant le récit qnc lui faisait Karl Siein, ses perplexités redouèlè^ rent. fl pressentit dans sa destinée quelque cbose d'irréparable. Cependant les dernières lignes le rassurèrent » et, en calculant que la lettre qu'il avait écrite k veille arriverait le lendemain à son adresse» il se remit de son cpoilvante.

n alla , le soir , à Mondeberre ; il y porta lo6 préoccupations qtai l'agitaient encore malgré lui. il y fut distrait , sombre , taciturne. M** de Mondeberre en fit la remarque tonthaut» Aiioe

se mit ao piano et chanta les airs qu'il aimaii^ tandis que «a mère Tinterrogeait a?ec âne discrète soliiciiude; mais plus ces deux femnes s'empressaient autour de lai, plus il sentait aog* menier sa tristesse. Il s'en revint en proie à une dévorante inquiétude, oppressé, mal à Taise ^ comme si Tair avait été chargé de tempêtes. L'air était frais et le ciel pur : il n'y avait d'orageux que son coeur. En approchant de sa maison, il aperçut dans l'ombre une voiture attelée devant sa porte. Ses jambes se dérobèrent sous lui , et son front se mouilla d'une sueur froide, il eut la pensée de s'enfuir. Il s'enfuit en effet et ne rentra que bien avant dans la nuit ; mais il ne pm «'empêcher de sourire de ses terreurs et de gourmander sa faiblesse , en apprenant que la voilure qui l'avait si fort effrayé était celle de Gastoa de B*'\ qui, se trouvant dans le voisinage, était venu pour lui serrer la main.

Le jour qui suivit fut le jour de la délivrance» Le facteur ayant passé sam s'arrêter , Fernand augura bien du silence de son ami et du silence d'Arabeile. En même t6m|)s \ il se dit. qu'à cette

heare sa lettre de ruptare était nécessairement entre les mains de M°^^ de Rouè^res. Libre ! il était libre I Étrange liberté, qui lui apparaissait sous les traits d'une jeune reine , et qu'il saluait chargé de nouveaux liens : image de cette autre liberté que nous ne nous lassons pas de poursuivre , et que nous croyons avoir saisie quand nous avons changé d'esclavage !

Quoique un peu mêlée de trouble et d'appréhensions, celte journée fut pour Fernand véritablement enchantée. Dans l'après-midi, M"^^ de Hondeberre et sa fille vinrent le surprendre à son gtte. c Soyez bénies mille fois ! dit M. de Peve* ney en leur donnant la main pour descendre de leur calèche. Votre présence ici réalise le plus doux de mes rêves ; c'est un bonheur que je n^aurais pas osé solliciter. — Vous le devez à votre tristesse d'hier, dit M"'" de Mondeberre en souriant; d'ailleurs nous avions projeté depuis longtemps de visiter votre petit royaume. — C'est le vôtre, madame, > ajouta Fernand en lui baisant la main avec respect. Tandis qu'ils parlaient, M''* de Mondeberre était déjà dans le jardin , courant,

légère et ctarieuse, le long de ces allées peuplées de son image, où Fernand la suivait d'an regard surpris et charmé. Embellie par la présence de ces deux aimables créatures , sa retraite s'anima tout à coup et prit une face nouvelle. Ce fut pour lui comme un avant-goût des félicités vers lesquelles son &me tendait en secret; il lui sembla qu'il faisait , pour ainsi parler, une répétition du bonheur. Ayant prié M'"" de Mondeberre de diner à Peveney, il y mit tant d'insistance, qu'elle y consentit. Ce fut le complément de la fête , et jamais favori recevant sa souveraine ne tressaillit de plus de joie ni de plus d'orgueil que Fernand en voyant sous son toit, à sa table, tant de grâce et tant de beauté. La joie brillait aussi dans les yeux d'Alice, et M°*^ de Mondeberre, heureuse et recueillie, paraissait absorbée dans la contemplation de ces deux jeunes gens ; car , bien qu'il eût essuyé les premiers orages de la vie, Fernand était encore dans tout l'éclat de la jeunesse. Le mauvais vent des passions avait passe sur son front comme sur son cœur sans en altérer la pureté. Il avait conservé tout le charme du jeune

âg«^, deméiieipi'Uen aivail encore bfàcite etdMHi' 8ia8«ie et Ions les géaérea&ieslkcl&, ai bien qu'en le voyaiu auprès de M^^ de Mondeberre, il était iaapèeaible de ne poiol fiancer paf k pensée ces denx nobles ei beanx enfants, tant ils semblaient créés Tun pour Tautre.

Quand Theure fut venue pour Alice el sa mère de reprendre le cbemin du château, Fcomand s'eicusa de ne les point accompagner. L*amoor n'est que contradiction : loin de Têtre aimé, ii se consume et se dévore ; en sa présence , U aspire à la solitude, comme si Timage et le souv^r étaient plus doux que la réalité* Une Ibis seql , Bi. de Peveney s'abîma tout entier dans le son* timent de soti bonhem*. C'est surtout an sortir des passions tumultaeuses qu'on se plait avx chastes déUces d'unamonjr jciufte,honnéte et p«r. Femand passa le reste de la soirée à chercher sur le saUe la trace des petits pieds d'Alice , à s'aêseoii^ çà et là, où elle s'était assise, h baiser lies objets qu'avaient touchés ses mains , à recueillir les. déirâ de fleurs qu'elle avait effeuillées en se j<Hiant« Puériittés charmantes! adorables enfas-

lillagefti malbcur à edui ckHii ?oi|» avet 9^Ké d*êire roccujjMiiioo la plus «érieuael

Cependanl que faisait Arabelle? Fernand ne se le demandait plus. Bien qu'il n'en fui pas encore arrivé au point d'égoisme et de philosophie où l'on se débarrasse d'un amour impor* tua sans plus de souci que s'il »'agissail d'un vêtement passé de mode , tel est Tentraliiement d'un amour qui commence, et tel est le néant d'aa amour qui n'est plus, que ce jeune homme, se jugeant hors de tout danger , s'abandonnait sane remords au charme de «a passion naissante.

Le lendemain t lorsqu'il s'éveilU, le soleil entrait i pleins rayooa dans sa chambre. 11 se leva t le cœur content et l'esprit joyeux. Il y avaîi longtemps que la vie ne lui avait paru si légère. Il ouvrit la feaélre et s'enivra de l'air du matia. Le £acteur, en passant, lui remit une letife de Karl Stein, quelques lignes scuicffleot qui achevèrent de le rassurer. Sur le tantôt , il fit seller un clieval et se rendit à Mondcberre , ainsi qu'il s'y était engagé la veille. Il trouva aii chàtean M« et M*^^ de B''* et faelques amis des

environs , qni s'y réunissaient cbaqoe année , a pareil jour, pour fêter l'anniversaire de la naissance d*Alice.

Lorsqu'il parut , au trouble de H'** de Mondeberre , il se sentit le roi de la fête. Jamais la belle enfant n'avait été si belle qu'en ce jour , dans toute la fraîcheur de ses dix -sept ans accomplis. Fernand l'admirait k Técart. Rien n'est si doux que de voir une jeune et noble créature entourée de chastes hommages, d'être soi-même mêlé à la foule, et de pouvoir se dire : C'est moi qu'à l'insu d'elle-même son cœur, en s'éveillant, a choisi entre tous ; c'est sous le feu voilé de mon regard que ce front se colore d'une aimable rougeur. J'ai donné la vie à cette blanche Galatée ; c'est pour moi seul que ce lis a grandi ; c'est sous mon toit qu'il achèvera de fleurir. Telles étaient les pensées qu'en secret caressait Fernand , car il osait déjà la saluer dans l'ayenir des noms charmants d'amante et d'épouse, lorsqu'il reconnut, s'avançant à travers les arbres du parc, un de ses serviteurs qui semblait le chercher d'un œil inquiet et d'un air mystérieux. H. de

Pevèney se troubla sans s'expliquer pourquoi.

En cet instant , il était assis près de M°>« de Hondeberre , à quelques pas d*Alice, qui s'entretenait avec sa cousine, tandis que M. de B*'* et le reste de la société , groupés çà et là, agitaient les affaires du jour dans une discussion générale.

Femand se leva, fit quelques pas vers son serviteur. Celui-ci lui remit une lettre et se retira en silence. Le jeune homme examina la suscription : à la hâte et fraîchement tracés, les caractères étaient à peine lisibles; Tencre en était encore humide. Pliée précipitamment , la lettre n'avait pas de cachet. Toutefois , soit dis* crétion , soit qu'il sût à quoi s'en tenir , H. de Pèveney ne l'ouvrit point ; mais , la froissant entre ses doigts, il alla reprendre sa. place.

A peine fut-il assis, les conversations cessèrent brusquement , et tous les regards se tournèrent vers lui avec inquiétude. 11 était si pâle et si défait, qu'on pensa qu'il s'allait trouver mal. Il essaya de sourire ; ses lèvres s'y refusèrent. Il voulut parler ; on eût dit, à Tétranglement de sa !roix » qu'une main d« fer lui serrait la gorg9«

- se -

Pendanix^e lemps^ im «rit "obéervailevr awrit pt Hre ^ar le vmge ëe H°« de Mdnéében^ ce qui «e passait sur ^c^àî de Fenumé* EéSh, par «n Violent effort, M. de Peveiiey parviAt A 'doi^Mr le trouble de son tfine et à fermée ses ^eaprilB ^arës. Tout fat expliqué par «ne tedîaplmfioii «Qbite et passs^ère, et il n'y eet qa^Mè él sa icnère qui ne se contemèrent poiM dé la ^MmaKlé "de la foranile. Tomes deux DbsarvaièAt Femand, riine à la dérobée, Fautre avec une anxiété maternelle. Cependant ^ les -entretiens a^élant tenoués « M. de Peveney pr66ta d'un-inetaiit où la discussion 9 redevenue générale-^ âbsorbnt toutes les attentions , pour s'esquiver sana être remarqué. 11 courut aux écinriesdn château, iirida lui-même son cheval ; mais, comme il s'apprêtait à mettre le pied à rétrier, il aperçut , Tenant à lui , W^^ de Mondeberre, dont il n'avait pu rémfir k Womj^er la èollicitude.

«Vous partez, vous souffrez; quVez-vona?

lui dit-elle en rentratnant doucement aous les tilleuls qui ombrageaient la cour. Mon enfant, jpiïi m\ tmm k m»4ewlrMie de^fon» é^m»

ce nom, ajoma-l-etle en Iw prenaM les ttrâs avec effusion , cêvê^-mxA le mal de TMfè àne. €e n'est «pas moi qu'on tmmpe et qu'on alrase. Depuis qudques jours, tous n'êtes plus le même. Venez tos pemes dans le soin de votre vieille mnie, tar je suis votre vieille umie, Fernand* ¥«t»e fère mViinuit «l j'aimais votre père. Vous ne savez pas , je ne vous ai pas dit que , peu de temps avant sa mort et pressentant sa fin prochaine , il me confia le soin de votre destinée. Vous ne savez pas quels doux rêves nous avons écbangés, mêlés et confondus durant les derniers jours qu^il passa sur la terre. Craignant jTenehàtner vos inclinations et de contrarier vos instincts, je dus vous laisser ignorer l'avenir que nous vous avions préparé en silence. Vous n'avez rien su, je ne vous ai rien dît : vous cependant , depuis votre retour , n'avez-vous paa pénétré mes projets et deviné mes vœux les plus chers î

— Madame, s'écria M. de Peveney d'une voix déchirante, voulez-vous que je meure de douleur à vos pieds? Prenez pitié de ma misère 1 Ue

monlrcï pas le ciel à un malheureux qui vient peut-être de le perdre à jamais !

-- Quel chagrin tous égare ? reprit avec bonté M"* de Mondeberre. Jeune ami , confiez-yous à moi qui suis prèle à vous confier ce que j'ai de plus précieux au monde. Voici longtemps que dans mon cœur je vous nomme mon fils. Quand je vous connus , à peine échappiez-vous à Tadolescence, et dès lors je caressai en vous un espoir confus et lointain. Je vous vis sans effroi quitter nos campagnes : ce départ servait mes desseins. Je savais que vous me reviendriez, éprouvé peutêtre, mais parlant meilleur. Fernand , vous êtes revenu. Je m'étais alarmée de voire longue absence ; quelle ne fut pas ma joie de vous retrouver digne du trésor que je vous réservais, et d'assister jour par jour à la réalisation de mes espérances ! Vous le voyez , je vais audevant de vos aveux : c'esl une mère qui vous parle ; jugez par là si je vous aime et si je mérite votre confiance.

— Madame, répondit M. de Pcveney avec un nombre désespoir , je serais le plu$ heureux des

hommes st je n*en étais le plus infortuné et le plus misérable. Digne à la fois de Tenvie et de la pilié de tous , je porte en moi le ciel et Tenfer, ei Dieu ra*accable en même temps de ses bienfaits et de ses rigueurs. N*en demandez pas dayantage. Je ne sais pas moi-même le destin qui m'attend; mais, quel qu'il soit, croyez, madame, que, tant que je vivrai, votre image et votre souvenir rempliront tout entier mon cœur. >

A ces mots , il sauta sur son cheval et partit. Qu'allait-il faire? Sa tête était comme une arène où mille projets en lutte se détruisaient les uns les autres. 11 pressait avec rage les flancs de son cheval, dans l'espoir de se briser le crâne contre les arbres du chemin. Une fois seul et libre de toule contrainte , il s'était abandonné sans frein aux mouvements impétueux de son âme. Pâle, les yeux ardents et les lèvres tremblantes , à demi plié sur sa selle , on l'eût dit emporté dans res-< pace par l'orage de sa colère. Durant le trajet de Mondeberre à Peveney , il comprit la haine et toutes ses fureurs ; dans l'égarement de ses sens déchaînés , il aborda tour à tour la pensée du

naeurtroet celle du snieideb Enfin seo cheY^ eVrèla tout famam devant la grille da jardin.

Femand mii pied à terre, et, avec celte réia* kilien brutale ^ doone le désespoir, îi entra d'oA pas ferme dans sa niaison. U la trouva déserte; TÎei^ n'y révélait la présence ni mène Farrivée vécente d'aucun b6te* Il appda ; pas une voix bq tépendit Set gens , qui ne Tattendaient que le soir, étaient absents; le serviteur qui lui avait porté la fatale nouvelle n'était poinl encore de retour* Un ra^fon d'espérance éclaircit son frônl et traversa son cœur. Cette lettre qui venait de le ramener comme la foudre , il se rappela tout ib coup qu'il ne Tavaii mime paa ouverte , et qu'il »Vn connaissait que la suscription. N'avaii-iL pas été trop promptàs'efirayer? Ses yeuxnol'avaieB^ ils point abusé? Prêt à sourire encore une fois de ta terreur et de sa faiblesse, il prit cette lettre daos la poche de son liabit; mais comme, après avoir examiné de nouveau avec une attention sérieuse les caractères de l'adresse, il se préparait à l'ouvrir, il entendit le frôlement d'une robe dans l'escalier qui montait à sa chambre, et

fttmpà flé niée îanaat U m teniit e^M ftf lesbffM d'une fèmne qtm leeaavraitde plear» et é» iMmevBf Ml t'éeriaAt d'me y4hx éperdve} I Fernand ) mon Fernaad I c^est doue jow qn'eiH fin je revois! Hélas ! faî bien pleine, }*ai lAem sovffert. • • Te«8 les speetraa bîdeox, tout les pàha telônies <|iie rabaeiiGe traliM avee elle, je les ai tout YU8, dtM a»et nuiia aaaa aonneîl, a^battre à mon olie¥et. Grael, povrqnoi ne ▼emiia<ttt paa 1 et quêtes lettres étaient ftroides! J^ii em que ta ne m'aimais plus, ingrat, et j*aî souhaité mourir., • Tu sottflhiis aussi, mon Femand ; ton eœur sHndîgnait de la mse, et ton amour delà cfmtrainto. C'était là le seeret, n'est«ee pas, de tes somlirei •mportements et de ton humeur ir^ble? Je t^ eompris enfin! Mais loi, comment ne eompret sais4u pas que, sur un mot, sur un geste de toi, f aurais tout quitté pour te suivre t Tu le savais , ton ftme généreuse a vontu me laisser toute ta gloire du sacrifiée, Eh bien ! je suis venue , me votei ! me roiei désormais tout entière à to! seul. Parle-moi;; pourquoi me regarder ainsi 9 G*est la surprise, c'est la joie : uioi-mêmje, je ne me eoiiv

nais plus, je ri8, je pleure, je suis folle! y Ainsi parlant , riant en effet et pleurant à la fois , elle baisait les mains de Fernand et se sus* pendait, comme une liane, au cou du jeune homme, tandis que celui-ci, debout et immobile, blanc et froid comme un bloc de marbre , la regardait d*un air stupide et paraissait ne riea comprendre aux paroles qu'il entendait. Elle Fenlraina vers un divan qui occupait le fond de la chambre , le fit asseoir comme un enfant , et, «"agenouillant à ses pieds:

c Te souviens- lu, lui dit-elle, d'un temps ob ton amour ombrageux et jaloux s'irritait de n'être pas pour moi la vie tout entière? Sois heureux» je n'ai plus que toi. Ne t'effraye pas de ce que j'ai fait; surtout ne m'en remercie pas. Ce que je quitte ne vaut pas un regret; j'aurais quitté le ciel avec joie , si le ciel pouvait être où mon Fernand n'est pas. Que n'es-tu pauvre , malheureux et proscrit ! Je ne sais que la fortune qui soit de trop dans mon bonheur. Mais parle-moi donc, mon Fernand ! dis-moi que tout ceci n'est point un rêve, car ce rêve enchanté, je l'ai fait si

soovent, qu'à cette heure même, à les ptedt que j^embrasse, je me demande si ce n^est point une illusion près de m'échapper encore une fois.

— Non , non , ce n'est point un rêve ! s'écria, en se frappant le front, M. de Peveney , que ces derniers mois venaient de ramener violemment au sentiment de la réalité. Mais vous n'avez donc pas reçu ma dernière lettre? ajouta-t-il en se levant.

— Voici deux jours, répondit Ârabelle , que je suis sortie de ma maison pour n'y plus rentrer. De quelle lettre parles-tu ?

— Sortie de votre maison pour n'y plus ren- • trer? Mais votre mari? demanda M. de Peveney, qui se contenait à peine.

— Mon mari, mon amant, mon Dieu, c'est toi ! > s'écria M"^" de Rouèvres toujours agenouillée, en pressant contre son sein les genoux de Fernand.

L'espoir que tout n'était pas perdu rendit à H. de Peveney sa présence d'esprit. Il sentit qu'il avait besoin de tout son sang-froid pour eiami*

Mr la ntoalioB* el voir «Hl a'élail |im poMibh 4e M tirer d'un û BtkftttTais p».

c Voyons, Arabdkt, dît-il en la relevai d*as8ez mauvaise grâce , cessons , je vous prie» ces enfantilKaget. Asseyes-vous là, prêt de Hioi, el répondes à mes questions» Aves-vona, avaat de partir, instruit M. de Rouèvres de veUe résolution? Votre mari sait4l oà voua êtes)

-^ M. de Rouèvres ne sait rien encore» ré* pondit Arabelle, un peu troublée de raltitudede son amant. H me croit à sa vtlia d'Auteuil , où, dans huit jours , il doit me venir prendre poar me conduire aux eaux.

— La demi^ letlre que je voua ai écrite, reprit le jeune homme , est depuis kier à votre hôtel. M. de Rouèvres a*t-il jamais violé votre eorrespondanee?

-— Jamais , répondit Arabdie.

^ Que deviennent les lettres qui, dm^nl voirs absence , arrivent à votre adresse? Passent^elles sous les yeux de votre mari ?

— Jamais. D'ailleurs, en partant, j^ai donné des ordres pour qu^i>n les br Alàt.

•^ C'est bîai» dit H. de Peveney. Ainsi, ajeuta-l-il, vous èies partie depws deux Mi vingt-qoatre heures « ei vous éies censée à An* tewl, étendant M. de RcMièYres, qui a promia d'aller tous y rejoindre au bout d'une semûoe » à compter du jour de votre départ ? D'après ce caled , BOUS avons devant nous cinq leurs au moins de répit et de liberté»

^ C'est plus qu'il n'en faut pour quitter la France! s'éeria avee joie M"^ de Rouèvres, qui crut avoir enfin compris où tendaient les questions de Feroand. Sois tranquille* ajou(a*t-eUe » j'ai tout prévu , tout disposé pour notre fuite, i

M. de Peveney ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour , et , apercevant son serviteur qui revenait de llondeberre :

€ André , eria-l-il , prends mcm dieval » cours à Clisson et demande quatre ebevaux de poste« Brftle la route» je t'attends dans une beure.

*— Nous partons ! nous partons ! s'écria M<** de Rouèvres. Femand , lliaHe nous appelle ; que de fois dans nos rêves nous l'avons visitée cn« semble!... >

M. de Peveney se prit à regarder celle femme avec un senlimcnt d'élonnement mêlé de compassion , sans songer que celle exaUaiion , qu'à cette heure il prenait en pitié , avait été longtemps son orgueil et ses délices les plus chères.

c Arabelle , s'ccria-t-il enfin avec un ton d'autorité qui la fit tressaillir , vous avez eu tort de disposer de ma destinée sans m'avoir consulté. Il n'entre ni dans mes goûls ni dans mes principes d'accepter des sacrifices de la nature de ceux que vous m'offrez trop généreusement ; mon cœur n'est point assez riche pour les reconnaître, et je ne sens en moi ni la passion ni Teniralnement qui excuscnl et légitiment de si étranges entreprises. Vous l'avez dit, nous allons partir; je vais vous reconduire à votre maison d'Auieuil. Rassurez-vons pourlant ; mon projet n'est pas de vous abandonner lâchement dans la position périlleuse où votre imprudence nous a jetés tous deux. Si je forfais à l'amour, je ne faudrai point à l'honneur. Je suis prêt à subir avec vous toutes les conséquences de votre égarement; mais.

— 9T — aaparavanl , je vous doi'8 et me dois à moi-même de tout tenter pour les prévenir. >

M"^^ de Rouèvres demeura quelques instants écrasée sous le coup imprévu de ces rudes paroles. L'orgueil la releva et la soutint.

c Vous-même rassurez- vous , dit- elle avec fierté ; si j'ai cru pouvoir disposer de votre desti* née , je ne me reconnais point le droit de vous embarrasser de ma personne. Je ne suis pas venue m'imposcr à votre indifférence ni réclamer de votre honneur ce que me refuserait votre amour. Si je me suis trompée, c'est à moi seule de porter la peine de ce que vous avez eu raison d*appeler mon égurement. >

A ces mots, elle fit quelques pas vers la porte. M. de Pcvcney courut à elle et la retint. Quelque importun , quelque irritant que soit un amour qu'on ne partage plus, il n'est point d'homme qui 80 résigne aisément à perdre Tesiime du cœur où il a régné, et tel a résisté à toutes les supplications de la tendresse et à toutes les imprécations de la liaine, qu'une parole de dédain soumet aussitôt et ramènct D'ailleurs, Fernand se jugeait responsa*»

dépendait pas de Im d'agkr «a anmil, Knw tes ÎRitiHeis hn faisaient tuie loi de «e «emdmre en •galant hemme^

La passion «st ainsi Isite : èuiBfbk et fière, «iperbe et «uppliaate , a«ssi prmuple à Fespoir qu'au déoowi^eiiiettt, m regard l'abat et «n «m- TÎre la relève. Se «entam r^tenoe par M. de ^^ i^ney^ M*^ de Rouèvres omt ymr aiissMl les èras d'an amant s'ouvrir avec joie poar la reeevoir et rétreindre.

t Ah ! s'éoriaH-^He avec transport, j'aileaoeret de ta belle àme. Tu te demandes avec inqvîéiiide si je ne les regretterai pas un fom , «es Inens auxquels j'aurai reiNmcé pour te suivre. Ta crains •d'être égoiste en acceptant T^rande de ma vie tout entière. Que tu sais peu le prix ée Vm iimomr I >

Elle parla longtemps avec la mdmecxahmion, se retenant ainsi à un dernier rameau d'espérance. M. de Peveney l'avait fait asseoir près de lui ; il comprit, en l'écoutant, que, pour en arriver à ses ^ il devait user de ruse et segapder d'exaspérer

îeene pa«8km ta ta l^mtMii def rèM. H «'ignorait )^8 à qttdie ftme il avait «ffait^ ni ^ek méiiageneals il avait à garder pour Be la pomt mettre ant alMri». fl attira âonc ArabeHe deoeement êor mm «œiir , et commença par Tentretenr «vee «ne affectueuse gravité^ tempéraiit tour à totir, par h tendresse ou par la raison, ee que aês diseours pottvatont avoir de trop sévère ou de trop pal- $ionné. Arabélle Pécouta d*abord avec une attention inquiète ; mais à peine eut^elle entrevu où Fernand voulait en venir , qu'elle se cabra de nouveau som le frein. Vainement M. de Peveney ^paB8a-4-il'de la prière à Temportement, en vain 'ptfl*Ia-t^il en maître et en esdâiVé ; il ne put ni h ddmpter ni la flécliir.

c A q<ioi bon tous ces discours et-pourquoi vous donner tant de mal? s*écria-t-eUe avec un sangfroid plus terrible que la colère; je ne vous 'detnande point d-égards ni de pitié. Encore une ftrie, ee n'est pas d'une affaire d'honneur qu'il u^agit ici , non plus que d'un cas de conscience. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous plus? Oui ou <li«ii «I UmMWi du. >

Pousèé à bout, M* de Peveney ne retint pliis la mérité prèle à s'échapper, comme un glaive^ de sa poitrine ; mais au premier mot qui sortit de sa bouche , ii s'arrêta court , et M'^* de Rouè?res frissonna comme une biche qui, du fond des bois, entend résonner le cor des chasseurs.

Un bruit de pas montait dans Tescalier. Prompt comme la pensée , M. de Peyeney se précipita vers la porte. Au même instant, cette porte s'ouvrit, et Fernand se trouva face à face avec un personnage qu'il n'attendait pas.

< Je regrette, monsieur, dit le malencontreux visiteur, d'entrer ainsi à l'improviste; mais la faute en esta vos gens. Depuis près d'une heure que je suis votre hôte, j'aurais pu croire la maison inhabitée, si les éclats de votre voix ne fossenl parvenus jusqu'à moi. Comme je ne suis pas tout à fait étranger à ce qui se passe céans ^ et que vos affaires sont à peu près les miennes^ j'oie espérer que vous voudrez bien, madame et vous, excuser ce que mon apparition peut avoir de brusque et d'imprévu, i

A ces mots , il fit quelques paa .^n aTWi et

— iOl —

salaa Sf^' de Rouëyrés. Fernand élait CODJoars à la même place, debout et immobile. Â88Î8e sur le divan, Àrabelle n'avait point changé d'altitude : pâle , les yeux baissés, mais sans émotion apparente, si bien que, la voyant sans peur, on Faurait pu croire sans reproche. Entre elle et lui , le nouveau venu se tenait impassible et grave. C'était un homme qui pouvait avoir près de quarante ans. L'élégance sévère de son costume s'harmoniait avec la froide politesse de son langage et de ses manières. Quand même les lignes de sa figure n'eussent point trahi le pur sang des alcux , ses gestes et son maintien auraient suffi pour révéler la présence d'un gentilhomme. Il était d'ailleurs impossible de lire sur le marbre de son visage ce qui s'agitait dans son cœur. Nul au monde , en le voyant ici pour la première fois, n'aurait pu raisonnablement supposer qui était cet homme , quel dessein l'amenait , quel rôle il allait jouer dans ce drame.

\ c Monsieur, dit enfin M"^* de Rouèvres, vous pouvez me tuer; c'est votre droit, c'est votre devoir, » àjouta-t-elle avec fermeté.

Entre le parti que cotiaetUait régoUme et eetiii fuepreaaîvait Thonneur» M. de Pevene; a'iiériu point.

« Monsieur» dit-il, ce n'eat qu'à hmm seul qii« doivent s'adresser votre vengeance et votre resaentiment. Seul je suis coupable. C'est moiqv, à force de ruse et d'adresse, suis parvenu à dé* tourner M"^* de Rouèvres de la ligne de set de- Toirs ; c'est moi qui Taltirai dans un pi^e , moi qui Tentralnai à sa perte. Je sais par avance toot ce que vous pouvea me dire là-dessua; ma vie vous appartient f laves votre honueiff dans num sang. » -

Arabelle poussa un cri d'effiroi et fit ua inottvement pour se jeter entre son amant et son laoari. M. de Rouèvres TarrèUi*

< Calmez-vous, madame; vous aussi, monaieur, calmea-vous, dit-il avec un imperturbable sangfiroid* Nous sommes entre gens comme il faut : s'il vous plaît , nous réglerons nos comptes sans scandale et sans bruit. Veuillez donc v<»s asseoir et m'écouter tous deux , car il est indispeasable que vous eoteadie^ Fun et Tautre ce qu'il me

leM à dire à cbaeim de vous en perlicoKef» i

Ce disanl, il pril en ùége, et se toiurnaiit d*a* l)ord vere Arabelle 9 9sm ironie, 8ane morgue et panshiunmir, maie avec Faitance et le savoir-vivre que donne une longue habitude du monde, de 008 lois et de aea usages :

f Madame , lui dit-il , je vais Uen vous sur* prendre : je ne vous tuerai pas, je m^abstiendrm de toute plsinte et de tont reproehe ; je tiens même à savoir si je n'ai pas à vous adresser des exeoses, car je m'y crdrais obligé dans le cas «A, par qnm q[ae ce soil dans ma conduite, j'aiijraia e9 le malheur de justifier la vAtre. Ceat wus-mème qpe j'en ferai juge* >

A ces mots, Fernand se leva.

c II est, dit'il, ponr le moins inutile que j'as^ mte à ces eipHcatîons ; permettez que je me ré<tire.

-^ Restes, moMieur, restez, répliqua M. de Rouèvres avec autorité. Je serai bref; dans un instant, je suis à tons* 1

Mv de Fevèney a'étant rassis, IL de Rouèvres pqunmvit en ces tenues :

c Peut-être, madame, n'avez-vous pas oublié quelle était votre destinée, lorsque j'eus llionnenr de vous oflîrir la mienne en partage! Nos pères s'étaient connus dans Témigration. Le vôtre ne devait vous laisser , en mourant', qu'un noni sans tache pour unique héritage. 11 mourût ; presque en même temps la révolution dé juillet envoyait dans Texil les seuls protecteurs qu'il vous fût permis d'invoquer. Vous étiez sans amis , sans soutien , sans fortune. Ma mère vous recueillit avec tendresse, et, plus tard,' touché de vos grâces, non moins que du malheur de votre jennesse, je vous priai d'accepter. mon nom. Vous savez que je ne m'y hasardai qu'en tremblant. Quoique jeune encore, je n'étais plus à l'âge' où l'argile dont nous sommes pétris peiit se transformer au feu des passions, et recevoir une empreinte nouvelle. Dans la défiance où j'étais de moi-même, je pensai qu'avant de vous enchaîner par des liens éternels, il était dé mon devoir de renseigner votre cœur et d'éclairer votre inexpérience. Je ne vous cachai rien de mes goûts, dé mes idées, ni de mon caractère ; j'appelai vos réflexions sur ce Uen que

je vous proposais de noaer ; je vous exposai de quelle façon sérieuse et solennelle j'envisageais le. mariage; loin de songer à séduire voire esprit par des peintures attrayantes, j'essayai de Teffrayer par la gravité des obligations mutuelles; j'allai même jusqu'à vous exagérer les charges de l'association. Je ne vous montrai pas le ])onheur comme une conquête facile ; mais , vous arrêtant au pied de la côte dont il est le couronnement, je vous demandai si vous vous sentiez le courage de vous appuyer sur mon bras pour aller le chercher là-haut. Quand tout fut dit, pour toute réponse vous me tendîtes votre main ; je la pris avec un religieux respect, mêlé d'amour et de reconnaissance, et m'engageai devant Dieu à vous aimer et à vous servir. En votre àme et conscience, ai-je failli à mes engagements? i

. À CCS mots, M. de Rouèvres s'interrompit comme pour laisser à sa femme le temps de répondre. Arabelle se tut ; il reprit :

c Vous, cependant, vous m'avez trompé* J'avais fait de vous ma compagne; vous av^z fait de moi votre maître. Â la franchise et à la loyauté,

ibdê avez préféré Thypocrisie et le mensonge tobstitnant ainsi aux Tertns de Tégalité tous let Tîces de Tesclayage, vons tous êtes abaissée an pins Uche , an plos vit , an pins honteax des adultères. En revenant sur le passé, à préseal que j'en ai la clef, j*y trouve à chaque pas les traces de vos roses et de vos perfidies; fj vois par combien de détours vous avea abusé mon aveugle confiance , et je me demande avec un douloureux étonnement comment deux jeunes eœurs ont pu se soumettre à de ri in Ames ma» nceuvres ; je doute ou je m^indigneque Tamour, ce rayon de Dieu, ait pu descendre un seul instant dans cet abîme de basses trahisons. Quoi 1 dorant des mois entiers, qui sait? durant des années peut-être, vous vous êtes joués de cet homme qui vous aimait tous deux et tous respectait à ce point qu'il eût craint de vous outrager par Fombre d*un soupçon jaloux! Quoil vous, jeune homme, qui me serriez la main et que j'appelais mon ami ! Quoi ! vous, vous, Ârabelle 1«.. Ce qu'il est révoltant d'entendre , mais ce qu'il faut pourtantoser dire, c'est que, pour mieux me tr<maper

Sans doule , Yom nous dvet trompés tous deux! Si « comme je le veux croire pour Thonneur dô monsieur , tos complaisances n'étaient qQ^un ar* lîfice de plas, je dois convenir, madame, que vous joues bien certaines comédies.

— Assez , monsieur , assez 1 s'écria M. de Pe^^ Tcuey en se levant; vous oublies que vous êtes chez moi et que vous outragez une femme.

— Je comprends , répliqua M. de Roué? rcs toujours avec le même sang-froid, que vous rou* gissiez à ces mots, vous de honte, et vous de cf^ère ; moi-même , je sens mon cœur soulevé de dégoût. Vous me rappelez que je suis chez vous, H. de Peveney; permettez-moi de vous faire •bserver qu'à quelque point que je m'oublie, je n'userai jamais sous votre toit d'autant de liberté que vous en avez pris sous le mien. Je n'outrage personne, monsieur. Si les amants de nos femmes ne sont parfois que nos partenaires, est-ce à moi qu'il vous en faut plaindre ? Si la plaie que je mets à nu est tellement hideuse, que ceux-là même qui l'ont ouverte s'en détournent avec horreur « est-ce moi qu'on en doit accuser? Je reviens I

TOUS, Arabelle; je n'ai plus qu'un mot à vous dire , et , ce mot dit , je vous aurai parlé pour la dernière fois. Puisque vous avez fui lâchement comme un criminel » vous n'êtes encore à cetle heure qu'une esclave échappée attendant l'arrêt de son maître. Ce maître vous affranchit. 11 en est un autre au-dessus de tous ; puisse celui-là TOUS absoudre ! i

Là-dessus, M. de Rouèvres se leva, et s'adressant h Fernand :

c Maintenant , monsieur , à nous deux.

— Allons donc, monsieur ! allons donc ! s'écria avec l'emportement du désespoir H. de Peveney, qui ne voyait d'ailleurs que la mort qui pût le tirer de là ; finissonsen , c'est perdre trop de temps en paroles. J'ai des armes... ici, à deux pas, sans témoins.

— Monsieur, répliqua M. de Rouèvres avec calme , vous vous méprenez entièrement sur mes intentions. Je n'ai que faire de vos armes, ne voulant tuer ni être tué. Vous m'avez parlé tout à l'heure de laver mon honneur dans votre sang ; mon honneur n'est point entaché, et je sonhaitc

que le vAire sorte de tout ceci aussi pur que le mien. D'ailleurs, monsieur, vous n'y songez pas; tous oubliez que vous ne sauriez désormais sans crime disposer d'une vie qui , à compter de ce jour , devient si précieuse et si nécessaire , que moi-même je ne me permettrais pas d'y toucher. M. de Peveney , ajouta-l-ii en élevant la voix , écoutez ce que je suis venu vous dire. Vous m*avez pris ma femme et vous la garderez. En usurpant * mes droits, vous avez implicitement accepté Tliéritage de mes devoirs. Tout Favoir d'Ârabelle était sa liberté ; en la lui rendant, je suis quitte envers elle , et vous ne seriez pas gentilhomme que je craindrais encore de vous offenser en offrant à madame le bénéfice de la loi. »

A ces mots, il salua sans affectation, avec une grave politesse, et sortit aussi calme, aussi froid, que s'il se relirait d'un salon.

La chaise de poste qui l'avait amené l'attendait à la porte; il y monta , et ce ne fut qu'en entendant le bruit de la voiture qui s'éloignait au galop des chevaux, que M. de Peveney comprit nettement (outc l'horreur de sa position. Il passa la

matii mr 80ti front et regarda autow de lui, comme 8*il se réTeîilaii d'un songe. Il se vil seul avec Arabelle, tous deux char^ de bonie, enfermés , elle et lui , dans un cercle de ter^ scettée et soudés Tun k Tautre.

FERNAND DE PETENEt A MADAME DE MORDEBEERE.

c Madame ,

f Mon malheur passe mes prévisions ; la foudre est tombée sur ma tète. Tout est brisé, Thonneor seul est debout. C*est ce fatal honneur qui me perd ; c'est à ce matire cruel, inflexible et jaloux, que j'immole Tespoir de ma vie tout entière. Ne cherchez pas à soulever le voile qui vous cache ma destinée; seulement, dites-vous qu'en renonçant au bonheur que vous m'avez offert, j'ai prouvé que peut-être je le méritais; dites*vous, madame, qu'en refusant d'entrer dans voire Éden, j'ai montré que je n'étais pas tout à fait indigne de m'asseoir à la place que deux anges m^y réservaient. Je pars. Oà me conduira l'orage qui

m^emporle? renendrai-je m jour? J6 ne tais» Mais la t«m raanqQêni aoua mes pieds avant que lea seniÎMaQU de respect et d'adoralion que je Tow ai Teués s'éteignent dans mon cœur, qui ne vitfdusqn'enyoas. t

F£RNAND DE PEYERBT A KARL STEIN.

Que faire? que devenir? Plus j*envisagema peaitien , moins j'y vois d'issue. Qu'est-ce donc que le coeur de l'homme ? Quel est ce sentiment égoïste et cruel qui m'arrache à ce que j'aime , me lie à ce que je hais et me perd pour se saUver lui-mémê? Inaensé et farouche honneur ! j'obéis à ta loi sans mérite : je te maudis en te servant* et je t'abhorre eu faisant tout pour toi.

Je t'écris hors de France. Quel voyage I Deux misérables attachés à la même chaîne, condamnés à perpétuité l'un à l'autre ! On me dit que je suis en Suisse. Je ne sais; que m'importe? J'ai quitté pour jamais la patrie du bonheur. Encore » si je

pouvais exhaler librement ma fureur et mon désespoir ! La bète fauve mord en rugissant les barreaux de sa cage ; mais moi , avec la mort dans rame , avec la rage dans le sang , je dois n'ofi^ir aux regards inquiets qui m^observent qu'un visage heureux et souriant. 11 faut que je respecte des susceptibilités toujours prêtes à s'effaroucher, et que je ménage un orgueil inflexible qui ne veut rien devoir à ma pitié. Est-ce un rêve ? n*est*ce point la folie? C'est l'enfer et la damnation éternelle.

' Oui , l'enfer, avec le souvenir du ciel ! Comme si ce n'était pas assez des tourments que j'endure, le sentiment des félicités perdues en redouble encore l'horreur et l'amertume. J'enlends la voix connue des anges qui m'appellent ; de quelque côté que je me tourne , je vois , au lointain horizon, les ombrages de Mondeberre et deux blondes tètes qui, du haut deslourelles , semblent épier riieure de mon retour. Je suis maudit. Il y a des instants où je m'écrie que c'est impossible , que cet état ne saurait durer , qu'il est insensé de sacrifi er ainsi sa vie tout entière ; mais je retombe

bientôt découragé, comme le malbeurenx qui, en faisant le tour de son cachot /s'est assuré qu'il doit renoncer à tout espoir d'évasion.

Peux-tu bien te faire une idée du perpétuel tète-à-téie dans lequel nous traînons,' Arabelle et moi, des jours qui sont autant de siècles? Comprends -tu à quel point s'est vengé cet bomine ? J'ai la conviction qu'avant dé partir, il avait surpris ma lettre de rupture; déjà les bruits du monde avaient éveillé' ses soupçons ; cette lettre n'a pas été brûlée ainsi que le pense Arabelle. Quoi qu'il en soit , M. de Rouèvres doit être content de son œuvre. Il nous aurait enchaînés l'un à l'autre dans l'ardeur partagée d'une passion mutuelle, que la vengeance n'en eût été ni moins sûre ni moins horrible. L'amour est libre et vit d'illusions ; lui ôter le {)risme et la liberté , c'est en faire la plus morne des réalités, le plus odieux des esclavages. C'est ce qu'a fait cet homme. Il nous a chargés à la fois de liens et d'opprobre ; en nous coiidainnant à vivre face à face , il a voulu que noUs ne pussions désormais nous regarder* l'un l'autre sans rougir.' Il nous a dé-

- iU -

pwillétdêtOQtclliraMeldetOlit |iNllige;tt« flétri jusqu'au pané ; de deux amanta H a fait deux forçats marqués par la nmu du bourreau. Telle est noire destinée. Nous alloua sans bot, au basard , eonrbés sous le seutunent de notre commune déebéance « nous épubant en Taias eSorts pour tromper Tennui qui nous ronge.

Et toujours, et partout, une ?oix mystérieuse murmurant à mon ceenr : Oh vasHuI le boidMV est là| près de moi , c(ui t'attend!

Parfois je me révolte et mHndigne eoiOie moi-même; je traite mes serupules de CnUilesse et de làcbeté. Est-il juste , après tost , que je porte la peine dHm égarement dent je n'ai pas été le eomplicef Je me dis aussi que rkooneiBr ne fait pas à la haine un devoir de Tamoar ; je :me dis que je hais eette femme, ipe je ne kû dois rien que d^ssurer sa destinée ; qu'elle ait drae i prendre ma fortune et qu'^e me rende ma Kberté ! Ab I malheureux , pMt au ciel ffÊ%

^ lift -«

en pût tere «iniî I Qtift ne n'est-U {iHaiit de U racheter» eetie lîberlé qœje pleure ! Je la pajie» reis af«e joie de toal ce que je posaide en ee inonde» J'iraie vivre ton» un toU de ^aame » je gagnerais ma vie à la «nenr de mon front i el je béniiais le Dieu qui m'aurait bit de ii doux loisirs. Mais« amt, tu eoonais Arabelle 1 C'est une 4aie fière et superiie avec laquelle il serait insensé de vouloir entrer en arrangement. Si Tbonnenr me fait une loi de ne lui point retirer mon appui » dû son côté rhonneur lui commande de ne rien accepter que de mon amour. Ajoute qu'elle a toutes les exigences et toutes les susceptihîUtés que sa situation comporte , d'autani plus ombrageuse qu'elle est préoccupée saoa cesse de Tidée de sa dépendance* Je n'ai pas le droit d'être distrait ou silencieux ; on commente mes regarde» on mesure pas gestes» on pèse mes paroles. Qu'un nuage passe sur mon front» il s'en échappe aussitét des orages que je dois m'efforeer de calmer. Combien de fois déjà m'a-t-elle offert» dans sa fierté blessée, de me délivrer de sa présence ! C'est moi qui suis obligé de la rassurer

et de la retenir. Quel amour ne faudrait-il pas pour alléger un 8i rude labeur ! J'ai beau me dire que je suis le seul être ici-bas qui doive la juger arec quelque indulgence , j'ai beau me répéter que ce n'est point à moi qu'il appartient de la fouler aux pieda , et que c'est le moins qu'on pardonne aux erreurs de l'amour qu'on inspire ; c'est plus fort que moi, je la hais. D'ailleurs , sachons que l'amour n'a rien à voir en ces sortes d'union. N'est-il pas honteux que ce qu'il y a de plus beau sous le ciel serve de prétexte et d'excuse à de telles aberrations ? Quoi ! l'oubli de tous les devoirs, la folle exaltation de la tète et des sens , les dérèglements d'une imagination sans frein, l'impudeur en plein vent, l'audace effrontée qui brave tout et que rien n'arrête , ce serait là l'amour , cette chose de Dieu ! Non, non, ce n'est pas ainsi que procède Famour véritable, et c'est l'outrager que de mêler son noni à de pareilles aventures.

Hier, à la fenêtre d'ane auberge où nous

étions depuis quelques heures « j'ai vu s'arrêter

devant la porte une chaise de poste et Gustave

P*^^ en descendre. Tu le connais ; tu dois te

souvenir de Tavoir entrevu çà et là dans le

monde. J'ai couru à lui ; car, à quelque degré

d'intimité qu'on soit l'un et l'autre, c'est toujours

une grande joie de se rencontrer ainsi hors de la

patrie commune. Il faut avoir quelque peu voyagé

pour savoir quelle prompte fraternité s'établit,

passé la frontière, entre gens du même pays. On

se connaissait à peine sur le sol natal , on se

trouve frère sur la terres étrangère. Bien donc

qu'il n'eût jamais existé entre Gustave et moi

que des relations simplement bienveillantes, nous

nous sommes embrassés comme de vieux amis :

puis , les premiers transports apaisés, il m'a pris

par la main et m'a présenté à une jeune et belle

personne qui se tenait auprès de lui et que je n'a-

Tais pas remarqnëe. le ne le sayais pas marié ; je Tai félicité de mon mieux. C'est qu'en effet sa femme est charmante t ils sont charmants tons deux. Je me suis assis à leur table , et nous avons causé. C'était la première fois depuis eix semaines que j'échangeais librement mes sentiments et mes idées. Nous a?ons parlé de Paris, qu'ils ont quitté tout récemment ; en les écoutant, je me sentais renaître. Gustave ne m'a rien dit de son bonheur, mais ce bonheur rayonnait sur g<m front, et d'ailleurs sa jeune compagne en révélait plus par sa seule présence qu'il n'aurait pu lui-même en raconter. Ses cheveux sont blonds comme ceux d'Âliee, et, quoique d'une beauté moins parfaite et moins poétique , elle m'apparaîssait comme l'ombre gracieuse de la vierge de Hondeberre. le ne sais par quel enchantement j'en vins à oublier, dans l'entretien de ces deux jeunes gens, le boulet que je traîne au pied ; toujours est-il que je l'oubliai. Je me crus libre, libre comme l'oiseau captif qui monte dans les plaines de l'air jusqu'à ce que Toiselenr cruel tiro le ftl qui le fait retomber brusquement

Èiat la terre. L*amour est généreux, le bonheur expansif : Gustave m'offrit de les accompagner, sa femme et lui , dans leurs excursions. J'ae • eeptai étourdiment ; mais comme nous nous préparions à sortir, Arabelle entra dans la salle ei vint à moi d*un air familier. Gustave reconnut M"» de Rouèvres. Il comprit tout; il salua froidement Arabelle , prit sous son bras le bras de sa femme, et je les vis tous deux disparaître au détour du sentier.

La passion a des instincts qui ne la trompent pas : Arabelle devina sur-le-cbamp ce qui se passait en moi ; elle en fut irritée et jalouse. Rien De révolte plus les âmes qui vivent dans le trouble et dans le désordre que le tableau de ces chastes tmions sanctifiées par Tordre et le devoir , de même que rien n'exaspère les gens qui ne font rien comme de voir les gens qui travaillent. Arabelle essaya d'abord d'effacer de mon cœur, rimpression douloureuse ; elle voulut que le bonheur de ces deux jeunes gens pMit et s'éclipsât , devantle nôtre. EUem'entraînadans la montagne, etf me forçant h m^égarer avec elle sous les pins

et 80US les mélèzes , elle me réeila , avec de nouvelles variantes , toutes les litanies de son implacable tendresse. Mais à tout ce qu'elle put dire je restai taciturne et sombre. Sa colère grondait sourdement ; je me sentais moi-mémo au bout de ma patience. Voyant qu'elle ne réussissait même pas à me distraire, Arabelle, poussée par Tenvie , arriva , par je ne sais quels perfides détours , à se railler du jeune couple qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. Je m'indignai de l'entendre outrager l'image des félicités que j'avais répudiées pour elle : il me sembla qu'elle insultait M"® de Mondeberrc. Mon sang bouillon* nait dans mes veines; pourtant je retenais encore la tempête déchaînée dans mon sein. Que te dirai-je? la tempête éclata, et ce fut entre ces deux amants une scène d'emportements et de violence , telle qu'on eût dit deux ennemis près de se déchirer l'un l'autre.

Et tandis que nous échangions à voix étouffée tout ce que la haine peut aiguiser et empoisonner de paroles , tandis qu'Arabelle se meurtrissait le front , tandis que moi , sombre et rugissant , je

labourais et j'ensanglantais ma poitrine , sereine et recueillie , la riature se reposait des fatigues du jour ; on n'entendait que le bruit lointain des cascades ; la lune radieuse planait sur la cime des monts, et je vis, à la clarté de ses rayons d'argent, Gustave et sa femme qui marchaient à pas lents, amoureusement inclinés Tun vers l'autre : la jeune épouse était suspendue au bras du jeune époux comme la vigne en fleur aux branches de l'ormeau ; tous deux se regardaient en silence et semblaient écouter le langage muet de leurs àmcs.

Nous étions assis Tun près de l'autre sur un tertre , au bord d'un abîme. Le jour tombait; le site était sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux se dressaient au-dessus de nos têtes. Des quartiers de roc qu'on eût dit entassés par la main des géants , étalaient çà et là leurs masses sans verdure. Autour de nous pas un être vivant, rien qui révélai la trace d'un pas humain :

vraie Tliébaide qu'eût aimée Salvalor, Nous j éiiona arrivés à travers mille dangers , de bois en bois et de roche en roche t poussés moins par la curiosité que par Tinstinct des cœurs malheureux qui se plaisent aux tableaux de la nature désolée. Au-dessous de nos pieds, un torrent mugissait dans le gouffre. Nous nous taisions. Je pensais à ma vie brisée , au bonheur perdu , à Fobstacle éternel , et, tout en songeant , je plongeais un avide regard dans Tabime qui me fascinait. Arabelle en était si près , qu'il eût suffi d'un coup de vent pour Vy précipiter. Dieu seul nous regardait; le gouffre était sans fond. Teus peur ; je me jetai sur elle , je la pris dans mes bras, je remportai comme une bête fauve, et, quand je l'eus déposée sur le gazon, j^allai tomber à quelques pas , glacé d'horreur et d'épouvante. Touchée de tant d'amour et de sollicitude, Arabelle balsa mes mains avec transport; je priai Dieu , qui lit dans les àmcs , de m'absoudre et de me pardonner»

-iw--

M0U8 touchons à une crise inévitable. Quelle en sera Tissue? Je Tignore; mais il n^estpas de chaîne qui, à force de se tendre, ne finisse par se briser. Nous en venons insensiblement à perdre vis-à-vis Tun de Tautre tout ménagement et toute retenue. Ârabelle souffre ; une sombre inquiétude la mine et la consume. Sa passion s'aigrit , ma patience se lasse, notre humeur s'irrite , et nos relations s'enveniment. S'il n'est pas d'amour qui puisse résister à un tôte-à-tète forcé , tu peux juger quelle intimité est la nôtre. Je m'observe et me domine encore , mais il m'échappe parfois, malgré mes efi'orts pour les retenir , des paroles qui jaillissent comme des éclairs et jettent dans le cœur d'Ârabelle de soudaines et sinistres lueurs. L'infortunée se débat soiis le sentiment de la réalité qui l'étreint. L'instinct de sa destinée la presse et l'enveloppe de toutes parts. Son n^artyre peut s'égaler au mien.

Ce 'que ]*avais prévu est arrivé. Le choc a été terrible ; mais nous n'en sommes liés l'un à Tautre que par un nœud plus étroit et plus sûr. Ainsi parfois la foudre , dans ses effets capricieux , allie violemment les métaux le moins susceptibles de se combiner.

Déjà, depuis plusieurs jours , un orage s'amassait silencieusement dans nos cœurs. Hier soir, écrasée sous le poids de la journée (depuis la veille nous n'avions pas , je crois , échangé deux paroles), Ârabelle s'était jetée sur un lit de repos, tandis que moi, debout auprès de la croisée ouverte , je m'occupais à regarder dans la cour de l'auberge deux femmes qui venaient de descendre d'une berline de voyage. L'une , à la fleur de l'âge , mais pâle et l'air souffrant, grande et mince comme un roseau , s'appuyait languissamment sur l'autre, plus âgée, qui , l'observant d'un œil inquiet , la soutenait avec amour. C'étaient sans doute une mère et sa fille. La jeune personne

était si frêle et 8i débile , qu'elle me parut près de défaillir. A peine, en effet, eut -elle fait quelques pas , qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un bane de pierre. Elle y demeura plusieurs minutes à reprendre ses sens; sa mère, assise auprès d'elle , la tenait appuyée sur son sein. Je le» contemplais avec une vague émotion, sans chercher à me rendre compte ni du charme que j'y trouvais ni de l'altendrissement^que je sentais nie gagner peu à peu , quand tout à coup , à cette même fenêtre où j'étais, je vis la télé d'Ârabelle se pencher auprès de la mienne. Soit que l'expression de mon visage trahit en cet instant la préoccupation de mon cœur, soit que la passion ait le don de seconde vue , soit enfin qu'Arabelle ne cherchât qu'un prétexte à ses emportements, toujours est -il qu'à son insu peut-être elle comprit mieux que moi-même ce qui se passait en moi.

. Elle m'arracha brusquement de la croisée , et, m'entralnant dans le fond de la chambre : c Qu'aviez-vous donc, me demanda-t-elle , à regarder ainsi ces deux femmes? Vous caressiez, à

coup «Ar, uiM espérance ou un 80aT6nif . i A ces mots, qui frappaient plus juste qu'elle ne le croyait sans doute , je me troublai , puis je m'irritai devoir que j'avaid été surpris et deviné. En général , nous n'avons de pitié pour la jalousie que lorsque rien ne l'excuse et ne la justifie; nous pardonnons volontiers à son aveuglement, jamais à sa clairvoyance. Je répliquai avec od sentiment de colère mal contenu ; Arabelie en conclut naturellement qu'elle avait touché, sans le savoir, l'endroit sensible de mon être. Ainsi engagée , la querelle alla croissant. Ce ne fut longtemps qu'une escarmouche de traits plus ou moins acérés, de paroles plus ou moins amères; bientôt ce devint de part et d'autre une vraie furie. Au plus fort de la mêlée, Arabelie s'oublia jusqu'à me reprocher les sacrifices qu'elle m'avait faits ; je m'en tins d'abord à lui rappeler brutale* ment que ces sacrifices , je ne les avais pas sol* licites. Elle persista dans ses récriminations et m'accabla de mépris et d'outrages, t Prenei garde ! m'écriai-je à plusieurs reprises ; prenez garde ; Arabelie , vous jouez aveo la foudre I »

^ 4«7 — Elle ne donla plus que je n'eusse un secret qui brûlait mon cœur et mes lèirres; elle ne s*en montra que plus acharnée, t Ârabelle!... m'écrîai-je encore une fois d'une voix menaçante. — Parles ! frappez I s'écria.-t'elle avec égarement. Je suis perdue, je le sais, je le sens ; ne me laissez pas plus longtemps languir. » J'essayai vainement de la calmer ; elle continua de m'aiguillonner et de me harceler avec une rage nouvelle. J'étais à bout. Il vint un instant où j'oubliai tous les engagements que j'avais pris vis-à-vis d'elle, vis-à-vis de moi-même. Comme un homme qui lient entre ses mains une arme à feu, et qui, sans le vouloir, lâche, en se débattant^ le coup qui doit donner la mort, je lui déchargeai mon secret dans le cœur. J'étais fou , j'étais ivre. Aux trop faciles sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi , j'opposai sans pitié les renoncements que je m'étais imi>osés pour elle ; j'abattis l'orgueil de la passion sous l'orgueil du devoir; je racontai avec une complaisance cruelle lés félicités au milieu desquelles elle était venue me surprendre , ravet)ir qu'elle avait ruiné de fond en eom-

ble , les joies que j'avais abjurées pour la suivre. Tandis que je parlais , je la voyais devant moi, debout, p«Me , immobile, écoulant avec la volupté du désespoir, s'abreuvant à longs traits du poison que je lui versais. Je voulais m'arréter, mais j'étais emporté comme par des ailes de flamme. Enfin , quand j'eus tout dit , pareil au meurlrier qui s'enfuit après avoir plongé et retourné le poignard dans le flanc de sa victime , je m'élançai hors de la chambre , je traversai le village comme un insensé et me jetai dans la montagne. Je courus longtemps sans savoir oii j'allais. Un instinctif effroi me ramena auprès d'ÂrabelIe. Je retrouvai désert Tappartement où je l'avais laissée. Je pris sur une table une lettre pliée à la h&te : c'étaient seulement quelques lignes qui me disaient un éternel adieu et me rendaient à la liberté. Ami, ce moment fut court, mais enivrant. Je poussai un cri de joie sauvage, et j'aspirai l'air à pleins poumons.

c Libre ! libre enfin !

t Non , malheureux , s'écria tout à coup une voix implacable , non , tu n'as pas le droit de

Taccepter, ceUe liberté qu'on te rend ! Rattache tes fers, misérable ! i

La pensée est prompte comme Téclair. Je me rappelai ce que j'avais oublié dans un transport de folle ivresse ; je me souvins que cette femme s'était fermé toutes les portes pour venir frapper à la mienne , et que , privée de moi , Tinfortunée n'avait que le suicide pour refugeu Je me demandai si sa mort me serait moins lourde à porter que sa vie. En même temps ma conscience exaltée souleva contre moi toutes les tentations, tous les souhaits criminels qui s'étaient glissés , souvent à mon insu , dans les replis ténébreux de mon cœur. Ces réflexions furent si rapides, qu'en moins d'une seconde le cri de délivrance que j'avais poussé se changea brusquement en un cri d'épouvante. Je m'informai de la direction qu'avait prise Ârabelle en sortant ; je me précipitai sur ses traces. La terreur , la pitié , le remords , étouffaient en moi la voix de la haine, et jusqu'au sentiment de ma propre infortune ; je n'étais plus qu'un amant éploré courant après sa maltresse infidèle. J'interrogeais tous les pa&-

Mnfê que jo fdneonMli sur ma routô ; Je prèiaîs Foreille à tous les brniU; mon regard plongeaii dans tons les abtmes ; je criais le nom d'Ârabelle k tous les éohos* Je m'arrêtais , j'éeoutais , je reprenais ma course haletante. La nuit me sur^ prit , une nuit sombre , sans lune et sans étoiles. J'allais toujours, i Arabelle ! Ârabelle l i Rien ne me répondait que les plaintes du vent , qui me luisaient parfois tressaillir, et glaçaient mon sang dans mes veines. Je venais de m'asse4>ir, désespéré, quand j'aperçus à peu de distance une lumière qui brillait à travers les arbres. J'y courus : des chiens aboyèrent à mon approche. C'était une pauvre cabane adossée contre la montagne. Je poussai la porte , j'entrai et je vis, près d'un feu de pommes de pin qu'on avait allumé pour la réchauffer, une femme accroupie, les cheveux épars , le visage meurtri : c'était dOie. Des pâtres l'avaient recueillie demi^naortesorle bord d'un sentier. Dans ma joie de la retrouver vivante, j'allai m'agenouiller à ses pieds, je Ten* laçai de mes bras ; comme autrefois, je l'appelai des noms les plus tendres. Elle , cependant , ses

grttidi ycQi attachés sur moi arec eeUe fiiiié du re^rd particulière k la folie, ne répondait à mee paroles que par un doux sourire étonné , mille fois plus effrayant que les emportemenU de la colère., Je la crus folle, je me crus moi-même près de perdre la raison, c Parle-moi 1 répondsmoi ! m'écriai-je avec désespoir. C'est moi, c'est Fernand qui t'aime ! i  ces mots , passant une main sur son front , de Tair d'une personne qui cherche à se ressouvenir, elle resta quelques instants à m'examiner avec inquiétude; puis tout d'un coup ses traits se contractèrent, un cri terrible sortit de sa poitrine, elle s'arracha de mes bras, et tomba roide sur le carreau;

Je la relevai et la portai au grand air. I^e froid de la nuit la réveilla. Je l'avais déposée sur l'herbe et je réchauffais ses mains glacées sous mes baisers. Revenue à elle, son premier mouvement fut de s'enfuir; je la retins par une étreinte passionnée, c Fernand, vous m'avez tuée , me dit-elle. Je ne vous en veux pas , seulement que n'avez-vous parlé plus tôt? Rien ne vous était plus aisé que de vous délivrer de moi ;

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