‹ La chasse dans la vallée du RhinChapitre 7 sur 12 · AU COQ DE BRUYÈRE · texte numérisé non relu

AU COQ DE BRUYÈRE

Au mois d'avril, alors que le chasseur français a mis son fusil aux crochets et se repose forcément, le Weidmann badois peut encore se livrer à sa passion. Depuis février, il est vrai, les lièvres sont, de par la loi , à Tabri de ses coups, mais la bécasse peut se chasser pendant tout le temps de la passe, et la date fatale du 10 avril n'a aucune signification prohibitive dans le grand-duché de Bade. Mais ce qui surtout doit exciter l'envie de tous les disciples de saint Hubert, c'est que pendant le mois d'avril le chasseur peut, dans ce fortuné

pays, se donner les bienheureuses fatigues et les délicieuses émotions de la chasse au coq de bruyère.

Cet oiseau magnifique , qui a presque complètement disparu des forêts de la France, existe encore, par compagnies, sur les plus hautes montagnes de la Forêt -Noire. Inutile ici de parler de son plumage et de son ramage, car chacun connaît la charmante description que TousseneU dans son Monde des oiseaux, a faite du coq de bruyère, qu'en vertu de l'analogie passionnelle, il appelle: Fou d'amour l

Ce supom, que bien des hommes voudraient se faire donner par l'objet de leur flamme, n'est que trop bien mérité par le coq de bruyère. Au printemps, pendant la durée de ses extases amoureuses, il chante à tue -tête, il appelle par des notes suraiguês les poules des alentours, il oublie toute prudence, il n'entend pas le chasseur qui s'approche, il ne voit pas le fUsil qui brille, et il meurt dans l'impénitence finale de ^n délire erotique.

L'homme est une méchante bête qui profite de ce qu'il y a de bon dans les autres animaux pour leur faire du mal. Le chasseur a espionné

les habitudes du coq de bruyère , i] a reconnu que les transports de l'amour troublent sa vue et bouchent ses oreilles, et, sans pitié, il vient jeter un plomb mortel au milieu de ces chants d'allégresse et de ces rêves de bonheur.

Hélas ! moi aussi , je me suis laissé entraîner par cet attrait irrésistible qu'offre la chasse à tous ceux qui ont mordu à ses émotions si diverses. Quand une mouche bourdonne à ma vitre , je suis incapable de la tuer : j'ouvre la fenêtre et je la prie de sortir. Cependant, je l'avoue à ma honte, à la chasse je suis impitoyable, je tue tout ce qui se présente, à moins que je ne manque , ce qui arrive encore trèssouvent et fort heureusement pour ma conscience , obligée de me condamner en cas de succès, mais toujours avec admission de circonstances atténuantes.

J'avais donc accepté une invitation d'aller chasser le coq de bruyère (en allemand, Auerhahn) dans les montagnes qui encaissent le cours de laMurg, près de Gemsbach. Dès la veille , il fallut partir et passer la nuit dans une misérable hutte, sur un lit de feuilles sèches, peuplé de puces d'autant plus sanguinaires

qu'elles sont moins habituées à rencontrer des épidémies délicats.

Avant l'aurore, nous étions sur pied. Le garde nous fit gravir le sommet de la montagne, à travers les ronces et les rochers. Puis nous nous tînmes aux écoutes. Quelques instants s'étaient écoulés dans le plus complet silence, quand soudain le chant du coq retentit, et je reconnus combien la description de Toussenel est exacte : «Le coq de bruyère débute par un violent coup de tam-tam assez semblable au gloussement du dindon. Cette note détonnante est immédiatement suivie d'un feu de Ûle d'autres notes grinçantes, stridentes et criardes, douces au tympan comme le gémissement d'une scie qu'on écorche. Après quoi le chanteur s'arrête, pour reprendre haleine d'abord et ensuite pour juger de l'effet de ce premier morceau, et puis il recommence. »

U s'agissait d'avancer à portée de ftisii pendant que l'oiseau amoureux exécutait ces roulades exagérées dont le bruit assourdissant devait couvrir celui que nous ferions en nous frayant un passage à travers le taillis. La difficulté consiste à s'arrêter avant la dernière note

de chaque couplet, sous peine de voir le coq effarouché s'envoler à tire d'ailes.

J'exécutai la manœuvre et, m'étant cogné le genou contre un rocher, je m'arrêtai précisément à l'instant fatal. L'oiseau recommença et je m'avançai si bien que je l'aperçus fièrement campé sur une des plus hautes branches d'un énorme sapin. Tremblant d'émotion, je mis en joue : le coup partit , réveillant au loin les échos des montagnes , et le. coq vole encore!

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