EN PLAINE
En Alsace et dans le duché de Bade , le gibier est si abondant qu'il faut nécessairement recourir quelquefois à de grandes battues, tant en forêt qu'en plaine. Les traques en forêt offrent l'avantage de la variété du gibier, mais aussi le chasseur, posté contre le bois , n'aperçoit qu'une faible partie du champ de bataille ; il entend les coups de fusil sans pouvoir les juger; le p\us magnifique coup double n'est apprécié que par ouï-dire, et chacun est cru plus ou moins sur parole. En plaine , il en est tout autrement. Le décor est reculé jusqu'à l'hori-
zon. Tous les acteurs du drame cynégétique sont en scène. Là, point de réputation d'haJbileté sans preuves positives. Tous les coups sont vus, applaudis ou siffles. Égalité parfaite ! Entre chasseurs, de quelque rang qu'ils soient, il n'y a d'autre supériorité que celle de l'adresse dans le tir. Les rabatteurs eux-mêmes se permettent de crier bravo aux beaux coups et de murmurer pour chaque lièvre qu'ils se sont donné la peine d'offrir aux coups des chasseurs, et que les chasseurs ont eu la maladresse de manquer.
Une battue de lièvres se fait d'ordinaire dans une plaine d'une demi-lieue carrée. Sur trois côtés, elle est cernée par quarante à cinquante chasseurs, qui se cachent derrière les arbres ou dans les replis du terrain. Du quatrième côté s'avancent une centaine de rabatteurs, gamins de douze à quinze ans, ardents au métier, poussant des hurlements sur tous les tons, agitant des bâtons, et flanqués de quelques gardes, qui dirigent le mouvement. •
La battue commence. Les premiers coups de fusil se font entendre. Les lièvres les plus méfiants cherchent à forcer l'enceinte meur-
trière et payent cher leur audace. D'autres, plus prudents, se tiennent au milieu de l'en-, ceinte. Pour juger la position., ils se mettent sur leur séant, à la façon des caniches que l'on pose en faction (cela s'appelle faire le bonhomme ou la chandelle). Ils piétinent des pieds de derrière, agitent les pieds de devant, dressent les oreilles et regardent à droite et à gau» che. Sans doute qu'ils cherchent à distinguer parmi tous ces ennemis qui les entourent quels sont les tireurs maladroits; et, il faut bien le dire, souvent ils devinent juste. Ils forcent l'enceinte près des novices, et c'est peut-être de là que vient le proverbe : Aux innocents les mains pleines I Quelquefois cependant leur perspicacité est en défaut, et alors, ne sachant quel chemin prendre, ils tournent au milieu de l'enceinte, courentsixouseptàlafile, essuient quelques grains de plomb envoyés de trop loin, se dressent de nouveau sur leurs pieds de derrière ; enfin , croyant avoir reconnu un point non gardé , une issue libre , ils se précipitent dans cette direction. Mais à peine sont-ils parvenus à la hauteur de la ligne des tireurs, qu'un vieux chasseur, praticien émérite, se dresse à
dix pas devant eux, les met en joue froidement, et alors, soit qu'ils rebroussent épouvantés, soit qu'ils forcent la ligne, une détonation se fait entendre , et une mitraille de plomb vient les frapper d'un coup mortel.
Cependant les rabatteurs s'avancent. Leur ligne se rapproche de plus en plus de celle des chasseurs; ils n'en sont plus qu'à deux ou trois cents mètres. L'émolion alors est à son comble. Déjà une centaine de coups de feu ont retenti. Les chasseurs chargent, tirent et rechargent. Les lièvres perdent la tête. La dernière scène commence: le massacre final s'accomplit. De cinquante à cent lièvres sont là, en vue , au milieu de ce petit espace , cherchent une issue, "hésitent, s'avancent, rebroussent; le feu continue , les traqueurs se rapprochent en hurlant ; enfin , les malheureuses bêtes se décident; elles franchissent la ligne fatale; le feu converge sur elles ; le plus grand nombre tombe sur le coup pour ne plus se relever; d'autres s'en vont mourir à quelques cent mètres plus loin; quelques-uns enfin, les chançards, parviennent à se sauver poil net.
Autrefois les grandes battues de plaine se
faisaient en temps de neige. Alors on voyait les lièvres venir de loin. L'attente était plus longue, et partant l'émotion plus forte. Aujourd'hui , en France , les battues en plaine sont défendues en temps de neige par les arrêtés préfectoraux. Sans doute, cette interdiction donne un peu de répit au gibier, mais l'on peut dire que les récoltes souffraient moins lorsque les battues avaient lieu en temps de neige. Ce ne sont pas les battues qui, en temps de neige, sont plus spécialement destructives du gibier, c'est la chasse au chien courant et surtout le braconnage au bâton , parce qu'alors le lièvre se laisse assommer dans le gîte qu'il s'est creusé au milieu de la neige.
En Alsace , les plus belles battues de plaine sont celles que l'on fait dans les chasses de M. Humann. A Dûppigheim (Bas -Rhin), l'on a tué en un seul jour trois cent trente - trois lièvres. Dans le grand -duché de Bade, à Kappel, feu M. Vœlcker permettait à ses invités de massacrer jusqu'à six cents lièvres en deux jours.
Quant aux accidents, ils ne sont pas aussi fréquents qu'on pourrait le penser. Les chas-
seurs ont l'expérience des battues. Jamais l'on ne tire en ligne. Au commencement de la battue , on tire dans l'enceinte , les traqueurs étant encore au loin. Quand il gèle , l'on recommande de faire plus spécialement attention, de peur des ricochets. Vers la fin, on laisse les lièvres franchir l'enceinte, les chasseurs font volte-face et les atteignent au moment où déjà ils se croient hors de danger.