‹ La chasse dans la vallée du RhinChapitre 4 sur 12 · DE LA CAILLE VERTE · texte numérisé non relu

DE LA CAILLE VERTE

La caille aime les climats tempérés. U parait que ses poimions délicats ne supportent ni les grandes chaleurs ni les grands froids. Elle Aiit l'ardeur des tropiques au commencement de mai pour venir passer l'été en France et en Allemagne ; puis elle s'en retourne vers la fin du mois d'août, de peur de s'enrhumer dans les brouillards du Rhin. Il est fort probable que la caille a un autre motif encore pour régler ainsi les époques de ses migrations. Par ses relations avec le chien d'arrêt, elle a dû apprendre que la loi de 1844 a eu la liunineuse idée de rayer les cailles du nombre des oiseaux de passage , et qu'ainsi elle est à l'abri de tout danger jusqu'au 25 août pour le moins.

£n Alsace, les cailles émigrenl déjà dans la première quinzaine d'août, car la grande variété des cultures du pays ne laisse que trèspeu de guérets et d'abris. Il faudrait pouvoir chasser les cailles pendant les mois de juillet et d'août, comme l'on fait des canards et des bécassines. Mais la loi existe ; elle est dure, il faut la respecter, sauf à donner par-ci par-là quelques coups de fusil dans ses prohibitions.

Dans le grand-cluché de Bade, les législateurs sont beaucoup plus au courant des habitudes du gibier. Ils n'ont pas commis la maladresse de déclasser la caille ; ils ont permis de la chasser en tout temps et de toutes manières.

Une des chasses les plus curieuses que nous ayons vues dans cet excellent pays, c'est la chasse de la caille verte, ainsi nommée parce qu'elle se fait pendant les mois d'avril et de mai , au moment de la verdure naissante.

Le chasseur à la caille verte passe généralement pour un homme très- vertueux , car il aime à voir lever l'aurore. Dès que l'aube épand ses pâles clartés , il se rend dans les parties de la campagne où abondent les blés verts, les sainfoins, les luzernes, les prés. Il écoute, et

bientôt il entend de tous côtés la voix sonore de la caille m&le , qui dit très-distincteinent la phrase cauchemardante des pauvres débiteurs : paye! — tes!— dettes! — U déploie alors un léger filet de soie , formant un carré d'environ trois mètres. Il l'étend doucement sur les tiges des blés ou des herbes. Puis il va se poster à ime dizaine de pas, de façon à mettre autant que possible le filet entre lui et l'endroit d'où part le chant des cailles. Enfin il prend dans son sac un appeau composé d'un sifflet et d'une bourse. Le sifflet est fait avec l'os de la cuisse d'im mouton que l'on a poli intérieurement et extérieurement. Sa longueur est de trois à quatre centimètres; les deux extrémités sont bouchées avec des morceaux de liège auxquels on laisse un vide pour le passage de l'air. Sur le côté du sifflet est im trou rond qui se trouve placé entre les morceaux de liège bouchant les extrémités de l'os. La bourse doit faire soufflet et fournir au sifflet l'air nécessaire pour produire le son désiré. Elle est en peau de chat ou de lapin, plate, plus longue que large, et remphe de crin IHsé. Elle est cousue à points très-serrés et son orifice est fortement attaché

au sifiQet. Pour faire usage de cet appeau, on le place entre le pouce et l'index de la main gauche ; avec le dos du pouce de la main droite l'on flrappe doucement sur la petite bourse et on lui fait produire ainsi un son particulier.

Aussitôt que les cailles entendent les sons de l'appeau, elles se rapprochent en piétinant entre les tiges; lorsque le chasseur a reconnu qu'il s'en trouve une dizaine sous le filet, il lance une motte de terre pour les effrayer. Les cailles veulent s'envoler, et se prennent dans les rets du filet; il ne reste plus qu'à leur tordre le cou.

Gomment en est-on arrivé à inventer un procédé aussi extraordinaire 7 Serait-ce donc que les cailles se laisseraient séduire par la musique, comme autrefois les navigateurs par le chant des sirènes? Sont -elles mélomanes au point d'oublier toute prudence et de se jeter tôte baissée dans le filet ?

Hélas 1 ce n'est pas la musique , mais l'amour qui les perd; l'amour qui a perdu Troie, et qui en perdra encore bien d'autres 1 Dans l'es* pèce des cailles, les m&les sont beaucoup plus nombreux que les femelles; il en résulte natu-

rellement que celles-ci sont très -fort recherchées par ceux-là, et lorsque le matin une femelle oubliée fbit entendre un cri d'appel , aussitôt une douzaine de célibataires se précipitent pour solliciter ses faveurs.

L'appeau doit imiter exactement le cri d'amour de la femelle, et il âiut une étude longue et diflQcile pour arriver à l'imiter à la perfection. Heureux celui qui y parvient, car bientôt son camier sera rempli des imprudents qui se sont laissé tromper. Mais, si l'imitation n'est pas parfaite, la caille se méfie; elle s'arrête, et, renonçant à ses projets de conquête, elle s'enfuit aussi prestement qu'elle était venue.

J'ai vu d'adroits chasseurs prendre , par ce moyen, des cailles par douzaines. Un vieux braconnier possédait le talent de l'imitation à ce point qu'au mois d'octobre il parvenait encore à réveiller les passions des mâles, malgré les habitudes de paresse que l'obésité leur fait contracter à cette époque.

Cette chasse à l'appeau n'a vraiment aucim inconvénient, car les mâles seuls s'y laissent prendre. Les femelles sont en trop petit nom-

bre et , par conséquent , trop recherchées pour avoir besoin de courir après les amoureux.

Quand, par exception, l'on prend une femelle , ce ne peut être qu'une vilaine jalouse venue sous le filet pour dévisager l'impudente rivale qui se permet d'attirer son époux de tout à l'heure. S'il est à désirer que la vertu trouve toujours sa récompense, il est à regretter que la jalousie , cet horrible défaut, ne trouve pas plus souvent une pareille punition.

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