CHASSE AU FAISAN
Le faisan est originaire des rives du Phase, fleuve de Ja Colchide , d'où Jason a rapporté la Toison -d'Or. L'on n'a jamais pu savoir en quoi consistait la Toison -d'Or, mais il parait certain que c'est aux Argonautes que l'on doit l'importation du faisan en Grèce, et il est généralement admis que ce sont les croisés qui l'ont rapporté de Gonstantinople. Depuis lors, l'oiseau du Phase (en latin Phasianus) s'est acclimaté en Allemagne , en France et en Angleterre , mais il fut d'abord un gibier réservé exclusivement au plaisir et à la table des princes et des rois. Les grands seigneurs seuls pouvaient se donner le luxe des fkisanderies , et les règlements des chasses portaient des peines
sévères contre ceux qui se permettaient d'attenter à cet oiseau privilégié. La révolution française , en décapitant la noblesse , en vendant les biens nationaux , Ait cause de l'émancipation du faisan, qui s'échappa des forêts de la couronne et des parcs réservés poiu* aller vagabonder librement dans les bois communaux et particuliers.
Si l'Alsace et le duché de Bade sont peuplés de faisans, c'est que les seigneurs possessionnés en Alsace y avaient établi à grands frais de magnifiques faisanderies , notamment le landgrave de Hesse-Darmstadt , à Bouxwiller, le maréchal d'buxelles, à Harthausen, près de Haguenau, et le cardinal de Rohan, princeévêquede Strasbourg, àSaverne; c'est que les princes allemands entretenaient sur la rive droite du Rhin, dans de vastes parcs, du gibier de toute espèce,et que la révolution, par ses confiscations et ses guerres, a donné la liberté aux faisans, qui ont été élire domicile dans les lies du Rhin et dans les bois de niveau un peu bas qui avoisinent lesbords du grand fleuve. Ainsi, pour que nous, humbles chasseurs , puissions nous donner le plaisir de tirer le faisan , ce phénix
des hôtes de nos bois, il a fallu deux expé> ditions militaires lointaines et une sanglante révolution. A quoi tiennent les destinées t
Les lies du Rhin étaient désignées par la nature comme le séjour de prédilection du faisan à l'état libre. A l'arrière-saison, il y trouve des champs de mais, des arbustes aux baies colorées, des mûres sauvages et de l'eau, car le faisan, de même que le chevreuil , ftiit les forêts dont le sol est complètement desséché. Aussi s'est -il multiplié dans ces lies charmantes, et il n'est pas rare de tuer plus de quarante coqs dans une seule journée de battue.
Le faisan est un oiseau fort capricieux , il a la bosse du changement. Quoiqu'il soit sédentaire dans nos contrées , il éprouve le besoin de changer souvent de résidence , et il passe d'un canton dans un autre sans rime ni raison. Lorsque les ruisseaux d'un bois se dessèchent, les faisans se hâtent de le quitter, dussent -ils aller dans les champs, dans les cultures, pour trouver leur nourriture et de l'eau. C'est ce qui explique la chance du chasseur de plaine, qui ne s'attend qu'à l'humble perdreau ou au modeste lièvre, et qui rencontre un faisan dans
un champ de pommes de terre , voire dans les prairies ou dans les luzernes.
C'est surtout à l'époque où les brouillards d'automne viennent étendre leur voile gris sur la vallée , que le faisan est pris de sa passion de vagabondage. Il s'en va au hasard, sans chemin et sans but. L'on'en a vu qui croyaient traverser le Rhin , tandis qu'ils en suivaient le cours : que le Rhin a dû leur paraître large I Mais hélas 1 fatigués enfin de cette traversée impossible, ils tombaient épuisés dans le rapide courant du fleuve , et devenaient ainsi victimes de leur tempérament aventureux.
Lors de l'ouverture , il faut chercher le faisan à la lisière des bois, et si ces bois sont bordés de champs, on le trouvera de préférence dans les champs de maïs , dans les topinambours, dans les pommes de terre et même dans les hautes herbes. Après l'ouverture , en septembre, quand les récoltes se font, quand le maïs s'ébranche et s'éclaircit pour en faciliter la maturité, le faisan se retire dans les jeunes coupes et dans les îles.
Au mois d'octobre, on le rencontre presque partout : le moindre couvert peut receler une
surprise agréable pour le chasseur. Plus tard il faut le chercher dans les grands couverts, dans les hautes iUtaies dont les pieds sont em> brouillés dans d'inextricables ronces. C'est là que le faisan trouve pendant la mauvaise saison un abri contre ses ennemis, contre la neige et le givre. Je parle du faisan de la plaine, car celui qui habite les lies du Rhin , y reste à demeure parce qu'il y trouve tous ces avantages réunis.
Le faisan se nourrit généralement de limaçons, de vers, d'insectes ; il ne devient nuisible que par ses visites dans les champs de maïs.
Ce n'est pas seulement leur gloutonnerie qui y cause du dommage, mais ils ont l'habitude de se poser sur les plus beaux épis qui cassent sous leur poids, et autant d'épis cassés, autant de perdus, car ils n'arrivent plus à maturité.
Lors de l'ouverture, l'on ne doit tirer les faisandeaux que lorsqu'ils sont assez maillés pour pouvoir distinguer les coqs des poules. C'est un véritable crime, digne des peines les plus sévères, que d'imiter ces infâmes massacreurs qui tuent sans distinction de^sexe toute une
petite compagnie , sous le prétexte qu'il était impossible de reconnaître les jeunes coqs.
Lorsque votre chien a signalé la présence de faisans dans un champ de maïs , il faut se hâter de leur couper la retraite du bois, car leur tendance est toujours de ftiir à pied de ce côté. Vous voici adossé contre le bois; votre brave chien est en face à quinze pieds; les faisans sont blottis. Quel moment solennel 1 Attention.... Soudain la poule s'élève à grand bruit. — Respect à la mère, chasseur, ne vous pressez pas , vous allez en voir d'autres. — Un faisandeau sort, puis deux à la fois. — Voyez celui qui est à gauche, c'est un coq, il est mailJé. — Pan! — Bravo! — En voici d'autres; ne tirez pas. Le coq est là encore et vous n'avez plus qu'un coup. Le voici qui se lève. Quelle majesté et comme il jabote en s'envolant. Ne vous pressez pas; abattez-le avec soin; la mère leur reste. En voici encore quatre, puis encore deux, puis un dernier, le culot sans doute. Nous avons compté cinq jeunes coqs. Il aurait fallu un revolver pour faire face aux exigences d'une pareille chance. Qu'importe! vous avez fait un superbe coup double : un vieux coq pour
l'œil et un jeune pour la table. Les autres grandiront et vous les retrouverez. Il ne faut pas tout tuer à la fois I . . .
Au mois de janvier, les propriétaires des grandes chasses d'Allemagne qui ne réussissent pas à détruire assez de coqs dans leurs battues, donnent encore des chasses cui chien d'arrêt, ce qu'ils appellent buschiren. Ce sont des chasses ravissantes, et avec un peu de bonheur l'on peut y tuer ses huit à dix coqs dans une journée.
Cette attaque in extremis de la saison de chasse , a pour but de diminuer la quantité de coqs, qui trop nombreux sont nuisibles à la réussite des couvées. Ceci mérite quelques explications.
Les coqs se souviennent de leur origine asiatique et se sentent de force à contenter dix poules. Lorsqu'il y a beaucoup de coqs dans un canton, la part de poules de chacun est réduite à une ou deux, et la passion de ces petits sultans n'est pas suffisamment assouvie. Gomment faire? Il n'y a qu'un moyen, c'est de s'adresser plusieurs fois à la môme poule.
Mais celle-ci occupée de ses devoirs maternels refiise de prêter l'oreille aux sollicitations
amoureuses. Elle appartieut tout entière à ses enfants ; l'époque du plaisir estpassée, celle du devoir est venue ; elle est inexorable. Le coq cependant se monte la tète, la passion l'exalte, il entre en ftireur. Gomme il sait bien que c'est Tamour maternel qui empêche l'amour conjugal, il s'en prend aux enfants des dédains de leur mère. Il recherche le nid , il casse les œu&, il assassine à coups de bec les jeunes faisandeaux, et tout couvert d'omelette et de sang, il vient réclamer le prix de son crime à la propre mère de ses victimes innocentes.
Que doit faire la pauvre poule? Elle tient avant tout à avoir une famille, et pour remplacer celle qu'elle vient de perdre, elle est bien obligée, hélas I de souffrir les caresses du bourreau de ses premiers-nés. —Voilà cependant à quels excès conduisent les plus belles qualités physiques et morales. Si les faisans n'étaient pas si bons coqs et si les poules n'étaient pas si bonnes mères, nous ne verrions pas de pareilles abominations. C'est pour y mettre bon ordre que nos voisins d'outre -Rhin exterminent annuellement le trop plein de coqs; dès lors chacun des restants obtient la part de
poules nécessaires à son tempérament et les couvées sont garanties contre ces affreux massacres.
Le faisan est de tous les animaux de chasse celui sur lequel le braconnage a les vues les plus avides. Ce n'est pas sa beauté , mais son prix toiyours plus élevé sur le marché qui le désigne aux entreprises nocturnes des maraudeurs de nos bois. Les braconniers qui sortent avec le ftisil ne recherchent que le faisan et le' chevreuil. C'est pour ce gibier par excellence que se commettent, surtout en Allemagne, des crimes fréquents. Les gardes forestiers, fUrieux de voir leurs chasses décimées, se mettent à l'affût, et plus d'un braconnier est trouvé mort avec un ou deux faisans dans son sac.
Les braconniers sortent le soir et tirent le faisan au moment où il se branche pour dormir. Leur fUsil est caché dans le bois, et ils ont soin d'y mettre peu de poudre , afin que la détonation ne soit pas entendue au loin. D'autres moins hardis emploient les lacets, les filets et aussi un moyen particulier, une ruse dont il convient de dire quelques mots en terminant :
Dans le royaume de Wurtemberg, les bra-
conniers se munissent d'une perche au bout de laquelle est fixée une mèche soufrée.' Quand ils ont reconnu un faisan endormi sur un arbre, ils allument la mèche , la tiennent sous le bec du faisan, et parviennent ainsi à l'étourdir et à le faire tomber. Dans un traité de chasse publié en 1771, intitulé: Ruses de braconnage, l'auteur, Labruyerre, garde du comte de Glermont, prétend qu'il est impossible de prendre les faisans par ce moyen. «Nous fîmes l'essai sur un, dit-il ; nous lui présentâmes un morceau de linge trempé dans le soufre fondu , mais il le jeta par terre à coups de bec ; nous le lui présentâmes plusieurs fois, il en fit de biême ; à la fin , voyant que nous lui brûlions le bec , il s'envola. » Il résulte de cette citation que le flusan n'était pas endormi , et ce qui étonne , ce n'est pas que l'expérience n'ait pas réussi , mais que le coq ait attendu qu'on lui brûlât le bec pour s'envoler. Employé avec soin, ce moyen est excellent ou plutôt atroce, car il est très -meurtrier et n'est pas excusé par cette passion irrésistible de chasse qui souvent possède et entraîne les braconniers à tir.
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