CHASSE AU BLAIREAU
Le blaireau est une pauvre bête qui ne fait de mal à personne et qui ne demande qu'à dormir. Il se nourrit de larves , de baies sauvages et de mûres ; sa chair n'est pas mangeable et cependant l'homme lui fait une guerre d'extermination. Pourquoi vouloir détruire un animal utile et inolTensif? Faute de bonnes raisons, l'on a imaginé de dire que le blaireau mange les vignes. N'en croyez rien. Il est vrai que le blaireau recherche les vignobles, mais c'est tout simplement pour y trouver une retraite plus sûre et afin d'échapper aux poursuites des hommes. Il y avait chez nous des blaireaux bien avant que les Gaulois , pour satisfaire une funeste passion, eussent songé à
cultiver la vigne. Ce n'est donc là qu'un prétexte, et le motif réel, il importe de le iiaire connaître.
Ce motif, c'est le sybaritisme de l'homme qui a voulu utiliser, pour son agrément, le poil du blaireau , poil blanc à l'extrémité noire , poil très-fin, très- tendre, très-souple. Vous allez croire qu'il s'agit de quelque objet de toilette féminine. Non, je le déclare hautement, le beau sexe n'est pour rien dans la destruction du blaireau. C'est le sexe laid qui se sert de ce poil, et il s'en sert précisément pour paraître moins laid.
Autrefois les figaros £ftisaient, avec la main , mousser le savon dans le plat à barbe, et c'est avec les doigts qu'ils étendaient la mousse sur la figure de la pratique. Aijû^'^i'd'hui tout le monde se savonne la barbe avec un épais pinceau , dont les poils soyeux viennent délicatement caresser le menton. Mon Dieu, ouit le blaireau sert à faire des pinceaux , des pinceaux à barbe surtout. C'est pour confectionner des savonnettes que l'on extermine le blaireau. A quoi tiennent les destinées 1 Si l'homme n'avait pas inventé la ridicule mode de se raser
la figure , s'il avait laissé croître la barbe , s'il n'avait pas Ja prétention de corriger l'œuvre de la nature , nous verrions encore dans nos campagnes le blaireau qui , loin d'être un ennemi , est un auxiliaire de l'homme. Il y aurait bien, par-ci, par-là, un peu de terre fouillée, mais il n'arriverait pas que des récoltes entières fussent dévorées par le ver blanc , qui constitue le mets de prédilection du blaireau. Malheureusement, tout ce que je puis dire en faveur de cette espèce persécutée ne servira à rien. Les hommes continueront à se raser pour avoir l'air efféminé , et je ne suis pas éloigné de croire qu'ils ont ainsi l'air qu'ils méritent. Cependant je tiens à constater , à l'éloge de la victime, qu'elle pratique des vertus que ses destructeurs ne possèdent pas toujours. Lorsqu'un blaireau devient vieux , que ses ongles puissants sont usés, que ses crocs sont émoussés, qu'il ne peut plus subvenir à ses besoins, les autres blaireaux du canton, plus jeunes et plus ingambes , pourvoient à sa nourriture et la lui apportent dans son terrier. Des traits pareils méritent quelques égards , mais l'homme n'en a pas tenu compte et coq-
tinue à tuer les blaireaux et à leur couper le poil, afin de pouvoir se les couper plus doucement à lui-même.
Après avoir rempli un devoir de haute moralité , en disant le fond de ma pensée sur cette pauvre béte , je veux raconter la fin lamentable d'un vieux blaireau, auquel les chasseurs avaient donné le surnom d'ermite de la forêt de Schirrhein.
Des deux côtés du Rhin s'étendent de vastes plaines couvertes d'antiques forêts. En Allemagne et en France le sol est le même , les forêts de Sandweyer et de Haguenau présentent le même aspect. Cette dernière, cependant, a plus d'étendue , car elle mesure huit lieues de long. Les arbres sont vieux et robustes, et parmi eux l'on remarque le doyen des chênes de la contrée , qui remonte tout au moins à l'époque des croisades. La partie la plus belle de cette forêt constitue le canton de Schirrhein. C'est là que s'est passé le petit drame dont je tiens le récit de mon ami F.... , chasseur intrépide et partenaire de la chasse de ce canton.
Dernièrement il chassait la bécasse dans la forêt de Schirrhein , lorsqu'il entendit un bruit
de pioches dans un ravin voisin. C'était un dimanche. Croyant rencontrer des maraudeurs, il s'approcha et reconnut trois paysans du village , le père et les deux fils , qui s'évertuaient à fouiller un terrier. En se promenant le matin, im petit chien-loup, qui les accompagnait, était entré dans ce terrier et avait donné de la voix avec rage. Ils conclurent à la présence d'un renard dans le logis souterrain, et les fils étant allés quérir les outils nécessaires, le père avait fait sentinelle. Puis l'opération avait commencé, et l'on avait déjà creusé une assez forte tranchée. A ce moment le petit chien ressortit ensanglanté , mais à peine eutil respiré un peu d'air et secoué la terre qui remplissait sa longue fourrure, qu'il rentra dàne-la terrier avec une nouvelle ardeur, et à ses aboiements- successif, inquiets et menaçants à la fois , l'on receonut que la bête lui tenait tète. Le vieux paysan colla l'oFeilie contre le terrier, et bientôt se releva, en disant gravement à mon ami F.... : «Monsieur, nous n'aurons pas fini de si tôt ; ce n'est pas un re nard qui tient tète à mon chien , c'est bien le grognement d'un blaireau que j'entends. —
Mes enfents, à l'ouvrage, ajouta-t-il, en s'adressanl à ses fils, nous avons un rude compagnon à dénicher....» Le petit chien ressortit avec une nouvelle blessure. Le blaireau profita de ce moment de répit pour creiiser phis avant, en rejetant la terre derrière lui. Mais le petit chien, que ses maîtres suivaient à coups de pioche, enlevait ce nouvel obstacle, et la poursuite continuait, sans que l'on pût gagner sur le fuyard.
Mon ami retourna au village, et vers huit heures du soir, il demanda des nouvelles des fouilleurs. «Ils sont encore là-bas,» lui Ait-il répondu. — « Mais il fait nuit? » — « Oh , Monsieur, ils ont des chandelles. » — La curiosité de F.... lut piquée par tant de persévérance; il prit son fusil, et, accompagné du garde, il retourna au bois. De loin, il aperçut la lueur des deux chandelles qui ressemblaient à des feux-follets, et les trois paysans, capricieusement éclairés, figuraient assez bien des^ens en train de coiyurer le diable pour la découverte d'un trésor.
Us n'avaient pas cessé de piocher, oubliant de manger et se contentant de quelques petits
verres de kirschwasser pour se donner des forces. Cependant le découragement conunençait à se peindre sur leurs visages. Le blaireau, vieux madré de l'espèce, les avait déjoués, en passant sous les tranchées, en changeant de direction , tantôt horizontalement, tantôt verticalement. Vingt mètres de tranchée étaient creusés , ayant à certains endroits jusqu'à im mètre cinquante centimètres de profondeur.
Enfin, vers dix heures et demie, le petit chien, qui était dans un véritable délire, donna de nouveau, et le vieux paysan reconnut bientôt que la petite bète était face à face avec son ennemi acculé. Dès lors, le blaireau, occupé de son adversaire, était obligé de suspendre ses travaux de mineur, et l'on pouvait gagner sur lui. L'on donna les chandelles à un gamin qui avait apporté les vivres encore intacts. Le père exhorta ses fils, et l'on se remit à piocher. A onze heures, l'on était à un pas du blaireau. L'un des fils alla chercher la fourche , dont on a toujours soin de se munir pour saisir les animaux que l'on fouille, et alla se placer au haut de la tranchée , prêt à enfourcher le blaireau
par la tète et le maintenir ainsi jusqu'à ce qu'il fût assommé.
A ce moment il se fit un tumulte affreux, les lumières s'éteignirent, les travailleurs culbutèrent, le petit chien hurla, mon ami luimême ftit saisi d'épouvante. Le garde eut la présence d'esprit de rallumer la chandelle , et lorsque l'on put voir clair sur ce champ de bataille, l'on reconnut heureusement qu'il n'était rien arrivé de fâcheux à personne. Voici ce qui s'était passé. Le blaireau, mal enfourché, étant pm i un » à &a dégager, avait chargé ses assaillants, renversé le père, o«Umté les fils, éteint les lumières. Sans doute, il s^ts⥠échappé et douze heures de fatigue étaient perdues. Mais non! Le petit chien se remit de plus belle à japper contre le terrier. Le blaireau, ne pouvant pas gravir les bords escarpés de la tranchée, était rentré dans son trou.
Grande faute, hélas 1 car dix minutes plus tard la foiirche fatale l'étranglait de nouveau. Ses cruels adversaires lui passèrent un pieu à travers le cou , le soulevèrent pour le laisser retomber dans un sac qu'on lui noua comme un peignoir au-dessous de la tète. Alors commença
une marche triomphale. Le gamin portait les chandelles, le père suivait avec les outils, les deux fils traînaient la victime encore vivante, mon ami F. . . et le garde fermaient la marche. Les paysans chantaient, la nuit était noire, et ce cortège avait quelque chose de vraiment fantastique, en se dirigeant ainsi vers le village, sous les ramures dénudées des chênes. Il était près de minuit, quand l'on rentra. L'on mit le sac à terre, et le blaireau, qui pesait plus de quarante livres, fut achevé à coups de trique. Âi:gourd'hui peut-être quelque peintre, avec ou sans talent, blaireaute son ciel avec les poils de la pauvre bête, sons se douter de la défense héroïque qu'elle a faite et de l'agonie atroce qu'elle a subie.
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