‹ La chasse dans la vallée du RhinChapitre 6 sur 12 · BRACONNAGE AU BATON · texte numérisé non relu

BRACONNAGE AU BATON

En Alsace, et même dans le duché de Bade, les grandes chasses seigneuriales sont rares. Le morcellement des terres a énormément augmenté depuis cinquante ans, et, pour constituer de belles chasses, il a fkllu qu'il se formât des sociétés de chasseurs qui louent, souvent fort cher, le droit de chasse sur les biens communaux, et qui obtiennent la permission des particuliers moyennant de légères indemnités.

Ces sociétés tiennent à honneur de ménager leurs chasses. En fait de chevreuils et de faisans, elles ont pour principe de ne tirer que les broquarts et les coqs, et cette prescription

est sanctionnée par des amendes contre les contrevenants.

Malheureusement les lièvres sont tirés sans distinction de sexe, car, jusqu'à présent, l'on n'a pu trouver d'autre moyen de distinguer les mâles des femelles que celui que les vieux chasseurs enseignent aux novices: «Quand c'est un lièvre, il court; — quand c'est une hase, eWe court!!. . . »

Cependant ce n'est pas cette difficulté de respecter les hases qui cause grand dommage à une chasse. Les chasseurs ont toujours im canton de réserve oii les lièvres peuvent croître et se multiplier, et ils profitent largement de la permission.

S'il arrive parfois qu'une société de chasse extermine le gibier en masse , c'est qu'elle se trouve à la veille de l'expiration d'un bail qu'elle n'a pas l'espoir de faire renouveler, parce qu'une société rivale doit pousser les enchères à un chiffre exorbitant. Mais, hors ce cas, les chasseurs ménagent le gibier, et si certains cantons sont dépeuplés de lièvres, ce n'est pas grâce aux coups de fusil , mais grâce aux coups de bâton.

Le braconnage s'exerce partout et de cent manières différentes, mais un des modes les plus destructeurs est certainement le braconnage au bâton. Dans les chasses où le lièvre abonde, un braconnier au bâton peut tuer plus de cent lièvres par an, sans aucun risque d'arrestation ou de condamnation.

Gela vient de ce que les moyens employés sôtittr^s- simples, qu'ils n'exigent aucun appareil , et qu'ils sont calculés sur une longue expérience des habitudes du lièvre. Je n'ai pas la crainte que la description de ces moyens fasse tuer un lièvre de plus , car les braconniers ne lisent pas les journaux, et, en fait de ruses, il n'y a rien à leur apprendre; mais je pourrai peut-être rendre service aux propriétaires des chasses et aux gardes en dévoilant ce mode illicite de capture du gibier.

Le braconnage au bâton s'exerce quand le lièvre tient. On dit que le hèvre tient quand il ne fuit pas à l'approche de l'homme. Généralement, le lièvre tient lors de l'ouverture de la chasse, parce que pendant plusieurs mois il a vécu dans une quiétude parfaite; il tient quand il fait très -chaud, quand il a neigé,

^quand les champs sont détrempés par la pluie, parce qu'il comprend que dans ces conditions l a peu de chances de se sauver au moyen de es pattes. Alors il se blottit dans sa forme i son gîte) , espérant rester inaperçu de ses ennemis par son immobilité et à la faveur de i pelage fauve qui le fait confondre avec le |sol. Quand le lièvre tient, l'on peut tourner fois autour de lui, l'approcher à deux pas sans qu'il bouge, sans qu'il sourcille. Il emble cloué au sol, et son bel œil noir et rond, iii dévisage le braconnier, est le seul signe l'une existence désormais gravement comomise.

î'est l'observation de ces habitudes du lièvre

i a fait inventer le braconnage au bâton.

\.près avoir reconnu un lièvre dans son gîte,

braconnier s'éloigne pour aller prendre son

|on ; il revient en marchant hardiment jus-

i vingt pas environ du lièvre, puis il oblique

I à droite , soit à gauche, et tourne autour

^Ite en rétrécissant le cercle qu'il décrit

l'à ce qu'il n'en soit plus qu'à deux pas.

le braconnier frappe le lièvre sur la

bie, et, si l'animal ne reste pas mort sur

place , le bâton , lancé avec adresse , lui casse les pattes de derrière au moment où il va gagner le large.

D'autres fois les braconniers se mettent à deux pour chasser. L'un d'eux s'avance hardiment vers le lièvre au g\ie , le dépasse , et, pendant qu'il attire ainsi l'attention anxieuse de la pauvre bète« le complice s'approche d'elle inaperçu et l'assomme.

Ce sont là les procédés primitif^ ; mais la crainte des gardes, de l'amende et de la prison, a fait apporter à ce mode de braconnage de grands perfectionnements.

Avant tout, il s'agissait de ne pas être soupçonné; puis, ce qui était plus important, de ne pas être vu; enfin, ce qui était essentiel, de ne pas être pris le lièvre dans le sac.

Les braconniers au bâton ont soin de choisir pour théâtre de leurs coupables exploits une vaste plaine sans accidents de terrain, sans bouquets d'arbres qui pourraient servir de cachette à un garde trop zélé. Ils portent d'ordinaire sur l'épaule gauche une pioche ou quelque autre instrument aratoire, affectant ainsi d'aller travailler aux chaînps. Ils possè-

dent pliisieurs bâtons qu'ils cachent en différents endroits du canton qu'ils exploitent, sous les feuilles de choux ou la verdure des buissons. Jamais on ne leur voit un bâton à la mcUn. Quand ils ont aperçu un lièvre au gite, ils vont chercher le bâton le plus proche. Â ce bâton est attachée une ficelle qui permet de le laisser traîner dans les herbes et les sillons, et au moyen de laquelle le braconnier ramène vivement le bâton dans la main quand il s'agit de porter au lièvre le coup mortel.

A quinze pas , l'œil le plus exercé ne distingue rien de particulier dans l'allure de cet homme, et, si une rencontre est inévitable, le braconnier desserre les doigts, lâche la corde, et le bâton compromettant reste couché dans les hautes herbes. Dans cette industrie, comme dans beaucoup d'autres, l'on ne voit pas la ficelle.

Quand le braconnier a tué le lièvre au gîte, il ne se baisse pas pour le ramasser, il continue son chemin et va cacher son bâton. Après avoir fait im grand détour, et s'être bien assuré que personne ne l'observe , il revient au gîte mortuaire , il prend son lièvre et le trans-

porte dans quelque cachette tout près d'un chemin. Ce n'est qu'à la nuit tombante qu'il y retourne' pour mettre le lièvre dans un sac et le porter chez lui. A ce moment il ne risque plus rien ; il se trouve sur une route fréquentée, et le garde lui -môme, s'il le rencontrait, ne songerait pas à lui demander ce qu'il porte dans son sac , d'autant moins que ce sac n'est pas taché de sang, puisque la mort du lièvre remonte déjà à plusieurs heures.

Ainsi perfectionné , le braconnage au bâton est certainement le moyen le plus facile de prendre les lièvres, le moyen le moins compromettant et le plus productif. Ce genre de

braconnage fait le désespoir des gardes

quand ce ne sont pas eux-mêmes qui le pratiquent !

Page 1