ALSACE ET DANS LE GRAND-DUCHÉ DE BADE
En écrivant une série d'articles sur les chasses de TAlsace et du grand-duché de Bade , je n'ai pas la présomption d'ajouter quelque chose à l'histoire naturelle du gibier, ou d'offrir des conseils sur la manière de le chasser. Sous ce rapport, tout a été dit, et de la façon la plus spirituelle, par Elzéar Blaze, d'Houdetot, Viardot et surtout par Toussenel, l'inimitable auteur de V Ornithologie passionnelle et de
VEsprit des bêtes. Si je me hasarde à parler chasse , ce ne peut être que sur le terrain des faits et à un point de vue tout local. J'essaye de faire connaître au lecteur-chasseur un pays magnifiquement titré (comme dirait Toussenel) en richesses cynégétiques. Pour en donner la preuve , tout d'abord , je vous dirai le produit d'une journée de chasse dans la vallée du Rhin. Gela se passait, il y a quelques semaines, dans la grande clairière de la forêt de Windschlœg, l'une des plus belles parties des chasses d'Offenbourg. Encore cette journée-là n'était -elle pas des plus brillantes : quatre ou cinq chevreuils, autant de faisans et cent cinquante lièvres , que deux voitures peuvent contenir. C'était peu , et ce résultat si modeste doit être attribué à deux causes: aux dernières mauvaises années , pendant lesquelles le faisan est devenu rara avis, et à 1849, année si fatale aux révolutionnaires et au gibier du duché de Bade , qui n'a pas permis au Rehstand de redevenir ce qu'il était auparavant.»
1. Réhttand n'a pas de mot correspondant dans la langue française; c'est an substantif qui vent dire la quautité do clievri^ails qui se trouve dans telle
Heureux temps, où j'ai vu sur le carreau, tout ensemble et pêle-mêle, 400 lièvres, 30 chevreuils, tous broquarts, et 80 faisans, tous coqs.
Un rendement aussi considérable ne s'explique pas par l'habileté de nos chasseurs. Le Parisien qui chasse dans la plaine de Saint-Denis, et le Marseillais embusqué dans sa bastide, peuvent être d'excellents tireurs, mais jamais ils ne verront pareille fête. C'est donc la position géographique de la vallée du Rhin , la configuration du sol, le mode et l'aménagement des chasses, qui font de cette contrée, moitié française et moitié allemande, l'une des plus giboyeuses de l'Europe occidentale.
Notre belle vallée est parcourue dans toute sa longueur (près de 80 lieues) par le Rhin; à droite et à gauche, elle est encaissée par deux grandes chaînes de montagnes , les Vosges en France et la Forêt- Noire en Allemagne. Sa largeur moyenne est de huit à dix lieues.
Le Rhin, qui relie la mer du Nord aux
chasse. Quand les Allemands disent Wildêtand, l'expression se généralise et s'entend de tonte espèce de gibier.
grands lacs de la Suisse , est le tracé naturel des migrations des oiseaux d'eau, palmipèdes, voiliers ou coureurs de rivages aux grands pieds, que les glaces des contrées hyperboréennes obligent à la retraite vers des climats plus doux. Il sert ainsi de ligne de passe aux innombrables canards, aux sarcelles, aux macreuses, aux oies sauvages qui descendent des zones polaires et du golfe de Bothnie ; parfois même au magnifique cygne sauvage , au cormoran et à des espèces rares, que les grandes tourmentes de la nature dépaysent ou égarent, et qui reprennent leur route en se guidant sur les vertes eaux du fleuve.
Le Rhin est un grand infidèle... il change de lit assez souvent et passe d'une rive à l'autre sans pudeur, laissant à sec la rive française, qu'il caresse un peu plus loin pour la quitter encore et rendre ses faveurs à la rive badoise. Mais les faveurs du Rhin sont pernicieuses; elles rongent les malheureuses rives qui s'y laissent prendre, et on les voit dénudées, la plaie au vent, à peine couvertes d'une maigre couche de verdure , se mirer dans de tristes eaux stagnantes, que le fleuve cruel a laissées
en se retirant comme pour leur infliger la marque de son triomphe. Ces eaux stagnantes deviennent peu à peu des marais touflus, impénétrables, asiles pleins de confort, fréquentés par les échassiers palustriens, bécassines, butors, hérons, poules d'eau, foulques, marouettes, râles, et par tous ces oiseaux aux longs doigts faits pour marcher sur la boue.
Les barboteurs y trouvent aussi leur compte. Après avoir passé tout le jour sur le Rhin, sur les grandes pièces d'eau, sur les prairies submergées, là oii ils se sentent inabordables, les canards, lorsque sonne l'Angelus du soir, quittent les grandes nappes d'eau pour venir s'abattre en sifflant sur ces mares bourbeuses. Du Rhin , tous ces effrénés voyageurs gagnent les lacs de la Suisse , les rivages de l'Adriatique ou de la Méditerranée et enfin la Sicile , dernière étape d'où ils s'élancent vers le continent africain.
En plein jour, depuis dix heures du matin jusqu'à quatre ou cinq heures du soir, les vanneaux, par centaines, se prélassent sur les bancs de sable et sur les galets au milieu du Rhin. Le soir et le matin, ilé tournoient sur les
champs labourés les plus voisins du fleuve. Les pluviers sont aussi très -nombreux; les étourneaux foisonnent, et les trois variétés de sternes (hirondelles de mer) décrivent tout le long des rives leurs courbes gracieuses.
Dans la plaine s'étendent d'immenses terrains incultes où les joncs et les herbes paludéennes luttent contre les efforts de l'agriculture pour les convertir en prés productifs. Là, on ne rencontre que vase , argile ou tourbe : terrains toujours favorables au gibier de marais; vastes remises qui portent dans le pays le nom de Jlieth. — Dépêchons -nous de parler de toutes ces belles chasses. Dans peu d'années, l'assainissement, l'irrigation, la canalisation, le drainage enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, auront fait disparaître ces marais miraculeux , où l'on tire trente coups de fbsil en les traversant, et où l'on peut en tirer encore trente en revenant sur ses pas.
Nos deux grandes chaînes de montagnes, dont l'une se relie au Jura et l'autre aux Alpes, constituent, par leur direction du sud au nord, un tracé de passe aussi marqué pour les oiseaux de terre que l'est le Rhin pour les habi-
tués des cantons humides. La bécasse, la grive, le merle, etc., passent deux fois l'an dans ces montagnes ou dans la plaine. Outre ces espèces voyageuses, il en est, pauvres exilées des plaines, dont la cruauté des hommes a confiné les débris au haut des montagnes, sur les cimes inaccessibles. Quelquefois cependant de hardis chasseurs tentent cette pénible poursuite , et rapportent avec orguo^il une gelinotte ou un coq de bruyère !
Le cerf est rare dans les montagnes ; cependant, grâce à la proximité des chasses- de M. Ghevandier, de Nancy, on tue huit ou dix tètes par an dans les Vosges. Les chevreuils, les renards , les loups et les lièvres abondent dans les deux chaînes de montagnes ; mais les belles, les splendides chasses de chevreuils, de faisans, de Uèvres, de perdrix, de cailles, se font, sans contredit, dans la plaine. La caille seule est rare dans certains cantons.
Il y a plus, il y a mieux encore : les bords du Rhin couverts de forêts, les îles aux fourrés impénétrables, servent de retraite, surtout sur la rive française, à de belles compagnies de sangliers qui se tiennent dans les
nombreuses bauges creusées par les eaux du fleuve.
Ce court aperçu sur la variété et la quantité du gibier doit faire reconnaître que la vallée du Rhin est richement dotée par la nature; mais ce qui la rend, par -dessus tout, chère à notre grand patron saint Hubert, c'est que l'on y suit le seul, le vrai principe de l'aménagement du gibier... le respect du sexe.
11 est encore une autre particularité caractéristique du chasseur en Alsace comme dans le duché de Bade , c'est son esprit d'association, qui empoche le morcellement des chasses si funeste au gibier, et lui permet, simple bourgeois, employé ou paysan , de se payer ni plus ni moins qu'un tiré royal.
LES CANARDIERES.
A quelques kilomètres de Kehl, à peu de distance du Rhin et au milieu d'une immense plaine, il est un endroit oii règne constamment le silence le plus absolu. C'est un vaste enclos qui renferme un étang. Aussi loin que peut porter le regard, on n'aperçoit ni chevaux ni voitures; pas de passants, pas de chasseurs. Si, par nécessité, un paysan s'en approche avec sa charrue, il aiguillonne ses bœufs en silence, et les quelques personnes qui y pénètrent prennent toutes sortes de précautions pour passer inaperçues. — Pourquoi cet abandon absolu?
pourquoi ce silence lugubre? — C'est que cet endroit est le théâtre de massacres en masse ; c'est que les assassins ne veulent pas être dé-
rangés dans leur horrible besogne ; c'est qu'il ne faut pas que les victimes soient averties par le moindre signe du danger qui les menace.
Cet enclos est une canardière ; ces massacres ont lieu presque journellement, et les victimes en sont d'innombrables canards, attirés par ce silence absolu, garantie menteuse d'une parfaite sécurité I ,
Ces précautions si grandes ne sont pas exagérées. Le canard est extrêmement défiant; le moindre bruit l'effraye ; la vue d'un homme le met en fuite , un coup de fusil l'éloigné à jamais». Lorsque, en 1815, les alliés vinrent dans le département du Haut-Rhin, la canardière de Guémar fut ruinée pour deux années. — Deux années de calme complet, il n'en faut pas moins pour donner confiance au canard.
Le canard a non-seulement de bons yeux et de bonnes oreilles , il a de plus l'odorat d'une extrême finesse. Un jour, le propriétaire d'une
1. • On ne dit pas: béte comme an canard, et Ton s parfaitement raison; car le canard est an animal plein de ressonrces et de malices, et qni cache parfaitement son jeu quand il a intérêt à le cacher. • (ToussBNSL, le Monde det oUeaux, 1. 1, p. 277.)
canardière voulut faire assister un ami à une chasse. Ils pénétrèrent dans l'enclos, à pas sourds, par une petite porte habilement masquée. Ils n'avaient pu être ni vus ni entendus, et cependant tout à coup les mille à douze cents canards qui se trouvaient sur l'étang s'élevèrent en tourbillonnant dans la nue avec un bruit effroyable . . . L'ami fumait un cigare, et les canards en avaient eu le vent 1
Pour venir à bout des canards, il a donc fallu ruser avec eux, et, d'expériences en déceptions, l'on en est arrivé à organiser les canardières telles que je vais les décrire.
La scène se passe non loin de Memprechtshoffen , village situé à deux kilomètres du Rhin.
Là, au milieu d'une zone de terrains dont il est défendu d'approcher , existe un enclos de plusieurs hectares , fermé par des planches. Au centre se trouve un étang carré d'un hectare environ , dont les bords sont garnis d'une cloison de roseaux et plantés d'arbres. Cette disposition permet de circuler autour de l'étang, entre l'enclos de roseaux et l'enclos de planches , sans être aperçu des canards. A chaque coin que forme le carré de l'étang, se trouve
un petit canal large de trois à quatre mètres à son embouchure , et qui se termine en pointe à une distance d'environ vingt mètres. Ces canaux sont recouverts de filets, espèces de yerveux gigantesques. Les filets, tendus en arcades au-dessus des canaux, se terminent en pointe à dix mètres au delà de l'extrémité du canal, recouvrant ainsi non-seulement le canal dans toute sa longueur, mais encore une languette de terre formant entonnoir avec la pointe du filet. De chaque côté des canaux, depuis leur embouchure jusqu'à leur extrémité, sont établies des coulisses en paillassons de roseaux disposées de façon qu'un homme qui se met entre deux de ces coulisses puisse voir jusqu'au fond du canal et du filet, et être vu de là, mais reste invisible à tout ce qui se trouve soit sur l'étang, soit sur la partie du canal entre l'étang et la coulisse où il est posté. Sur l'étang flânent, dorment, plongent, sifflent ou jabotent de cinq cents à deux mille canards. Au milieu de cette multitude sans défiance, un œil très-exercé peut seul reconnaître une quarantaine de canards domestiques. Leur habit est le même, et la grosseur de la tête est
le seul signe distinctif de leur domesticité. Cette grosseur particulière de la tôte est évidemment produite par la bosse du crime ; car ces canards jouent en réalité le rôle de traîtres et d'agents provocateurs.
Leur maître les a dressés à venir manger quelques poignées d'orge au fond de celui des petits canaux d'où part un coup de sifflet. Il a . soin de donner ce signal lorsque les canards domestiques se trouvent du côté opposé à lui ou au milieu de la bande des canards sauvages.
Les traîtres alors se mettent tout doucement en route vers le petit canal d'où le coup de sifflet est parti. Ils caquettent tout le long du chemin , cherchant à persuader à ceux qu'ils coudoient de l'aile qu'ils vont faire un brillant festin, et entraînent ainsi les plus inexpérimentés et les plus gourmands.
Accompagné d'un cortège de trente à quarante malheureuses dupes , ils arrivent à l'embouchure du canal. Mais l'aspect des filets étonne leurs camarades plus sauvages: ils s'arrêtent .*. . C'est là le moment critique ! Comment leur faire franchir ce point fatal? comment vaincre leur méfiance ?
Le canardier qui, entre nous soit dit, est encore un plus grand traître que ses auxiliaires volatiles, a imaginé un moyen incroyable pour entraîner les canards jusqu'au fond du filet. Ayant remarqué que les canards s'élancent en masse sur l'ennemi commun : renard , fouine, ioup, belette, chat..., il s'est avisé du stratagème que voici. Il prend un petit chien qui par son poil ressemble à un renard, et, à ce moment critique, le fait paraître aux yeux des canards sauvages, à la hauteur de la coulisse la plus rapprochée de l'embouchure du canal, où la méfiance a arrêté leur pérégrination gastronomique. A cette vue , les canards se précipitent tous vers le petit chien, le bec ouvert et l'aile déployée. Le petit chien est rappelé et se montre aussitôt près de la seconde coulisse. Nouveau mouvement en avant des canards. Ce manège continue sans leur laisser un instant de répit. La méfiance s'efiace devant le danger commun, et les canards arrivent ainsi à plus de dix mètres sous le filet. Alors le canardier se hâte de regagner la première coulisse. Là, il se montre : les canards de l'étang ne le voient pas, ceux du canal l'aperçoivent, s'élèvent à
quelques pieds au-dessus de l'eau et s'enfoncent toujours de plus en plus dans la nasse. Le canardier les suit de coulisse en coulisse, jusqu'à ce que tous les canards se trouvent refoulés dans l'entonnoir formé par le filet et la languette de terre qui s'étend au delà de l'extrémité du canal. D'ordinaire, une trentaine de canards se trouvent ainsi pris, et il ne reste plus qu'à détacher l'extrémité mobile du verveux pour les envelopper et leur tordre le cou un à un.
Chose inconcevable! ce massacre s'accomplit sans que les victimes poussent un cri. Il faut croire que la frayeur leur ôte la voix. Le silence n'est pas troublé même par un gémissement ; et à quelques pas de là deux mille canards ne se doutent pas que trente des leurs sont odieusement égorgés. Aussi , dix minutes après, le canardier recommence le même tour.
Mais, nous dira -t- on, que deviennent dans cette bagarre les canards domestiques? — Ils s'arrêtent sagement à l'extrémité du canal, mangent sans remords l'orge qu'on y a jetée, et justifient ainsi, une fois de plus, le proverbe qui dit que la vertu trouve toujours sa récompense.
La chasse se fait dans l'un ou l'autre des quatre canaux, selon le vent, selon la position des canards domestiques , selon la disposition des canards sauvages à se porter vers telle ou telle direction. Très-souvent, les meilleures combinaisons stratégiques sont déjouées, et quelquefois les bonnes chasses se font à mauvais vent. Gela s'explique facilement. Lorsque les canards n'ont pas le vent du côté où on les attire, la chasse, relativement au chasseur, se fait à bon vent, et pourtant les canards se montrent défiants. C'est qu'ils comprennent parfaitement que, dans ces conditions, un ennemi peut se trouver tout près sans que le Tent leur en apporte le sentiment. Au contraire, quand le vent vient vers eux du côté où ils se dirigent, le chasseur se trouve à mauvais vent, et cependant la chasse réussit souvent fort bien, parce que les canards s'avancent de confiance, persuadés que la moindre brise leur apportera l'avertissement du danger.
La chasse est quelquefois contrariée par la présence d'oiseaux de proie qui planent dans les airs. Alors il est impossible d'attirer les canards vers les petits canaux. Ils se serrent les
uns contre les autres au milieu de l'étang, chacun espérant dissimuler son individualité dans la masse compacte de tous les canards réunis.
Dans une bonne canardière , l'on prend de cent à deux cents canards par jour. Les principales sont celles de Guémar, dans le département du Haut-Rhin , celle de Memprechtshoffen, que je viens de décrire, et celle des environs de Garlsruhe. Celle de Guémar produit jusqu'à dix mille canards par an ; les deux autres de deux à cinq mille. Cette différence provient de ce que celle de Guémar est la plus isolée, la plus silencieuse.
11 existe encore d'autres canardières moins importantes. Je citerai une espèce de canardière que l'on voit en assez grand nombre sur les îlots de sable que le Rhin laisse à nu en hiver. Un grand filet, en forme de natte, est étendu sous l'eau et peut se fermer au moyen d'une corde. Autour de ce filet, on place des morceaux de bois figurant de loin des canards. A quarante pas de ce piège, se trouve une petite hutte en roseaux dans laquelle se cache le canard ier en compagnie d'une douzaine de ca-
nards privés. Dès qu'une bande de canards sauvages est attirée par l'aspect des faux canards, il lâche les canards domestiques , qui vont tournoyer en l'air en jetant des cris d'appel. Cette conversation aérienne se prolonge pendant quelque temps , puis les canards domestiques piquent droit vers le filet, près duquel ils ont l'habitude de trouver leur pâture. Quelques canards sauvages s'égarent torgours sur l'endroit dangereux. Le canardier tire la ficelle , leur tord le cou et ramène les canards privés dans la hutte pour recommencer le même manège au premier vol qu'il apercevra.
Cette chasse peut produire jusqu'à quinze canards par jour, et l'on compte une trentaine de canardières de ce genre dans la vallée du Rhin. La chasse au moyen des canardières fournit un contingent assez considérable à l'alimentation publique, le mode de capture est original et même dramatique, et, à tous ces titres, les canardières méritaient de faire parler d'elles.