D’UN VENEUR
J’avais l’intention de terminer par ces lignes mon étude sur la chasse du chevreuil. Quelques amis m’ont fait observer que je devais à ceux qui avaient eu la patience de lire cette dissertation, aride peut-être, de raconter quelques épisodes de chasses au cerf et au chevreuil, dont j’ai été le témoin; de parler de certains veneurs que j’ai particulièrement connus ; et aussi de décrire quelques-unes de ces belles forêts de l’Ouest où, si souvent, j’ai couru les grands fauves.
Je me rends à leurs vœux; les souvenirs étant du domaine de l’histoire, celui qui plus tard mettra en ordre les chroniques de la vénerie française sera peut-être heureux de retrouver dans ces pages quelques pierres pour ce monument si national et si vivement réclamé de tous les veneurs.
J’écris ces lignes sans autre prétention que celle d’être sincère et vrai.
Quelques lecteurs trouveront peut-être certains détails, certaines circonstances, extraordinaires ; ceux qui ont beaucoup chassé savent que, dans leur longue carrière de veneurs, ils ont été parfois témoins de faits étonnants dus soit au hasard, soit à la vigueur tout exceptionnelle de certains animaux. C’est à leur expérience que je confie ces dernières pages.
LA FORÊT DE CHINON
A quelques lieues d’Azay-le-Rideau, sur la rive gauche de l’Indre, à mi-côte d’un des riants promontoires qui dominent le cours de la Loire, se dressent les tours féodales du château d’Ussé.
Bâti au XIV0 et au XV0 siècle par les puissants seigneurs de Touraine, son état remarquable de conservation, les arbres splendides qui l’ombragent, le parc de 300 hectares qui lui sert de couronne, en font une des plus belles demeures de France.
Sous Louis XIV, Vauban l’habita; dans le siècle dernier, le maréchal de Duras le restaura, et sa petite-fille, Félicie Durfort de Duras, veuve du prince de la Trémouille, l’apporta en dot à son second mari, le général comte Auguste de la Rochejaquelein, le troisième frère de cette trinité de héros qui s’appela Henri, Louis, Auguste.
Ce fut dans cette belle demeure que notre grand-oncle, le glorieux balafré de la Moskowa, nous donna, pendant près de vingt ans, une généreuse et cordiale hospitalité. Amateur passionné de la chasse à courre, le vieux gentilhomme voulut monter à cheval jusqu’à son dernier soupir. Tous les ans, pendant les mois de février et de mars, mon frère et moi nous étions de service à Ussé.
Notre vieil oncle n’aimait que la chasse du chevreuil; son exemple n’a pas peu contribué à populariser dans le bas Poitou ce ravissant laisser-courre.
Après avoir traversé le parc d’Ussé, on arrive brusquement au pla-
LA FORÊT DE CHINON
teau de la forêt de Chinon; une lande de 1,500 mètres de large sépare le parc de l’entrée de la forêt. Dans le temps où nous y chassions, la forêt de Chinon était certainement une des plus belles qu’on puisse rêver pour courre un chevreuil. S’étendant de Chinon à Azay-le-Rideau, d’Ussé à l’Isle-Bouchard, sa contenance n’est pas moindre de 5,500 hectares ; une ceinture de 5,000 hectares de bois et de landes incultes, appartenant à des particuliers, l’entourait alors de trois côtés.
Or, ce jour-là, 10 février 1856, le temps est clair et vif, la terre humide de rosée; la meute impatiente est hardée en basse forêt, depuis une heure , au carrefour de Louis XI ; les invités du général sont nombreux ; les veneurs sont gais et pleins d’entrain : tout nous présage une chaude journée.
Il est onze heures ; on attend le bon général , qui paraît enfin à l’extrémité de l’allée de Saint-Benoît, monté sur son cob Transylvain, et qui débouche au petit galop.
Le comte de la Rochejaquelein venait d’entendre la messe dans la vieille église bénédictine.
Aussi bon chrétien que brave soldat, le général ne manquait pas d’assister tous les jours à la messe : jamais devise Pour Dieu et le Roi ne fut plus vaillamment portée ; aussi jamais personne ne fut-il plus respecté, plus entouré de légitime considération, plus aimé de tous ceux qui l’approchaient.
« Allons, jeunes gens, nous disait en arrivant le général , découpiez vos chiens. Pourquoi m’avez-vous attendu? Vous savez bien que je vous rejoins toujours, et que je ne veux pas qu’on m’attende ! »
Nous partons aussitôt, suivis de nos chiens découplés. Un brocard a été vu par corps dès le matin par le vieux garde d’Ussé, le père Rogeau, ancien grenadier à cheval des gardes du corps du roi Charles X, au moment même où il traversait l’allée de M'ne de Quirit, se dirigeant vers le petit ruisseau le Regean.
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
Nous frappons à la brisée : nos vieux chiens en reconnaissent de suite ; toute la meute crie et rapproche gaiement. L’animal, après avoir sauté le Regeau, s’était remis à quelques centaines de mètres plus loin sur le sommet d’un plateau très élevé , qui domine la route de Chinon et la vallée d’Huismes, appelé les Pringès.
Lancé à vue sur un landas découvert, l’animal part à fond de train, longe les bordures du château de Beugny, vieille demeure des Puységur, traverse le Regeau près du chemin d’Ussé à Beugny et gagne le carrefour des Belles-Cousines. La meute ne lui laisse pas le temps de ruser : les gorges sonores de nos bâtards résonnent au loin, les trompes sonnent des bien-aller; les cavaliers suivent la chasse sous bois sans quitter la tête de leurs chiens ; les futaies claires et rabougries de la basse forêt permettaient alors de suivre les chiens à la botte. Le véritable veneur n’éprouvait nulle part un plaisir plus vif; sans cesse avec ses chiens, il pouvait à son aise admirer leur intelligence dans les graves difficultés, leur activité dans les nombreux retours du chevreuil, leur sagesse, leurs précieuses qualités, plaisir qui, pour moi, a toujours doublé celui de la chasse à courre.
Le brocard saute l’allée de Duras et se dirige vers le val de l’antique abbaye de Turpenay, dont il longe les murailles couvertes de lierre et les futaies depuis longtemps centenaires.
L’abbé de Turpenay, le beau Jean de Saintré, les Belles-Cousines ! à toutes ces gaies légendes du bon vieux temps nous envoyons en passant un joyeux souvenir.
Bientôt nous voici au carrefour de Saint-Denis. A droite, c’est l’allée de Charles VII; à gauche, la Pucelle; plus loin, Xaintrailles , et de l’autre côté de la route de Chinon le carrefour de François Ier. Le brocard est entré là sous les futaies de la haute forêt, dans les enceintes mouillées des brûlis. Le change bondit à droite et à gauche ; les vieux chiens, et en tête Ramoneau, Ranfort, Talbot, restent sur la voie du brocard
LA FORÊT DE CHINON
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-déjà très malmené ; les jeunes chiens rallient à la troupe des veneurs qui suivent les vieux chiens de change. Le brocard est relancé et reprend la direction de la basse forêt.
La pluie des derniers jours a rempli les fossés d’assainissement. Le brocard a pris l’eau; et, après avoir longé l’un après l’autre tous les fossés de l’enceinte de Charles VII, il a si bien rusé que chiens et chasseurs tombent à bout de voie.
Nous avons beau prendre les arrières et les grands devants : le chevreuil s’est en quelque sorte évanoui.
Enfin, après deux heures de persévérance, l’un de nous, en se penchant pour regarder sous un ponceau, aperçoit le brocard couché dans l’eau et laissant paraître seulement sa tête et son bois en velours.
Un vigoureux coup de fouet le relève de sa paresse ; il bondit au milieu de la meute. Ce n’est plus alors qu’une course effrénée. Après une pointe de 6 kilomètres, il vient faire son hallali dans le petit ruisseau du Regeau, à quelques pas de sa reposée habituelle.
Pas un des veneurs ne manque à l’hallali. Le général, monté sur son vaillant irlandais Ratler, est, malgré son grand âge, arrivé en même temps que les chasseurs. Sans ce long défaut de deux heures, la chasse n’aurait duré que deux heures et demie.
Il y a bientôt dix ans que le bon général n’est plus. Nous avons dit adieu à cette charmante forêt de Chinon, à ses souvenirs historiques qui nous rappelaient les plus beaux temps de l’histoire de France, Charles VII le Victorieux, la gente Pucelle, cette figure si chrétienne et si française qu’on a vainement tenté de dépoétiser, Xaintrailles , La Hire, François Ier, Louis XI...
On aimait le soir, dans les vastes salles du château d’Ussé, au coin des grandes cheminées féodales, à causer avec le bon général, de l’antique gloire de la France, de notre chère Vendée ; on devisait d’honneur et de chevalerie ; on écoutait les récits du vieux gentilhomme sans peur et
QUELQUES SOUVENIRS D’UN VENEUR
sans reproche, véritable Bayard des temps modernes. On s’acharne , en France, à tout niveler, à tout dépoétiser, à tout ramener au culte de la matière et de l’argent. Pour nous, qui avons eu l’insigne bonne fortune de connaître et d’aimer une des grandes figures du commencement de ce siècle, nous nous consolerons des tristesses du temps présent, en nous remémorant les années de notre jeunesse.
« Meminisse juvabit. »