‹ La chasse dans la vallée du RhinChapitre 8 sur 12 · AUX TERRIERS · texte numérisé non relu

AUX TERRIERS

Dans les derniers jours d'avril, nous partîmes pour aller fouiller des renards dans un charmant bois de sapins, près du village de Sandweier.

Le terrier, que le garde avait reconnu et qu'il avait fait surveiller depuis le matin pour empêcher la fuite des renards , père et mère, se trouvait par exception dans un terrain absolument plat, car les renards ont coutume de creuser leurs terriers sur le revers de quelque accident de terrain, afin d'opposer une couche de terre plus épaisse à ceux qui voudraient violer leur domicile. Nous reconnûmes bientôt

que c'était la légèreté et la mobilité du sol en cet endroit qui avaient dû décider les renards à y creuser leur demeure conjugale et le berceau de leur progéniture. Du reste , c'était un ancien terrier que Ton avait fouillé deux ans auparavant.

Quatre hommes , deux gardes et deux paysans, nous attendaient. Ils étaient armés de pelles et de pioches pour creuser le sol ; de haches , pour couper les racines qui feraient obstacle. Autour de nous sautaient et frétillaient six bassets noirs marqués de feu , gros comme le poing , mais pleins d'ardeur , et disant leur impatience par ces notes suraiguês qui forment la voix de fausset particulière à cette espèce.

Nous fîmes entrer d'abord une chienne du nom de Valdine, petite vieille aux jambes torses et aux vives allures. A peine dans le terrier, elle donna de la voix: puis un silence ; bientôt on l'entendit de nouveau, mais le son était affaibli , comme s'il sortait à cent pieds de dessous terre. C'est un bien curieux effet d'acousr tique que celui produit par le grognement d'un petit basset qui rampe sous le sol , à une pro-

fondeur de deux môtres ei à vingt pieds de l'orifice du terrier.

On lâcha un second , puis un troisième basset, et l'on se tint aux écoutes, tous couchés sur le sol et l'oreille dans la mousse. Chacun donna son avis et on se décida à ouvrir la tranchée de manière à couper la ligne que suivait le terrier, à une dizaine de pas de son orifice, direction que l'on reconnut par l'endroit d'où partait la voix des chiens. Pendant que les quatre hommes étaient occupés à creu> ser, l'un des bassets ressortit avec un levraut, échantillon du garde-manger que la sollicitude des parents renards avait établi dans leur demeure souterraine. Le petit lièvre pouvait avoir huit jours, morceau délicat pour les jeunes estomau^s des renardeaux. A ce moment la pioche de l'un des travailleurs rencontra la galerie du terrier et un second basset en sortit apportant un autre levraut de môme taille que le premier. Les chiens en rapportèrent ainsi jusqu'à six, ce qui prouvait jusqu'à l'évidence que messieurs les renards avaient fait bonne chasse et n'étaient pas intentionnés de se laisser mourir de faim.

Les six cadavres des levrauts criaient vengeance et l'on se remit à Tœuvre avec un re* doublement d'ardeur. Une seconde tranchée rencontra à vingt pas plus loin une galerie si étroite que nous désespérâmes un instant de réussir. Cependant la vieille chienne parut, traversa avec rage la tranchée, pénétra dans l'étroite galerie et donna de plus belle. Nous étions sûrs de Valdine, elle ne trompait jamais. U fallut creuser une troisième tranchée h trente pas de Touverture du terrier. Au bout d'un quart d'heure de travail l'on tomba de nouveau sur la galerie. Cette fois elle s'élargissait. Nous approchions évidemment de la dernière retraite de ce mystérieux repaire , de l'asile que les renards avaient cru inviolable. Bientôt Yaldine, qui avait marché vite, apparut à la tranchée et à peine Teut-elle traversée, qu'elle reparut portant un renardeau à peu près gros comme elle. Elle l'étrangla sans autre forme de procès. Les autres bassets étaient furieux de jalousie. On les aida quelque peu en enlevant de la terre, et bientôt quatre renardeaux gisaient à côté des six levrauts, payant ainsi, victimes encore innocentes, les

crimes de leurs parents. Ce n'est qu'avec peine que nous pûmes arracher à un trépas certain le cinquième renardeau, que l'un des gardes mit tout vivant dans son camier.

La chasse était finie, car si les vieux s'étaient trouvés dans le terrier, ils auraient défendu leurs petits contre les chiens. L'on enterra les victimes et l'on reboucha le terrier en y fourrant des branches de sapin. Le tout Ait recouvert de mousse et de terre , et l'on eut soin de laisser le terrier intact , afin de permettre aux renards de s'y installer l'année prochaine sans trop de difficulté.

En rejoignant la voiture pour rentrer, nous vîmes débouler à trente pas la renarde qui, cachée dans quelque fourré, nous guettait sans doute pendant notre cruelle opération.

Par malheur mon ami L . . . venait de décharger son fusil sur un oiseau de proie et manqua ainsi l'occasion de compléter dignement la journée.

Le garde nous promit que les méchantes bêtes ne jouiraient pas bien longtemps de l'impunité. En effet, dès le soir deux hommes furent mis à l'affût sur des arbres , car les renards

sont déliantâ et la moindre émanation les met en fUite. Mais ce lut peine perdue. Ni le lendemain ni le surlendemain l'on n'aperçut môme la queue d'un renard. Déjà l'on désespérait, lorsque le garde s'avisa d'un stratagème infernal. Il fit creuser , non loin du terrier, un trou profond de quatre-vingts centimètres et large d'environ un mètre. Au fond il attacha , contre des tiges de fer , avec une cliainette , le renardeau que nous avions conservé vivant. £n haut, tout autour du trou, l'on dressa trois pièges.

Ce moyen paraissait infaillible , car l'on a de nombreux exemples de l'amour maternel des renardes. Le pauvre petit , que l'on avait laissé jeûner avec intention , devait attirer la mère par ses gémissements et devenir ainsi le traître instrument de sa perte !

Le lendemain matin le garde, plein de confiance dans le succès de sa ruse , alla voir si la mère et l'enfant se portaient — mal. Il aperçut, en effet, les traces d'un renard se dirigeant droit vers l'endroit fatal. Il les suivit, mais quel fût son étonnement lorsqu'il vit les pièges intacts et reconnut que les traces, à

quelques pas du trou, disparaissaient, derrièi'e une butte de terre fimîchement remuée , dans un véritable terrier ! Aucune autre trace à l'entour, si ce n'est celles qui constataient que la bote était ressortie du terrier nouvellement creusé pour s'enfiiir dans une autre direction. Que s'était-il passé? Le renardeau, qui la veille encore était maigre et plaintif, avait le ventre arrondi et sautillait gaiement au fond du trou. Qui donc lui avait apporté de la nourriture? En descendant dans l'excavation, l'on reconnut bientôt que la mère renarde avait creusé , en une nuit , un terrier d'environ cinq mètres. Elle avait poussé droit vers l'endroit où elle savait son petit et était entrée dans le trou en passant au-dessous des pièges disposés autour de ses bords. Dans sa direction eUe ne

s'était pas trompée d'une ligne le cœur

d'une mère ne se trompe jamais 1 Elle avait allaité son renardeau, et après avoir tenté de vains efforts pour briser la chaînette qui le retenait, la pauvre mais prudente mère était

repartie le cœur serré en promettant à son enfant de revenir le lendemain pour tenter de nouveaux efforts de sauvetage.

Trop souvent les journaux racontent les généreux efforts tentés pour sauver quelque malheureux puisatier enseveli dans les décombres. Certes, ils sont bien mérités les éloges et les récompenses que l'on décerne à ceux qui jouent leur vie en opérant d'aussi périlleux sauvetages, mais la pauvre renarde n'a- 1- elle pas aussi quelques titres à une mention honorable lors de la prochaine distribution des prix Monthyon ?

Mes lecteurs apprendront avec plaisir que

la renarde n'a pas été tuée jusqu'à présent.

Il est vrai que l'on n'a pas poussé la générosité jusqu'à lui rendre son petit !

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