‹ La chasse du chevreuilChapitre 24 sur 28 · DE LA MANIÈRE DE CHASSER ET DE FORCER LE CHEVREUIL · texte numérisé non relu

DE LA MANIÈRE DE CHASSER ET DE FORCER LE CHEVREUIL

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

Je suppose que votre équipage se compose de vingt ou de vingtcinq chiens de bonne race, actifs, requérants, intelligents et vigoureux; que vous ayez une santé robuste, et par-dessus tout le feu sacré, de solides compagnons de chasse, un piqueur intelligent, sage et prudent; si vous ne tenez pas à choisir un brocard, attaquez de meute à mort avec tout l’équipage ; du premier coup de collier dépend ordinairement le succès. Souvent la meute se divise, deux ou trois animaux bondissant à la fois; ameutez vivement, en faisant rallier les chiens épars au gros de la meute, de peur qu’un chevreuil, échauffé par quelques chiens vigoureux, ne rende plus tard le change difficile à maintenir. La première randonnée, par un beau temps surtout, est assez vive, et généralement les difficultés sérieuses ne surgissent qu’au bout d’une heure.

L’animal fait d’abord retours sur retours. Ne quittons pas les chiens de tête; s’ils accusent la double voie en plein fourré, dans un endroit où la portée soit suffisante, nul doute que le chevreuil ne se soit replié sur les arrières. Prenons nos retours au petit trot, en sonnant et en encourageant les chiens. Si, au contraire, la meute s’arrête sur le bord d’une ligne ferrée, d’un fossé plein d’eau, d’une clairière et d’une route fréquentée, elle est exposée à sur aller la voie; le travail sur les devants est

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

indiqué tout d’abord. Dans le cours de la chasse, gardons-nous, surtout au premier balancer, de crier au retour légèrement et sans nous rendre compte de la cause de l’hésitation des chiens ; défaut trop commun à nombre de chasseurs, intelligents cependant, qui croient que le chevreuil n’a pas d’autre ruse que de retourner en arrière. Heureux le veneur qui possède dans son équipage trois ou quatre chiens qui commencent, d’abord, par travailler sur les devants; ces chiens feront forcer nombre de chevreuils, et dresseront maître et piqueur.

Le chef d’équipage ne doit jamais laisser au seul piqueur le soin de suivre de près la meute ; il est indispensable d’être deux au moins à la queue des chiens; j’ajoute qu’il est très utile d’être trois. Avec un équipage habitué à chasser le chevreuil, il arrive sans cesse que les retours sont coupés par des chiens qui les éventent, soit en chassant par la voie, soit en ralliant à la tête. Si trois cavaliers serrent les chiens de près, un des chasseurs suit les chiens qui continuent à chasser la voie droite jusqu’à l’endroit où le retour a eu lieu, l’autre sert les chiens qui ont coupé le crochet, le troisième aide le premier à faire rallier à la tête les chiens tombés à bout de voie.

C’est ici le moment de remarquer que le chevreuil a l’habitude, s’il commence à faire ses retours par la droite ou par la gauche, de continuer ainsi pendant toute la chasse : cette observation est importante.

Depuis deux heures , les chasseurs suivent de près la meute ; les retours sont vivement coupés; l'animal semble à bout de forces, quelques jeunes chasseurs sonnent déjà l’hallali courant; le chevreuil est-il donc si près de ses fins? Il a encore dans son sac quatre bonnes ruses dont il se sert parfois avec une intelligente ténacité : les doubles voies , le bat-l’eau, le change et X accompagner.

Avant d’avoir entendu le cri de détresse du chevreuil, nul ne peut donc se flatter d’un hallali certain.

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

§ i. — Des doubles voies.

On dit qu’un chevreuil reprend sa double voie : i° quand l’animal se me sur le ventre, laisse passer les chiens et revient en arrière sur le contre de la voie chassée; 2° quand, après avoir fait un demi-cercle, il revient également en arrière sur le contre de sa voie. Cette ruse est fréquemment employée par le chevreuil, par la chevrette surtout, et avec succès souvent; dans ce cas, l’intelligence du veneur peut seule suppléer à la finesse de l’odorat de ses meilleurs chiens : l'équipage, trouvant une voie déjà foulée, s’arrête généralement; le chasseur qui peut tenir ses chiens à la botte s’apercevra facilement de la ruse de l’animal; mais, si les difficultés du terrain l’empêchent de suivre de près ses chiens, il doit avoir soin de se mettre toujours sous le vent de chasse, et d'avoir l’oreille constamment tendue; de cette façon, il pourra s’apercevoir peut-être de ce grave embarras. Il doit, dans tous les cas, aussitôt qu’il en a la connaissance, sonner des retours le plus près possible de la voie chassée, et longer les doubles voies indéfiniment, c’est-à-dire jusqu’à l’endroit où il pourra reconnaître le vol-ce-l’est d’aller. Si le vol-ce-l’est de retour n’est pas marqué, il est clair, ou que l’animal est remis sur le côté, ou qu’il a fait un crochet que les chiens n’ont pas relevé. Le veneur expérimenté travaillera vivement sur les deux côtés de la voie, en commençant par le côté sur lequel le chevreuil fait habituellement son retour. C’est le moyen de ne pas perdre de temps et de relever facilement ce défaut. C’est ici le lieu de remarquer que le chevreuil qui refait ses mêmes erres , pendant le laisser-courre, est certainement le chevreuil de meute. Cette observation est une indication précieuse dont on doit tenir bonne note.

Le chien qui a connaissance de la double voie , qui la démêle en

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

criant, est fort rare : c’est une perle précieuse pour un équipage de chevreuil; dans les forêts surtout, où l’on ne peut servir ses chiens.

La finesse de son nez, et surtout son instinct naturel, peuvent seuls apprendre au chien de bonne race à triompher d’une semblable difficulté : le dressage, même le plus suivi et le plus intelligent, ne peut y suffire. Il y a des chiens chauds de gueule qui crient toujours sur les retours; ils sont très dangereux, quand surtout une double voie se présente, parce qu’ils maintiennent le chasseur dans l’incertitude ; on doit les réformer sans pitié.

§ 2. — Du bat-l’eau.

A l’époque où, mon frère et moi, nous chassâmes pour la première fois le chevreuil dans la forêt de Chinon, nous étions très préoccupés de deux petits ruisseaux dont les veneurs du lieu nous avaient sans doute exagéré la difficulté : le Regeau, en basse forêt, et la Vaunoire, en haute forêt : surplus de cent chevreuils attaqués et presque tous pris gaillardement, un seul fut manqué à l’hallali courant dans la Vaunoire ; à part cet insuccès, nous n’avons jamais eu à nous plaindre de ces deux ruisseaux, d’un cours très borné, et par suite à peu près inoffensifs.

Les seules difficultés vraiment sérieuses que j’aie rencontrées dans ma carrière de veneur, et qui jusqu’ici ont découragé nombre de chasseurs, ce sont les canaux multiples du Gâvre, splendide forêt de 4,500 hectares, aux portes de Blain, dans la Loire-Inférieure. Les canaux qui la sillonnent se bifurquent en tous sens, et se réunissent plus loin pour former, à la sortie de la forêt, de petites rivières; ils sont en général très proprement entretenus ; leurs bords, à pic, débarrassés des plantes adventices qui les obstruent pendant l’été, ne laissent aucun sentiment à l’odorat des chiens.

De plus, à moins d’une succession assez longue de jours pluvieux, l’eau coule en général doucement sur un lit de cailloux roulés, à une hau-

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

teur moyenne qui varie de 20 à 25 centimètres. C’est alors que les ruses dans l’eau sont les plus dangereuses, l’animal pouvant également suivre les canaux en amont ou en aval. Quand, au contraire, ces canaux, qui mesurent ordinairement 3 mètres de largeur sur 1 mètre de profondeur, sont convertis, par l’effet des pluies, en petits torrents, le veneur voit sa besogne simplifiée de moitié; le chevreuil, forcé de nager, se laisse aller presque toujours au cours précipité du ruisseau.

Le maître d’équipage, qui chasse le chevreuil au Gâvre, que doit-il donc faire quand la meute arrive à un canal ?

Je suppose toujours que son piqueur et lui n’ont pas quitté la tête des chiens, et qu’ils arrivent au canal en même temps que la meute ; la présence de deux hommes sérieux est indispensable. Ou le chevreuil a de l’avance et les chiens arrivent au canal en forlonger, ou il est près des chiens et mené vivement. Si le chevreuil a de l’avance, il peut avoir fait quatre tours de son métier : i° avoir sauté le canal et piqué en avant ; 2° avoir fait un retour sur les arrières ; 30 avoir longé le canal en amont si la profondeur de l’eau le lui permet ; 40 avoir descendu le ruisseau.

Le fin chasseur, après avoir laissé à ses chiens le temps de prendre leurs devants , fera, sans hésiter, retourner en arriéré son piqueur jusqu’à ce qu’il ait trouvé le vol-ce-l’est d’aller. Le piqueur examinera alors avec soin si le pied de retour est marqué sur le vol-ce-l’est d’aller ; pendant ce temps, le maître d’équipage longera le canal, soit en amont, soit en aval, suivant en cela sa propre inspiration. Si le piqueur ne trouve pas la voie sur le retour, et que le défaut n’ait pas été relevé par le maître d’équipage qui aura travaillé en amont, par exemple, il descendra le cours de l’eau le plus vite possible, en commençant à l’endroit même où les chiens sont tombés à bout de voie. En travaillant de la sorte, le défaut sera relevé vivement et sûrement.

Les chiens qui marquent la voie dans une eau claire, qui n’offre au-

DE LA MANIERE DE CHASSER

cime portée, sont fort rares; ils s’y habituent cependant beaucoup plus aisément qu’aux ruses des doubles voies. J’ai vu au Gâvre des chiens relever merveilleusement les défauts dans l’eau. Rien n’est beau comme de voir cinq ou six chiens sûrs, criant gaiement et galopant à l’envi dans les canaux. La meute les suit en courant sur les bords, s’élance à chaque instant dans l’eau, et, n’ayant pas connaissance de la voie, bondit sur les berges jusqu’à ce que les chiens qui travaillent sur les côtés aient redressé la sortie de l’eau. La meute, joyeuse de retrouver la voie de son animal, repart avec une ardeur toute nouvelle : les trompes sonnent gaiement Içi sortie de l'eau. Ce moment est toujours un des plus intéressants de la chasse du chevreuil.

Si, au contraire, l’animal n’a pas d’avance, il n’a ni le temps ni la volonté de faire un retour; ou il bondit par-dessus le canal, et alors l’équipage n’hésite pas et empaume facilement la voie de l’autre côté, ou il le longe, soit en amont, soit en aval ; deux hommes, dans ce cas, travaillant au trot, l’un en remontant, l’autre en descendant le cours dé l’eau, suffisent pour avoir promptement raison de cette difficulté. L’ardeur des chiens qui sentent leur animal très près d’eux leur aide singulièrement dans cet important travail. Ce mode d’agir m’a presque toujours réussi; je n’en connais, en conscience, aucun autre. A ceux qui voudront bien croire que je ne mets aucune prétention à émettre cet avis personnel, je dirai loyalement : (( Faites-en l’essai. » Quelques veneurs se serviront certainement de ces indications, et s’en applaudiront, je n’en doute pas : je m’estimerai trop heureux si, dans un cas aussi périlleux, je leur ai rendu service.

§ 3. — Du change.

Il existe une très grande diiférence entre le chien qui garde le change sur le cerf et le chien qui garde le change sur le chevreuil : le premier

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

se rencontre journellement et dans tous les bons équipages de cerf ; le second est infiniment plus rare ; cela s’explique par la grande différence qui existe entre le sentiment que laissent ces deux animaux. L’odeur du premier est beaucoup plus forte ; celle du second a beaucoup plus d’analogie avec le sentiment du lièvre, elle est donc infiniment plus légère.

Le chien qui garde le change le garde, à mon avis, par la finesse seule de son odorat, qui lui fait distinguer la différence des effluves de l’animal échauffé d’avec celles qui s’échappent du corps d’un animal qui vient d’être lancé. J’ai été cent fois à même d’apprécier la valeur de cette assertion. Un chevreuil frais bondit, pendant la chasse, au nez des chiens de tête et sur un endroit découvert ; j’ai vu souvent les meilleurs chiens faire quelques pas à sa suite, et pendant tout le temps que l’animal était à vue ; à peine le chevreuil était-il entré au fourré , que le chien sûr de change, s’arrêtait aussitôt, prenait à la branche, goûtait la voie et la refusait net : son odorat était donc son seul guide, puisque la finesse même de sa vue avait été mise en défaut.

Mais comment le maître d’équipage s’aperçoit-il du change ? Comment le redresse-t-il? Comment peut-il former des chiens de change ?

Si le maître d’équipage est assez heureux pour posséder des chiens de change, il s’aperçoit immédiatement du change, ses chiens s’arrêtant et refusant la voie. Dans le cas contraire, il peut encore reconnaître le change quand, en suivant ses chiens de près, il voit les meilleurs mollir et céder la tête aux plus jeunes. J’ai dit ailleurs que la connaissance du pied était indispensable ; cette science est surtout utile quand on ne possède pas de chien de change. Le bon veneur s’assurera donc du pied le plus souvent possible pendant le cours de la chasse; de cette façon, il pourra parfois reconnaître le change. Son devoir est alors d’arrêter la meute, et d’essayer de relever la voie sur les devants, les arrières et les côtés : aussitôt que les vieux chiens la reconnaîtront , ils reprendront d’eux-mêmes leur rang, porteront la tête, chasseront plus gaiement que

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

les jeunes. C’est encore un des moments où le véritable veneur éprouve le plus de jouissance : l’intelligence et l’ardeur de ses braves chiens le récompensent amplement de son travail.

Si, comme il arrive parfois, le chevreuil a disparu, s’est évanoui en quelque sorte; si le change bondit de tout côté, et que les difficultés semblent insurmontables, vous n’avez qu’une seule ressource : ramenez au plus vite la meute à l’endroit même où, pour la dernière fois, vous êtes certain d’avoir eu la voie de votre animal de chasse. Vous avez quelque chance, ou de démêler la ruse du chevreuil, ou de le relancer près de l’endroit où il a fait bondir le change.

Avez- vous le bonheur d’avoir un ou plusieurs chiens de change? Ou, arrêtés sur la voie, ils reviendront dans les allées, indication déjà précieuse et qui suffit habituellement ; ou ils travailleront d’eux-mêmes sur les devants, sur les côtés, sur les retours, agrandissant peu à peu leur cercle, jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé leur voie. Tels ont été, parmi ces derniers, Tintamarre, Débardeur, Saladine, Minos à M. de la Débutrie; Mousquetaire , Tamerlan, Traveller, Vilfort, Bellone , etc., à mon frère et à moi ; admirables chiens que la fortune d’un banquier juif ne saurait acquérir, qu’aucun dressage ne saurait former ! Aussitôt qu’un change avait lieu, ces chiens disparaissaient dans le fourré, sans s’occuper de la meute ; ils reprenaient tout seuls la voie de leur animal de chasse sans qu’il fût nécessaire de leur aider. Avec de tels serviteurs un maître d’équipage est assuré de succès.

Heureux cependant et mille fois heureux le chasseur de chevreuil qui possède quelques chiens qui s’arrêtent d’eux-mêmes sur un change et rejoignent le cheval du piqueur.

Le bon veneur, assuré dès lors que sa meute chasse un change, suit les règles indiquées plus haut pour redresser la voie de son animal, soit sur les devants, soit sur les arrières, soit sur les côtés : ce que j’ai dit déjà trouve ici son application toute naturelle.

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

Comment enfin former des chiens de change ? Question ardue et qui ne peut se résoudre mathématiquement.

En Vendée, dans les quatre ou cinq équipages qui chassent le plus habituellement le chevreuil, il existe un assez bon nombre de chiens de change. Créancer à fond sa meute, chasser le plus souvent possible dans des forêts vives, suivre ses chiens de près et les observer, faire la plus grande attention au pied du chevreuil, à ses formes différentes pendant les diverses phases de la chasse, ne jamais permettre à ses chiens de chasser et surtout de forcer un change, mais sonner plutôt vingt fois de suite la retraite manquée, découpler fréquemment pour dompter la fougue de ses jeunes chiens : tels sont, avec le temps et la patience, les meilleurs moyens pour former des chiens de change. J’y mets encore une condition, et c’est la plus essentielle de toutes.

J’ai dit que jamais, d’un mauvais chien, on ne pouvait en faire un bon. Choisissez donc, non pas dans l’élevage peu raisonné des marchands de chiens attitrés de nos pays, qui croisent indifféremment n’importe quelle lice de race troublée et nullement suivie avec des chiens anglais de pur sang dont ils ignorent même le pedigree, mais dans les bons équipages de chevreuil, la race qui vous convient pour cette chasse spéciale si fine, si difficile. Autrement, croyez-en ma constante expérience, le meilleur veneur s’expose à des mécomptes répétés et certains.

Si, mieux encore, vous voulez chasser agréablement et dès le début, par conséquent, ne gaspiller ni votre temps ni votre argent, être récompensé de vos peines, réussir en un mot ; procurez- vous, coûte que coûte, au moins un chien de change.

S’il est jeune et vite, ce sera le maître d’école de votre meute; à lui seul il peut la former. S’il est vieux, en le découplant en relais, après une heure de chasse, alors que les difficultés sérieuses commencent à surgir, il sera, malgré son âge, l’espérance et le soutien du veneur qui débute,

go

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

le guide de ses compagnons sans expérience, l’élément le plus assuré du succès.

§ 4. — De l’accompagner.

L’accQinpagner est la ruse du chevreuil la plus dangereuse pour le veneur expérimenté, par la raison bien simple que les meilleurs chiens de change, sentant tout à coup une voie fraîche, s’arrêtent généralement; d’où il suit que le chasseur (lorsque surtout il n’a pas connaissance de l’accompagner, soit par une vue, soit par un vol-ce-l’est) croit naturellement à un change, et, par là même, est exposé à se tromper dans le travail qu’il fait faire à ses chiens. C’est donc la ruse qui déroute ordinairement le plus habile veneur comme la meute la plus parfaite.

L’accompagner sur le cerf est peu dangereux avec des chiens bien réglés et de change; le chevreuil, au contraire, en raison de la légèreté même de sa voie, échappe souvent par cette ruse à l’équipage le mieux conduit.

Le brocard s’accompagne fréquemment, et suit en cela les habitudes du cerf : la chevrette use rarement de ce stratagème , elle fait plus de doubles voies, bat l’eau plus souvent; j’en ai forcé qu’on aurait pu prendre, en quelque sorte, pour des êtres amphibies.

Quand la vue par corps ou les vol-ce-l’est vous ont démontré que plusieurs chevreuils courent devant la meute, que doit faire le veneur sérieux ?

Encourager surtout ses bons chiens, en travaillant sagement et lentement avec eux sur les devants; regarder de près au vol-ce-l’est, ne pas arrêter la meute au début, se garder aussi de gronder ses vieux chiens, mais modérer seulement l’ardeur des jeunes, c’est là un travail plein de tact et de délicatesse ; examiner enfin et très attentivement les allures des bons chiens de change, car, de temps à autre, même dans un long accom-

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

pagner, l’animal de chasse peut se détacher pendant quelques pas, alors vous pourrez remarquer que vos bons chiens de change en refont, pour s’arrêter ensuite un peu plus loin : c’est la preuve que l’animal de meute, séparé pour quelques instants du change qu’il a fait bondir, s’est rehardè.

Si, après ce travail en avant assez prolongé, vous voyez vos chiens de change se refroidir et finir par s’arrêter tout à fait, retournez en arrière au point où l’accompagner a eu lieu, et reprenez les doubles voies. Souvent de rusés brocards, suivant en cela l’exemple des vieux cerfs, ou se remettent après avoir fait bondir une harde, ou reviennent sur les arrières. Travaillez alors vivement, et de la manière que j’ai expliquée plus haut au chapitre des doubles voies : vous n’avez plus guère que cette chance de relever votre défaut.

Cependant ce travail si difficile n’aboutit à rien ; prenez alors votre parti. C’est le cas de faire les grands devants, c’est-à-dire de porter la meute à i kilomètre ou même à 2 kilomètres et plus, en avant et en arrière de l’endroit où l’accompagner a eu lieu. Dans ce défaut, le veneur le plus actif, le plus intelligent, possédant les meilleurs chiens, peut se heurter contre un obstacle insurmontable ; il lui faut pour ce travail ce qui ne se donne pas, du flair et une prompte décision; et encore est-il exposé à un échec !

Le chien de change qui chasse gaiement l’accompagner est une perle bien rare : dans toute mon existence de chasseur, je n’en ai jamais vu qu’un seul... Bellone, bâtarde anglo-saintongeoise. Cette admirable chienne chassait avec autant d’entrain les doubles voies et l’accompagner qu’une voie débarrassée de tout obstacle ; jamais son merveilleux instinct, servi sans doute par un odorat incomparable, n’a mis en défaut sa sagacité.

Je me rappellerai toujours la première chasse de chevreuil que je fis au Gâvre. Un brocard s’accompagna de deux chevrettes après une heure et demie de chasse. Bellone chassa sans hésitation et à fond de train ces trois animaux hardés ensemble. Tous les autres chiens de change

DE LA MANIERE DE CHASSER

qui la connaissaient et qui, par suite, avaient confiance en elle, ralliaient sans cesse à sa gorge claire et vibrante, goûtaient la voie des trois animaux, et, ne démêlant pas le sentiment du chevreuil accompagné, s’arrêtaient aussitôt pour rallier quelques instants après. Ce manège dura vingt minutes ; chacun semblait blâmer la confiance que m’inspirait la vieille chienne. Je voulus voir jusqu’au bout si l’odorat, l’intelligence de Bellone n’étaient pas supérieurs à toute science cynégétique, quand tout à coup la meute, en s’assurant de la voie pour la dixième fois peut-être, repartit comme un ouragan sur le brocard déhardé par la vaillante bâtarde anglosaintongeoise. Ce fut un beau spectacle pour tous les chasseurs présents, et un triomphe pour la brave Bellone . Une heure après, l’animal était porté bas à la suite d’un brillant hallali.

Ne comptons pas trop sur une semblable clef de meute, si rare toujours. Travaillons sans cesse à former des chiens sûrs et ne nous décourageons pas : un tel défaut relevé proprement et le succès qui le couronne vous récompenseront suffisamment de vos peines, et procureront au véritable veneur la plus douce des jouissances.

En terminant ce chapitre, je ne puis m’empêcher de faire une dernière recommandation aux chasseurs de chevreuils. En toute circonstance ayez toujours une extrême prudence et beaucoup de sang-froid.

Il existe, en effet, certaines forêts où le chevreuil se fait rarement relancer avant l’hallali, comme au Gâvre par exemple. A Chinon, comme dans nos forêts de l’Ouest, ils se font relancer ordinairement trois fois avant d’être pris, et j’ai observé que c’était la règle générale.

Or 1# journée est mauvaise, le chevreuil a rusé, s’est forlongé, a fait sa chasse, et s’est enfin rasé après avoir pris une heure d’avance, quelquefois plus. Il est refroidi, il est ressuyé , double écueil et pour le chien et pour le veneur : écueil pour le veneur qui, s’en rapportant simplement à sa vue, croit que le chevreuil ressuyé, quand il repart au nez des chiens, est un chevreuil frais; écueil pour le chien de change qui ne

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

reconnaît plus dans la voie d’un animal refroidi, les effluves de son animal échauffé.

Au lieu de crier arrête sur un chevreuil qui à première vue vous semble frais, et sur la voie duquel vos chiens de change hésitent, laissez faire la meute pendant quelques instants ; si vos chiens de change se refroidissent graduellement, arrêtez la meute, c’est un chevreuil frais; si, au contraire, leur ardeur augmente progressivement, songez que l’animal reprend peu à peu, par l’effet même de sa course, le sentiment qu’il avait pendant la chasse ; sonnez donc sans crainte des bien-aller : c’est votre animal!

Le 16 mars 1877, à la dernière chasse que nous fîmes en Bretagne, chez M. de la Rochefoucauld, au parc de Fresnais, non loin de la forêt du Gâvre, nous fûmes tous témoins d’un fait très caractéristique, qui prouve la vérité de ce que j’avance.

Nous chassions un superbe brocard par un temps très ressuyant; à bout de forces, après trois heures et demie de chasse, l’animal s’était remis avec une avance de cinq quarts d’heure. Relancé par un chien très sûr de change, Ramoneau , le brocard traverse immédiatement et sans faire un retour 200 mètres de taillis; tous les chiens, même ceux de l’année, goûtent la voie derrière Ramoneau , tous la refusent ; au sortir du taillis, l’animal traverse un chemin et débûche en pleine campagne. Dans ce moment Banco, un des meilleurs chiens de la meute, commence à crier, et s’efforce de rejoindre Ramoneau qui détale à toutes jambes. Je descends de cheval, et je crois reconnaître le vol-ce-l’est de mon brocard; en remettant le pied à l’étrier, je vois au loin la tête de la chasse, puis, échelonnés à une certaine distance les uns des autres, les chiens qui rallient à fond de train en reconnaissant la voie de leur animal. S’échauffant graduellement par l’effet même de sa course, le brocard avait enfin repris son sentiment . Un quart d’heure après ce relancer si froid, si inquiétant, l’animal tombait devant les chiens. Étaient présents

DE LA MANIÈRE DE CHASSER

MM. de la Blotais, des Nouhes, Doynél, Bretault-Billou, de Boisfleury, Arnous-Rivière, etc., etc.

Je demande pardon à mes collègues en saint Hubert de parler ainsi de moi et de mes chiens. En leur citant ce dernier trait, je n’ai pas la prétention de leur apprendre quoi que ce soit en fait de vénerie ; mais j’avoue franchement que jamais pareille chose ne m’était arrivée, avec une meute composée, comme la mienne, de vingt chiens énergiques, comprenant cinq jeunes chiens de l'année, vites et entreprenants. Tous , excepté un seul, ont trouvé au relancer de leur animal de meute la voie si froide qu’ils ont immédiatement marqué le change. Même avant d’avoir examiné avec attention le vol-ce-l’ est de l’ animal relancé } j’ai eu confiance, encore une fois, dans l’intelligence d’un excellent chien. J’ai donc, à mon avis, raison de répéter : ce Fiez-vous, dans un cas difficile, plus encore à la finesse de nez de vos bons chiens qu’à votre propre science; soyez prudent, et, dans les embarras les plus sérieux, gardez tout votre sang-froid. »

Je ferai observer enfin ceci : règle générale, le chevreuil de chasse relancé fait une assez longue fuite sans retour ni crochet ; au contraire , il est rare qu’il n’y ait pas au bout de quelques secondes une légère hésitation dans la meute, un balancer en un mot, sur un chevreuil frais qui bondit au nez des chiens. Le bon veneur saura prendre note de cette précieuse observation.

On a beaucoup discuté sur le temps bon ou mauvais pour la chasse du lièvre, comme pour celle du chevreuil. Rien n’est plus controversé, on peut discuter des années sans s’entendre. Un bon vent est plus essentiel, à mon avis, qu’une bonne terre; mais le même vent n’est pas également bon dans tous les pays ; puis le vent change souvent dans la journée. Il y a même presque toujours, à l’heure de midi, une perturbation dans l’atmosphère; du reste, le prudent veneur ne dira jamais à l’indiscret qui l’interroge : « Le temps est bon, ou le temps est mau-

ET DE FORCER LE CHEVREUIL

vais, » mais bien : « Je n’en sais rien, mes chiens vous le diront tout à l’hèure. »

Avant de clore cette étude, je ne veux pas vous quitter, ami lecteur, sans prier Dieu, si toutefois vous êtes bon veneur, de vous avoir en sa sainte et digne garde et de vous préserver de tout accident fâcheux. Je vous souhaite en outre, à l’exemple du grand saint Hubert notre patron, de rester toujours exact à toute observance de la loi divine; de demeurer toute votre vie hardi et joyeux chasseur, bon compagnon, aimable pour tous, digne en un mot du titre de bon veneur.

Page 1